Skip to main content
Internet Archive's 25th Anniversary Logo

Full text of "REVUE DE TOULOUSE"

See other formats


Google 



This is a digital copy of a book thaï was prcscrvod for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project 

to make the world's bocks discoverablc online. 

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject 

to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books 

are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover. 

Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the 

publisher to a library and finally to you. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the 
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to 
prcvcnt abuse by commercial parties, including placing lechnical restrictions on automated querying. 
We also ask that you: 

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for 
Personal, non-commercial purposes. 

+ Refrain fivm automated querying Do nol send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine 
translation, optical character récognition or other areas where access to a laige amount of text is helpful, please contact us. We encourage the 
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help. 

+ Maintain attributionTht GoogX'S "watermark" you see on each file is essential for informingpcoplcabout this project and helping them find 
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are lesponsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just 
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other 
countiies. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can'l offer guidance on whether any spécifie use of 
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner 
anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite severe. 

About Google Book Search 

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps rcaders 
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full icxi of ihis book on the web 

at |http: //books. google .com/l 



iZoï 



Soc. ;3.boLz cL. Y 

"76 



REVUE 



OB 



TOULOUSE 



TOULOUSE, IHP. DE A. CHAUVIN, 
Rue Mirepoix , 3. 



REVUE 



DB 



TOULOUSE 



ET 



DU MIDI DE LA FRANGE, 



sous LA DIRECTION 



DE M. F. LACOIIVTA. 



HUITIÈME ANNÉE. — TOME SEIZIÈME, 



— o-C^^p-o— 



TOULOUSE , 

AU BUREAU DE LA REVUE, RUE MIREPOIX, 3 

CHEZ CHAUVIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUB. 

1862. 



REVUE 

DE 

TOULOUSE, 



BISTOIRB DB LA COL0in8ATIO\ FRANÇAISE All\ ANTILLES. 




UNE RELACHE. 



e forte brise d'est, qui rendait la 
^incr iiouleuse et fatigMjiit beaucoup 
ATH:eUf îDE~"^" "'^"^ les animaux, nous avait obbgés k 

aller chercher un asile sur les côtes sud de l'île de Vièques. 



— 6 — 

La goélette, mouillée dans une baie profonde qui n*a pas encore 
de nom géographique, reposait tranquillement, appuyée sur une 
ancre], à l'abri du vent et des lames. 

Nous étions là depuis deux, jours, et le temps qui paraissait fait 
au large nous menaçait d'une relâche d'une huitaine ou nous la 
promettait, suivant la manière dont nous saurions occuper nos 
journées. 

La lente avait été faite de l'avant à l'arrière , et les bœufs rumi- 
naient tranquillement à l'ombre, jetant de temps en temps à la terre 
un mugissement plaintif. 

Les matelots dormaient à l'avant; le capitaine, le second et moi, 
étions tout disposés à en faire autant à l'arrière. 

Pourtant, comme il était de bonne heure, comme nous avions 
passé une *nuit tranquille et aussi prolongée que possible et qu'en 
la prolongeant encore, nous n'eussions fait que céder à l'accablement 
de la chaleur et de l'oisiveté , le capitaine Ride me dit : 

— Déjeunons vite et allons à terre. Je connais près d'ici un Espa- 
gnol nommé Ricardo qui nous louera des chevaux ; nous irons 
devant nous, et nous visiterons quelques Viéquois qui seront bien 
aises de nous voir, 'car les Viéquois sont presque tous Français et 
Quadeloupéens. Nous passerons le temps , et nous ferons notre pro- 
vision de bananes pour la traversée. 

Dès que nous eûmes déjeuné, deux hommes s'embarquèrent 
dans le canot, et, en quelques coups d'avirons, ils nous eurent 
conduits sur la plage sablonneuse où la lame vient mourir en nappe, 
et où nous ne pûmes mettre les pieds sans nous les mouiller jusqu'à 
la cheville. Mais c'était un détail dont nous nous inquiétions peu , 
sachant que nous avions à passer par des chemins peu macadamisés, 
et comptant du reste sur le soleil pour nous sécher. 

La côte sablonneuse de cette partie de l'Ile a environ 25 mètres de 
largeur , et , à cette distance de la mer , le sable blanc du rivage 
est borné par la terre noire de l'île et les fourrés épais de ses bois. 

Nous entrâmes dans un sentier qui avait toute l'apparence du lit 
d'un torrent, et qui devait en être un aux époques de grandes 
pluies , et nous nous avançâmes à l'ombre des arbres serrés qui for- 
n^aient une voûte sur nos tètes , et au-dessus desquels se balan- 
çaient de grands lataniers aux troncs frêles. 

Nous entendions tout autour de nous roucouler les ramiers et les 



— 7 — 

tourterelles, sifflotter les grives, murmurer et crier les perroquets ; 
mais comme dous n'étions chasseur passionné ni Fun ni Tautre , et 
que nous étions venus à terre sans pensée de destruction , nous 
fîmes notre route sans troubler les hôtes de ces bois , qui paraissaient 
peu effrayés de notre présence , et semblaient comprendre que nous 
étions des voyageurs inoffensifs. 

Nous arrivâmes dans une clairière ou plutôt dans une habituée, 
— nom que les Français donnent à tout endroit récemment déboisé 
et défriché , — et nous vîmes devant nous une grande case couverte 
et palissadée de feuilles de latanier. 

— Voici , me dit le capitaine, la demeure de Ricardo. Nous allons 
savoir s'il a des chevaux à nous louer. Il parait qu'on est en récolte, 
j'aperçois le trapiehe en mouvement. Vous allez voir le moulin à 
sucre dans son principe , dans son enfance, le moulin primitif. Pré- 
sentons-nous d'abord , nous verrons ensuite les choses en détail. 

Dès que nous parâmes, un homme jeune encore, à la figure ou- 
verte, vint à nous, et, lorsqu'il aperçut le capitaine Ride, un sou- 
rire , qui nous fit voir ses dents blanches , me montra qu'il con- 
naissait mon compagnon. 

— 01a I capitan Ride! dit-il, j'ai vu hier une goëlette mouillée 
dans la baie et je me suis douté que c'était la vôtre. Je vous re- 
mercie d'avoir pensé à venir ici ; soyez le bienvenu ainsi que votre 
ami. Venez à la case, vous y verrez la femme qui se porte bien et 
les muchachos aussi, sauf Manuelito qui est malade d'une mauvaise 
fièvre, je crois, depuis plusieurs jours, 

— Vous avez un malade ! répondit le capitaine ; eh bien , j'arrive 
à propos , voici mon frère qui est médecin et qui vous donnera une 
consultation. 

— Votre frère — médecin î — Oh ! nous sommes sauvés alors I 
dit Ricardo , venez donc à la maison prendre un coup de genièvre 
ou d'anisado et vous verrez le malade après, s'il vous plait, senor 
doctor. 

J'acceptai la double qualification que le capitaine m'avait donnée 
en plaisantant : celle de frère, qui m'assignait un rôle peu difficile à 
remplir , attendu la nature de mes vieilles relations avec mon brave 
capitaine; celle de doctor, avec moins d'empressement, bien que je 
fusse sûr de ne rien prescrire qui pût être nuisible au malade qu'on 
me présenterait. 



— 8 — 

Nous suivîmes Ricardo jusqu'à sa demeure. 

Les maisons de Vièques sont aussi pittoresques , mais ont un au- 
tre caractère que celles de Puerto-Rico. 

Comme les palmistes sont plus rares dans cette ile et que les la- 
taniers y sont très-abondants, ils y remplissent les fonctions des 
palmistes à Puerto-Rico. Le latanier est ici un arbre de première 
nécessité^ et sert surtout à la construction des cases. 

Celle de Ricardo lui devait tout, sauf quelques parties de la char- 
pente construites en bois dur. 

Les feuilles de latanier ont la forme d'une grande main étendue , 
avec une multiplication de doigts écartés. Elles sont fibreuses et ré- 
sistantes, et lorsqu'elles ont été coupées en bonne saison et séchées 
à Tombre, elles durent un temps infini sans s'altérer. On les pose 
très-rapprochées les unes sur les autres , et on en garnit depuis la 
base jusqu'au sommet des cases. Ces feuilles ainsi imbriquées et su- 
perposées les unes aux autres comme des écailles de serpent très- 
serrées, produisent un efl'et tout à fait harmonieux et entièrement 
original. Elles sont imperméables aux pluies les plus abondantes, et 
le soleil ne les tord pas lorsqu'elles ont été récoltées et séchées dans 
de bonnes conditions. 

Ricardo me fit voir une pauvre petite fille couchée dans un ha- 
mac et atteinte d'une dyssenterie aiguë, que, suivant la coutume 
espagnole, on entretenait par des aliments, ne voulant pas, comme 
ils disent , si le malade meurt , avoir le remords de pouvoir se re- 
procher qu'il ait pu mourir de faim. Je ne me compromis pas beau- 
coup et ne fis pas grand tort à la science en prescrivant la diète. Mais 
comme cela ne suffisait pas pour le prestige , je composai une potion 
que j'ordonnai d'administrer à intervalles déterminés. La Faculté 
me pardonnerait mon outrecuidance si elle connaissait l'innocuité 
de ma prescription ; mais comme elle ne s'en préoccupera pas , j'en 
garde la recette pour d'autres occasions. 

— Mais, dit le capitaine Ride, Ricardo, il faut que vous nous 
louiez des chevaux. Nous voulons aller nous promener dans l'ile. 

— Vous louer des chevaux \ — j'en ai deux à vous prêter , et je 
ne vous les donnerai qu'à ce titre, à M. le docteur et à vous ; vous 
en userez comme vous voudrez et me les rendrez quand il vous 
plaira. 

— Acceptons , me dit le capitaine, nous compenserons ce service 



— 9 — 

en lui achetant des bananes qu'il nous fera payer le double de leur 
valeur, et nous n'en serons pas moins les obligés les uns desautres. 

— Pendant qu'on va chercher les chevaux au pâturage, venez 
voir ma sucrerie, dit Ricardo, nous sommes en pleine récolte. 

Nous descendîmes , et conduits par notre hôte , nous nous diri- 
geâmes vers ce qu'il appelait sa sucrerie, qui se trouvait à une 
vingtaine de pas de sa demeure. 

Là nous vîmes l'industrie sucrière dans sa première enfance. 

Le moulin , que la mécanique a tellement perfectionné qu'elle a 
réussi à en faire une œuvre d'art, était représenté ici par deux énor- 
mes poteaux de bois dur , solidement plantés en terre , et réunis à 
leur extrémité supérieure par une forte traverse. Ces poteaux pou- 
vaient avoir deux mètres de hauteur. 

Au milieu étaient deux cylindres en bois superposés , mus cha- 
cun par une manivelle que deux nègres tournaient en sens opposé. 
Une négresse mettait un à un les bouts de canne entre les deux mâ- 
choires de cette presse primitive , et le jus tombait dans une batea , 
espèce de terrine faite d'un seul morceau de bois creusé. Comme 
ces cylindres n'épuisaient pas la canne au premier tour , on l'y re- 
passait deux et trois fois , et l'on en tirait enfin la bagasse à peu près 
sèche. Evidemment un moulin à eau ou à vapeur en eût tiré meil- 
leur parti , mais on faisait comme on pouvait. 

Lorsque la batea était remplie, on en versait le contenu dans une 
grande chaudière de fonte posée sur trois galets, et sous laquelle on 
entretenait un feu ardent. 

Une vieille négresse était chargée de la despumation qui se prati- 
quait par un moyen aussi primitif que la pression de la canne. 

Elle avait pour écumoire une de ces grandes végétations mari- 
nes qu'on appelle p/time« de la mer, et qui , lorsqu'elles sont dessé- 
chées, forment un treillis serré qui les rend très-propres à l'of- 
fice qu'on leur faisait remplir. 

Cette piuma del mar était emmanchée ou plutôt attachée à un long 
bâton, et la vieille négresse, accroupie devant la chaudière, enle- 
vait gravement l'écume qui montait à la surface en fumant silen- 
cieusement son cachimho^ sans se préoccuper des allants et des 
venants. 

Ricardo ne fabriquait pas de sucre proprement dit , mais seule- 
ment du sirop qu'on versait dans de grandes dames-jeanncs , dès 



— 40 — 

que le jus de la canne avait acquis la consistance convenable, ce 
que la négresse reconnaissait sans avoir recours à Taréomètre , et 
seulement à la forme des gouttes qui tombaient de sou écumoire. 
Elle avait une telle pratique de la chose , que Ricardo nous assura 
que jamais le sirop cuit par sa vieille esclave, — car elle était es- 
clave , — n'avait fermenté et qu'il était tellement estimé dans l'île 
qu'il avait peine à pouvoir en réserver assez pour la consommation 
de sa famille. 

Un tas énorme de cannes choisies et coupées d'égale longueur 
était amassé sous un rancho ouvert à l'air de tous côtés. 

Ricardo nous dit que c'était un chargement qu'il devait porter à 
Saint-Thomas, où il en avait le placement assuré, mais qu'il serait 
obligé d'en faire du sirop si les vents ne changeaient pas avant deux 
jours. 

Il faisait ainsi un voyage à l'ile danoise à l'époque de la récolte de 
chaque produit de sa terre, et il rapportait l'équivalent de ses den- 
rées en étoffes pour sa famille , en marchandises pouvant se vendre 
avec bénéfice , ou en beaux doublons avec lesquels il arrondissait 
son domaine. 

— Capitan Ride , dit-il à mon compagnon , l'année prochaine , si 
vous revenez ici , au lieu de ce moulin à bras , vous y trouverez 
probablement un moulin à bœufs , et qui sait si , dans deux ou trois 
ans , il n'y aura pas un moulin à vapeur ? 

Il est probable que cette espérance se réalisera , car toutes les ha- 
bitations de Vièques ont commencé ainsi, et déjà on y voit relati- 
vement plus de moulins à vapeur que dans des îles plus ancienne- 
ment cultivées et habitées depuis plus longtemps. 

Il est vrai que la terre y est neuve , productive et reconnaissante 
des soins qu'on lui donne , et que ceux qui l'exploitent sont des 
travailleurs infatigables qui ont la volonté ferme et le labor im- 
probus. 

Les chevaux arrivèrent; on leur posa les banastres sur le dos> 
Ricardo y mit ses meilleures couvertures, et ne voulut pas nous lais- 
ser partir que nous n'eussions pris un verre de guarape ou jus de 
canne, aiguisé d'un peu de genièvre. 

Il n'y a que deux bourgs dans l'île de Vièques, celui d'Isabel se- 
gunda qui en est la capitale, et où séjournent le gouverneur, les 
autorités et la garnison composée d'une vingtaine de soldats euro- 



— 41 — 

péens. L'autre est Mosquitos , misérable bourgade où il n'y a que 
quelques tiendcis de Catalans et des cases de pêcheurs. 

Ricardo nous enseigna les routes des deux bourgs; comme nous 
les connaissions , nous en primes une troisième qui devait nous 
conduire nous ne savions où; mais comme nous cherchions surtout 
rinconnu , nous avions l'assurance d'arriver à notre but en la 
suivant. 

Il faut s'attendre à tout quand on s'engage dans un chemin de 
l'intérieur de Vièques, prévoir les chutes et en prendre son parti à 
l'avance ; mais il faut avoir la plus grande confiance dans sa mon- 
ture. 

Comme nous n'en étions pas à notre premier voyage d'explora- 
tion de cette nature, nous nous engageâmes résolument sous le 
feuillage épais de la bananière qui s'étendait derrière la case de Ri- 
cardo et allait finir à la lisière des grands bois. 

Jusque-là , bien que tortueux et détrempé par l'humidité perpé- 
tuelle, entretenue par la rosée des nuits et le feuillage épais des ba- 
naniers, le sentier avait été praticable. 

Mais ce fut autre chose dans le bois. 

Là, il faut s'abandonner tout à fait à sa monture, et appeler à son 
aide tout ce qu'on peut savoir de gymnastique. Ce sont des escaliers 
de roches à monter et à descendre, des troncs d'arbres à franchir, 
des étangs de boue à traverser , des fourrés épais d'herbes coupantes 
à percer. 

Les chutes de cheval , généralement peu agréables , sont ici fort à 
redouter, à cause de la boue dans laquelle elles plongeraient l'infor- 
tuné cavalier, des troncs coupés à fleur de terre sur lesquels elles 
lui briseraient le visage , à cause des ravines profondes dans les- 
quelles il pourrait rouler sur une pente hérissée de pierres aiguës. 

Mais la sûreté du pied des chevaux est telle, et ces animaux in- 
telligents paraissent avoir si bien le sentiment des dangers qu'ils 
ont à éviter, que toute appréhension disparait devant l'habileté avec 
laquelle ils parcourent ce sol dangereux. La confiance que l'on a 
dans la sûreté de leur pas est si grande , qu'on trouve généralement 
exagérée la prudence des cavaliers inexpérimentés qui ne s'en repo- 
sant pas tout à fait sur leurs montures , aiment mieux franchir à pied 
les endroits dangereux. 

Après une longue traite à travers ces bois ; après avoir franchi les 



— u — 

habituées où les grandes feuilles des madères et des seguines ca- 
chent traîtreusement aux pieds des voyageurs les racines des arbres 
rasés; après avoir gravi et descendu vingt mornets boisés, recevant 
les saluts et les souhaits de bon voyage des hivaros dont les ran- 
chos semblaient pousser partout , nous arrivâmes sur un sommet 
d'où nous découvrîmes une grande plaine dont l'aspect général sen- 
tait autant la civilisation que l'espace que nous venions de parcourir 
était abrupte et sauvage. 

C'était le commencement de la partie régulièrement cultivée de l'île. 

De l'endroit où nous sortîmes des bois , nous pûmes voir se dé- 
velopper devant nous d'immenses champs de cannes qui descen- 
daient jusqu'à la mer en pente doucement inclinée , et formaient un 
grand tapis vert à carreaux plus ou moins nuancés, suivant le degré 
de maturité de la plante. Quelques touffes d'arbres rompaient la 
monotonie de ce grand damier presque monochrome , et les sucre- 
ries, dont quelques-unes jetaient au vent d'épais nuages de fumée, 
lui donnaient l'animation et la vie. 

Nous nous arrêtâmes un moment pour contempler la vue magni- 
fique qui se développait devant et autour de nous. Derrière, nous 
avions comme repoussoir le noir foncé des forêts que nous venions 
de quitter ; à gauche et à droite, le vert léger et acre des mornes 
en voie de déboisement. A nos pieds, le lapis verl de cannes accen- 
tué çà et là de touffes de palmistes , de bambous, de lataniers qui se 
joignaient aux cheminées blanches ou rouges des sucreries, aux 
établissements, aux moulins, pour faire. les dessins de la tapisse- 
rie. Au delà, la mer qui, à cette distance, paraissait calme et unie, 
blanchissant seulement de temps en temps là où elle brisait sur des 
récifs ; et, à l'horizon, la côte de Fajardo de Puerto-Rico , se termi- 
nant par le Luquillo qui se perdait dans le ciel. 

— Vous regarderez cela plus à votre aise une autre fois , me dit 
mon compagnon ; nous n'avons pas de temps à perdre , si vous 
voulez que je vous présente à un de mes vieux amis qui habite ce 
quartier, où je me reconnais maintenant. 

Nous prîmes un sentier qui se trouvait sur le penchant du morne 
opposé à celui que nous venions de gravir , et qui longeait l'extré- 
mité supérieure de la plaine de cannes ; mais ce sentier ressemblait 
peu à ceux que nous avions parcourus pour arriver où nous étions. 
Le sol en était égal , et il était borde de chaque côté d'une allée de 



— 43 — 

palmiers-arecas aux grappes de fruits jaunes, et de grands lataniers 
qui se suivaient en s*alternant. 

Ce sentier finissait à une grande savane , dans laquelle broutaient 
cinq ou six jeunes chevaux en liberté. 

Au milieu de la savane s*élevaient deux cases de grandeurs diffé- 
rentes et construites à une vingtaine de pas Tune de Tautre. Elles 
étaient séparées par un grand jardin qui faisait Teffet d*un bois 
épais de rosiers de toutes sortes , au nnilieu desquels apparaissaient, 
comme des marbrures , les fleurs blanches des jasmins doubles et 
des buis du Cap. 

— Nous sommes dans le pays de Thospitalité , me dit le capitaine 
Ride; on en revendrait ici aux montagnards écossais. Avançons. — 
Ceci est le séjour d'un de mes amis , qui n'est pas Espagnol, ce qu'a 
dû vous indiquer déjà l'absence de coqs devant sa porte. 

Les deux cases , qui étaient exactement ou à peu près pareilles , 
différaient seulement par les dimensions. Toutes deux étaient en- 
tourées d'une galerie où flottaient de longs rideaux d'étoffe rayée 
qui permettaient d'y être constamment à l'air et à l'abri du soleil. 
La plus grande l'était assez pour servir de logement convenable à 
une famille ; l'autre était pour ainsi dire une case de garçon, capable 
de loger une personne à l'aise , mais seule. 

Ce fut vers celle-ci que me conduisit mon compagnon. Deux né- 
grillons jouaient sur l'escalier de la porte quand nous arrivâmes. 
Ils se levèrent, et, nous voyant, ils entrèrent dans la case, sans 
doute pour donner avis dQ notre venue. 

Une voix partant de l'intérieur nous cria : 

— Apeense^ senores; mettez pied à terre, messieurs. 

Puis parut le maître de la maison , qui , reconnaissant mon com- 
pagnon , lui serra cordialement la main : 

— Pardieu I dit-il , je vous prenais pour des Espagnols , et je me 
trompais bien. Mettez pied à terre et venez vous reposer. Vous de- 
vez en avoir besoin si vous avez subi les mauvais chemins, comme 
les pieds de vos chevaux en portent la trace, et le soleil , comme 
vous n'avez pu manquer de le faire. 

Après Dous avoir présenté l'un à l'autre , le capitaine Ride dit à 
M. P , notre hôte : 

— Comment se porte tout le monde ici , le docteur , sa femme et 
les enfants ? 



— 44 — 

— Tout lé monde est bien. Vous ne i^errez le docteur que si vous 
nous restez jusqu'à ce soir ; car il fait aujourd'hui une grande 
tournée sur les habitations. Mais entrez donc, et venez vous ra- 
fraîchir. 

Ma surprise, qui avait été grande en voyant dans un pays espa- 
gnol une demeure d'une apparence extérieure à peu près convena- 
ble, augmenta encore quand je vis l'intérieur du petit salon où nous 
pénétrâmes. 

Règle générale , dans une maison espagnole , on ne voit jamais de 
livres ; et dans celle-ci , ce qui frappa surtout mon regard , fut une 
bibliothèque composée de quelques rayons , sur lesquels une cen- 
taine de volumes étaient rangés dans un désordre qui indiquait 
qu'ils étaient souvent pris et ouverts. 

Aux palissades étaient suspendues, sans grande symétrie, des 
gravures couvertes d'un simple verre bordé d'une bande de papier, 
et parmi elles, j'eus l'étonnement et le plaisir d'en reconnaître que 
j'avais vues et admirées souvent, dans mes heures de jeunesse flâ- 
neuse, sur les quais de Paris : des Van Ostade, des Rembrandt 
plus ou moins authentiques, et cette belle planche d'Albert Durer 
que Théophile Gautier a si littéralement et si poétiquement décrite, 
la Melancholia. 

On y voyait encore le beau paysage aux trois arbres , grave 
d'après Rembrandt par Louis Marvy , des paysages et des cochons 
de Jacque; puis , çà et là, les masques connus de Dante et de Géri- 
cault , et des profils de Barbares et de Romains de la colonne 
Trajane. 

Sur une petite étagëre, deux œuvres de Houdon , VEcorché et le 
beau buste de saint Bruno ; le portrait à l'huile d'un jeune homme 
à la physionomie sympathique , coiffé d'une casquette de cuir bouilli 
et laissant échapper, en rêvassant, la fumée qu'il aspirait d'une 
grosse pipe en racine tortueuse. 

Je ne vis d'à peu près médiocre , parmi les œuvres d'art qui cou- 
vraient les palissades , qu'une gravure des Rouargue frères, repré- 
sentant une petite ville , un pont et une large rivière sur le premier 
plan , une église à clocher pointu dans le lointain ; à gauche , des 

tours et des arcades en ruines. C'était sans doute un souvenir 

ou un regret. Je ne sais ce que représentait cette gravure; l'épreuve 
était avant la lettre. 



— 45 — 

Le mobilier de la salle consistait en une grande table posée sur 
des tréteaux , sur laquelle étaient confusément jetés des papiers , 
des plumes , des crayons , des couleurs , des livres , — de quatre 
grands fauteuils américains rockingchairs , — d'un hamac en corde 
de maguey , et d'un chevalet sur lequel reposait un panneau de bois 
avec un paysage ébauché. 

Notre hôte était un homme dont Tâge paraissait être de quarante 
à cinquante ans , — plus près de cinquante que de quarante. — Sa 
chevelure et sa barbe commençaient à grisonner; sa figure parais- 
sait fatiguée plutôt par le travail et les soucis que par Tâge ; elle 
n'avait , du reste , rien de remarquable qu'une grande expression 
de bienveillance et de satisfaction de se trouver avec des compa- 
triotes. 
Il nous invita à nous asseoir et nous offrit des cigares. 
Un négrillon entra , apportant des citrons , des verres propres cl 
de l'eau fraîche dans une potiche de Saint-Martin. 

Je souligne des et propres , parce que dans une maison espagnole 
on eût apporté un verre d'une propreté douteuse. 

M. L ouvrit une de ces cannevettes que J'industrie allemande 

envoie à Saint-Thomas , et dont les douze flacons contenaient douze 
produits alcooliques différents. Chacun de nous choisit ce qui lui 
convint pour se rafraîchir, 

La connaissance ne fut pas longue à faire , patronné comme je 
rétais par mon compagnon de voyage. Notre hôte me mit prompte- 
ment à l'aise et me permit de faire l'inventaire de ses livres, dans 
lesquels je trouvai beaucoup de poètes et de prosateurs français , 
et deux auteurs espagnols seulement, José Zorilla et Martinez de 
laRosa. 

Les livres fi*ançais sortaient des librairies de Bruxelles de C. Mu- 
quardt , de Meline , Cans et C« , de la Société belge de librairie , etc. 
Quelques-uns cependant avaient été publiés à Paris , mais c'était le 
petit nombre. 

En en ouvrant quelques-uns au hasard , je pus juger de la diffé- 
rence qu'il y a entre les produits de la librairie interlope et les édi- 
tions françaises, et combien les auteurs doivent regretter souvent 
que les contrefacteurs belges n'aient pas l'attention de leur envoyer 
leurs épreuves à corriger. 
J'exprimai à notre hôte ma surprise de le voir si confortablement 



- 46- 

établi dans un pays où le confortable est un mot généralenient sans 
application, où bien des hommes intelligents, amis du bien-être, 
de la vie aisée et facile, sont condamnés par la nature de leurs occu- 
pations à une existence de pionniers , — qui ne connaissent le toit 
que comme un abri contre la pluie et le mauvais temps, et nulle- 
ment comme un refuge pour Tesprit et un lieu de repos agréable 
pour le corps. 

— Je me souviens bien , ajoutai-je , avoir entendu dire qu'il y 
avait dans Tile un habitant menant une autre vie que celle qu'on y 
mène généralement ; mais je m'imaginais que c'était quelque Espa- 
gnol ayant de beaux chevaux , de bons coqs , des bœufs bien dres- 
sés ; je n'avais jamais pensé que sa case fût autre chose qu'un ran- 
cho , peut-être plus vaste et mieux construit que les autres , mais 
nu au dedans comme au dehors. — Vous devez passer , à cause du 
luxe relatif qui vous entoure , pour un homme fort riche. 

— Oui, et surtout pour -un fou. — On ne s'explique guère la na- 
ture de mes occupations. — Quelques-uns méprisent mon genre de 
vie; d'autres le dédaignent; le plus grand nombre n'y comprend 
rien et ne s'en inqyiète guère. — Les Espagnols , ici comme à 
Puerlo-Rico, vivent pour vivre, dépensant le moins qu'ils peuvent 
en travail. — Les Français travaillent beaucoup pour s'en aller au 
plus vite. Aucun de ceux que j'ai connus n'a réussi à le faire ; beau- 
coup sont morts à la tâche. Tous cependant ont concouru à une 
œuvre de progrès , qui a été de coloniser et de mettre en rapport 
un sol inutile jusque-là, et auquel l'avenir promet une grande pros- 
périté. 

Je ne me suis rangé ni dans la classe des Espagnols fainéants ni 
dans celle des Français ardents et chercheurs , ou plutôt , je suis 
sorti de celle-ci pour me faire une place à ma façon. 

Je ne l'ai fait pourtant qu'après m'être mis aux trousses de la for- 
tune sur la route commune. Je l'y ai aperçue quelquefois de loin ; je 
l'ai poursuivie à travers les ronces et les épines , où j'ai laissé bien 
des lambeaux de ma chair , et elle a disparu à mes yeux chaque fois 
que j'ai cru l'atteindre. 

Bien que j'aime cette belle nature , ce n'est pas par goût que je 
reste ici ; la nécessité seule m'y retient, — une nécessité fille de 
l'orgueil : je ne voudrais retourner dans cette Europe , que je passe 
ma vie à regretter et à laquelle j'aspire de tous les désirs de mon 



^ M — 

àme , que débarrassé des soucis et des besoins de la vie. C'est pour 
atteindre ce but que j'ai cherché vainement un filon dans cette Ca- 
lifornie épuisée , ou stérile pour moi. 

Ce but , je ne l'atteindrai jamais , et je n'en prends mon parti 
qu'en me livrant aux travaux et aux études que j'aime , dans les 
heures de liberté que me laisse le travail qui m'apporte le pain de 
chaque jour. 

Je ne vous parlerai pas des ennuis et du vide de la vie coloniale ; 
vous devez les connaître aussi bien que moi ; vous devez en souffrir 
plus que moi , si , au lieu de se passer au milieu des arbres et de la 
verdure des champs , votre vie s'écoule dans les étouffoirs qu'on 
appelle , aux Antilles françaises , des villes et des maisons. 

En tout temps, quand on a quitté l'Europe jeune , pour aller faire 
fortune quelque part, en Amérique et ailleurs, on l'a fait avec l'es- 
pérance qu'on croit toujours fondée, d'avoir atteint son but au bout 
de quelques années. 

Si l'on faisait la statistique des oiseaux voyageurs qui émigrent 
ainsi de France chaque année, on verrait combien peu reviennent 
au nid , et une étude de cette nature donnerait probablement à ré- 
fléchir à plus d'un qui se dispose peut-être à faire ses malles. 

On aspire tant au bien-être dans la jeunesse ! On a tant de sève , 
tant de vigueur , tant de résistance à opposer aux travaux qu'il faut 
accomplir pour y atteindre; on a surtout tant de foi dans l'avenir ! 

Je me rappelle quatre vers que je lisais, il y a deux mois , au bas 
d'une lithographie de Daumier , exposée dans la librairie de Linde- 
mann , à Saint-Thomas : 

Hélas! combien de nous, dans la verte jeunesse, 
Ont TU devant leur nez passer tous les plaisirs , 
Sans pouvoir de leurs dents , qui s'aiguisaient sans cesse , 
Mordre k Tobjet de leurs désirs 1 

Quel est le jeune Tantale qui ait cru à l'éternité de ce supplice ? 

J'y crois maintenant. — J'ai passé l'âge du mouvement. — Je 
touche , hélas , à celui de l'immobilité et de la résistance , et je vois 
que j'ai épuisé toutes les forces que j'ai perdues, non pas à déblayer, 
mais à encombrer la route par laquelle il me faudrait passer pour 
arriver à mon but. 

Je vois que je' ne l'ai pas atteint, que je ne l'atteindrai jamais, et 

2 



— 48 — 

pourtant je ne me suis jamais détourné de la ligne droite qui devait 
m'y conduire. Je n'ai jamais fait de pose dans les hôtelleries , que 
les vices y ont établies de toutes parts pour attirer les voyageurs 
dont ils semblent avoir prévu tous les penchants et toutes les fai- 
blesses. 

J'ai vu sans émotion des tables couvertes d'or et de banknotes. 
J'ai résisté, — facilement, il est vrai, — faute d'heures oisives, 
à la fatale influence du rhum. N'ayant jamais compris l'union de 
l'homme et de la femme qu'avec un accord parfait d'intelligence, 
d'estime mutuelle et de dévouement, vous comprendrez sans peine 
que les belles mulâtresses qui creusent la tombe et rivent la chaîne 
d'un si grand nombre de mes compatriotes, n'aient jamais été pour 
moi que de splendides créatures que j'ai admirées à distance, comme 
des œuvres d'art. 

— Poursuivi , — depuis le jour où je me suis aperçu avec décou- 
ragement et où je me suis parfaitement convaincu que jamais je ne 
trouverais aux colonies la fortune que j'étais venu y chercher, que 
ce trésor des habiles et des audacieux était à jamais fermé pour 
moi , et que les eflbrts les plus opiniâtres ne m'en feraient pas trou- 
ver la clef, — poursuivi du désir de regagner le sol natal pour m'y 
retrouver encore jeune, je n'ai même pas pu réaliser ce rêve qui 
paraît cependant si réalisable. Le protée des affaires s'est mis en 
travers de ma route sous toutes sortes de formes ; il m'a constam- 
ment barré le chemin et m'a amené jusqu'à un âge où je désire tou- 
jours, — toujours aussi ardemment, — mais où je n'oserai pas re- 
tourner en France. 

Mes amis, — ces quelques amis dont l'affection m'a suivi , m'a 
cherché quand elle me perdait de vue et m'a toujours trouvé partout 
où m'ont conduit mes pénibles pérégrinations , — ces amis me re- 
connaîtraient-ils? N'irais-je pas m'exposer à les croiser dans la rue, 
sans que rien me dise que ce sont eux? 

Et c'est si bien eux cependant, dans ces lettres que le steamer 
anglais m'apporte si rarement , eux , la forme de leur écriture, l'ex- 
pression de leur pensée, tout comme il y a vingt ans ; — cela n'a 
pas changé au moins , et je suis sûr de les retrouver de temps en 
temps tels qu'ils étaient autrefois , et je m'accroche à ce passé que 
j'entretiens vivant et que je rajeunis de ces vingt années écoulées. 

Tout n'est-il pas sujet de crainte et motif d'appréhension dans 



— <9 — 

les changements que le temps amène dans les hommes et dans les 
choses ? Oh ! comme je me rappelle souvent ce vers d'Olympio : 

Ma maison me regarde et ne me cooDait plus ! 

Notre hôte, comme tous les hommes qu'une idée domine, parais- 
sait se complaire dans la nomenclature des causes et des effets de 
ses regrets, et j'appréhendais le moment où il en viendrait à nous 
raconter son histoire ab ovo. — J'étais bien décidé à l'interrompre 
s'il prononçait la phrase sacramentelle de tout narrateur européen 
aux colonies : « Je m'embarquai au Havre , ou à Bordeaux , ou à 
Nantes, il y a de cela etc., etc. » — Je savais par une expé- 
rience souvent répétée où cela conduisait , et je frémissais en pen- 
sant que notre hôte avait vingt ans au moins de colonies. — J'aime 
peu à rester en place lorsque j'ai les champs et la mer dans mon 
voisinage, et je sentais cela d'un côté, et, de l'autre, une odyssée 
de vingt ans à voir développer. 

Je pris un grand parti ; je me levai pour allumer un cigare au 
brasero, et, tirant ma montre, je dis au capitaine Ride : 

— Pensez-vous que les chemins se seront un peu refaits, et ne 
croyez-vous pas qu'il serait prudent de nous mettre en route de 
façon à ce que la nuit ne nous surprenne pas dans les passages 
dangereux ? 

— Certes, dit le capitaine, qui connaissait peut-être par là tout ce 
que notre hôte avait encore à nous dire, si nous voulons, comme 
nous en avions l'intention en partant, retourner par l'autre côté du 
morne pour voir le moulin à vapeur que D.... vient d'établir, nous 
ferons bien de nous mettre en route. En nous pressant un peu , et 
en nous arrêtant le moins possible, nous pourrons être chez Ri- 
çardo avant la tombée de la nuit. 

Notre hôte voulut nous retenir et insista pour nous faire rester 
jusqu'au lendemain , mais il comprenait que la présence du capi- 
taine était nécessaire à bord de lagoëlette pendant la nuit; il chercha 
seulement à retarder notre départ en promettant de nous indiquer 
un chemin moins dangereux, moins accidenté , moins resvaloso que 
celui que nous avions parcouru pour venir. 

Comme je jetais rapidement un dernier coup d'œil sur les gra- 
vures et sur les titres de ses livres que je cherchai à retenir dans 



— 20 — 

ma mémoire, afin de pouvoir, à roccasion , augmenter sa petite 
bibliothèque de quelques volumes , sans courir le risque de lui en- 
voyer des doubles , il s'approcha de moi et me dit : 

— Connaissez-vous l'espagnol ? 

— Je le connais peu, mais je Taime beaucoup. Je Tétudie con- 
stamment et le pratique toutes les fois que j'en trouve l'occasion, 
et je recherche cette occasion partout où je pense la rencontrer. 

— Vous le lisez assez couramment pour n'être pas embarrassé 
devant le Don Quixote de Cervantes ou les Novels ejemplares , quoi- 
que le style en général et beaucoup de mots diffèrent de l'espagnol 
parlé et écrit actuellement ? 

— Je le comprends assez pour me demander comment il y a eu 
des gens assez osés pour traduire Don Quixote , et comment on 
n'apprend pas l'espagnol exprès pour lire ce chef-d'œuvre. 

— Eh bien , alors permettez-moi de vous offrir ceci. 

Et il tira sur une étagère un petit volume relié en veau , à tran- 
che rouge. 

J'ouvris et je lus : Hazanas del capitan Daniel, hauts faits du 
capitaine Daniel. — Ce titre seul en grosses lettres noires et rouges, 
et, au bas de la page : Puerlo-Rico , imprenta del gobierno. 

Il prit sur l'étagère un autre livre tellement semblable à celui 
qu'il m'avait donné que je crus que c'étaient deux volumes d'un 
même ouvrage. J'ouvris et je vis le même titre et la même mention 
d'imprimerie sans indication de tome. 

— Ce sont, me dit-il, les deux seuls exemplaires qui restent 
d'un ouvrage publié à Puerto-Rico en 1743. Les Espagnols ne le 
lurent que lorsqu'il eut été publié, bien que vous voyiez à la fin 
l'autorisation du capitaine général don Domingo Nanclares qui était 
censé avoir lu , ainsi que le secretario de gobierno et le président 
de l'audience royale , avant d'en permettre l'impression et la pu- 
blication. 

Alors , mais trop tard , on ^trouva que ce livre méritait le feu et 
l'auteur les galères. Celui-ci s'échappa et s'enfuit je ne sais où. 
L'autorité fit rechercher les exemplaires de l'œuvre suspecte ; on 
en brûla tout ce qu'on put en rencontrer. On ne put cependant dé- 
truire tout , puisque je suis propriétaire de ces deux exemplaires , 
les seuls peut-être qui existent, — dont le salut est toute une his- 
toire qu'il serait trop long de vous raconter et que je tiens d'un 



^ 21 — 

vieux hivaro , notre voisin , qui n'a eu que cela à oflrir à mon beau- 
père pour le payer des soins assidus qu'il lui a donnés dans une 
longue maladie qu'il a faite il y a trois ans. 

Il prit un paquet de papiers enveloppés et ficelés soigneusement, 
et me dit : 

— Permettez-moi d'ajouter ceci à mon offrande ; ne brisez pas 
le cachet maintenant. Vous aurez tout le temps de le faire à bord , 
ou lorsque vous serez à la Guadeloupe. Si vous le faisiez ici , vous 
vous croiriez peut-être obligé de me remercier, et c'est surtout ce 
que je veux éviter. 

11 enveloppa ensemble le volume et le paquet de papiers, et, 
lorsque nous sortîmes, il mit le tout dans une de mes banastres. 

Comme nous allions monter à cheval , une jeune femme sortit 
de la maison voisine , tenant dans ses bras un bel enfant blanc aux 
yeux bleus. 

Le capitaineRide alla à elle et lui serrant affectueusement la main, 
lui dit : 

— Je ne serais pas parti sans vous voir. Je m'attendais bien à vous 
trouver parmi les fleurs de votre jardin dont vous êtes certaine- 
ment la plus fraîche. Quant au docteur, comme il court les champs, 
je ne le cherche pas , pour être plus sûr de le rencontrer. 

M. L me présenta à la jeune femme, et me dit en jetant sur 

elle un regard rempli d'affection. 

— Ma belle-sœur, ma sœur, devrais-je dire I 

Je compris à l'air bienveillant et satisfait de cette jeune femme , 
à l'expression du regard qu'elle jeta autour d'elle, à la façon dont 
chacun la regardait, que c'était un de ces êtres autour desquels 
tout pivote dans une maison ; qui s'imposent par leur bonté et le 
besoin qu'on a d'eux; natures bénies du ciel, qui semblent nées 
pour le bonheur de ceux qui les entourent, fées dont les mains 
changent en or tout ce qu'elles touchent. 

Nous prîmes congé et nous partîmes. 

— Mais, dis-je au capitaine Ride, notre hôte nous a fait voir 
qu'il n'aime guère les colonies et qu'en revanche il aime beaucoup 
la France ; ce qui prouve, sous ce rapport-là au moins , bajo este 
supuesto, comme disent les Espagnols , que c'est un homme de 
goût. Mais il ne m'a pas dit ce qu'il vend et de quoi il vit. 

— Vous ne lui en avez guère donné le temps, mais je vais vous le 



— 22 — 

dire : il vit d'une misérable bicoque de sucrerie qu'il a fondée , sur 
laquelle il a essaye de greffer des industries accessoires qui Tontaidé 
à augnoenter un peu son principal , lequel lui fournit juste de quoi 
faire élever un fils qu'il a en France et vivre comme vous l'avez vu, 
avec un autre fils qu'il garde auprès de lui jusqu'à ce qu'il puisse 
l'envoyer en France. C'est un esprit passablement faux sous cer- 
tains rapports , qui a eu le tort immense de ne pas savoir faire for- 
tune depuis plus de vingt ans qu'il travaille , et qui ne voulant peut- 
être pas convenir de son incapacité , donne aux colonies la faute de 
ses insuccès constants. Il n'a pas compris la vie comme il faut 
qu'elle soit comprise ici. 11 s'est imaginé que parce qu'il travaille 
beaucoup , qu'il ne sacrifie à aucun vice ruineux , il a fait ce qu'il 
devait faire pour réussir! Et il s'est trompé en cela, car il ne sait 
pas qu'il a en lui un vice plus ruineux que tous' ceux qu'il s'est 
évertué à éviter. Il eût mieux valu pour lui être joueur, être viveur, 
être débauché, que d'être artiste comme il a la manie de l'être. Celui 
qui veut réussir aux colonies ne doit avoir en tête qu'une préoccu- 
pation : vendre et acheter et trafiquer de tout. Le jeu , le vin , les 
belles ne détournent pas de cette voie salutaire ceux qui ont eu 
l'esprit de s'y engager. Les' malheureux qui sacrifient aux muses , 
qu'ils soient peintres , musiciens , ou qu'ils s'imaginent être poëtes , 
en sont, au contraire, détournés, détournés surtout à cause de la 
méfiance qu'ils inspirent, parce qu'on ne les considère pas comme 
des hommes sérieux. Voilà par où a péché notre ami qui ne se doute 
pas que, quoiqu'il ait beaucoup sué, beaucoup travaillé , sa sueur 
a été improductive, parce qu'il a eu le tort de beaucoup trop rêver 
en travaillant. 

Aussi la moralité de sa vie n'est pour personne une justification 
de son insuccès. On lui eût pardonné facilement d'être immoral , 
s'il fût devenu riche. On eût dit de lui : C'est un brave garçon. Mais 
il ne sait pas travailler; et cette opinion répandue écarte de lui les 
moyens de travailler fructueusement. 

Si les quelques phrases filandreuses qu'il vous a débitées sur ses 
souvenirs et regrets vous ont autant ennuyé que les deux gravures 
d'après Dubufe, sur le même sujet, que nous sommes condamnés 
h voir chaque fois que nous allons au grand hôtel de Saint-Thomas , 
— c'aurait été bien autre chose s'il vous eût développé ses projets 
sur ses enfants, qu'il se condamnerait, dit-il, à ne jamais revoir, s'il 



— 23 — 

fallait pour cela les faire revenir aux colonies. — Il faut donc croire 
qu'il a lui-même quelque espérance d'aller en France. — Enfin , je 
ne me reproche plus de vous avoir condamné à entendre ce mon- 
sieur vous chanter son Ranz des vaches. Vous vous en êtes si bien 
tiré, que je ne me sens pas le courage de vous faire des reproches. 

Pendant que mon compagnon parlait, nous marchions toujours , 
engagés dans un sentier dont le sol n'était pas trop pierreux et assez 
large pour permettre à nos chevaux d'aller de front. 

Nous cheminâmes ainsi pendant une heure environ , presque tou- 
jours à l'ombre. 

Nous n'avions rencontré personne sur la route ni vu aucune case, 
bien que des ornières, dont les deux lignes parallèles creusaient 
profondément la route , indiquassent que nous étions dans un quar- 
tier habité et que parcouraient des voitures. 

Enfin , nous entendîmes le bruit sourd d'un tambour lointain. 

Le capitaine Ride arrêta son cheval et écouta un instant. 

Le tambour résonnait bruyamment , et le son s'alternait avec le 
chant aigu de plusieurs voix de femmes. 

— Bon, me dit le capitaine; nous allons nous trouver en pleine 
Guadeloupe. Vous entendez le tambour? C'est D qui fêle l'instal- 
lation de son moulin à vapeur. Tous ses esclaves sont des nègres 
de la Guadeloupe qu'il a transportés ici sans passe-ports. Les pau- 
vres diables qu'il a endoctrinés savent maintenant que, s'ils avaient 
refusé de le suivre , ils seraient libres , citoyens français , jouissant 
de tous les droits civils et politiques. Ëh bien, comme il est bon 
maître, ils ont pris leur parti de la chose , et ne lui ont pas montré 
de ressentiment du tour qu'il leur a joué. Ils l'ont aidé à défricher 
la terre où il les a amenés , qui était un hallier impénétrable ; ils 
ont uni leurs efforts pour faire sortir de cette terre abrupte et igno- 
rante de ce qu'elle pouvait produire , une belle sucrerie. Ils l'aide- 
ront à faire sa fortune et ne lui en voudront pas si , cette fortune 
faite , il les revend à un autre , pour aller jouir de la vie en Europe. 
Quoi qu'en aient dit bien des romanciers , les nègres ont le senti- 
ment de la vengeance peu développé. II est vrai de dire aussi qu'ils 
ne brillent pas non plus par l'exagération de celui de la reconnais- 
sance. 

Ce tambour que vous entendez est caractéristique ; c'est l'instru- 
ment des nègres français. — Le voisinage d'une habitation espa- 



— 24 — 

gnole en féto vous serait révélé par le son des bigûelas et des 
guiros. 

Nous fumes bientôt à même de voir le musicien de près , car nous 
arrivâmes sur Thabitation. 

L'instrument était un baril à farine. — Pour lui donner sa nou- 
velle destination, on Tavait défoncé des deux bouts, après avoir 
bien assuré et assujetti les cercles. Une des extrémités avait été 
couverte d'une peau de cabri dépouillée de ses poils et tendue au 
moyen de cordes, comme le sont les peaux des tambours militaires. 

Pour jouer de cet instrument , on le couche à terre. L'exécutant 
se met à cheval dessus , et frappant de la paume des mains et de la 
pointe des doigts, il produit un son assourdissant lorsqu'il est en- 
tendu de près , mais qui ne manque pas d'un certain charme lors- 
qu'on l'entend de très-loin, surtout lorsqu'il est associé aux voix 
criardes des négresses et aux cris stridents des négrillons. 

Etourdis par cette musique et désirant en jouir dans les condi- 
tions qui lui fussent le plus favorables, nous nous hâtâmes de saluer 
le maître de l'habitation et de nous éloigner. L'heure déjà avancée 
et l'éloignement de notre goëlette nous servirent de prétexte pour 
éviter de visiter le nouveau moulin , dont il nous aurait fallu admi- 
rer jusqu'au moindre engrenage. 

Nous ne pûmes cependant pas éviter l'inévitable rafraîchissement, 
— qu'il est de convenance d'offrir et d'obligation d'accepter. Géné- 
ralement, aux colonies , sous prétexte de se rafraîchir, on se brûle 
l'estomac avec du rhum, du genièvre ou tout autre alcool. 

L'obscurité nous prit dans les bois, et il faisait nuit noire lorsque 
nous rentrâmes chez Ricardo. Nous y arrivâmes la vie sauve et les 
membres entiers. Nous en rendîmes grâces à Dieu et à nos montu- 
res, qui avaient été les instruments de sa bonté. 

Comme il était tard , nous renvoyâmes au lendemain l'achat des 
bananes que nous nous proposions de faire à Ricardo , et nous nous 
rendîmes à bord de la Georgette , dont les durs matelas nous sem- 
blèrent bien doux. 

Lorsque je m'éveillai , le lendemain matin , j'entendis le bruit de 
la lame courant le long du navire; je sentis le mouvement brusque 
du tangage et l'inclinaison du roulis presque insensible sur une 
goëlette bien appuyée. J'ouvris les lames de ma cabine. — Nous 
étions à la voile. 



— 25 - 

— Mon cher, me dit le capitaine, le vent s'est mis à souffler du 
nord vers le lever du jour , et j'en ai profité. Il paraît que vous dor- 
miez bien , car Tappareillage ne vous a pas dérangé. Nous pren- 
drons les bananes de Ricardo à un prochain voyage. Quand on ren- 
contre par hasard sur son chemin une brise comme celle-ci , on 
serait fou de la laisser s'époumonner pour rien. Si cela continue, 
dans trois jours nous serons à la Guadeloupe, et nous nous con- 
tenterons de saluer Saint-Thomas et Spanish-Town en passant. 

Le surlendemain , poussés par là même brise et après avoir fran- 
chi, sans nous y arrêter, les canaux sinueux des îles Vierges, nous 
continuions notre route , laissant à notre gauche la carcasse du Pa- 
ranata , étendue presque à sec sur les récifs de l'Anegada , et nous 
avions le cap sur la pyramide de Saba , qui se dessinait confusément 
dans la pluie lumineuse que le soleil répandait sur la mer. 

Je m'étais retiré dans un coin , où, assis sur un pliant, je prenais 
ce que je pouvais d'ombre et de fraîcheur. 

Je me rappelai alors le paquet dont m'avait fait offrande mon nou- 
vel ami de Vièques. 

Je brisai le cachet et trouvai plusieurs mains de papier couvertes 
d'une écriture fine et lisible. 

C'était un recueil que je vais transmettre tel quel aux lecteurs de 
la Revue , et qui avait pour titre : 

Histoire ANECDOTiQUE de la colonisation française, d'après les 

DOCUMENTS LES PLUS AUTHENTIQUES , LES TRADITIONS RECUEILLIES DANS 
LES ANTILLES , CtC. , CtC, CtC. (1). 

Mathieu Guesde. 

Poiote-à-Pitre , septembre 4861. 

(4) Noas reprenons aujourd'hui le cours interrompu, depuis quelques mois, des 
études sur les mœurs des Antilles , par notre correspondant de la Guadeloupe. Les 
lecteurs de la Revue , qui ont pris un plaisir si vif à la lecture des précédents articles 
de M. Guesde , ne trouveront pas un intérêt moindre dans V Histoire anecdoiiqw de la 
colonisation , dont nous donnerons prochainement un premier extrait. 

Le Directeur de la Revue. 



POÉSIE. 



1. — lia locomotive* 

Quel est ce monstre noir , immobile , hideux , 
Accroupi comme un sphynx sombre et mystérieux , 
Qui se dessine au loin tel qu*un mammouth informe , 
Survivant au déluge avec sa masse énorme ; 
Et porte sur son col et ses membres trapus 
Cette tour que portait Téléphant de Pyrrhus ? 
Sous son front luit son œil , dévorante fournaise , 
D'où s'échappe parfois une larme de braise. 
Il exhale, au milieu de rugissements sourds, 
Quelques cris surhumains, râles stridents et courts. 
Son haleine à flots noirs sort de sa carapace ; 
On dirait qu'il médite un crime et qu'il menace. 

Aussi pour maintenir le géant au repos , 

Des serviteurs nombreux attachent à son dos 

Des chars et des fardeaux , des montagnes de pierres , 

Des obstacles sans fin et des cités entières, 

Ainsi qu'à Gulliver les nains de Lilliput 

Liaient dans son sommeil les bras et l'occiput. 

Entassez, redoublez le monstre débonnaire 

Les supporte , impassible , et les regarde faire ; 



— 27 — 

Puis quand pour Tenchaîner l'homme a fait ce qu'il peut , 
Il rit, il siffle, il fume, il s'anime, il s'émeut. 
Et jetant son panache à la brise avec grâce, 
Comme un coin enflammé s'enfonce dans l'espace ; 
Et ces fardeaux , ces chars , impuissants embarras , 
Attachés à ses flancs pour retenir ses pas , 
Malgré leur poids , malgré tous leurs eflbrts rebelles , 
Le suivent, étonnés de se trouver des ailes. 

Salut I laissez passer machines et wagons ! 
Qa'ils dévorent la plaine et transpercent les monts , 
Qu'ils coupent nos cités, qu'ils enjambent le fleuve , 
Que rien ne les arrête en leur sublime épreuve; 
Car ils portent le sceau de la divinité. 
Et c'est par eux que Dieu bénit l'humanité. 

Salut, des temps nouveaux magnifique et sainte arche! 
Quel calme tout-puissant dans l'ardeur de ta marche ! 
Tu supprimes pour nous la distance et le temps. 
Par toi plus d'exilés , plus de deuil , plus d'absents ; 
Tu ne fais qu'un seul tout de nos deux hémisphères ; 
Des plus lointains Etats du brises les barrières , 
Et d'un même intérêt subissant les liens, 
Les hommes , grâce à toi , sont tous concitoyens. 

Horace , tu plaçais triple airain , triple chêne 
Sur le cœur du premier qui fit une carène ; 
Indigné qu'un vivant descendît chez Pluton , 
Tu blâmais en son vol l'orgueil de Phaéton ; 
Et traitant de forfaits ces audaces sublimes , 
Tu voyais Jupiter foudroyer tous ces crimes. 
mon maître, pardon , si je ne te suis pas , 
Et déclare divins tous ces grands attentats. 

Notre Dieu ne croit plus le progrès sacrilège ; 

Il ne craint plus qu'au ciel quelque Titan l'assiège ; 

11 bénit nos efforts et dit au genre humain : 

« Cherche la clef de tout , cherche , c'est ton destin. 



— 28 — 

n Prends la vapeur, les gaz, la chaleur, la lumière, 
» Combine , décompose et pétris la matière. 
» Le monde est ton chantier, la nature est ton bien ; 
» Et moi seul peux créer quelque chose de rien. » 



11. — Croqnis. — Treizième sièele. 
Un soleil eonehant. 

Le soleil élargi vers Thorizon s*incliue ; 

Il atteindra bientôt le haut de la colline 

Et les sommets aigus des pins pyramidaux. 

Tout est morne. Dans Tair nul bruit joyeux ne passe , 

La plaine est sans chaumière , et la forêt sans chasse ; 

Rien n'anime l'espace , 

Ni bergers ni troupeaux. 

Seul au sommet d'un pic commandant la vallée , 
Se dresse un noir château. Sa tète crénelée 
Interroge sans fin les sentiers d'alentour. 
C'est l'austère manoir d'un baron formidable; 
C'est un asile sûr dans ce temps redoutable , 

Un fort inexpugnable , 

C'est un nid de vautour. 

Partout sur ses sombres murailles 
On voit l'appareil des batailles , 
Des archers et des mangonneaux. 
On n'entend que le bruit des armes, 
Des sons du cor , des cris d'alarmes 
Passer à travers les créneaux. 

Et pourtant de ce noir repaire , 
Une femme, un ange a fait choix 
Pendant son séjour sur la terre ! 
Son front est pur ; sa taille est fière ; 



— 29 — 

Sa démarche est souple et légère ; 
Si son regard paraît sévère , 
Il devient bien doux quelquefois , 
Et Ton rêve au son de sa voix. 

C'est la dame châtelaine , 

Suzeraine 
Après son époux et Dieu , 

Dans ce lieu , 
Dont le front porte couronne 

De baronne. 

La voilà 
Qui s'en va 
Sous le chaume 
Pour verser 
Et placer 
Comme un baume 
Au malheur 
La parole 
Qui console 
Et qui vole 
Droit au cœur. 

Noble dame, 
Qui lirait 
En secret 
Dans votre âme , 
Y verrait 
A regret 
Qu'elle enferme 
Chagrin noir 
Sans espoir 
Et sans terme ! I 

Son cousin , 
Un beau page , 
Au matin 



— 30 — 

De son âge , 
Près de l'eau 
Du ruisseau, 
Considère 
Les draps fins 
Qu'en ses mains 
La légère 
Lavandière 
A pétris 
£t blanchis. 

Il soupire 
En délire , 
Languissant , 
Et disant : 
« Fine toile 
» Qui me voile 
» Mon étoile 
» Chaque soir , 
» Que sans trêve 
» En mon rêve 
» Je soulève 
» Pour la voir ; 
» Toile fine 
» Qui dessine 
» Ma cousine 
» Dans tes plis 
» Assouplis, 
» Que je meure 
» Tout à l'heure 
» Si je puis, 
» Invisible 
» Et sensible , 
» x\vec toi , 
» Sans émoi 
» Trop funeste , 
» Me glisser 
» Pour presser , 



— 31 — 

» Pour baiser 
» Taille preste, 
» Col si bianc , 
» Sein tremblant 
» Et céleste... » 

Ainsi qu'on naage obscur 

Du ciel envahit Tazur , 

Tout à coup près du beau page 

Surgit un moine à Tair dur : 

« Enfant , dit-il , à ton âge , 

» Ton père , saint personnage , 

» Partait en pèlerinage 

» Pour conquérir les saints lieux, 

» Et toi, tu perds ta jeunesse 

» Dans Tamour et la paresse, 

» Exhalant avec ivresse 

» Tes désirs incestueux. 

» Enfant , la vie est austère ; 

» Songe à Dieu , songe à ton père , 

» Brise avec la volupté, 

» Car ce linceul éphémère 

» Où ton amour ne voit guère 

» Qu'un voile pour ta beauté , 

» Doit être aussi son suaire 

» Dans la sombre éternité. » 



A. V. 



BEAUX-ARTS. 



De la critique dans l'art (1). 



DE LA SCULPTURE. 

En comparant les procédés si différents de la sculpture et de lâ 
peinture, il est facile de déterminer à quel point de vue l'une est 
inférieure ou supérieure à l'autre. D'abord la sculpture est privée de 
la couleur, elle est obligée d'accepter celle des matières que lui 
fournit la nature , soit qu'elle emploie le bois, la pierre , le marbre 
ou les métaux. La perspective, qui permet au peintre de développer 
dans un cadre restreint des espaces infinis, n'est d'aucun secours 
au sculpteur : aussi doit-il renoncer à représenter des scènes tant 
soit peu complexes et se contenter , même dans des groupes consi- 
dérables, d'un nombre de personnages fort limité. Enfin l'expression 
est pour lui d'une difficulté extrême ; elle ne peut lutter avec celle 
que le peintre est libre d'attribuer à ses figures; car, dès qu'elle 
dépasse les limites du calme et de la gravité, elle devient pénible, 
désagréable , et les tours de force , tentés par certains artistes dési- 
reux de s'affranchir de cette condition inhérente à la nature même 
de leur art, ne constituent que des exceptions assez malheureuses. 

(\) Voir la première et la seconde partie, t. XY, p. 345 et 406. 



— 33 — 

La part faite aux désavantages, il reste 5 considérer par quel côté 
la sculpture remporte sur la peinture. Nous rétablirons ainsi l'équi- 
libre, et Ton verra qu'elles peuvent marcher de front sans être 
jalouses Tune de l'autre. 

La sculpture possède le privilège de rendre la forme même des 
corps avec leur véritable relief, sous toutes les faces, à tous les 
points de vue. Le spectateur peut tourner autour d'une statue, la 
voir de tous les côtés , sous autant d'aspects qu'il lui plaira , de haut, 
de bas, de près , de loin , sous toutes les lumières imaginables ; ses 
moyens d'observation , enfin , ne sont et ne peuvent être limités. Un 
tableau , au contraire, ne peut être vu d'une manière absolue qu'à 
une seule distance, qu'à une seule hauteur, que d'un seul point; 
il condamne l'observateur à une immobilité complète , sous peine de 
le priver de toute illusion , en ne lui montrant que des lignes fausses 
et incorrectes. 

Ces simples remarques suffisent pour conclure que le but spécial 
de la sculpture doit être la beauté de la forme dans le calme de 
l'expression. En effet, l'art antique, art merveilleux s'il en fut 
jamais, à l'époque de sa plus grande splendeur , alors qu'il produi- 
sait ces admirables chefs-d'œuvre enfouis pendant des siècles sous 
les décombres du vieux monde, pour en sortir à l'heure où le 
monde nouveau , échappé des langes de la barbarie, devenait capable 
de comprendre leur beauté révélatrice , l'art antique n'eut d'autre 
but que d'élever la forme jusqu'à la vérité et la splendeur de l'idéal. 
Son succès fut complet; et, devant les marbres de Parthénon , l'art 
moderne n'est qu'un enfant qui sait à peine bégayer la langue de 
Phidias. Mais la langue de Phidias doit-elle être absolument la nôtre? 
Devons-nous être ses élèves ou ses rivaux? Graves questions qu'il 
faut avoir le courage d'aborder franchement; c^r elles portent en 
elles toutes les destinées de l'art. 

Phidias n'imitait rien, et nous, nous copions Phidias. Phidias 
symbolise toute la civilisation païenne à l'apogée de sa puissance et 
de son extension ; il en est le dernier terme; c'est le plus beau rayon 
d'un astre près de descendre derrière les vapeurs de l'horizon. Mais 
nous, hommes d'un monde nouveau, nous, qui commençons à 
peine à naître à la lumière, après un enfantement qui a duré à lui 
seul plus longtemps que les temps historiques de la civilisation an- 
cienne, n'avons-nous pas un autre devoir, un autre avenir que de 

3 



— 34 — 

vouloir être citoyens de Rome ou d'Athènes, que de nous essayer 
à être païens, quand depuis dix-huit siècles ie paganisme n'est 
plus? 

Phidias eut une conviction , le génie en a toujours une; et plus 
le génie s'élève vers le sublime, plus la conviction qui lui sert de 
piédestal est puissante et profonde. Phidias fut sublime; faites 
comme lui , vous le serez également. Cette conviction , nous ne 
vous la définirons pas : la lumière ne se définit point; elle étincelle 
à nos yeux, et nous voyons. Du jour où l'art moderne aura con- 
science de sa vocation ; du jour où il ne marchera plus comme l'en- 
fant dont les jambes chancellent sous le poids de son corps , alors 
Phidias reparaîtra, plus jeune, plus brillant que lorsqu'il modelait 
dans l'or et dans l'ivoire la Minerve du Parthénon ; il portera dans 
son cœur l'embrasement de l'amour, et sa grande âme, illuminée 
de la beauté suprême , s'épanchera par des chefs-d'œuvre d'une per- 
fection inimaginable. 

Telles' sont les destinées futures de l'art : mais songeons au pré- 
sent, c'est le plus sûr moyen de préparer l'avenir. Involontaire- 
ment nous nous sommes écarté de notre sujet; ébloui par cette 
grande figure de l'art antique, nous n'avons pas résisté au plaisir de 
dire comment il avait atteint à une si haute splendeur, mais en 
même temps nous avons puisé dans cette rapide étude un grand 
enseignement : c'est que l'art moderne , pour obtenir une gloire 
pareille, avait à suivre la même marche, et qu'il dépasserait d'au- 
tant plus cette gloire que sa conviction était mieux éclairée par la 
possession d'une vérité plus complète. L'art païen a modelé une 
forme admirable , l'art moderne ne doit pas la rejeter; mais il doit 
se rappeler aussi qu'il est destiné à lui inspirer le souffle de la vie , 
la puissance de la pensée. La civilisation moderne , créée par le spi- 
ritualisme chrétien et s'appuyant avant tout sur les sentiments 
moraux de l'homme, ne peut se contenter de la beauté naturelle; 
elle ne la repousse pas, mais elle la veut idéalisée et en harmonie 
avec ses dogmes et ses croyances. La Renaissance, éblouie par l'ap- 
parition des chefs-d'œuvre de l'antiquité, se fit spirituellement 
païenne; elle évoqua toutes les divinités de l'Olympe pour leur ren- 
dre dans ses allégories un culte gracieux et élégant, mais qui, ne 
pouvant être sérieux , ne dépassa pas les bornes d'un divertissement 
de bon goût. En jouant cette aimable comédie, l'art dédaigna sa 



— 35 — 

propre personnalité; les traditions furent rompues, le moyen âge 
s'appela barbarie ; on se prit à rire de ces saintes figures qui gar- 
daient les portails de nos églises ; et il a fallu plusieurs siècles de 
révolutions pour rendre à cette humanité oublieuse le sentiment de 
ses devoirs et de sa vocation. 

L'art moderne est donc à créer. Nous sommes persuadé que la 
sculpture, qui tend vers un but mieux défini que la peinture et qui 
ne peut s'égarer comme elle , concourrait utilement à trouver la for- 
mule de l'art moderne. Les limites étroites en apparence où elle 
semble renfermée l'obligent à gagner en profondeur ce qu'elle perd 
en étendue. Par la nature même de ses procédés, plus spécialement 
dépositaire de la beauté de la forme, qui entre ses mains ne peut 
être soumise aux caprices de la peinture, rien n'empêcherait qu'elle 
ne fit de cette forme l'expression sensible des grandes idées sur les- 
quelles repose l'avenir de notre société. 

Nous nous permettons ces réflexions parce qu'à nos yeux elles 
agrandissent les bornes de l'art et qu'il nous a été pénible , depuis 
bien des années, de rencontrer, parmi les œuvres de sculpture 
figurant à nos expositions , un grand nombre d'ouvrages à la vérité 
remarquablement exécutés , mais assez pauvres de conception et 
n'indiquant aucune tendance vers un ordre de choses qui eût quel- 
que avenir. 

Néanmoins, envisageant la sculpture telle qu'elle est, et non 
point telle que nous la désirerions, nous sommes le premier à 
reconnaître les services qu'elle a rendus à l'art par la sagesse et la 
correction de son exécution. Elle n'a pas soutenu ces théories extra- 
vagantes qui toléraient la difformité , et mettaient l'idée avant tout , 
sans se préoccuper si souvent elle n'était pas par trop bien dissimu- 
lée sous l'enveloppe grotesque dont on prétendait Taffubler. Plus 
réservée, plus austère, la sculpture passait sans s'impressionner 
devant ces extravagances de mauvais goût ; et si parfois elle encou- 
rait le reproche de froideur, au moins se montrait-elle toujours 
pleine de convenance et de dignité. Ne fournirait-elle aux artistes 
que des modèles, où ils puissent venir puiser un sentiment plus 
correct de la beauté dans la forme , la sculpture rendrait encore à la 
eause de l'art un immense service , et mériterait les plus grands 
encouragements. Mais nous espérons mieux d'elle, et l'avenir, nous 
en sommes certain, ûe trompera pas nos espérances. 



— 36 — 



DE L*ARGHITEGTURE. 



La sculpture n'a pas la couleur à sa disposition ; elle ne peut dans 
dévastes pages, ou s'abandonner aux caprices de Tinvention, ou 
reproduire les scènes de l'histoire ; mais elle possède encore la 
figure humaine comme moyen d'expression ; elle peut en rendre les 
grands sentiments, en représenter la forme dans toute sa beauté. 
L'architecture n'a aucun de ces moyens à sa disposition : de gran- 
des masses, des lignes dont elle peut varier l'agencement, sont les 
seuls éléments qu'elle puisse employer; pourtant, quelque bornés 
qu'ils paraissent, ils ont suffi au génie de l'homme pour réaliser 
les merveilles les plus imposantes et les plus durables. L'architec- 
ture s'est rendue l'interprète de toutes les civilisations, de toutes 
les nationalités, de tous les progrès, de toutes les aspirations de 
l'humanité. Depuis Timmobililé de la théocratique Egypte jusqu'au 
spiritualisme chrétien , elle a tout dit ; depuis la pyramide du Pha- 
raon jusqu'à la cathédrale catholique, elle a écrit l'histoire de 
l'homme par des monuments que les siècles n'ont pu détruire. La 
Grèce poétique lui vit élever son Parthénon ; Rome lui fit célébrer 
sa puissance par ses théâtres, par ses aqueducs , dont les ruines im- 
posantes marquent à tout jamais les places ou le colosse romain a 
posé son pied dominateur. 

En rappelant les grandeurs passées de l'architecture , quoique 
nous soyons seulement fidèle à la vérité, une crainte vient à* notre 
esprit : à notre insu, n'adresserions-nous pas un reproche à l'épo- 
que où nous vivons? N'établirions-nous pas, au profit du passé, 
une comparaison défavorable au présent ? Chaque peuple , chaque 
siècle eut un style à lui , et il paraîtrait difficile de dire si nous en 
avons un , et quel il est. 

Nous ne rechercherons pas la cause de ce manque d'originalité : 
en parlant de la sculpture, nous avons traité celte même question , 
et indiqué la source où, selon nous, toute inspiration devait se 
puiser. Nous ne concevons pas de génie sans conviction , de quelque 
ordre qu'elle soit ; et sans génie , sans invention , il n'y a pas d'ori- 
ginalité possible. Aussi voit-on de nos jours les organisations les 
plus favorisées produire des œuvres sans portée et , après quelques 
succès éphémères , s'éteindre sans réaliser aucune des espérances 



— 37 — 

que de brillants débuts avaient fait concevoir. Cette influence mal- 
heureuse pèse sur Tarchitecture aussi bien que sur ses deux sœurs, 
la sculpture et la peinture ; et il est déplorable de voir des hommes 
capables d'inventions , de conceptions neuves et élevées , se borner 
à copier tantôt un temple grec, tantôt une église gothique ; comme 
si le génie humain avait des bornes et qu'arrivé à une certaine li- 
mite , il ne lui restsit plus qu'à abdiquer pour se réduire au rôle 
servile d'imitateur. 

Mais, dira-t-on, l'occasion manque : tout le monde n'a pas à 
tracer le plan de vastes édifices ; le plus souvent il faut travailler 
pour des particuliers, accepter mille exigences : alors à quoi bon et 
comment faire de l'art ? Sans être sévère, ces excuses sont peu ad- 
missibles : d'abord , les ouvrages , même les moins importants , 
peuvent porter l'empreinte du bon goût : non-seulement ils le peu- 
vent, mais ils le doivent , car , se trouvant plus souvent à la portée 
du public , ils sont appelés à exercer sur lui une influence directe et 
de tous les instants. Ensuite*, n'y a-t-il pas autant de mérite à faire 
preuve de talent en construisant de simples maisons de particuliers 
qu'en élevant des palais somptueux? Vous vous plaignez du peu de 
goût du public ; mais où voulez-vous que des hommes dont la vie 
se passe au milieu des afl*aires , aillent en recevoir les premières no- 
tions? Ne serait-ce pas à ceux qui ont voyagé, qui ont vécu dans les 
musées, qui ont fait de l'art l'unique préoccupation de leur vie, de 
leur bâtir des habitations d'un aspect agréable, de les entourer d'ob- 
jets propres par leur élégance à faire naître chez eux le besoin et le 
désir de posséder de belles choses ? 

Nous livrons ces pensées aux méditations de tous , et en particu- 
lier des artistes. Nous voudrions les voir reprendre courage, et au 
lieu de se laisser abattre par les difficultés de la lutte, puiser dans 
le sentiment de leurs devoirs, dans des convictions puissantes et 
éclairées, cette belle et confiante énergie que les revers ne peuvent 
affaiblir. D'ailleurs , à la vue de ces associations fondées dans le but 
défavoriser l'art véritable, et qui réunissent dans leur sein Télite 
de notre société, n'est-il pas permis d'espérer de meilleurs jours , 
un retour vers le bon goût, une appréciation plus juste des services 
que les arts peuvent rendre à la cause de la civilisation ? 

En terminant par l'architecture, nous n'avons pas la prétention 
d'établir un ordre de hiérarchie : nous savons, au contraire, que 



— 38 — 

l'arl à sa naissance dut se manifester par des œuvres d'architecture. 
Une fois le premier édifice élevé, la sculpture vint ciseler les fri- 
ses, fouiller les feuillages des chapiteaux; puis, gagnant en har- 
diesse, elle eut recours à la figure humaine ; elle la représenta dans 
des bas-reliefs , mais captive et attachée aux blocs de pierre et de 
marbre où l'enchaînait l'inexpérience des artistes. L'art grec rom- 
pit ces entraves : il délia les membres des statues égyptiennes , leur 
rendit la vie et le mouvement, et produisit ces chefs-d'œuvre d'élé- 
gance, objets de notre continuelle admiration. Une fois que l'archi- 
tecture lui eut préparé un abri , la peinture put prendre naissance : 
plus délicate qucTses deux sœurs , elle ne pouvait braver les injures 
du temps; mais sa croissance fut rapide; elle les égala bientôt, et 
l'art, fortifié et embelli par cette triple union, apparut tout d'un 
coup dans toute sa majesté. Il régna en maître sur les peuples pros- 
ternés aux pieds des idoles magnifiques qu'il offrait à leurs adora- 
tions ; il célébra les victoires des conquérants ; et les nations , 
éblouies par sa beauté, le chargèrent de raconter aux siècles à venir 
les fastes de leur histoire. Nous voudrions avoir le loisir de décrire 
sa marche triomphale à travers les temps et les peuples ; mais les 
bornes étroites où nous nous sommes renfermé, nous prescrivent 
plus de modération. Nous cherchons à être utile, et non pas à sa- 
tisfaire des goûts personnels. 

Pour terminer notre exposé de l'art , nous n'avons plus à cœur 
que de faire sentir la nécessité d'une étroite fraternité entre l'archi- 
tecture , la peinture et la sculpture : elles sont les membres d'un 
seul et même corps , et, pour croître , elles doivent, en s'appuyant 
l'une sur l'autre, chercher à vivre en parfaite harmonie. A cette 
seule condition, l'art conservera son ascendant et son autorité. Que 
deviendrait l'architecture , si la sculpture n'animait, par des bas- 
reliefs et par dos statues, la froideur de ses édifices. Puis ces vesti- 
bules, ces salles immenses, avec leurs murailles glaciales et inani- 
mées, n'inspireraient que la fatigue et l'ennui, si la peinture ne les 
réchauffait par l'harmonie de ses couleurs et n'y parlait à l'esprit en 
représentant, dans ses compositions variées à l'infini, les brillantes 
fictions des poëtes , les souvenirs glorieux de l'histoire. 

Si les artistes avaient conscience du rôle magnifique qu'ils ont à 
Jouer dans notre société moderne, on ne les verrait pas travailler, 
chacun de leur côté , dans un isolement égoïste ; mais au contraire 



— 39 — 

s'unir , se rassembler autour de grandes et fécondes idées , et appor- 
ter au triomphe d'une même cause le concours des talents si di- 
vers dont les a doués la nature. Que de forces perdues , que d'in- 
spirations ignorées trouveraient ainsi leur emploi I Combien les 
arts, aujourd'hui si mal connus, en se montrant l'instrument 
obligé de tout progrès , gagneraient dans l'estime et la confiance du 
public ! 

Il faut quelquefois se rendre justice, avouer généreusement ses 
fautes, et le meilleur moyen de mériter des encouragements sera 
toujours de savoir les mériter. Les artistes ont des reproches à 
s'adresser : la division s'est mise dans leur camp ;.^u lieu de pour- 
suivre l'art véritable, c'est-à-dire l'art utile, l'art indispensable, 
parce qu'il porte avec lui la lumière dont toutes les sociétés sont 
avides , on les a vus s'épuiser dans de stériles controverses, se jouer 
des règles les plus sacrées, et présenter aux yeux du public des œuvres 
d'aspects si opposés , qu'elles ont jeté la confusion dans les esprits , 
et fini par rendre l'art méconnaissable. Il y a toute une restauration 
à opérer, non pas superficielle et s'attaquant seulement à la forme, 
mais morale, mais réformatrice des idées. A cette seule condition 
on verra reparaître des hommes de cœur , de beaux caractères , 
enfin de grands artistes. 

Dans ces quelques pages nous avons cherché à faire connaître 
l'ensemble de l'art. Nous avons cru qu'une simple exposition suffi- 
rait pour disposer en sa faveur tous ceux qui aiment encore la vé- 
rité et la beauté. Nous savions que l'âme humaine recherche in- 
stinctivement tout ce qui porte en soi le cachet du beau , parce 
qu'elle-même est une émanation , un souffle de la beauté suprême; 
nous savions qu'en la menant à la source où elle peut satisfaire 
cette soif incessante de vérité et de beauté , nous lui rendions une 
patrie, le milieu véritable où elle jouit de la plénitude de l'existence 
par l'exercice complet de ses plus nobles facultés. 

Au point de vue moral, le goût est le sentiment du vrai et du 
bien appliqué à l'art, c'est le sentiment du beau. La relation entre 
le vrai , le beau et le bien est si intime, qu'il faut un certain effort 
pour les envisager séparément. Le beau est l'expression sensible 
de la vérité, et le bien son application aux choses de ce monde. 

Le but de l'art est de développer le goût du beau chez l'homme 
et dans la société. Il faut avoir de l'âme pour avoir du goût : le goût 



— 40 — 

ne s'apprend pas, ne se calcule pas; on ne le trouve pas au bout 
d'une -opération algébrique. Le goût est une sublime faculté qu'a 
rame de percevoir la beauté, de s'émouvoir à sa vue. Les arts pro- 
duisent le beau et le manifestent par des œuvres sensibles ; ils l'of- 
frent aux regards de l'homme, et cette vue a pour résultat de ré- 
veiller en lui le sentiment inné de la beauté. Si cette beauté naturelle 
est l'expression d'une beauté morale , c'est-à-dire d'une vérité, l'art, 
remplissant son but le plus élevé , aura accru la dignité et la mora- 
lité de l'individu : du beau employé comme moyen d'action il l'aura 
conduit au vrai ; et comme la vérité déposée au cœur de l'homme 
ne peut rester infructueuse et signale sa présence par la réalisation 
du bien , il s'ensuivra que l'art aura exercé sur l'âme une triple et 
bienfaisante influence en l'aidant à concevoir, à sentir, à aimer le 
vrai , le beau et le bien , sentiments essentiels et constitutifs de toute 
vie morale. 

Ces explications paraîtront arides aux personnes habituées à con- 
sidérer les arts uniquement comme une distraction agréable. Cepen- 
dant , à une époque où les idées positives tendent sans cesse à 
prendre le dessus, et où l'on rejette résolument tout ce qui ne porte 
pas avec soi un caractère évident d'utilité, il est nécessaire de prou- 
ver combien les arts sont empreints à un haut degré du cachet de 
l'utile. C'est le moyen de les faire accepter par tous ceux à qui une 
vie consacrée aux affaires ne laisse pas le loisir de les cultiver , et 
par suite de les aimer. 

La nécessité de développer chez l'homme la vie morale et intelli- 
gente ne peut être contestée par personne, et puisque les arts pos- 
sèdent le privilège de la faire naître et de l'entretenir , il s'ensuit 
qu'en les encourageant et en leur imprimant une direction éclairée, 
on exerce, vis-à-vis de la société, une action salutaire et bienfai- 
sante. 

Y a-t-il un autre moyen d'atteindre sûrement au même résultat ? 
L'industrie, par exemple, fournit-elle également un aliment à la 
moralité de l'homme ? En un mot , le spiritualise-t-elle , ou le maté- 
rialise-t-elle ? 

L'industrie n'est pas née d'hier, il est facile de l'apprécier et de 
la juger. Elle s'est présentée à la société comme sa libératrice ; elle 
permettait à l'homme de le délivrer du joug de la matière en lui 
rendant la vie plus facile, en lui apportant le bien-être, en augmen- 



— 41 — 

tant indéfiniment ses forces. Elle n'a jamais parlé de progrès moral. 
Ses machines ingénieuses causent Tétonnement, la surprise , Tad- 
miration ; mais leur vue ne saurait exciter les nobles mouvements 
du cœur, lui inspirer des sentiments de dévouement, de générosité. 
Elle a enfanté Tégoïsme de la spéculation ; elle a divisé la société en 
deux castes ennemies : la caste de ceux qui travaillent jusqu'à 
Fabrutissement , la caste de ceux qui jouissent jusqu'à l'enivrement 
du luxe et de la débauche. 

L'industrie ne mérite pourtant aucun blâme; elle était bonne en 
elle-même, elle constituait un progrès de plus. L'homme seul est 
coupable; l'homme qui abuse de tout, qui emploie au service du 
mal les forces merveilleuses que la Providence met à sa disposition, 
mais dans un but que sa mauvaise foi et son aveuglement lui font 
sans cesse oublier. 

La grande œuvre de notre époque est de moraliser l'industrie , 
d'empêcher qu'elle n'absorbe toutes les intelligences, en lui oppo- 
sant un contre-poids capable de rétablir et puis de maintenir l'équi- 
libre. Si elle porte l'esprit vers les choses de la terre, si , à l'exemple 
de ces peuples qui , quoique vaincus , imposent à leurs vainqueurs 
leurs mœurs et leurs lois , elle assujettit et enchaîne l'homme à la 
matière dont il s'est fait le dominateur, il faut donner aux sociétés 
modernes un élément qui les spiritualise à côté de l'élément qui les 
matérialise. 

Les arts viennent à vous , non point comme ces empiriques qui 
n'ont pour se faire valoir qu'une parole insolente, ils viennent à 
vous appuyés de l'autorité de tous les siècles passés; ils vous appor- 
tent des remèdes d'une efficacité incontestable; et s'ils s'engagent à 
guérir votre mal , c'est que, depuis que le monde existe, le mal n'a 
jamais résisté à leur traitement. Ne rejetez pas leur concours , 
acceptez-le franchement , sans remettre au lendemain ce qui peut 
se faire le jour même. 

Cette tâche est-elle pénible, est-elle difficile? non certainement : 
le premier essai vous prouvera qu'elle est facile et qu'il y a du 
charme à l'accomplir. Il serait bien long d'énumérer les avantages 
personnels que procure la culture des arts : il suffit d'ailleurs de 
réfléchir quelques instants , et l'on comprendra de suite le prix de 
cette agréable étude pour ceux dont tous les moments ne sont pas 
absorbés par les affaires , et que leur position de fortune rend libres 



— 42 — 

(l'occuper leurs loisirs comme bon leur semble. Grâce à elle, Tennui 
et ses dégoûts ne viendront jamais vous visiter ; une constante acti- 
vité entretiendra dans votre esprit le goût du beau , dans votre cœur 
le sentiment du bien ; en un mot vous vivrez ; car ce n'est pas vivre 
que d'être à charge aux autres et à soi-même, et de traîner, du 
matin au soir, une existence inutile et sans but. 

Si le bonheur était une chose assurée , peut-être trouverait-on 
dans sa perpétuelle jouissance Toubli de soi-même. Tous le cher- 
chent , bien peu le rencontrent ; et , à l'heure des chagrins , de quel 
côté se tourner , que devenir , si l'on ne sait pas s'arracher à leur 
étreinte par des occupations attrayantes et capables, en absorbant 
l'esprit, de procurer le repos du cœur? Dans ces moments de dou- 
leur, les arts vous tendront la main ; ils vous conduiront dans un 
monde meilleur, sous un ciel que les nuages ne savent pas assom- 
brir; vous vous oublierez sous des ombrages qu'aucun hiver ne 
dépouille de leurs feuilles; et lorsque vous reprendrez le fardeau 
de la vie réelle , déjà le temps , ce grand consolateur , en émoussant 
l'aiguillon de la douleur, vous aura rendu la vie possible et sup- 
portable. 

L'art embellit la vie, il console la douleur, il donne à ceux qui le 
cultivent un caractère de dignité que l'on ne saurait trouver ailleurs. 
Le travail ennoblit l'homme aux yeux de ses semblables , le désœu- 
vrement le voue à leur mépris. Le travail est la grande loi imposée 
à l'humanité tout entière, et refuser de travailler, c'est transgresser 
cette loi , c'est s'inscrire parmi les violateurs de l'ordre social. Aux 
uns est attribué le travail du corps, sous le soleil et sous la pluie; aux 
autres, le travail de l'intelligence, les hautes spéculations de l'esprit, 
les recherches laborieuses de la science ; et de celle union de travail 
naît la vie même de rhumanité, cette grande vie de progrès qui 
conduit la société vers sa fin providentielle. N'hésitons pas, ce 
soyons pas cette mauvaise herbe que le cultivateur arrache pour 
laisser le bon grain mûrir; mais, pleins d'une juste émulation, sou- 
tenus par le sentiment du devoir, levons courageusement la tête, 
venons dans. ce champ où la moisson ne manque jamais à l'ouvrier ; 
et nous y trouverons , avec la satisfaction de notre conscience , de 
la lumière pour notre intelligence, des joies pour notre cœur. 

Eugène Boilly. 



ARGlilYES HISTORIOUES. 



Histoire des événements qui se sont passés à 
Toulouse, le 19 mal iS69. 

RELATION CATHOLIQUE. 

Briefve narration de la sédition advenue en Tholose 1563 , en may, 
par les héréticques y et délivrance divinement envoyée aux habitans 
eatholicques de la dite vile des mains et entreprinse des dits hérè- 
ticqucs. 

Copie littérale d'un manuscrit du temps , corrigé de la main de Tauteur, qui fait partie 
des Archives du département de la Haute-Garonne. 

Les capitolz de Tholose , esleuz Fan de grâce 1561 , en novem- 
bre, aiant intelligence avec les héréticques factionaires qui, en ce 
tenas , s'eslevarent en France, appelés hugonaulz, délibérarent avec 
ceulx de leur secte de toutz estatz , réséans en la dite cité et aux 
aultres circumvoisines , oster la dite vile de l'obéissance du roy très 
chrestien , la subjuguer aux adversaires de Dieu et de la sainte 
Eglise, et après, cruelement meurtrir ceulx qui ne vouldroint 
adhérer à leur faulse religion ; et pour parvenir à leur exécrable 
desseing, moiennèrent avec leurs complices obtenir en forme d*édict, 
faculté d'avoir ministres pour prescher par touttes les viles et lieux 
de France, selon leur détestable et damnée religion. Et incontinent 
après la publication d'iceluy , en la court de Parlement du dit Tho- 
lose , la dite année 1561 , en février , les dits capiloulz receurent 



— 44 — 

ministres en la dite cité, ausquels la court, par manière de provi- 
sion , baillia seulement place en ung patu contigu aux fossés de la 
dite vile , prochain de la porte de Vileneufve. Et combien que par 
iceluy edict fusl prohibé à ceulx de ceste prétendue religion porter 
armes a leurs presches et conventicules , néantmoings les dits capi- 
toulz permetoint qu'à leurs presches ordinairement y eust cent ou 
six vingts hommes de leur religion, armés de corceletz, portans 
harnoys a feu ou aultres harnoys invasibles.Etafin de plus asseuré- 
ment (comme leur sembloit) conduire à port leur téméraire entre- 
prinse, iceulx capitoulz, soubz prétexte d'éviter esmotion populaire, 
ordonnarent que les armes des habitans de Tholose seroint portées 
dans la maison de la dite vile, tachans par ce moyen désarmer les 
catholicques. Davantage troys moys ou environ devant la sédition 
advenue, firent secrètement venir plusieurs hereticques estrangiers, 
les collocant en garnizon ez maisons des habitans de la dite vile 
leurs confédérés, pour partie d'eulx emploier au besoing à comba- 
tre et Taultre partie délaisser ez dites maisons pour, au tems du 
conflict, proditoirement endomager les catholicques passans par les 
rues. Et peu de jours devant descouvrir leur prodition et livrer Tas- 
sault, retirarent grand nombre des dits soldats dans la dite maison 
de la vile, soubz la charge d'un cappitaine de leur secte, appelé cap- 
pitaine Saultz, lequel constituarent chief et gouverneur de leur gen- 
darmerie. Et venu Tunziesme de may 1562, se saysirentdes collieges 
Saint Martial, Sainte Catherine et Périgord, et le mesme jour pres- 
que touts les capitouls se retirarent dans la dite maison de la vile, 
exceptés deulx ou troys qui avoint prins les champs pour admener 
en Tholose quelques corapaignies de gens à pied pour ranforcer 
leur confédérés. 

Et le lendemain xij** de may , estant raardy , environ huict heu- 
res du matin, commancarent manifester apertement leur cruele en- 
treprinse, faisant sortir leurs soldats de la dite maison de la vile et 
les despartant en quatre rues , scavoyr est : au long de la grande 
rue vers Saint Rome , en la grande rue vers Saint Sernin , en la rue 
de la Pomme , en la rue de Payrolières , persant les maisons conti- 
guës afin d'aller à couvert de l'une à l'autre. 

La court voiant la prodition des capitoulz apertement descouverte 
et les dangers éminens des âmes et corps des catholicques estans 
dans la dite vile, esleust incontinent huict aultres capitoulz, perso- 



— 45 — 

nages notables ; et soubdain le commun peuple , la meilleure partie 
des grands de tous cstatz se voiant estre assallis au desprouveu , 
dressarent leur cueur a Dieu, et par sa grâce et miséricorde déli- 
bérarent soustenir son honneur, la foy de son espouse la saincte 
esglise catholicque romaine et la coronne de France ; et se mirent en 
debvoir par touts les lieux ou estoint assalis de résister virilement à 
ces factionaires et séditieux et les repousser de leur pouvoir. 

Et le mercredy et jeudy ensuivans vindrent au secours des ca- 
tholicques les compaignies des gens à pied de MM. les cappitaines 
Bezordan , Clermont et Blanhac; et le mesme jeudy entrarent les 
compaignies des gens d'ordonnance de M. de Termes , Terride et 
Forquesvaulx qui, descouvrant par dehors vers Montauban et Cas- 
tres, empescharent que plusieurs héréticques n'entrassent en Tho- 
lose au secours de leurs complices. 

Et voyant les dits séditieux que contre leur expectation les calho- 
licques leur resisloint fort et ferme, canonarent au long des dites 
rues , singulièrement contre l'église de Saint Sernin , cuydans y 
entrer et s'enrechir après , des vaiseaux pretieulx où reposent les 
sainctes reliques de plusieurs corps saints ; mais le cappitaine étant 
dans icele église avec bon nombre de soldalz les repousa rudement ; 
dont ce voiant les dits hugonaullz forcenetz pillarent juscques au 
jeudy les églises estans aux endroicts de leurs forces , demolissans 
et bruslans les sainctes images illec estans, scavoir est ; (en) 
l'église de Sainct Orens, du Taur, des Cordeliers, Jacopins et 
Béguins, Sainct Quentin, Sainct Rome, Sainct Anthoine, Sainct 
George; et espécialement bruslarent les portes des dits convents 
des Cordeliers et Jacopins et quelques endroicts des édifices d'iceulx, 
dépopulant de tout ce qu'ils trouvarent dedans. 

Et ce pendant les catholicques les repoussoint si virilement qu'ils 
furent contraincts de reculer vers leur giste et caverne qu'estoit la 
dite maison de la vile; dont cognoiscans iceulx factionaires estre 
frustrés de l'expectation de leur téméraire entreprinse, afin d'évader 
de nuict demandarent le sapmedy après midy, veilhe de la Pen- 
tacouste, trefves juscques au lendemain, lesqueles leur furent accor- 
dées par les catholicques , qui attendoint la compaignie de la cavala- 
rie de M. Montluc , qui s'approschoit à grand diligence, et plusieurs 
aultres cappitaines de gens à pied. 

Et les dites treufves acordées , le mesme jour, 16™« de may , sur 



— 46 — 

rentrée de la nuict, iceulx hugonaaliz commancarent de vuider de la 
dite maison de la vile et s'en fouyrent , sortans de la dite ville par 
la dite porte de Vilenefve , aa» environs de laquelle tenoint partie de 
leurs forces, de tant qu'estoit prochaine de la dite maison com- 
mune ; et emportarent plus de cinq cens corceletz et grande quan- 
tité d'harquabouzes appartenans à la dite vile; et pour ce que Ton 
n'avoit souspçon de leur fuyte, ne fust aperceue promptement; mais 
incontinent Tavoir entendue, la cavalarie sortist dehors, qui en 
desfeyt partie d'eulx, et par les champs les rusticques en desfirent 
quelques autres. Si est ce (que) la grande trouppe des dits hugo- 
naultz se retirarent à Montauban et à Castres. 

Par ainsin, le jour de la feste de la Pantacouste, 17°»« de may, les 
catholicques entrarent dans la maison de la vile délaissée , comme 
dicta esté, la nuict précédente des hugonaultz, et des capitoulz 
proditeurs n'en fust treuvé que ung qui fust desauchtoré et après 
décapité; le Viguier aussi de Tholose, cappitaine Saultz, quelques 
advocatz , gens de praticque , borgeoys et plusieurs personages es- 
tans de cette faction, furent exécutés à mort et les sept capitoulz 
fugitifs pendus en figure ; et en un chascung capitoulat constitué un 
cappitaine proveu de lieutenant et porte enseignhe , forrier et cor- 
poralz nécessaires pour , par dixaines , recouvrer dans la vile 
mesme sousfisant nombre de soldatz pour faire chascung pour son 
tronçon de nuict, la sentinele, et le jour en suysvant garder les 
portes. 

Bientost après que Testât de la vile fust reduict en quelque ordre 
et asseurance , furent faictes plusieurs processions solemnes pour 
randre grâces à Dieu le créateur , qui, par le mérite de son benoist 
fils Jésus , nostre rédempteur , et prières de la très heureuse et 
benoiste Vierge Marie, sa saincte mère, et de tous lez saincls du 
paradis , singulièrement des benoistz sainctz desquels les corps sa- 
crez reposent en la dite église de Sainct Sernin , tele victoire divine 
et miraculeuse nous avoir donnée et délivré des oruelz ennemis de 
son honneur et de la saincte église catholicque. 

Et pour renouveler la mémoire de ce grand bénéfice. Tan révolu , 
scavoyr est Tan 1563, et le 17n»« de may , en mesme jour que les 
dits héreticques délaissarent la dite maison de la vile, fut faicte pro- 
cession solerane, partant de la dite église de Sainct Sernin et s'arres- 
tant au Palaiz de la dite maison ou fust célébrée messe haulte , dict 



— 47 — 

uDg sermon , tendant le tout à randre grâces à Dieu tout puissant 
de la délivrance et victoire susdites par son ineffable miséricorde 
concédées; lequel supplierons de tout nostre cueur très humble- 
ment qu'il luy plaise de sa bonté inénarrable nous préserver du 
vice d'ingratitude, et nous maintenir en sa saincte foy et nous don- 
ner sa saincte grâce, et après ceste mortel.3 vie, nous faire partici- 
pans des biens célestes , afin que perpetuelemcnt le puissions louer 
au nom de son benoist filz Jésus notre rédempteur , qui avec iceluy 
Père céleste et Saint Esprit, est ung seul et vray Dieu régnant par 
toutz les siècles des siècles. Ainsin soyt il. 

Jésus. Maria. Joseph. 



RELATION PROTESTANTE. 

Extrait des Mémoires inédits du sieur Jean Gâches (1 ]. 

La ville de Castres ayant apris que ceux de la religion de la 

ville de Toulouse s'étoint saisis de Thotel de ville et autres quar- 
tiers, et qu'ils combatoint contre les catholiques, se résolurent d'y 
envoyer des secours avec les voisins ; ce qui fut exécuté , mais inu- 
tilement par le traité précipité de ceux de Toulouse , comme il se 
verra ci-après. 

La même conduite de Castres avoit été tenue pour l'avancement 
de la religion en tqules les autres villes de Languedoc ou il y avoit 
d'habitans, particulièrement à Toulouse ou Nicolas Fouliou , dit La 
Vallée, Nicolas d'Agen leurs ministres avoint fait des grands progrès 
par leurs prédications, ayant toujours prêché de nuit dans les mai- 
sons particulières , nonobstant la persécution et exécutions qui s'y 
faisoint toujours. 

Mais le nombre fut de beaucoup augmenté par la prédication d'un 
carme à la Daurade , lequel monté en chaire pour faire le sermon , 
ayant aperçu vis-à-vis la figure des cinq plaies de notre Seigneur 

(1) Mémoires du sieur Jean Gâches, ou sont raportées les choses les plus mémora- 
bles arriiées en Languedoc et particulièrement a Gaslres et a ses environs depuis l'année 
mille cinq cents cinquante cinq. 



— 48 - 

avec cet ccrileau : Aquestos pagoun tout ! il prit son texte sur ce 
sujet. En prêchant il exalta en telle sorte la satisfaction des péchés 
par l'efusion du sang du Sauveur, et ravala telenaent toutes autres 
satisfactions qu'il lit changer de créance à un nombre trez grand des 
catholiques assistans. Le carme étant descendu, et se voyant pressé 
par quelques uns de ceux de Téglise, craignant l'inquisition, se sauva 
par le suport de ceux de la religion qui le firent évader. On eslimoit 
que le nombre alloit à vingt mille de toute qualité, sexe et âge; et 
entre y ceux des plus relevées maisons de la ville qui changèrent, 
oncomploit celles Du Faur, de Bernai, de Paule, D'Assezat avec bon 
nombre de conseillers des plus estimés du parlement , auxquels 
ayant été permis par Tédit de janvier de s'assembler au faubourg et 
d'y bâtir un temple, on y prêcha un tems assez paisiblement; mais 
il avint en avril , comme on alloit à un enterrement que les catholi- 
ques des fauxbourgs S* Etienne, S* Michel et S' Salvadour s'étant 
atroupés, se jetèrent furieusement sur le convoi et après les avoir 
éparpillés et écartés ils en tuèrent quatre ou cinq et les jetèrent dans 
un puits. 

Ceux de la religion en ayant porté plainte au parlement, voyant 
qu'ils éludoint, s'adressèrent aux capitouls qui voulurent éteindre 
les premières fiâmes de sédition , et y procédant de meilleure foi , 
pour empêcher les désordres et réparer les meurtres commis, en 
firent punir prévotalement quelques uns des plus mutins, ce qui 
enflama la populace et la jeta hors des gonds de l'obéissance , en 
telle sorte qu'ils se résolurent de massacrer ceux de la religion , 
apuyés par le parlement et les moines qui prechoint sédition et les 
confesseurs leur conseillant le massacre. 

De manière que ceux de la religion , informés de ces malheureux 
desseins et étant incessament en crainte , s'assemblèrent pour aviser 
à ce qu'ils avoint à faire pour leur conservation. Le plus grand avis 
l'emporta de se mettre en état de défense, et, voyant le péril émi- 
Dent, de se mètre en sûreté : de sorte que passant des paroles aux 
effets, n'ayant à espérer aucun salut que dans le désespoir, ils se 
saisirent d'une des portes de la ville apelée de S» Orens , de l'hôtel de 
ville et des rues tout à l'entour du collège de Périgord, dont ils 
tirèrent trois compagnies d'écoliers conduits par Soupets, Rapin et 
Saussans. Ceux de la religion sous ces trois capitaines et Saux qui 
depuis les mit dans le piège lorsqu'il les fit capituler à l'aproche du 



- 49 — 

secours qui venoit de tous cotés, avoint ocupé un grand quartier 
de la ville, et sortant des barricades assaillirent le capitaine Bajour- 
dan qui s'oposoit à eux par ordre du parlement, et s'aprochant de 
toutes parts s'étendoint jusqu'au Basacle, place S* George, les Au- 
gustins , Cambis et Peiroulieres , avec divers succès. Ce combat 
dura depuis le mercredi , troisième de mai jusqu'au dix-septième, 
jour de la Pentecôte; et on dit qu'il y mourut trois cents catholiques 
et vingt-cinq de la religion , avec soixante blessés. Saux, qui avoit 
le principal commandement , ayant été gagné , les disposa à capituler 
à condition de se retirer aux villes de leur parti et de laisser toutes 
les armes dans Thotel de ville, ce qu'ils exécutèrent de bonne foi, 
quoiqu'ils eussent pressenti qu'on les trahissoit, ce qui leur fit 
arrêter le dit Saux et mettre dans l'hôtel de ville , qu'ils y laissèrent 
à leur départ, qui fut à quatre ou cinq heures du soir du jour de la 
Pentecôte , après avoir fait la cène fort dévotement. Leur sortie se 
fit en tumulte et désordre parce qu'ils découvrirent , comme ils s'é- 
toient doutez, qu'on leur vouloit manquer de foi ; le parlement ayant 
fait armer le peuple pour leur courir sus, ils firent soner le tocsin 
durant trois jours et trois nuits contre ces pauvres désarmés qui 
leur quitoint leurs maisons et leurs biens , leur coururent sus et les 
firent poursuivre par trois compagnies du Roi de Navarre , de Mont- 
luc et de Termes, lesquelles firent grand meurtres d'iiommes et de 
femmes; et les païsans augmentant la tuerie; de sorte qu'il n'en 
resta que peu, dont les uns se sauvèrent à Montauban , les autres 
aux lieux ocupés par ceux de la religion , ou ils furent accueillis le 
mieux qu'ils purent. 

Les catholiques se voyant maitres absolus de la ville abatirent le 
Temple qui étoit vis-à-vis la porte qu'on apele du depuis du minis- 
tre; et après s'apliquerent , 'quatre jours entiers, à pendre ceux qui 
restoint dans la ville, piller leurs maisons et les faire mourir de 
sang froid en les pendant, faisant trancher la tète ou les faisant 
noyer cruellement, et parmi eux plusieurs catholiques même par 
haine particulière ou barbarie ; de sorte qu'on en comptoit de cette 
qualité plus de quatre cens , entre lesquels étoit Madinelli , capiloul 
catholique, qui fut mené à S* George, décapité et sa tête portée à 
S' Cyprien et afichée a une perche. Teronde, avocat, eut le même 
sort; Fabri audiencier, des Commiltes, avocat, deux autres apelés 
de Jordanis, mis sur un charriot. On laissa Fabri pendu au Salin, et 

4 



— so- 
les autres portés à S» George. Denos, bourgeois , et !e Viguier furent 
pendus , et leur tête mise sur la porte Matebioù. Le capitaine Saux 
qui avoit été laissé ataché dans Ihotel de ville, après qu'il eut été 
découvert , les catholiques pour récompense le firent pendre à 
S^ George, et la cruauté fut si horrible qu'un jeune homme d'Albi , 
collégial, entrant à cheval par la porte S* Michel, quelqu'un ayant 
crié , à Vhwjuenoi^ fut descendu et sans autre forme de procès pendu 
au Salin , quoiqu'il criât toujours quil étoit bon catholique, qu'il fit 
le signe de la croix, et dit incessament : Jem% Maria ! Il passa le 
guichet et plusieurs autres exposés à cette populace acharnée à la 
boucherie par leurs prédicateurs. 

On remarque , en ces désordres de Toulouse, que ceux de la reli- 
gion firent ces fautes d'avoir affoibli leurs forces dans leurs quar- 
tiers, en envoyant des soldats pour garder les maisons des princi- 
paux d'entr'eux du pillage, et qu'ayant envoyé de tous cotés pour 
avoir du secours , ils ne furent aucunement soucieux d'aprendre s'ils 
arrivoint. Ils se laissèrent persuader audit de Saux de capituler lors- 
que le secours étoit à leur porte, le baron d'Àrpajon ayant déjà 
passé le Tarn à Rabastens avec douze cens hommes de Rouergue , et 
ceux de Castres étoint déjà à Buzel avec des belles forces ramassées 
de divers endroits. Ils se laissèrent conduire par ce traître qu'ils 
firent depuis arrêter ayant reconu leur faute. 

Le parlement et les catholiques ayant traité ceux de la religion de 
la sorte, au préjudice de la capitulation et de la foi donée, furent 
en peine de sortir de la ville les gens de guerre étrangers qu'ils 
avoint apelés de tous cotés , craignant que la licence de ceux à qui ils 
avoint lâché la bride ne retombât sur eux, et qu'ils ne pillassent 
leurs maisons comnc étant les plus forts. Ils ramassèrent avec peine 
une somme considérable qu'ils leur dislribuerent, et triomphant de 
cette cruauté et manquement de foi , instituèrent une fête à cette 
célèbre journée, en laquelle ils font annuellement une procession 
presque aussi solennelle que la fète-Dieu 



BIBLIOGRAPHIE. 



iRevae de Tannéo, religieuse, politique, philosophique et lltt^S- 
ralre, par une société d'écrivains ecclésiastiques cl laïques, sous la direction de 
M. Tabbé Dviliié de Saint-Projet , docteur en théologie. (Deuxième année.) 1 vol. 
in-18 de 528 pages. Toulouse, chez Privât} Paris, chez Lecoffre. Prix: 3 fr. 50. 

Les ouvrages sérieux édités à Toulouse sont rares ; et lorsque nous 
avons la bonne fortune d'en rencontrer un , il faut que nous ne soyons pas 
libre d'en rendre compte. Les matières politiques et religieuses, — qui 
sont pour nous du fruit défendu, — tiennent plus de la moitié du livre 
que nous annonçons; et Ton a beau se promettre de rester sur la ré- 
serve, il est bien difficile de se retenir sur une pente glissante. Essayons 
toutefois. 

Une société d'écrivains, la plupart ecclésiastiques, s'est formée, l'an- 
née dernière, à Toulouse, dans le but de publier un tableau annuel du 
mouvement religieux, politique, littéraire et scientifique. Soumis à Tap* 
préciation du haut clergé, la pensée et le plan de cette Revue furent ap- 
prouvés par vingt-deux membres de Tépiscopat. Il semble alors qu*un 
recueil paraissant sous un tel patronage , devait être accueilli avec la 
plus grande faveur par tous les écrivains catholiques. 11 y eut discord 
cependant. Une voix, stridente comme un sifflet aigu dans un tonnerre 
d'applaudissements , troubla le concert d'éloges qui salua la Revue de 
runnée à son apparition. Ce sifflet était parti d'un recueil intitulé : la 
Bibliographie catholique. On n'est jamais trahi que par les siens. Les jour- 
naux nous ont mis dans la confidence de cet incident, dont nous n'au- 
rions point parlé , s'il n'en était fait mention aux premières pages de 
la Revue de cette deuxième année. Pour expliquer le motif de cette atta- 



— sa- 
que, peut-être convienl-ii de s'arrèlcr un moment sur un fait important 
que M. de Saint-Projet rappelle dans son Avant-propos, 

Il existe aujourd'hui, en France , au sein du catholicisme, deux éco- 
les. L'une, la plus récente, qui ne date que de 1852 , et qui a eu pour 
chef M. Veuillot et le journal V Univers, est persuadée « que les voies ou- 
vertes par l'esprit moderne mènent aux abîmes, que le christianisme s'y 
affaiblira, et que cet affaiblissement du chrislianisme sera la ruine de la 
société; » et alors celle école trouve bon a qu'il y ait un maîlre pour 
obliger la liberté révolulionnaireà respecter la religion. » 

L'autre école, dite l'école libérale, et qui date de la Restauration, sou- 
tient « que nous sommes irrésistiblement engagés dans ces mêmes voies 
et croit à la possibilité, à l'utilité, à la nécessité d'un rapprochement en- 
trâtes immuables vérités du calholicisme et les tendances de la société 
moderne; » et elle a écrit sur son drapeau : « Pas de pouvoir absolu, 
l'autorité sans arbitraire , la liberté sans désordre , la religion sans con- 
trainte matérielle. » 

Les écrivains de la Revue de Vannée se sont rangés, — à la suite de 
MM. deMontalembert, de Broglio, de Falloux , — dans la seconde école, 
qui a pour organe le Correspondant, Celle scission, qui tend à pénétrer 
partout, même au sein des corporations religieuses, a déjà produit de 
Irès-fàcheux résultats. Du vivant du Père Lacordaire, elle s'était intro- 
duite dans l'Ordre des Frères Prêcheurs, et l'illustre Dominicain en avait 
ressenti un profond chagrin, parce qu'il y voyait pour son Ordre un germe 
de dissolution. Si nous sommes bien informé, la séparation violente 
qui , trois mois après la mort du Père, s'est faite à Sorèze dans le corps 
des Dominicains, aurait là une de ses premières causes. Le moine apostat^ 
comme les dissidents apj)ellent l'héritier et le directeur actuel de l'Ecole, 
aurait dit: « Je mourrai avec celle illusion qu'on pouvait adapter les 
» idées modernes aux antiques croyances du calholicisme. Utopie ou salut, 
» c'était la foi de mon Père , de mon maîlre, c'est la mienne ; et ils pour- 
» ront bien me tuer , mais non pas m'en faire revenir. » Voilà le credo 
contre lequel se serait soulevé le parti contraire. — Nous avions pensé 
que quelque chose de semblable pouvait bien avoir provoqué les atta- 
ques violentes dont la Revue de Vannée avait été l'objet. M. de Saint-Projet 
no veut y voir que le mobile de l'intérêt, que l'inquiétude inspirée parla 
fondation d'un recueil rival. Nous voulons bien le croire: mais le motif 
nous paraît bien futile, et nous en supposions un beaucoup plus sérieux. 
Nous nous bornerons à ces réflexions ; en dire davantage, ce serait en- 
trer dans une discussion qui ne nous est pas permise. Laissons Y Avant- 
propos et abordons le livre. 

Nous nous heurtons tout d'abord à une barrière. Religion et Politique; 



— 53 — 

ce litre, quon lit en tète de la première partie, est comme un de ces 
écriteaui placés à la porte de certains chantiers, et portant cette inscrip- 
tion : « On n'entre pas. » — Passons. 

Le titre de la seconde partie, philosophib , nous promet une matière 
d'un accès moins compromettant. Mais qu elle tient peu de place I A peine 
vingt-cinq pages , tandis que la première partie en embrasse près de deux 
cents. La Vie de famille et les moyens d'y revenir^ par M"»* de Marcey ; 
Y Ouvrière^ par M, Jules Simon ; de la Famille, par M. Margerle; Mémoi- 
res d*un homme du monde, par M. Rondelet ; quatre ouvrages de morale, 
voilà tout ce qu'aurait produit d'important le champ de la philosophie 
en 1861. La gerbe a bien peu rendu. — Le chapitre est de M. Tabbé 
Barbe , un écrivain au style chaud , coloré , nerveux ; un dialecticien 
qui vous serre de près une question , la retourne et la martelle, comme 
un forgeron , le fer. 11 établit d*abord les qualités que doit réunir un 
moraliste « dans l'acception catholique du mot ; » car M. Barbe est tout à 
fait dans l'esprit du programme de la Revue de Vannée , « catholique 
jusqu'à la moelle. » Qu'à cela ne tienne; nous aimons qu'un écrivain 
s'afSrme, qu'il ne soit point indécis dans ses opinions et vacillant dans 
ses croyances. Des quatre ouvrages précités, trois ont les sympathies 
de M. Barbe, parce qu'il y trouve une âme toujours émue, un enthou- 
siasme ardent pour les saintes choses, en un mot parce qu'il y a du 
cœur. — Mais il y a de la chaleur aussi dans l'œuvre qu'il répudie ; le 
cœur y est au service d'une noble cause. — C'est vrai , répond M. Barbe ; 
« mais les autres sont catholiques et M. Simon ne l'est pas ; et, privé de la 
lumière catholique , il s'est trompé sur riiomme, sur la famille et sur la 
religion. » Ce jugement est bien absolu ; heureusement on peut en ap- 
peler. Pour ne laisser aucun doute sur la conviction qui le fait parler, 
M. Barbe a écrit un peu plus loin que les moralistes païens, malgré de 
beaux éclairs de vérité, n'ont rien pu pour la moralisation des hommes; 
que les philosophes modernes, même les plusspirilualistes, n'ont réussi 
à convertir personne. Pourquoi cela ? « Parce que, répond-il, celaient 

des COMÉDIENS DE MORALE. » 

Quoi I Socrate et Platon, Cicéron elSénèque, des comédiens de mo- 
rale! Quoi î Jules Simon, Paul Janet , — pour ne citer parmi les mo- 
dernes que les moralistes stigmatisés par M. Barbe, — des comédiens de 
morale I Nous ne savons trop dans quelles conditions d'esprit et de cœur 
il faut être pour penser comme M. Barbe ; nous doutons même que nous 
y arrivions jamais; mais, en ce moment, nous sommes à mille lieues 
de son sentiment. 

La troisième partie, Ihistoire, comprend quatre chapitres. Dans le pre- 



— 54 — 

mier, M. l'abbé Latou rend compte de plusieurs ouvrages sur Yorigine du 
christianisme dans les Gaules. Deux opinions divisent l^^s savants sur ce 
point. L'une la fixe au troisième siècle de Téro chrétienne; l'autre, au 
berceau du christianisme. Quelle est 1 a plus conforme à la vérité de l'his- 
loire ? La première doctrine, qui fut celle des critiques du dix-septième 
siècle, avait longtemps prévalu. L'autre, qui n'a surgi que depuis quel- 
ques années, tend à prendre le dessus. M. Ârbellot, dans son Histoire de 
saint Martial^ évéque de Limoges « fait remonter la mission du saint apôtre 
à saint Pierre lui-même. M. Salmon , auteur db VHistoirede saint Firmin, 
déclare cet évèque disciple et envoyé de saint Pierre ; M. Pergot , auteur 
de la Vie de saint Front, évéque de Périgueux, fait remonter à la même 
époque la mission du saint apôtre. Rien encore de vraiment concluant 
en faveur de la critique moderne. L'auteur de l'article nous promet de 
nouvelles lumières dans une monographie sur saint Saturnin qu'il doit 
publier bientôt. Nous souhaitons qu'il dissipe tous les doutes. 

Le deuxième chapitre ( hagiographies) est tout entier de la plume de 
M. l'abbé Barbe, et nous a paru un des morceaux les plus achevés du 
recueil. L'auteur analyse et loue en même temps YHistoire de sainte 
Chantai, par M. l'abbé Bougaud ; une Etude sur saint Jean-Chrysostéme , 
par M. l'abbé Martin ; la Vie du curé d'Ars , par M. l'abbé Monnin , et 
YHistoire de Ribadeneyra^ disciple de saint Ignace, par le R. P. Prat. Mais 
l'auteur de la Vie de saint Vincent de Paul, M. Tabbé Maynard, si dur, 
dans la Bibliographie catholique, envers le directeur de la Revue de Van- 
née , est assez malmené à son tour. M. Barbe déclare son livre « une com- 
pilation fatigante. » « Avoir sous la main, dit-il , des trésors si précieux, 
» toucher à de si grandes choses , remuer de si nobles idées et des senti- 
» mentssi héroïques, heurter au sublime à chaque pas, tenir dans sa 
» main et sous ses yeux les plus beaux éléments et ne pas tirer de son 
» âme une page émue, éloquente, immortelle, n'être que facile, clair 
» et correct, c'est fâcheux à constater I » 

M. l'abbé Goux, docteur ès-lettres et en théologie, s'est chargé, cette 
aminée, comme il l'avait fait déjà l'année dernière, des travaux relatifs à 
Yhistoire moderne. Nous ne relèverons qu'une phrase dans la première 
partie de l'article de M. Goux. Autrement ce compte-rendu prendrait 
bientôt les proportions d'un livre, si nous nous arrêtions toutes les fois 
que nous en trouvons l'occasion. A propos de l'ouvrage sur les Girondins, 
par M. Guadet, neveu du girondin de ce nom , M. Goux a porté ce juge- 
ment , que nous venons de lire également dans les Essais historiques et 
littéraires de M. Vitet : 

« Tant qu'ils purent espérer de dominer le mouvement, ils le favori- 
» sèrenl par calcul et par ambition ; quand ils se virent dépassés , ils 
» voulurent le comprimer et rester en arrière, mais ils furent entraînes 



— 55 — 

» malgré eux et broyés. » Nous donnons raison à M. Goux sur tout, hor- 
mis sur la pensée qu*il prête aux Girondins dans les deux mots que nous 
avons soulignés. Les Girondins avaient embrassé le mouvement social de 
89 avec l'ardeur , la sincérité et le désintéressement que la jeunesse ap- 
porte dans toutes les nobles choses. Il n*y avait ni calcul ni ambition 
dans leur conduite. M. de Lamartine a dit qu' « ils avaient voulu conqué- 
rir et exploiter à eux seuls le pouvoir et la liberté. » Eh I quels sont les 
hommes politiques, — M. de Lamartine le premier, — qui n'ont pas 
lambition de faire triompher leur opinion ? La lutte, autrement, n'au- 
rait pas de sens. Les Girondins ont eu cette ambition comme tous les 
hommes qui, aux différentes époques de l'histoire, ont été mêlés aux 
affaires de leur pays. Si, comme le dit encore M. Goux, ils doivent un 
compte sévère à la postérité de la part qu'ils ont prise à quelques-uns 
des plus regrettables excès de la Révolution, ils sont amnistiés par leur 
mort. Vous l'avez dit, d'ailleurs ; s'ils se sont mêlés au mouvement , c'est 
qu'ils avaient espéré de le dominer, — par leur modération, croyons- 
nous. Mais la modération n'est pas une vertu révolutionnaire, c'est un crime 
aux yeux des partis. Robespierre les en a accusés et c'a été leur arrêt de 
mort. Les Girondins manquaient des passions du temps. « Ils avaient , 
» a dit un écrivain qui les a bien jugés (Charles Nodier) , ils avaient trop 
» de culture et d'éclat pour des jours d'orages et de ténèbres. Us n'avaient 
» pas la foudre de Jupiter, et ils combattaient les Titans. C'était bien 
» plus , d'ailleurs , qu'Ossa sur Pélion , c'était Vésuve sur Etna , et on 
» ne ferme pas la bouche des volcans en y jetant des fleurs. » 

Si M. Goux n'est pas sympathique aux Girondins et à la révolution de 
89, il ne l'est pas davantage au gouvernement impérial , et par suite à 
son historien , à l'auteur de YHistoire du Consulat et de l'Empire, 11 l'avait 
bien montré l'année dernière ; il ne s'est point adouci cette année. Ayant 
à rendre compte du dix-neuvième volume, YHistoire des cent jours , 
M. Goux s'exprime ainsi : « Fidèle à l'Empereur tombé , W. Thiers ra- 
» conte la chute du trône constitutionnel et de Tordre légal , sans leur 
» donner aucun regret. Tout entier au bonheur de retrouver son héros, 
» il se dédommage, en retraçant ses rapides succès, d'avoir eu à passer 
» par l'époque des Bourbons ; et, comme les soldats empressés à quitter 
» leurs nouveaux maîtres, il retrouve facilement, pour s'en parer, laco- 
» carde aux couleurs impériales. » Que M. Thiers ait un penchant mar- 
qué pour l'homme avec lequel il vit par la pensée depuis plus de trente 
ans, surtout lorsque cet homme a fait de si grandes choses qu'il a été 
regardé comme un être surnaturel, il n'y a rien là qui doive surprendre. 
On s'étonnerait, au contraire, qu'il en fût différemment : l'historien ne 
serait plus un homme. Cependant l'admiration qu'il éprouve pour son 
héros ne l'aveugle pas au point de l'empêcher de voir les fautes qu'il a 



— 56 — 

commises ; il ne manque jamais de les relever et souvent en termes fort 
sévères. Mais M. Goux lui-même est-il exempt de blâme, et ne pour- 
rait-on pas l'accuser aussi de partialité lorsqull ne veut voir dans la 
restauration de l'Empire que « le résultat d'une révolution militaire, 
\ œuvre exclusive de Tarraée, » etqu'il oublie une autre cause que M. Thiers 
signale pourtant à toutes les pages de son livre : les fautes nombreuses 
du gouvernement de la Restauration. Pourquoi n'avoir pas le courage de 
le dire? 

Le chapitre sur V histoire contemporaine est consacré à louvragc de 
W. de Barante sur la Vie politique de M. Royer-Collard^ et aux troisième et 
quatrième volumes des Mémoires de M, GuizcA. L'importance du livre de 
M. de Barante et la grande et sévère figure de M. Royer-Collard deman- 
daient , ce nous semble, quelque chose de plus que trois pauvres petites 
pages, en présence surtout des travaux sérieux que M. Léonce de Laver- 
gne et M. Oscar de Vallée ont donnés à la Revue des Deux-Mondes et à la 
Revue contemporaine ^ et dont Fauteur de l'arlicle, écrivain très-distin- 
gué , d'ailleurs, M. Octave Depeyre, eût pu tirer un utile parti pour une 
étude raisonnée du gouvernement constitutionnel de la Restauration. 

Nous glisserons aussi sur le chapitre de Varchéologie. Depuis que le 
goût des antiquités nationales s'est éveillé en France, depuis que le désir 
de rechercher les traces des générations éteintes s'est propagé dans la 
province, depuis surtout que M. le ministre de l'inslruclion publique a 
intéressé toutes les sociétés savantes à un travail d'ensemble, les sociétés 
archéologiques se sont multipliées à vue d'œil ; et sans vouloir déprécier 
les découvertes de M. Beudol sur les sépultures des barbares et les tra- 
vaux publiés par M. Cochet dans la Normandie souterraine^ dont nous 
entrelient M. l'abbé Carrière, il eût été facile à l'auteur, en sa qua- 
lité de membre de la Société archéologique du midi de la France, défaire 
un travail plus complet , s'il eût compulsé les mémoires publiés par les 
sociétés savantes de l'Aube, de l'Oise, de l'Yonne, de la Moselle, de la 
Somme, et de cinquante autres déparlements; car il est des provinces 
qui possèdent jusqu'à deux et trois associations savantes. 

LiTTÉuATCRE. Nous mettous ici le pied sur un terrain où nous nous sen- 
tons ])lus à l'aise. Les deux premiers chapitres sont de M. l'abbé Lézat, 
nouvellement reçu licencié par la Faculté des Lettres de Toulouse, et qui 
se prépare sans doute, à l'exemple de M. Goux, à soutenir bientôt 
ses thèses de docteur. M. Lézat a déjà plusieurs des qualités qui font 
l'écrivain ; nous voudrions pouvoir dire qu'il en a aussi l'esprit de sa- 
gesse et de modération. Est-ce possible? Nous en faisons juge le lecteur. 
Dans le premier chapitre de Vhistoire littéraire, M. Lézat passe en revue 
trois ouvrages de MM. Géruzez, Godefroi et Nisard sur rhistoire de la 



— 57 - 

I i Itéra lure française. On sait que l'ouvrage de M. Géruzez, après avoir 
obtenu une première distinction à l'Académie française, a clé admis, 
l'année dernière, à l'honneur de partager le grand prix Gobert. Voici ce 
que pense M. Lézat de l'ouvrage, de l'auteur et de l'Académie : « On 
» (l'Académie) a loué son esprit sage et libre. Or, la sagesse de M. Géru- 
» zez a été (ie ne se dépouiller d'aucun préjugé et de reproduire sur le 
» protestantisme , sur le jansénisme et la philosophie du dix-huitième 
j» siècle toutes les opinions qui ont cours à travers le monde qu'il fré- 
» quente et dans les livres qu'il consulte. 11 ne serait pas loin de préférer 
» la tolérance du chancelier de l'Hôpital à l'éloquence de Bossuel. La 
» Ligue fut de tout point une chose pitoyable ; Saint-Cyran et Arnauld 
» n'ont jamais cessé, d'après lui, d'être des catholiques orthodoxes. Il 
» est fâcheux que Bossuet et Bourdaloue aient pensé de Molière autre- 
» ment que M. Géruzez, etc. » 

Nous admirons autant que M. Lézat l'éloquence de Bossuet, et nous 
avons passé plus de trente ans de notre vie à faire partager à d'autres 
notre admiration ; mais nous estimons au moins à l'égal de l'éloquence 
de Bossuet le grand caractère du chancelier l'Hôpital, qui s'interposait 
au milieu des partis en armes et leur disait, pour les ramener à la paix 
et à la concorde : « Ostons ces mots diaboliques, noms de factions et de 
» séditions. Luthériens, Huguenots^ Papistes; ne changeons le nom de 
» chrestiens! » Bossuet n'a rien dit de plus éloquent. — Où allons-nous, 
ou plutôt vers quels temps veut-on nous ramener» si la tolérance, cette 
précieuse conquête de la civilisation, si conforme d'ailleurs à la loi de 
l'Evangile, a aimez-vous les uns les autres, » n'est plus réputée une 
vertu? La société moderne serait-elle donc destinée à repasser parles 
terribles épreuves du seizième siècle? — Que trouvez -vous aussi à 
louer dans la Ligue? Ses fureurs? Non. Ses projets? — car c'est bien 
d'elle qu'il est permis de dire qu'elle agissait par calcul et par ambition. 
— Vous savez quels projets dynastiques elle couvrait du manteau de la 
religion ; et nous ne vous ferons jamais l'injure de croire que vous les 
approuvez. — Nous laissons et Arnauld et Molière; nous ne pouvons 
donner ici réplique à tout. 

Dans le second chapitre, critique littéraire^ deux écrivains seuls, 
MM. de Ponlmarlin et Victor de Laprade, ont trouvé grâce devant 
M. Lézat. Toutefois, on a lieu de s'étonner du genre de mérite que l'au- 
teur de l'article trouve principalement à louer en M. de Pontmarlin : 
«I 11 appartient, dit-il, à la classe des critiques polis; il évite avec le 
» plus grand soin les formes acerbes et violentes. Dans ses moments de 
«juste colère, il ne peut se dépouiller d'une certaine urbanité et d'un 
» certain ton de bonne compagnie. H prend quelquefois le fouet , jamais 
» le hQis vert; il fustige, mais il n'éreintepas. » M. Lézat doit bien en ra- 



— 58 — 

battre aujourd'hui , s'il a lu les Jeudis de Ifa^ Charbonneau^ la satire la 
plus violente mais la plus loyale, — car M. de Pontmartin marche vi- 
sière levée, — qui ait été écrite , depuis les Mémoires de Beaumarchais , 
dans une langue qui a déjà la lettre de Paul-Louis Courrier sur la fa- 
meuse tache deucre du manuscrit de Daphnis et Chloé, à la bibliothèque 
de Florence, lepftre de Félix Pyat à Jules Janin, et un autre écrit 
que nous n avons pas le droit de nommer. — Dans ce même chapitre, où 
MM. Sainte-Beuve, Emile Deschanel et Ernest Bersol sont assez rude- 
ment secoués , il nous semble que M. Lézat a tiré sur un des siens, 
M. Barbey d'Aurevilly , écrivain catholique, qui a des façons étranges 
d*écrire , et qui se contourne de toutes les manières pour paraître ori- 
ginal. Après cela , bien qu'il se dise catholique, M. d'Aurevilly na pas, 
comme M. de Pontmartin, les façons de bonne compagnie; cest un 
écrivain mal appris, qui, ainsi qu'il s'en vante lui-même, « fait de la 
n critique sans mitaines, sans souliers feutrés, sans cache-nez et sans 
» les trente-six attirails de la prudence, » qui appelle le dix-huitième 
siècle ¥ un cloaque, i> « un crime et une honte de cent ans , » et il en 
coûte, a dit un critique qui la relevé avec dignité, « de tendre la main 
à un homme qui se plaît dans la haine et dans l'insulte. » 

La partie du roman est dévolue, comme l'année dernière, à M. Victor 
Fournel. Et vraiment, nous en sommes ravi. L'auteur a tant de justesse 
et de pénétration danslesprit, tant de bienveillance dans la forme, qu'on 
serait fâché que la lâche passât en d'autres mains. 

Tous les genres , le roman historique^ le roman d'intrigue et d^ aventure^ 
le roman de mœurs et de caractères , le roman philosophique, le roman éco- 
nomique et social, le roman fantastique et fantaisiste, car le roman se di- 
versifie à l'infini, — c'est toute une flore, — sont passés successivement 
en revue. Dans un article de vingt-quatre pages. Fauteur a trouvé le 
moyen de porter un jugement sur plus de trente ouvrages, et de dire, 
d'un trait de plume, son mot à chaque auteur : M. Jules Janin , a in- 
» telligence confuse et incomplète , faiseur d esquisses et de préfaces , 
» homme tout en éclairs et en soubresauts; un Diderot délayé, adouci, 
«étendu d'eau, plus honnête el moins philosophe, plus ami de la 
» phrase et moins des systèmes; o M. Léon Gozlan , « esprit paradoxal, 
» écrivain laborieusement ingénieux , que son horreur de la banalité 
» jette dans une recherche continuelle ; » George Sand , « femme de 
ji génie, dont l'étonnante fécondité ne se dément pas; encore élève de 
» Rousseau, mais une élève mise en défiance contre le maître el désar- 
n mée de ses fougues d'autrefois; écrivain passionné, se complaisant 
» toujours aux orages du cœur et divinisant l'amour, mais en le domi- 
» nant par la notion du devoir et en l'inclinant sous la loi. Puisse-t-elle 
n nous ménager un jour la rare jouissance d'une admiration sans ré- 



— 59 — 

» serve, el entrer enfin d'elle-même dans le petit groupe des seuls gé- 
» nies vraiment supérieurs, de ceux qui séduisent l'esprit sans Tinquié- 
» ter , et qui relèvent en le charmant 1 » 

Vannée dramatique est moins bien traitée que le roman. M. Henri de 
Bomier s'était excusé l'année dernière d'avoir été court, et promettait 
d'être plus complet l'année suivante. Il a été infidèle à sa promesse. L'art 
dramatique, ce filon littéraire si avidement exploré, méritait, — eût-il 
peu donné, — qu'on lui consacrât plus de quatre à cinq pages. 

Un chapitre sur la poésie a été ajouté au recueil de cette année ; il 
avait été omis dans celui de l'année dernière. 11 nous a paru bien maigre. 
L'auteur, évidemment, n'a eu entre les mains aucun des ouvrages de 
poésie qui paraissent journellement , et auxquels journaux et revues de 
toute opinion n'ont jamais refusé un moment d'attention. 

Suit une appréciation d'ouvrages divers , entre autres : les Lettres de 
Mme Swelchine, publiées par M. de Falloux, et le Parfum de Rome de 
M. Louis Veuillol, — sans doute pour ne point encourir de nouveau 
le reproche adressé , l'année dernière , de s'être tu sur cet écrivain. L'ar- 
ticle signé M™e de Marcey, — un nom qui en cache un autre, dit-on , — 
est un des plus vigoureux du recueil. 

La partie du droit , qui avait été confiée à M. Bodière , professeur k 
notre Faculté de Droit , a été traitée, cette année, par un de ses hono- 
rables collègues , M. BressoIIes. Après un pieux hommage rendu à la mé- 
moire de deux savants, M. de Savigny, « l'une des plus grandes illus- 
» tratîons de ce siècle dans la science juridique, » et M. Laferrière, qui 
fut successivement « avocat éloquent, professeur brillant et écouté, 
» écrivain et publiciste distingué , fonctionnaire éminent de l'Université 
» et membre de l'Institut, » M. BressoIIes, abordant l'examen des travaux 
qui ont paru en 4861 , éprouve le même regret que M. Rodière en 1860 , 
de ne pouvoir signaler quelqu'une de ces œuvres qui font époque dans 
l'histoire de la science. Parmi les ouvrages importants qui ont été conti- 
nués, M. BressoIIes cite , en première ligne, le dix-huitième volume du 
Cours sur le Code Napoléon^ par M. Demolombe, doyen de la Faculté de 
Caen, un des princes de la science moderne, que l'Empereur avait ap- 
pelé à l'honneur de siéger à la Cour de Cassation , honneur auquel ce 
jurisconsulte, aussi modeste qu'éminent, s'est dérobé « par amour pour 
sa ville, » pour ses collègues, ses élèves et ses travaux de prédilection. » 

M. BressoIIes a consacre un examen particulier aux journaux et recueils 
judiciaires. Tout en reconnaissant les véritables services qu'ils rendent 
à la science et à la pratique des affaires en publiant les décisions de la juris- 
prudence civile et criminelle sur les questions controversées que soulè- 
vent nos lois , M. Breisolles est alarmé de la trop grande publicité donnée 



— 60 — 

à certains débats civils, correctionnels ou criminels, aux détails sur la 
perpétration des crimes et sur les exécutions capitales; il trouve à cette 
publicité des inconvénients moraux et sociaux , et il voudrait qu*on y mît 
une répression. 

Parmi les ouvrages plus ou moins étendus et les monographies inté- 
ressantes sur diverses branches de la science du droit qui ont paru en 
4864, M. Bressolles cite avec éloges les publications de deux professeurs 
agrégés de notre Faculté, lesquelles ont été en leur temps, dans la Revue 
de Toulouse^ l'objet d'une sérieuse attention : du Formalisme dans le droit 
romain^ par M. Hue, et de V Indication de la loi pénale dans la discussion 
devant le jury ^ par M. Bcudant. 

Les sciences : Cette partie de la Revue de Tannée a été traitée par M. le 
docteur Janot , un des lauréats dans le dernier concours des Jeux 
Floraux, ce qui atteste, — qualité bien rare, — une égale aptitude 
pour les sciences et pour les leltrei?. L'auteur rappelle d'abord les gran- 
des découvertes de ce siècle en physique', en chimie, en médecine, 
auxquelles il faut ajouter, dit-il, une importante découverte faite en 
4864 , « l'analyse chimique des corps terrestres, même des astres, par 
» l'étude des lumières réfractées à travers un prisme. » Mais ému en 
présence de tant de progrès, M. Janot pense qu'il est impossible d'aller 
longtemps encore en avant, que la veine des découvertes doit commen- 
cer à s'épuiser , et que le dix-neuvième siècle va éprouver un temps 
d'arrêt. 

M. le docteur Janot avait consacré la plus grande partie de sa notice de 
Tannée dernière à la question du vilalisme. Il nous avait paru en adop- 
ter le principe; mais sa croyance n'était pas bien ferme sans doute , car 
il reviçnl encore celte année sur ce grave sujet, à propos de l'ouvrage 
sur la Vie^ par M. Tissot, professeur de philosophie à la Faculté des Let- 
tres de Dijon. M. Janot est tourmenté par les grandes questions qui ont 
bouleversé la raison de Pascal ; il voudrait pouvoir éclairer « le point 
» voilé de tant d'ombres redoutables , où se nouent les intimes et pro- 
» fondes relalions de lame et du corps. » Il est facile de voir, par les 
divers ouvrages qu'il a étudiés et dont il rend compte, que c'est là sa 
grande préoccupation. Il se pose d'abord celle première question : 
« Est-ce l'âme qui se met en relation direcle avec la partie matérielle do 
» nous-mêmes, ou ce commerce s'établit-il par Tintermédiaire d'un troî- 
» sième principe, appelé principe vital? » Il discule les systèmes de 
MM. Lélut et Tissot, et ne pouvanl arriver à une solution qui le satis- 
fasse , il est obligé de s'arrêter et de dire : « Ayons donc le courage de le 
» reconnaître, la raison humaine ne peut ni tout expliquer ni loutcom- 
» prendre. Il est des barrières contre lesquelles elle vient se briser im- 



— 61 — 

» puiïîSanlc. Répétons avec la courageuse abnégation de Pascal : L'homme 
» ne connaît pas son âme; il ne connaît pas son corps, et il connaît en- 
» core moins l'union de l'une et de l'autre. '» Puis, comme toutes les in- 
telligences qu'une idée obsède et que tout y ramène, il étudie Touvrage 
de M. Alfred Maury sur le Sommeil, les Rêves et le Somnambulisme. Cet 
examen ne le satisfait pas encore; il lui laisse néanmoins un certain con- 
tentement : (( M. Maury, dit-il , a apporté son contingent de précietises 
» données à la thèse des rapports du physique et du moral de l'homme. 
De M. Maury il va à M. Quatrefages; après l'étude des phénomènes in- 
térieurs, il veut interroger les phénomènes extérieurs : « Les diverses 
» races humaines qui se partagent le globe et qui diffèrent entre elles 
» par un ensemble de traits physiognomornques, dérivent-elles d'une 
» origine commune? Faut-il admettre l'unité ou la multiplicité de l'es- 
» pèce humaine? » Et comme le savant professeur au Musœum conclut 
scientifiquement en faveur de l'unité do Tcspèce , M. Janot, transporté 
du résultat, s'écrie dans sa joie : « Avec quel art il sait fortifier sa 
» thèse I » 11 passe ensuite à M. Flourens Ces perplexités, ces tour- 
ments, ces recherches pour arriver à percer le mystère de notre desti- 
née témoignent d'une grande élévation de pensées chez l'auteur de l'ar- 
ticle. 

Nous retrouvons M. Fournel à l'article BEACX-Aais. Nous sommes 
heureux de celte nouvelle rencontre, il y a beaucoup à gagner dans le 
commerce de M. Fournel. Ses notices sont fort instructives. Nous les 
donnons comme le modèle du genre. En vingt pages, l'auteur Irouve le 
temps de tout dire : 

Le Salon de 1861 , les principaux genres et les principaux artistes; 
lexposition du boulevard des Italiens ; la peinture monumentale et dé- 
corative , de M. Delacroix à Saint-Sulpice, de M. Ilip. Flandrin à Saint- 
Germain-des-Prés, de M. Cibot à l'église Saint- Leu; le concours de 
rEcole des Beaux-Arts et les envois de Rome; les théâtres de la place du 
Châtelet, de l'Opéra; la nouvelle église de Saint-Bernard, à La Cha- 
pelle; la restauration de Saint-Elienne-du-Mont; la chapelle Russe, 
rien n'est oublié dans cette revue rétrospective des beaux-arts en 4 861. 
î^L Fournel a su y placer quelques mots de regret sur deux sculpteurs 
morts dans Tannée, l'un , jeune encore, M. Diébolt, dont le talent cor- 
rect et fin avait déjà produit des œuvres remarquables; l'autre arrivé à 
la vieillesse, M. Abel de Pujol, membre de l'Institut, et l'un des princi- 
paux représentants de la plus pure école classique. Passant de la prati- 
que à la théorie, M. Fournel a jugé les principaux ouvrages d'eslhélique 
publiés dans l'année : l'Art chrétien^ par M. Rio; les Mélanges d'art et de 
littérature de M. de Monlalemberl; les Principes de la science du BeaUf 



— 62 — 

par M. Chaignet; la Science du Beau^ par M. Ch. Lévéque; Phidias^ sa 
vie et ses ceuvres^ par M. de Ronchaud , et Y Histoire des peintres de toutes 
les écoles^ par M. Ch. Blanc. « En somme, Tannée n*a pas été mauvaise 
pour Tart, » dit Fauteur en se résumant. C'est vrai; et nouâ ajouterons que 
le relevé ne pouvait en ôtre présenté d'une manière plus intéressante. 

Le recueil se termine par une appréciation des journaux et des revues 
périodiques. M. labbé Lamazou ne considère les journaux quotidiens 
qu'au point de vue politique. Ce n'est point notre affaire. La Revue natio- 
nale^ fondée en 4860, est Tobjet d*une étude fort étendue de M. Victor 
d'Adhémar, qui ne s'occupe guère que de questions sociales; il nous est 
également interdit de marcher sur ce terrain. Une sage appréciation du 
Cours familier de littérature de Lamartine, par M. Eug. Bonnal , un salut 
amical donné en passant k la Revue de Toubuse , quelques mots encore 
sur plusieurs revues religieuses et théologiques, et la Revue de Tantiée est 
arrivée au terme de sa course. 

Nous nous arrêterons aussi, quoique nous ayons laissé de côté plus 
d'un tiers de fouvrage. Mais pouvions-nous parler sans danger de la 
question romaine ^ des mandem£nts épiscopauXj des discussions du Sénat 
et du Corps législatif, de la circulaire du 16 octobre, des protestations des 
conférences de Saint-Vincent-de-Paul ^ etc. , etc. ? Nous avons dû^ comme 
Tannée dernière , rester dans le rôle que nous fait notre position. Sur 
toutes les autres parties de la Revue de Vannée, nous avons exprimé fran- 
chement notre opinion. Plusieurs articles nous ont pleinement satisfait ; 
d'autres nous ont paru insuffisants, et nous Tavons dit. Nous nous som- 
mes trouvé en discord avec M. Goux sur quelques points d'histoire, nous 
Tavons dit aussi ; avec M. Barbe, sur les moralistes , — ce qui est déjà 
plus grave , — nous l'avons dit encore. En un mot, nous avons répondu 
à de la franchise par de la franchise. M. Lézat avait émis sur la tolérance 
religieuse une opinion qui appartient à un autre temps, et qui, grâce 
à Dieu , n'est plus dans nos mœurs , et nous avons eu encore le courage 
de la combattre, parce qu'elle est dangereuse, parce qu'elle est en con- 
tradiction avec les principes mêmes de l'école catholique à laquelle la 
Reivue de Vannée tient à honneur d'appartenir; parce qu'elle est malson- 
nante dans un livre dont les auteurs donnent un grand exemple de tolé- 
rance , et où , à dix endroits différents, se trouve Télogede M. Guizot. A 
part ces réserves, nous estimons la Revue de Vannée une publication utile, 
et nous faisons des vœux sincères pour son développement et sa durée. 

F. LàCOINTA. 

22 juin 1862. 



ACADÉMIE IMPÉRIALE 

Des Sciences, Inscriptions el Belles-Lettres 

de Toulouse. 

Séance du 10 avril 1862 : Présidence de M. Gatien-Ârnoalt. 

Aux précédentes communications qu'il a déjà présentées au nom de 
MM. Garrigou, Rames et H. Filhoi, M. le docteur Joly en ajoute une 
autre dans laquelle ces jeunes et zélés naturalistes rendent compte d une 
exploration scientifique qu'ils viennent de faire dans les cavernes de 
Sabar , de Niaux elde Lherm (Ariége). 

Les deux premières de ces cavités n'ont rien offert de très-intéressant, 
du moins au point de vue de la paléontologie. Quant à l'air qu'elles ren- 
ferment, il est remarquable, ainsi que nous l'avait appris déj.^ notre 
confrère M. E. Filhoi, en ce qu'il contient moins d'oxygène et beaucoup 
plus d'acide carbonique que l'air extérieur. 

Une nouvelle visite à la caverne de Lherm a procuré à MM. Garrigou , 
Rames et H. Filhoi, les débris d'un animal qu'ils n'y avaient point ren- 
contré jusqu'alors, le rhinocéros ticherlienus. Ils ont aussi trouvé dans 
celle cavité souterraine des os d'ours {ursus spelœus) portant des traces 
non équivoques d'une maladie probablement scrofuleuse; une mâchoire 
inférieure du même animal, blessée sans doute par un instrument pi- 
quant qui l'avait traversée de part en part, avait été atteinte, à la suite 
de cette blessure , d*\xne ostéite si nettement caractérisée, que la pièce 
dont il s'agit pourrait servir de type pour démontrer, dans un amphi- 
théâtre de clinique , la marche progressive et les altérations graves résul- 
tant d'une ostéite ayant déjà fourni de la suppuration. Mais ce qui donne 
à cette découverte un intérêt bien plus important encore , c'est qu'elle 
offre une preuve nouvelle el très-concîuante en faveur de l'existence de 
Vhomme à l'époque où vivait Vursus spelœus^ c'est-à-dire à une période 
antérieure à l'époque quaternaire. 

Ce mémoire sera joint aux communications précédentes faites par 



— 64 — 

MM. Garrigou, Rames et H. Filhol, et il est renvoyé à la commission des 
récompenses. 

M. Ducos, appelé par l'ordre du jour, lit la première partie d'un tra- 
vail intitulé : Quelques observations sur les théories qui, depuis un demi-siè-- 
cle^ ont envahi la littérature française. 

Après un court tableau de nos récentes et merveilleuses découvertes , 
l'auteur se demande si la lillérature, en présence des progrès de la 
science, pouvait demeurer stationnaire ; il répond négativement; des 
efforts généreux devaient être tentés, dussent-ils rester impuissants. 
Mais dans les civilisations avancées , la poésie et les arts plastiques duren t 
atteindre bientôt leur apogée: les siècles de Périclès, d'Auguste, de 
Léon X et de Louis XIV en ont fourni la preuve. Dans la littérature, le 
dix-huitième siècle, ébloui de l'éclat du précédent, en conserva la tradi- 
tion. Les désordres de la Révolution amenèrent une sorte d'interrègne 
littéraire qui fut interrompu par la publication des œuvres de Chateau- 
briand et de M^e de Staël. Les nouvelles couleurs empruntées à l'Alle- 
magne et aux forêts vierges de l'Amérique firent éclore le romantisme ^ 
transformation et mouvement que M. Viclor Hugo voulut melire , dit-on, 
sous le patronage de l'Académie des Jeux Floraux, et à la tète duquel ^ 
sur le refus de celte compagnie, il se plaça lui-même. 

Le romantisme ne devait pas être le dernier mut de notre littérature. 
Il se vil bientôt détrôné par le réalisme qui vint inaugurer le culte du 
grotesque ou de la laideur. A son tour, le réalisme, détruit par ses pro- 
pres excès, a cédé la place à la raison, dont le retour a introduit Véclec-- 
tisme, qui se traduit par V école du bon sens. 

Après cet exposé historique de notre littérature, M. Ducos aborde la 
question qu'il se propose d'examiner et qu'il formule ainsi : Notre litté- 
rature moderne , sous les dénominations de romantisme , de réalisme ou 
d'éclectisme , a-t-elle découvert , inventé quelque chose , ou ne serait-il pas 
vrai de dire que tout ce qu^elle prétend avoir découvert ou inventé existait 
déjà , et avait été pratiqué par nos plus grands maîtres ? 

M. Ducos examine d'abord le romantisme, lequel, d'après ses adeptes, 
est l'affranchissement de toute règle. Le tort de celte école est d'être allée 
trop loin, car ses heureuses hardiesses avaient déjà été pratiquées même 
dans le grand siècle. Notre confrère démontre par des passages tirés des 
auteurs les plus classiques, de Corneille et de Racine, que les plus grands 
écarts de l'imagination , que les constructions grammaticales les plus 
hardies ne leur étaient pas étrangers. Quant à la règle des trois unités, 
Molière et le classique Laharpe en avaient élargi les limites. Toutefois, il 
faut être juste envers le romantisme, et lui savoir gré de quelques servi- 
ces rendus à la poésie ou à la versification. Il a débarrassé la poésie du 
langage mythologique qui la rendait païenne, et l'empêchait d'être de 



— 65 — 

notre siècle ; il nous a rappelés à la vérité du costume>et à la richesse de 
la rime. On pourrait peut-être même lui en disputer Thonneur, puisque 
ces perfectionnements ont été le résultat naturel du progrès des idées , 
et qu'ils se seraient accomplis sans finlervention de la nouvelle école. 

En terminant la lecture de cette première partie de son mémoire, 
M. Ducos annonce que lexamen du réalisme et de Técole fantaisiste sera 
Tobjet d'une seconde communication. 

M. Molins communique à l'Académie un théorème général relatif aux 
polygones inscrits dans une section conique. 

Ce théorème s'énonce ainsi : a Un polygone quelconque étant inscrit 
B dans une section conique, si d'un foyer de cette courbe, avec un rayon 
» égal à la longueur de Taxe qui passe par les foyers, on décrit une cir- 
» conférence et qu'on mène des tangentes à cette circonférence par les 
» extrémités des rayons passant aux sommets du polygone, on forme un 
» nouveau polygone circonscrit à la circonférence et tel que les perpen- 
» diculaires menées de ses divers sommets sur les côtés correspondants 
» du premier polygone, concourent en un même point qui e>t le second 
t» foyer de la courbe. » 

Le Secrétaire perpétuel , Urbain Vitry. 

Séance du i^^ mai : PrésideDce de M- Gatien-Ârooult. 

M. Izard , instituteur à Yillefranche, envoie des manuscrits antiques. — 
Renvoyé à l*examen de M. Barry. 

M. Joly communique à l'Académie une lettre qui lui a été adressée 
par M. Emile Vaîsse, et dans laquelle notre honorable confrère rend 
compte d'un fait de superfétation qui vient d'être observé chez une jument 
appartenant à M. de Cheverry, maire de Prunet (Haute-Garonne). Celte 
jument, saillie d'abord par un baudet, et trois jours après par un cheval, 
a mis bas le 43 avril 4862 , une pouliche d'abord , puis un mulet, tous 
deux vivants et très -bien conformés. 

A propos de cette communication, M. Joly entre dans quelques détails 
relatifs à la question naguère encore si controversée de la superfétation^ 

Il admet la réalité de ce phénomène non-seulement chez les animaux, 
mais encore chez l'espèce humaine elle-même 

« Les annales de la science, ajoute M. Joly, renferment quelques 

» exemples de superfétation bien réelle observés dans l'espèce chevaline ; 

» mais ils sont assez peu nombreux pour que j'aie cru ne pas devoir laisser 

» passer inaperçu le nouveau cas qui vient de se présenter, et je remercie 

» sincèrement M. Emile Vaîsse d'avoir bien voulu signaler à mon alten- 

» tion un fait curieux qui, sans aucun doute, intéressera l'Académie tout 

» entière. « 

5 



L- 



— 66 - 

M. Moîinier fait observer que celle communication offre un grand in- 
térêt sous le rapport légal ; il est vrai que la question de primogéniture 
présente beaucoup moins d*imporlance depuis la suppression du droit 
d'aînesse; mais dans bien des cas (le service militaire, par exemple) elle 
soulevait naguère encore bien des difficultés ; aujourd'hui , on est cepen- 
dant d'accord pour donner la priorité d'âge au premier-né. 

M. Emile Vaïsse, appelé par l'ordre du jour, lit à l'Académie une 
Etitde historique et biographique sur Arnaud Sorbin de Sainte-Foy^ chanoine 
théologal de Toulouse^ évéque de Nevers, prédicateur des rois Charles IX ^ 
Henn 111 et Henri iF. — 4532-4606. 

L'auteur, après avoir expliqué d'abord les causes qui ont rejeté dans 
Toubli le nom d'Arnaud Sorbin > un des plus fougueux polémistes du 
seizième siècle , raconte la naissance et les premières années de ce per- 
sonnage. 

Né à Montech-en-Quercy, d'une famille pauvre , l'homme qui devait 
diriger la conscience des rois et influer si puissamment sur les événe- 
ments de son temps, eut l'enfance la plus humble et les commencements 
les plus laborieux. Jaloux surtout d'apprendre à lire . l'enfant montrait 
aux âmes charitables un alphabet, en les priant de l'initier à la con- 
naissance des lettres. 11 se rendait à pied dans la ville de Montauban , 
pour y suivre les cours ouverts gratuitement à son activité intellec- 
tuelle. 

Cet intrépide amour de la science, cette insatiable curiosité d'esprit 
que Sorbin partagea avec tous les grands penseurs du seizième siècle, 
conduisirent l'étudiant de Montech à venir compléter ses études à Tou- 
louse et le décidèrent à entrer dans les ordres, où de tout temps les plé- 
béiens ont trouvé une voie facile pour parvenir aux premières dignités 
de l'Etat et de l'Eglise. 

En 4557, Arnaud Sorbin était curé de la paroisse de Sainte-Foy-Pey- 
rolières, au diocèse de Toulouse Le cardinal d'Esté , archevêque d'Auch, 
ayant ouï parler du mérite oratoire du jeune prêtre , l'appela dans son 
chapitre pour y tenir l'emploi de théologal. Il était à peine investi de cet 
office, que le cardinal d'Armagnac, monté en 4562 sur le siège de Tou- 
louse, réclama Sorbin à titre de supérieur ordinaire, et lui conféra, 
dans le chapitre métropolitain de Saint-Etienne, le même emploi de 
théologal. 

Sorbin , connu déjà par son éloquence et par son zèle contre les calvi- 
nistes , prêcha successivement dans les chaires de Toulouse, Narbonne, 
Lyon et Paris. En 4567, sa réputation comme sermonnaire acquit un tel 
éclat, que la Reine-Mère, Catherine de Médicis, attira Sorbin à la coor 
et lui conféra le titre d'ecclésiasle , ou prédicateur du roi. 

C'est à partir de ce moment que Sorbin se révèle comme publiciste. 



— 67 - 

Adversaire déclaré de la Réforme, dévoué en outre à la politique de la 
cour, Sorbin ne laisse plus passer une année sans manifester par un 
écrit son intervention active dans la mêlée religieuse et politique. 

Dès 4568, le zélé polémiste publie un traité de théologie apologétique, 
intitulé ; Trace du ministère visible de VEglise romaine , prouvée par l'or- 
dre des pasteurs et pères qui ont escrit et presché en icelle^ avecque la remar- 
que des algarades que rhérésie calvinesque luy a données en divers temps. Ce 
livre, qui débute par lexposé historique du dogme et de la tradition ca- 
tholiques, se termine par des attaques contre le calvinisme, qui , au dire 
de l'auteur, résume toutes les erreurs professées par les hérésies anté- 
rieures. Conçu dans un ton agressif, il rend bien les procédés ordinaires 
de Sorbin, qui, dans ses sermons, comme dans ses écrits, demeure 
avant tout l'adversaire implacable des protestants. 

V Histoire des Albigeois et gestes de noble Simon de Montfort , de Pierre de 
Vaux-Semay^ rendue du latin en français, est le second ouvrage sorti de 
la plume de Sorbin. En traduisant le récit du moine de Vaux-Sernay, le 
prédicateur du Roi entendait moins propager la connaissance d'événe- 
ments historiques que faire la guerre aux réformés. Sorbin saisit toutes 
les analogies qui existent entre Thcrésie albigeoise du douzième siècle et 
les opinions nouvelles du seizième ; il signale au Roi les moyens énergi- 
ques employés par Simon de Montfort pour réprifher le schisme, et pro- 
pose explicitement au duc d'Anjou, dans sa préface, de marcher sur les 
traces du pieux héros de la croisade albigeoise. 

M. Yaïsse fait successivement passer sous les yeux de l'Académie les 
litres des principaux écrits ou libelles publiés par Sorbin , lesquels , 
inspirés par le même esprit et les mêmes ressentiments, ne s'élèvent pas 
à moins de trente. La prose et les vers tentèrent également la verve infa- 
tigable de cet écrivain. Malheureusement, on trouve dans Sorbin plus de 
fougue que de véritable éloquence. Le style s'abaisse à la violence; quel- 
quefois même il descend jusqu'à l'injure. 

Arrivé en l'année 4572, l'auteur ne peut s'empêcher de reconnaître 
que Sorbin fut un des instigateurs de la sanglante nuit de la Saint-Bar- 
tbélemy. Les Mémoires de V Etat de France sous Charles IX, le témoignage 
de deTliou, les affirmations de deux historiens modernes, MM. Michelet 
et H. Martin , sembleraient-ils insuffisants pour justifier cette grave im- 
putation, que Sorbin lui-même viendrait la rendre évidente par l'apolo- 
gie explicite qu'il a faite du massacre, en 1574. 

Cette apologie est renfermée dans un pamphlet intitulé : Le vray res- 
mile matin des calvinistes et publicains françois, publié en réponse au 
f^dlk-matin des François et de leurs voisins^ attribué à Théodore de 
Bèze. 

Sorbin glorifie le crime du 24 août , d'abord par deux hymnes en l'hon- 



— 68 — 

neur de la Saint-Barlhélemy, placés parmi les pièces liminaires; puis 
dans uoe dissertation savante divisée en quatre chapitres, et qui consti- 
tue le corps même du pamphlet. 

Sorbin ne fut pas seulement à la mode pour ses écrits ; il le fut aussi 
pour les oraisons funèbres. Il passe fiour le prédicateur le plus abondant 
et le plus fleuri de son temps. La bibliographie compte dix oraisons funè- 
bres conservées jusqu'à nous. Confesseur du roi , il assista Charles IX 
dans Tagonie de ce monarque, et prononça, outre son éloge public, 
huit sermons consécutifs sur la résurrection de la chair. 

En 1578, Sorbin consentit, sur la prière de Henri llî, <i faire en Féglise 
Saint-Paul l'oraison funèbre de Quelus et de Sainl>Mégrin , mignons du 
Roi. Cet acte de complaisance fut suivi bientôt de sa promotion à la dignité 
épiscopale. 

Devenu évéque de Nevers , Sorbin paraît s'être livré avec assiduité à 
ses devoirs diocésains. 11 n'intervient qu'à de rares intervalles dans les 
agitations de la Ligue. Son rôle comme écrivain polémiste cesse dès 
4578. 

Sorbin , comme les principaux chefs de la Ligue, reconnut Henri IV 
après sa conversion II jouit de la confiance de ce prince , qui le choisit 
pour aller à Rome obtenir du pape la levée des dernières interdictions 
jetées sur le roi de France. 

Sorbin mourut le i^^ mars 1606, après avoir occupé pendant vingt-huit 
ans le siège de Nevers. 

Arrivé au terme de son élude biographique, M. Yaïsse ajoute, en 

forme de conclusion , qu'on doit juger Arnaud Sorbin au point de vue 

du temps où il a vécu et des passions qu'il a partagées. De nos jours, de 

pareils entraînements ne sont plus à redouter, parce que la loi et les 

mœurs s'accordent pour reconnaître lexcellence et la nécessité de la 

liberté de conscience. 

Le Secrétaire perpétuel , Urbain ViiaY. 

Séance du 8 mai : Présidence de M. Gatlen-Ârnoalt. 

M. Loquin, de Bordeaux, adresse une brochure intitulée : Notions été" 
mentaires dtharmonie moderne. — Renvoyé à lexamen de M. Brassinne. 

Appelé par l'ordre du travail , M. de Pianet lit un mémoire ayant pour 
titre : Les chaudières à vapeur examinées au double point de vue de la légis^ 
lation et de la technologie ; sur les explosions des chaudières et sur leurs 
causes. 

Ce mémoire est divisé en deux parties : Dans la première , l'auteur 
trace, en traits rapides, rhisloriquc de la vapeur , depuis Héron d'Alexan- 
drie , se livrant à l'aide d'une marmite (lebcs) aux soixante -seize récréa- 



— 69 — 

lions mécaniques décrites dans les pneumatica spiritalia , jusqu'à nos 
jours. Dans celte longue période, comprenant plus de dix -huit siècles, 
apparaissent les noms d'homme» célèbres dans l'histoire de l'antiquité et 
dans celle des temps modernes. 

M. de Planet rappelle que jusqu'à Papin les travaux de ses devanciers 
étaient restés stéiiles, et qu'à lui seul appartient la gloire d'avoir indi- 
qué nettement les effets dynamiques de la vapeur et son action dissol- 
vante à une haute température. 

Il rend d'ailleurs hommage au génie de Watt, s'inspirant des idées de 
Papin et les réalisant. Sous l'influence de ses découvertes, le succès al- 
lait grandissant ; les machines à vapeur fixes, employées jusqu'alors 
dans les mines, commencèrent à mettre en mouvement les fabriques. La 
navigation à vapeur, considérée jusque-là comme une chimère, parut 
désormais possible ; une nouvelle et incalculable puissance se révélait 
au monde étonné. 

L'exemple de l'Angleterre fut Imité par la France , et le progrès fut 
aussi rapide que considérable. Il compare les forces possédées par la 
France, l'Angleterre et les Etats-Unis ; celles appliquées à la navigation 
et à la locomotion sur les chemins de fer. 

Passant à un autre ordre d'idées, il rappelle que l'ardeur avec la- 
quelle , de 48S0 à 1835 , les industriels et les gouvernements adoptèrent 
les machines à vapeur , l'inexpérience de leurs directions, l'ignorance 
des soins qu'elles exigent, ne tardèrent pas 5 être suivis d'accidents ter- 

■ 

rîbles. Ils furent tels, qu'en France, pays où plus peut-être que partout 
ailleurs on se préoccupe de la vie de ses semblables, l'autorité dut in- 
tervenir et réglementer la construction et l'usage de ces machines à va- 
peur. Tel fut l'objet de plusieurs ordonnances , et notamment de celle du 
22 mai 4843 , qui résume toutes celles qui l'avaient précédée et les mo- 
difie dans quelques-unes de leurs dispositions. 

Mais aujourd'hui que les machines à vapeur sont mieux connues , 
qu'elles ont subi de nombreux perfectionnements, le moment ne serait-il 
pas venu de réviser les dispositions des règlements ? Telle est , dit M. de 
Planet , la question sur laquelle M. le ministre de l'agriculture, du com- 
merce et des travaux publics , appelle l'examen de tous ceux dont les 
connaissances scientifiques ou leur spécialité peuvent servir à éclairer 
l'administration. 

Avant de se livrer à l'étude de celte question , l'auteur du mémoire jette 
un coup d'œil rétrospectif sur les nombreux sinistres qui motivèrent à 
diverses époques la sévérité de la loi. 

Au récit des terribles catastrophes arrivées sur les bateaux à vapeur , 
Vauteur ajoute celui des sinistres survenus sur terre; il cite notamment 
l'explosion d'une locomotive, il y a à peine quatre années, dans les aie- 



i 



— 70 - 

liersd'Atlas-Yorks, à MM. Sharp, Stewartet C^, de Manchester, au roo^ 
ment même où Ton procédait à Tépreuve à chaud de cette machine avant 
la livraison : explosion qui fit neuf victimes. 

L*émotion causée par ce sinistre se produisant dans des circonstances 
où toutes les précautions avaient été prises, où les garanties paraissaient 
complètes, fut immense en Angleterre. M. de Planet la raconte : du rap- 
prochement de Tabsence de toute espèce de législation sur les machines 
à vapeur dans ce pays et des mesures protectrices de la sécurité publique 
imposées en France , il fait jaillir la nécessité de ne procéder dans la voie 
des réformes qu'avec une extrême prudence , à l'égard d'une question qut 
n'intéresse pas seulement la liberté du travail , mais encore à un haut 
degré la sécurité publique. 

Vu l'heure avancée , la lecture de la suite de ce mémoire est renvoyée 
à la prochaine séance. 

M. Joly entretient l'Académie du remarquable travail que M. Doyèrc- 
vient de publier sur l'ensilage des blés. 

Le Secrétaire perpétuel , Urbain Yitrt. 



ENSEIGNEMENT. 



Sujets donnés en eomposition par la Faeulté des 
Scienees et la Faeulté des Lettres de Toulouse , 
à la session d'avril t86!lS. 

BACCALAURÉAT Ès-sciENCES restreint. 

Du l**" avril 1862. — !<> Faire connaître les différents procédés d'aiman- 
tation y au moyen des aimants , de la terre et des courants. 

2o Décrire Tappareil circulatoire chez les quatre classes de vertébrés éta- 
blies par Cuvier. 

Dtt 2. — io Qu'entend-on par pouvoir réflecteur des corps pour la chaleur ? 
— Faire connaître la méthode au moyen de laquelle Leslie a pu comparer les 
pouvoirs réflecteurs des corps solides. — Indiquer quelques-uns des résultats 
auxquels il est parvenu. — Influence du poli des surfaces. 

2o Quelles sont les roches qui constituent le terrain dit primitif? Donner 
quelques notions sur leur composition minéralogique , sur leur struc- 
ture, etc et sur les principaux minéraux qui les composent. 

BACCALAURÉAT ÈS-SCIENCES COMPLET , en une épreuve, 

Dud. — lo Démontrer la formule que donne la surface d'un triangle en 
fonction de ses trois côtés ; 2» un plan étant donné par ses traces sur un 
plan horizontal et un plan vertical , construire les angles qu'il fait avec cha- 
cun de ces derniers plans , ainsi que l'angle des deux traces dans l'espace. 

2o Cause et explication du phénomène du tonnerre, — éclairs, — roule- 
ment du tonnerre. — Construction et théorie du paratonnerre. 

Du 4. — 1° Etablir la mesure de la surface engendrée par une portion du 



— 72 — 

périmètre d'un polygone régulier tournant autour d'un diamètre du cercle 
circonscrit ; 2» Comment trouve-t-on sur un plan coté un chemin qui pré- 
sente partout une même pente ? 

2<> Lois de la formation des vapeurs dans le vide. — Tension maximum. — 
Lois du mélange des gaz et des vapeurs. 

Du b. — lo Démontrer que la tangente en un point quelconque de la 
parabole fait des angles égaux avec la parallèle à Taxe menée par ce point 
et avec le rayon vecteur qui joint ce point au foyer. — On en déduira la 
construction de la tangente menée par un point pris sur la courbe ou par un 
point extérieur. 

2o Exposer la théorie du siphon. — Décrire l'expérience de la congélation 
de Teau dans le vide. 

Du 1. — lo Etablir la condition nécessaire pour qu'une fraction ordinaire, 
réduite en décimales , donne lieu â un nombre limité ou illimité de chiffres 
décimaux. Dans ce dernier cas , faire voir que le quotient est périodique. — 
2o Comment détermine>t-on la distance de deux points inaccessibles , soit 
par la géométrie pratique , soit par la trigonométrie. 

. 2» Exposer par quel moyen on mesure le nombre de vibrations par seconde 
correspondant à un son donné. — Méthode par les vibrations des cordes. — 
Sirène acoustique. 

Du 8. — io Trois points étant donnés par leurs projections horizontales 
et verticales , construire par la méthode des rabattements les projections du 
centre et le rayon du cercle qui passe par ces trois points. 

2o Faire connaître les lois des vibrations des cordes. — Usage que Ton en 
fait pour la détermination des intervalles musicaux de la gamme. — Rapports 
des sons qui composent Taccord parfait. 

Du 9. — lo Montrer comment un tronc de pyramide à bases polygonales 
parallèles peut se transformer en un tronc de pyramide équivalent de même 
hauteur et dont les bases parallèles seraient des triangles équivalents aux 
bases du premier tronc. — Etablir la mesure du volume de chacun de ces 
troncs de pyramide. 

2o Qu'est-ce qu'une lentille en optique ? — Elxposer les propriétés des 
lentilles : lo quand le point lumineux est situé sur Taxe ; 2o quand il est 
situé en dehors , mais très-près de cet axe. 

Du 40. — lo Une droite MN est tracée dans rinlérieur d'un polygone 
ABCDEF, et Ton joint chacune de ses extrémités à tous les sommets du po- 
lygone ; puis , par un point P pris sur la même droite , on mène des parallè- 
les aux droites issues du point M. Ces parallèles rencontrent les droites 
correspondantes issues du point N en des points a. b, c, d, e, /", qu'on 
joint deux à deux , de manière à former un nouveau polygone ahcdef. Faire 
voir que ce nouveau polygone est semblable au polygone donné ABCDEF. — 
Application au levé à la planchette par la méthode dite des intersections. — 



— 73 — 

On exposera aussi les méthodes dites par cheminement el par rayonnement. 
2o Mesure des dilatations des liquides et en particulier de Peau. — Maxi- 
mum de densité de ce liquide. ^— Manière d'en démontrer l'existence. 

BACCALAURÉAT SCINDÉ (2« partie). 

Dm 11. — lo Démontrer que les volumes de deux pyramides semblables 
sont entre eux comme les cubes des côtés homologues. — On étendra la pro- 
position aux polyèdres semblables. 

2" La cote d'un point A d'un terrain est égale à 38™ 74. On s'établit avec 
un niveau d'eau en un autre point M , en même temps qu'une mire est placée 
verticalement en A : on observe ainsi une hauteur de mire AA' = 0™58. Cela 
posé , on demande quelle hauteur de mire on observerait du même point M , 
si le niveau était dirigé vers d'autres points du terrain dont la cote serait de 
39 mètres. 

Dh 12. — 1» Démontrer la formule trigonométrique 

a2 = ^2 ^. c2 __ 26ccosA , 

en commençant par établir le théorème de géométrie sur lequel elle repose , 
c'est-à-dire le théorème qui donne l'expression du carré d'un côté d'un trian- 
gle opposé à un angle aigu ou obtus. 

2o Exprimer, à l'aide de la même formule , sin A en fonction de a , 6 , c , 
et rendre cette expression calculable par logarithmes. 

BACCALAURÉAT SCINDÉ (Ire partie). 

Du 12. — Donner la description de la balance et faire connaître quelles 
sont les conditions : !<> pour qu'elle soit exacte ; 2*^ pour qu'elle soit sensible. 
— Comment peut-on peser avec une balance fausse ? 

BACCALAURÉAT ÈS-LETTRES. 

Du i^^ avril 1862. — Amico suadebis ut quàm studiosissimè summorum 
hominum vitas légat quas scripsit Plutarchus , et hujus consilii causas afferes. 

Dtt 2. — Alexander , cum in Sigaeo , ad Achillis tumulum adstitisset ; « 
fortunate, inquit, adolescens, qui tuse virtutis Homerum prseconem invene- 
Hs ! » — Quales et quàm egregios sensus , ingenuus ille invidiae impetus 
prodat, tentabis evolvere. 

Du d. — « Discipulus est prioris posterior dies. » 

Hanc Publii Syri sententiam, acuto prseditam judicio, necnon et concinnâ 
ornatam brevitate , laxitate quâdam expones. 

Du 4. — Carolus quintus suas sibi ipse exsequias célébrât. 

I^rrabis primo quomodô Carolus quintus ipse sibi , funeri suo superstes > 



— 74 — 

cxsequias celebrare statuent ; et postquàm omnia suprcmi muneris singulatiin 
et ex ordinc recensueris , de hoc tam singulari consilio disseres et medita- 
beris , animi impelum secutus. 

Du 5. •— Sensum evolves quem ncscio quis , ad vias ferreas , non multis 
abhinc annis repertas , alludens , versu hoc gallico , felicissimâ brevitate 
inclusit : 

Maintenant on arrive , on ne Toyage plus. 

Du 7. — Latine vertes fabulam Fontanii quae inscribitur : Ostrea et liti- 
gatores. 

Du S. — « Vitam in peregrinatione exigentibus hoc evenit ut multa hospi- 
tia habeant, nullas amicitias. » 

Hanc Senecae scntentiam sic explanabis ut quam vim habeat possit intelligi. 

Du 9, — c Cœlum, non animum mutant, qui trans mare currunt. » 

Quid versus ille Horatianus moneat satis liquidum est. Peregrinationibus 
scilicet cœlum tantùm non animum mutari : si quis , verbi gratiâ , ambitio- 
nem, amorem, avaritiam, aut aliam animi pestem secum ferat. 

Du 10. — 

Si vis me flere , dolendum est 



>. 



Primùm ipsi tibi. 

Celebratissimum illud Horatii praeceptum nonnuUâ amplificatione evolves 
et dilatabis. 

Du a. — Quoraodo Zeuxis apud Crotonienses Helenae simulacrum pinxit. 

Quùm praebè sciret Zeuxis naturam nihil omni ex parte perfectum expo- 
lire, et vellet tamen Helenam sic pingere ut excellentem muliebris formse 
pulchritudinem muta in sese imago contineret, formosissimas quinque ex 
Grotoniensium virginibus elegit, ut omnia quse ad vcnustatem qusereret, aliâ 
ab aliis pctitâ , in unum corpus conferre posset. 

Du 12. — Poeta, ineunte vere, arbusculam alloquitur jam pubescere 
gestientem. 

Suadet ne , soU novo atque auris tepentibus nimiùm confisa , gemmas tru- 
dere properet, et flores explicare audeat; monetque ut prseposteros Boreae 
regressus caveat. 

Du 28. — « Non est cicatrix turpis , quam virtus parit. i 

Hanc Publii Syri sententiam commodiùs evolves si quod olim Alexander 
patri Philippo , claudicationem ex vulnere indigniùs ferenti , egregiè dixerit , 
animo retractes : « Bono animo esto , pater mi , inquit , ac palam progre- 
dere, ut ad singulos gressus virtutis tuae recorderis. » 



GHROPiiailE. 



UAcadémie des Sciences, Inscriptions et Belles-Lettres de Toulouse a tenu 
sa séance publique annuelle, le i5 juin, sous la présidence de M. Gatien- 
Arnoult, professeur de philosophie à la Faculté des Lettres. L'assemblée était 
nombreuse et relevée encore par la présence des principales autorités et de 
plusieurs notabilités dans les Sciences et dans les Lettres. La séance a été 
pleine d'intérêt. Après quelques mots de regret sur trois membres que l'Aca- 
démie a perdus dans le courant de l'année , MM. Gantier , Laferriére et de 
Montbel , le Président a entretenu l'auditoire du sujet mis au concours , dans 
h section des Inscriptions et Belles-Lettres. La question était ainsi posée : 
Retracer l* histoire de P ancienne Université de Toulouse , depuis sa fondation , 
en 1229 , jusqu'à la fin du i8* siècle. Ce sujet vaste , quoique circonscrit , 
méritait de fixer l'attention des hommes d'études. Cependant aucun Mémoire 
n'a été adressé à l'Académie. M. Catien en a pris occasion de se plaindre de 
cette indifférence marquée pour les travaux sérieux , et voulant montrer ce 
qu'on pouvait tirer du sujet, — qui a été remis au concours pour l'année 
prochaine , — il en a esquissé , â grands traits , les principales dispositions. 
Déjà, dans une lecture faite à l'Académie en 1857, M. Gatien-Arnoult en 
avait tracé les premiers linéaments , à propos d'une pièce relative aux com- 
mencements de l'Université , d'une leiXre-prospectus , trouvée dans les œuvres 
de Jean de Garlande , un des premiers maîtres ès-arts , à Toulouse , et qui a 
été imprimée dans V Histoire littéraire de France. Espérons qu'ainsi mis sur 
la voie , les candidats ne manqueront pas au concours de Tannée prochaine. 

M. Urbain Vitry, Secrétaire perpétuel , a lu ensuite une notice sur M. Gan- 
tier, ancien professeur de mathématiques à l'école d'artillerie de Toulouse , 
membre de l'Académie , mort à l'âge de plus de 82 ans. M. le Secrétaire a 
raconté toutes les circonstances d'une vie qui a offert cette singularité , que 
M. Gantier a été corsaire avant d'être un savant, et il a analysé les divers Mé- 
moires présentés à l'Académie , par leur honoré confrère , pendant sa longue 
carrière. 

M. de Planet, chargé du rapport delà commission des médailles d'encoura- 
gement dans la classe des Sciences , a entretenu l'assemblée des principaux 
BAérooires envoyés aux concours. Parmi les plus remarqués et qui ont valu à 
l€urs auteurs les récompenses de l'Académie , M. le rapporteur a cité , en pre- 



— 7G — 

raière ligne, le Mémoire de M. Giraud-Teulon, D. M. à Paris, sur la Vision 
binoculaire y qui a obtenu la médaille d'or; puis les Mémoires: !<> de M. F. 
Assiot , chef d'institution à Toulouse , sur la machine pneumatique et les ap~ 
plications électro-magnétiques; 2o de M. Barthélémy, professeur au lycée de 
Toulouse , sur la structure de la tête des lépidoptères; S® de M. le yicomte 
Desserres , sur les carrelages en pierre; 4o de MM. Rames, Garrigou et H. 
Filhol , fils de M. le Directeur de Técole de médecine, sur des recherches sur 
r homme fossile; 5o de M. Sancéry , professeur au lycée d'Auch, sur le calcul 
des racines des équations. Ces divers travaux ont mérité aux auteurs précités 
des médailles de vermeil. Des médailles d'argent ont encore été accordées à 
MM. Caraven , Farein et de Sambucy-Luzençon pour l'envoi de fossiles , et â 
M. Trutat fils pour une photographie d'éclipsé de soleil. 

Le rapport de la commission de la classe des Inscriptions et Belles-Lettres 
a été fait par M. Emile Yaîsse. Cette commission a trouvé moins à récompen- 
ser que la commission des Sciences. M. le rapporteur a cité plus particulière- 
ment M. Buzairies, D. M. à Limoux , qui a obtenu une médaille de vermeil 
pour un Mémoire intitulé : Recherches historiques sur le Comté et sur les 
Comtes dei Rasez; MM. Delamont, Judan et Saige , gratifiés chacun d'une mé- 
daille d'argent : le premier, pour une Biographie des hommes célèbres du 
Roussi lion ; le second , pour des lots d'objets d'archéologie ; le troisième , 
M. Saige, pour un Mémoire considérable, intitulé : De l'Honor, Seigneurie ter- 
ritoriale du Languedoc , et particulièrement de l'Honor des Juifs du XI^ au 
XJV^ siècle. La lecture de ces divers rapports n'a pas cessé un seul instant de 
captiver l'attention de l'assemblée. 



» » 



Le 29 juin , c'était le tour de la Société d'agriculture du département. La 
séance a été fort courte et le programme des plus simples : une allocution du 
président M. de Papus, sur les questions scientifiques qui intéressent le monde 
agricole, un rapport sur les travaux de l'année par le Secrétaire général 
M. de Moly, et l'éloge d'un membre de la Société , M. Carayon-Talpayrac , 
mort le 21 juillet i861 . Le soin de ce pieux devoir avait été confié â M. Gaussé , 
juge au tribunal de première instance. Il ne pouvait être mieux rempli. 
M. Carayon-Talpayrac avait été pendant dix-sept ans (de 1822 à 1837) direc- 
teur de l'hôtel de la monnaie à Toulouse, et, grand propriétaire en même 
temps , il avait fait faire des progrès importants à l'agriculture dans nos con- 
trées. M. Gaussé n'est pas sorti de ce cadre. Il a trouvé dans les qualités de 
l'administrateur et de l'agronome et surtout dans celles de l'homme privé , 
si bon, si charitable, de quoi intéresser toute l'assemblée. 



* * 



A Montauban , la Société des Sciences , Agriculture et Belles-Lettres met 
plus d'apparat dans ses solennités que les deux Sociétés savantes dont nous 



— 77 — 

venons de parler. Elle tient sa séance le soir , à 8 heures; elle y convie les 
dames, et alterne les lectures avec des intermèdes de musique. La réunion 
annuelle a eu lieu jeudi dernier , 26 , sous la présidence de M. Gustave Gar- 
risson , qui a ouvert la séance par un discours sur Vesprit gaulois dans la 
littérature française : travail d^rudition sérieuse , rempli d'observations fines 
et profondes. C*est principalement dans Montaigne y Molière et Voltaire que 
M. Garrisson a trouvé la trace de cet esprit. M. A. Débia , Secrétaire perpé- 
tuel , a lu ensuite son rapport sur les concours de Tannée. Le prix d'agricul- 
ture, dont le sujet était la Culture de la vigne , a été remporté par M. Laurens , 
président de la Société d'agriculture de TAriége , et le prix de poésie , la Ci- 
vilisation en Afrique f par M. Rolly , notre compatriote. M. Bois a lu la pièce 
couronnée qui a été fort applaudie. « L'événement de la soirée , dit le Cour- 
rier de Tarn-et-Garonne , a été la lecture de M. Emile Vaïsse qui, nommé 
membre correspondant, a payé sa bienvenue par une excellente étude criti- 
que sur la littérature dramatique contemporaine. » On a entendu ensuite plu- 
sieurs pièces de vers : Souvenirs et regrets, par M. Aza Delon; V Esclavage, 
par M. Lacroix. La séance a été close par M. Tieys , le digne vétéran de 
l'Académie , dont l'âge ne refroidit pas la verve , et qui a lu , au milieu des 
sourires approbateurs, une pièce intitulée le Retour d'Amérique^ histoire d'un 
Montalbanais revenant , après quarante ans , des Indes occidentales , et admi- 
rant les progrès accomplis dans sa ville natale. — Dans l'intervalle des lectu- 
res, la Société chorale, dirigée par M. Saintis, a fait entendre plusieurs 
chœurs , notamment les Bords du Rhin et le Combat naval qui ont provoqué 
de bruyants témoignages d'approbation. La séance a été levée à onze heures. 






M. Dumège (Alexandre-Louis-Charles-André) , membre de l'Académie des 
Sciences , Inscriptions et Belles-Lettres de Toulouse depuis 1807 , de l'Aca- 
démie des Jeux Floraux depuis 1836 , de la Société archéologique du Midi de 
la France depuis sa fondation en 1831 , Inspecteur des antiquités du Musée , 
Chevalier de la Légion-d'Honneur , est mort à Toulouse le 6 juin 1862. — 
On a cherché à jeter de l'indécision sur l'époque et le lieu précis de sa nais- 
sance. M. Dumège est né à La Haye, en Hollande, en 1786 , et avait 
par conséquent, soixante -dix -sept ans, au moment de sa mort. Des per- 
sonnes prétendent qu'il avait plus d'âge , et des journaux ont avancé à tort 
qae le lieu de sa naissance était un petit bourg du nom de Lahaie , situé 
à cinq lieues de Muret, et dépendant de la commune de Rieumes. Or le 
village dont on parle s'appelle Lahage et non Lahaie, — Quoi qu'il en soit, la 
vie de ce savant distingué a été une vie laborieuse , toute consacrée au culte 
de l'archéologie et des lettres. Nul, depuis le commencement de ce siècle , n'a 
laissé plus de marques de son passage à Toulouse ; on retrouve ses traces 
partout. Ce n'est pas à quelques jours de sa mort qu'il est possible de racon- 



- 78 - 

ter sa vie. H faudra du temps pour en recueillir tous les souvenirs. Cette 
tâche est naturellement dévolue aux Sociétés savantes auxquelles il a appar-* 
tenu. C'est là seulement , et de la bouche de ceux de ses collègues qui Tout 
suivi le plus près dans sa longue carrière, qu'on doit attendre le juste tribut 
d'éloges dû à sa rare intelligence et l'appréciation complète de ses nombreux 
travaux. 



* 



M. Ernest Roschach, notre jeune et savant collaborateur à la Revm de 
Toulouse y vient d'être mis en possession par M. le Maire du poste d'Inspec- 
teur des antiquités du Musée, resté libre par la mort de M. Dumège. Ce ne 
devrait point être à nous de dire combien ce choix est heureux. Le langage 
de l'amitié est toujours suspect. Nous manquerions cependant à nos devoirs 
de chroniqueur si nous ne rapportions pas que cette nomination a été ac- 
cueillie en ville avec la plus grande faveur par toutes les personnes qui 
connaissent l'aptitude de M. Roschach pour toutes les choses de l'esprit. 
Car M. Roschach n'est pas seulement un homme d'imagination , un écrivain 
élégant , un poète , il apporte encore dans la science de l'archéologie et 
dans les arts du dessin une merveilleuse facilité. Un des recueils les plus 
répandus de la capitale, la Revue contemporaine , a publié de notre jeune 
ami un travail fort développé sur le mouvement archéologique de la France 
en i860 ; les lecteurs de la Revue de Toulouse n'ont pas oublié son compte- 
rendu sur le Dieu Leherenn , par M. Barry, et , tout récemment erfcore , sa 
brillante étude d'art et d'histoire sur Saint-Sernin. M. Roschach s'est donc 
préparé par de solides études et par des travaux spéciaux au poste qu'il est 
appelé à occuper. Et comme pour justifier par un nouveau titre le choix de 
M. le Maire, il vient de mettre la dernière main à un livre de 500 pages, 
dont la Revue a déjà donné un avant-goût à ses lecteurs, par quelques 
extraits qui ont été fort appréciés. Cet ouvrage , intitulé Foix et Comminges , 
itinéraire des chemins de fer pyrénéens ( ligne de Toulouse à Montréjeau et 
de Toulouse à Foix ) , orné de quarante vignettes dessinées par l'auteur lui- 
même , a été mis en vente , ces jours derniers , chez tous les libraires de la ville% 






Nous avons reçu de M. Bip. Philibert, — trop tard pour en parler dans cette 
livraison , — un volume de poésies intitulé : ïambes d'aujourd'hui. L'auteur 
s'était déjà fait connaître à Toulouse par quelques petites pièces de théâtre , 
justement applaudies , mais qui ne faisaient pas pressentir un poète , et un 
poète de la trempe des Barbier et des Barthélémy ; aussi la lecture de sou 
livre nous a-t-elle laissé un long étonnement. Nous reparlerons plus à loisir 
de cette poésie qui donne le frisson. Les estomacs délicats pourront la rejeter, 
car elle ne va pas à tous les tempéraments , mais elle sera goûtée , à coup 



— 79 — 

sûr, par les constitutions robustes qui recherchent les tons chauds et violents 
et ne reculent pas devant la crudité des mots et des figures. 

Il y a toujours un vif intérêt à connaître la première impression qu'un 
esprit distingué reçoit des hommes et des choses à son arrivée dans la capi- 
tale. Voici l'extrait d'une lettre qu'un jeune avocat stagiaire , formé dans nos 
Ecoles, mens nutrita faustis sub penetralibus , écrivait , ces jours derniers , 
à un de ses amis : 

« Me voilà donc installé à Paris ; ce qui ne s'est pas fait sans peine. 

Pour vous donner une idée de la difficulté que l'on éprouve ici à s'asseoir , 
je vous dirai que je ne suis point encore inscrit au Tableau. Ma demande est 
cependant entre les mains du Conseil de l'Ordre , et l'on me fait espérer que 
mon rapporteur s'exécutera tout de suite après les vacances. Je n'ai point , 

du reste , à me plaindre : X a attendu près de deux mois. Il est vrai que 

j'ai pris l'avance sur la délibération du Conseil ; je vais à l'audience tous les 
jours, à la Conférence tous les samedis. J'ai entendu à peu près tous les bons 
avocats du barreau de Paris , voire même M. le procureur général Chaix- 
d'Est-Ange , dans son réquisitoire de l'affaire Woronzow contre Dolgorou- 

kow Mathieu plaidait contre Marie; l'un et l'autre m'ont fait grand 

plaisir. La Conférence compte aussi quelques jeunes gens fort distingués. 
Jules Favre la préside généralement , avec une autorité qui est presque une 
souveraineté. Oncques ne fut vu , diront plus tard les chroniques , Bâ> 
tonnier plus adoré de ses stagiaires. Quand il parle , on ne l'écoute pas , on le 
dévore des yeux et des oreilles; on trépigne, on applaudit, on retient ses 
mots , on les répète , c'est un véritable culte ! Je ne puis comprendre , au 
reste , d'où cet homme a pu tirer son éloculion. Par ce temps de fontaines 
Saint-Michel et de théâtres-casernes, M. Jules Favre est, sans contredit, le 
premier monument artistique de notre époque. 

> Au quartier latin , réaction } je veux dire calme plat. On lit Les misera- 

hles , on relit Les misérables , on commente Les misérables. C'est à tel point 

que M. Frank s'est cru obligé d'interrompre son cours de Droit naturel au 

Collège de France, pour faire une leçon sur Les misérables. Le délicat israé- 

lile les a jugés avec sévérité selon les uns , avec justice selon d'autres , au 

nombre desquels je prends la liberté de me compter. Il a critiqué l'œuvre de 

Victor Hugo avec tout le respect que demande son magnifique talent. « Nous 

» ne devons pas oublier, a-t-il dit, qu'au fond de son exil, M. Hugo ne vit 

» que pour la France , n'écrit que pour la France ; c'est pour elle que rever- 

» dit sa vigoureuse et éblouissante vieillesse. Depuis quarante ans, M. Hugo 

> a été notre ambassadeur intellectuel auprès de toutes les Cours de l'Eu- 

* rope , sans avoir reçu mission du gouvernement » 

» * 
^'os sympathies sont acquises d'avance à toute tentative faite en vue de ré- 



— 80 — 

pandre autour de nous le goût des choses de Tesprit, et les faibles moyens de 
publicité dont nous disposons n'ont jamais manqué et ne manqueront jamais aux 
entreprises formées dans ce but. Dernièrement, nous annoncions /e Causeur y 
journal des guérillas de la littérature , qui tirent , — et ils ont raison, pounru 
qu'ils réussissent à le faire avec adresse , — sur nos ridicules et nos travers. 
Aujourd'hui nous annonçons un journal des Eaux , les Pyrénées. Renseigner , 
sur tout ce qu'elles ont intérêt à savoir , les personnes qui passent la saison 
des Eaux dans les diverses stations thermales des Pyrénées, est une idée 
heureuse, et qui a un but d'utilité incontestable. Nous avons trouvé, dans les 
numéros qui ont paru , des renseignements précieux ; nous y avons lu des 
articles fort instructifs et des lettres fort spirituelles. Mais M. Escofiier nous 
permettra4-il de lui dire qu'il dévie en ce moment , qu'il déraille ou qu'il 
dévoie, comme on parle aujourd'hui. Oui, nous avons remarqué avec peine 
que , depuis quelque temps , il se préoccupait bien moins des Pyrénées que de 
Toulouse , de ce qui se dit là-bas que de ce qui se dit ici. Quel intérêt les 
personnes auxquelles il destine sa feuille peuvent-elles prendre à ses démêlés 
personnels? Groit-U qu'ici même on en ait souci? Il se trompe, et nous som- 
mes amené à répéter ce que nous écrivions dans la Revue , il y a quelques 
mois : « Comment des hommes de talent , des écrivains qui ont de la grandeur 
dans l'âme et de la poésie dans le cœur , peuvent-ils passer leur temps à s*in- 
jurier ? A quoi sert d'avoir étudié et appris par cœur les plus grands modèles 
du goût et de la politesse française, si Ton en tire si peu de fruit? On perdi 
ce jeu-là ce qu'on ne retrouve plus , la considération. » Nous engageons 
donc M. Escoflier , — et nous le prions de ne pas se formaliser d^un conseil 
que notre âge nous donne le droit de lui adresser , — à regarder un peu 
moins fixement le clocher de Saint-Sernin et un peu plus les cimes des Pjré<* 
nées. Son journal y gagnera dans l'opinion publique, et liÛHoême aussi' dus 
Testime de ses amis. 

Au moment de mettre sous presse la dernière feuille de la Revm f.nonfi 
recevons de M. Bernard Bénezet une protestation contre une errear commîte, 
dit-il, par M. Jules Buisson , au sujet d'une de ses toiles, dans le ooqipte* 
rendu de l'Exposition. Nous sommes tout disposé à faire droit à la réelamation 
de M. Bénezet; mais M. J. Buisson , à qui nous devons naturellement tom-^ 
muniquer sa lettre , est absent de Toulouse , et l'obligation où nous sommes 
de ne pas retarder la publication de la Revue nous met dans la nécessité de 
tout remettre au mois prochain. 

F. LacointAw 

4er juillet 1862. 



iffiins pimomcAiNEs. 



Hisloire anecdolique de la «nlonlsall(in rraiiç«lHe 
aux An (H les. 



SAINT- CflRISTOPIIE. 




ri (juclque endroit que [iliisieurs 
hommes Sfl Irouvenl réunis, si la 
ii'iiponlrc n'a pas lini (iiins un 
cealre iialiwiial commun, ii est 
!n rare qu'ils soient tons de même provenance. 

,. ,.. .„..,..=„. K 



— 82 — 

Les hommes d'avenlure surtout, ceux qui se mettent aux trous- 
ses (le la fortune et la poursuivent au loin , se lancent générale- 
ment seuls clans cette voie hasardeuse ; et, s'ils y rencontrent quel- 
quefois des compatriotes , ce n'est que par un grand hasard qu'ils y 
trouvent des pays, des gens nés à l'ombre du même clocher. 

C'est ce qui explique comment, des sept personnages que nous 
allons mettre en scène, six représentaient chacun une des principa- 
les divisions de la France , qui , à l'époque de notre récit , n'en 
comptait pas encore quatre-vingt-six. 

Disons d'abord que le lieu où nous les présentons au lecteur 
pourrait bien avoir quelque charme en peinture; qu'il eût fourni la 
matière de magnifiques eaux-fortes ; que sur un théâtre il eût im- 
pressionné et intéressé les spectateurs les plus blasés, pendant toute 
une longue soirée ; surtout s'il s'y était passé une action en harmo^ 
nie avec sa physionomie. Mais, en réalité, pour ceux surtout qui 
animaient le tableau , le lieu laissait considérablement à désirer sous 
toutes sortes de rapports. 

C'était un rocher littéralement nu , sur lequel la végétation ne se 
révélait que par quelques tortueux lichens , serpentant entre les 
interstices des pierres , par des masses jaunies et rougies par le 
soleil avant d'avoir été vertes , par des cactus rabrougris, hérissés 
de longues épines. 

Et encore celte végétation ne se présentait-elle que comme une 
exception dans la partie de la petite île qui n'était pas exposée à la 
brise. Du côté du vent, ce n'étaient que rochers abruptes qui pa- 
raissaient avoir été précipités, entassés au hasard les uns sur les 
autres, et dans lesquels les vagues de la mer avaient creusé de pro- 
fondes cavernes où elles s'engouffraient tumultueusement. 

L'ensemble de l'île avait, de loin , l'aspect d'un immense rocher, 
dont le sommet était un grand plateau parallèle à l'horizon. 

Une innombrable quantité d'oiseaux de mer voltigeaient au-dessus 
de ce plateau, l'animaient de leur mouvement et de leur bruit. 
Leurs cris aigus dominaient le mugissement de la vague se brisant 
contre les roches, le grondement sourd et continu de la houle du 
large. 11 devait y en avoir une variété infinie , à en juger par les dif- 
férences de taille, de plumage et de cris. 

De temps en temps, il s'en détachait des bandes qui s'élançaient 
dans le vent et disparaissaient en rasant la cime des vagues. D'au- 



— 83 — 

très bandes arrivaient de tous les points de l1)orizon et se faisaient 
place à coups d'ailes sur le plateau où ils s'établissaient , malgré la 
résistance des premiers occupants. Ceux-ci accueillaient les enva- 
hisseurs par mille cris confus, s'élançaient dans Tair, planaient 
comme un nuage autour du rocher, et, aggresseurs à leur tour, 
reprenaient la place qui leur avait été enlevée, pour s'en voir de nou- 
veau délogés. C*était un mouvement constant, sans une seconde 
d'interruption. On eût dit une immense ruche, à l'entour de 
laquelle se pressaient en foule des abeilles gigantesques. 

Cette lie, qui n'avait pas de nom alors, a été appelée depuis l'fle 
d'Aves, à cause de ses hôtes fidèles, dont les générations s'y sont 
succédé peut-être depuis le commencement du monde. 

Du côté de dessous le vent , le rocher formait une sorte de ravin 
ou de déchirure qui s'élargissait en descendant au bord de la mer , 
encadrait à moitié une petite baie sablonneuse, étroite, peu pro- 
fonde, qui devait sa tranquillité à un banc de récifs à fleur d'eau, 
dont l'hémicycle formait le cadre en dehors et où les lames venaient 
se briser en étendant, à chaque retour de la houle, une longue 
traînée d'écume blanche^ 

Le premier plan de ce tableau du côté du large , — le repoussoir 
comme dirait un peintre, — était un navire couché sur les brisants, 
que chaque lame soulevait et laissait retomber bruyamment, et dans 
lequel la mer pénétrait par les ouvertures qu'y avaient faites les 
pointes aiguës des récifs. En se rapprochant de l'ile , on voyait , 
balancés par la houle , toutes sortes de débris provenant du navire 
naufragé, et, sur le rivage, une chaloupe défoncée, échouée sur le 
sable, et les sept personnages que nous allons présenter au lecteur. 

Six de ces personnages étaient un Parisien , un Normand, un 
Nivernais, un Auvergnat, un Breton et un Provençal. 

Maintenant on trouve partout des Français de toute provenance; 
alors on pouvait toujours rencontrer en mer des Provençaux , des 
Normands et des Bretons. Le Nivernais, le Parisien et l'Auvergnat 
êlaient des exceptions très-rares au dix-septième siècle, où les 
populations de l'intérieur se déplaçaient peu, et où les chemins de 
Ter n'avaient pas, comme à présent, mis toutes les villes de France 
^u bord de la mer. 

L'Etranger était représenté dans cette réunion par la septième 
personne , une femme , dont l'origine était facile à deviner pour qui- 



i 



— 84 — 

conque connail les types européens. C'était une Italienne au teint 
brun , aux cheveux noirs. La situation dans laquelle elle se trouvait 
lui donnait une beauté relative dont elle n'avait sans doute pas le 
sentiment, car son esprit paraissait entièrement livré aux horreurs 
de sa position et sous Tinfluence des idées funestes que devait lui 
inspirer le milieu terrible dans lequel elle se trouvait. Elle était à 
peine vêtue ; le linge mouillé qui la couvrait imparfaitement laissait 
deviner ses belles formes. Elle se tenait debout, appuyée contre un 
rocher. Ses longs cheveux bruns ruisselaient en ondes épaisses. Un 
lambeau de toile à voile se drapait gracieusement sur son épaule 
gauche, et retombait en larges plis sur son bras droit. Elle n'avait 
certes pas la pensée de poser ainsi ; aucun de ses compagnons ne 
songeait à la contempler, et cependant , si l'un d'eux eût eu dans 
l'âme quelque étincelle du feu sacré de l'art, il n'eût pas manqué 
d'admirer ce beau modèle d'une statue de la Douleur. 

Elle regardait sans voir l'horizon encore sombre , le navire brisé 
sur les rochers, les vagues encore déchaînées et moutonnant au 
large, et , de temps en temps , une grosse larme , s'échappant de ses 
yeux, allait se mêler à la vague qui venait mourir à ses pieds. 

Chacun de ses compagnons était occupé de sa propre infortune, et 
elle fut demeurée presque nue sur le rivage, si l'un d'eux, sur 
lequel l'égoisme du malheur paraissait exercer moins puissamment 
son empire , ne lui eût donné le lambeau de toile mouillée dans 
lequel elle s'enveloppait. 

Cette réunion d'éléments hétérogènes était tout ce qui restait d'un 
assemblage de même nature, mais bien plus nombreux, dont la 
plus grande partie avait. péri sur cette côte qui se montrait relative- 
ment hospitalière pour eux. Ils survivaient seuls à soixante de leurs 
compagnons, qui avaient trouvé la mort dans cette mer maintenant 
calme, et qui se montrait encore irritée là seulement où les récifs 
lui présentaient un obstacle qu'elle ne pouvait franchir entièrement 
que sous l'impulsion de la tempête. 

II. 

Depuis prés de cent ans , les Espagnols étaient en possession des 
richesses du Nouveau-Monde, dont ils s'étaient assuré la propriété 
exclusive , et ils avaient fait accepter leur droit par les autres puis- 



— 85 — 

sauces de TËurope qui ne cherchaient |)as à en contester la validité. 
Propriétaires jaloux, ils ne souffraient personne aux environs de 
leurs domaines, et tout bâtiment , à quelque distance qu'il se trou- 
vât de leur conquête, leur paraissait suspect, dès qu'il avait le beau- 
pré tourné de leur côté. Sans s'inquiéter de son pavillon , qu'il 
appartint à une nation en paix ou non avec l'Espagne , on lui faisait , 
pour ainsi dire, un procès de tendance, on le chassait s'il était 
assez bon marcheur pour distancer ses ennem'is , ou bien on le dé- 
truisait sans lui demander et sans lui donner d'explication. 

Cette exclusion avait donné naissance à de nombreuses convoiti- 
ses , et , sans la participation des gouvernements qui se contentaient 
de laisser faire , bien des entreprises avaient été formées pour trou- 
bler l'Espagne dans la possession de sa riche conquête. 

On avait armé des bâtiments, moitié chair, moitié poisson, 
comme on disait, qui s'étaient mis en mesure de suivre leur route , 
malgré les obstacles qu'on pouvait leur opposer , prêts à répondre à 
tout agresseur sur le même ton qu'il lui plaisait de prendre pour les 
interpeller. 

Sous l'apparence bénigne de bâtiments de commerce les plus hon- 
nêtes et des mœurs les plus régulières , ils cachaient quelquefois les 
plus formidables résolutions et les moyens de les exécuter ; la griffe 
la plus meurtrière se dissimulait sous le velours le plus moelleux. 

Ainsi commencèrent les flibustiers dont l'histoire ne serait peut- 
être pas écrite en lettres aussi sanglantes, et qui n'auraient pas 
laissé après eux d'aussi terribles et d'aussi mystérieuses traditions , 
si les Espagnols eussent souffert que chacun prit part à cette proie 
qu'ils étaient impuissants à dévorer seuls. 

Dans le mois de mars 1617 , le flibot YEléonore avait été armé à 
Saint-Malo par un Italien nommé Verina, qu'on soupçonnait de 
parenté avec le favori Concini ou avec sa femme, dont il avait 
donné le nom à son bâtiment. Cette opinion paraissait d'autant 
mieux fondée que Verina avait apporté de Paris, pour les autorités 
de Saint-Malo, des ordres sous forme de recommandation, au 
moyen desquels toutes les difficultés qui entravaient alors l'arme- 
ment d'un navire furent écartées , et qu'on mit à sa disposition tous 
les moyens de composer son équipage et de choisir ses passagers. 

Il commença par s'assurer un équipage de quinze matelots bons 
marins , et sur la vigueur corporelle et le courage desquels il pou- 



— 8G — 

vait compter; puis il s'occupa de ses passagers , qui , sous prétexter 
de colonisation , devaient s'embarquer avec de tout autres vues que 
celles qu'on voudrait bien leur supposer. 

Il employa tous les moyens de recrutement que Schiller a mis 
depuis à la disposition de Spiegelberg, et, en peu de temps, son 
personnel fut au complet. 

Certes , si le prix Monthyon eût été inventé à cette époque, aucun 
des gaillards qui composaient le personnel de VEléonore n'eût été en 
mesure d'y prétendre; mais des hommes vertueux eussent été 
encore bien moins propres à conduire à bonne fin l'entreprise de 
Verina. 

Tous ces efforts cependant furent faits en pure perte, et cette af- 
faire si bien conduite n'eut d'autre résultat que de priver la société 
d'un certain nombre de ses membres qui , il est vrai, n'en faisaient 
pas le plus bel ornement. 

UEléonore quitta la France une semaine avant que Vitry ne ra- 
massât son bâton de maréchal dans le sang de Concini. Si Verina 
eût tardé de quelques jours seulement, son projet se fût vraisem- 
blablement brisé contre les obstacles qu'il avait vus s'écarter 
complaisamment devant lui, et il eût peut-être été finir plus tard^ 
sur le grabat de quelque hospice , ou sur la paille de quelque cachot , 
une existence agitée qui trouva son dénouement dans les flots. 

Il voulait aller demander aux Espagnols la revanche d'une partie 
qu'il avait perdue une fois. Verina, excellent marin, courageux 
et déterminé, était parti l'année d'avant pour ces pays que mono- 
polisait l'Espagne. Aux environs des attérissages des îles Caraïbes , 
il avait rencontré un vaisseau espagnol auquel il avait livré combat, 
malgré l'infériorité de ses forces, confiant en lui-même et dans la 
bravoure de ses compagnons. Par malheur , il s'était attaqué à des 
gens aussi braves que lui , mais plus nombreux. Son navire avait 
été détruit, la plupart de ses compagnons avaient été tués , et lui- 
même ainsi que les survivants , faits prisonniers. 

Ramené en Europe, il avait ramé pendant quelques mois sur les 
galères de Sa Majesté Catholique, d'où son esprit fécond en expé- 
dients était parvenu à le tirer. 

Rentré en France , il était venu demander au favori , son parent , 
les moyens de se venger. 

Le maréchal d'Ancre mil d'autant plus d'empressement à les lui 



~ 87 — 

fournir que le résultat devait être d'éloigner Verina , qui accepta la 
condition d'emmener avec lui sa sœur, attachée à la personne 
d'Ëléonore Galigaï, et dont la présence, bien que les relations de 
sang ne fussent pas avouées, ne laissait pas d être gênante. 

Concini y mit donc toute la bonne volonté désirable, heureux de 
trouver ce moyen d'éloigner d'une Cour dont il concentrait tout 
l'éclat, une parenté compromettante. 

L'Eléonore appareilla le 16 avril 1617 , par un temps magnifique. 
Elle atteignit promptement les vents alises dont on connaissait déjà 
la régularité et l'influence favorable pour conduire les navires vers 
ces contrées occidentales , but de tous les rêves et de toutes les am- 
bitions. 

Après trente jours de navigation, on eut connaissance de l'île ap- 
pelée maintenant Martinique et dont le nom caraïbe était Madinina, 
Verina y avait déjà touché, et il en avait été écarté par la crainte 
des serpents et surtout par l'assurance qu'elle ne contenait pas des 
mines d'or. Il la laissa derrière lui et continua à naviguer à l'ouest, 
mais en ayant soin d'avoir toujours un homme en vigie pour sur- 
veiller l'horizon. 

Il changea pourtant son allure après deux ou trois jours de mar- 
che dans cette direction et se contenta de louvoyer , ne voulant pas 
s'approcher trop des grandes îles et du continent encore peu connu , 
dans la crainte d'y rencontrer des ennemis trop nombreux. Il ne 
voulait que trouver une voile isolée sur l'Océan et lui courir sus 
sans trop de scrupules sur sa nationalité, persuadé qu'il y aurait 
dix chances contre une pour qu'elle fût espagnole. 

Il y avait une douzaine de jours que durait cette course dans le 
même rayon , pendant laquelle on n'avait fait qu'entrevoir à l'ex- 
trême horizon deux voiles disparues aussitôt que découvertes. 
"Verina, mécontent de cette vaine croisière, qui irritait aussi l'impa- 
tience de ses compagnons, avait pris le parti de courir au nord- 
ouest , certain de trouver des navires aux environs d'Hispaniola , et 
décidé à tenter même une descente , si la fortune de la mer conti- 
nuait à se montrer défavorable. 

On orienta donc les voiles pour la nouvelle direction du navire; 
i-iiais à peine les dispositions étaient-elles prises, à peine était-on eu 
l'oule, qu'il s'éleva un de ces rares mais terribles orages de prin- 
temps, aussi dévastateurs que ceux de rhivernage. Peu habitué à la 



— 88 --- 

marcfie Jes vcnls de ces contrées, Verina pensa qu'il pouvait courir 
devant lui et il ne craignait rien pourvu qu'il eût Tespace de l'Océan 
devant son beaupré. 

11 se trouvait alors par le quinziènve degré de latitude nord. 

Il essaya d'abord de courir dansl'est, certain, s'il avait le bonheur 
de repasser les ries, de n'avoir rien à craindre dans la grande mer, 
que les désagréments d'une course forcée. Mais son essai fut infruc- 
tueux ; car le vent, qui avait soufflé d'abord de l'est , fit peu & peu 
le tour du compas, en augmentant de violence avec une effroyable 
ténacité pendant deux longues journées. 

La mer était blanche de l'écume des vagues poussées les unes 
contre les autres. Le ciel, couleur de plomb rougeàtre, semblait un 
grand rideau gris, voilant un immense incendie. On n'y voyait 
courir aucun nuage. Aucun autre bruit ne se faisait entendre que le 
terrible grondement du vent et les éclats des lames qui se brisaient 
les unes contre les autres, en jetant d'immenses flocons d'écume 
que la brise enlevait et dissipait en vapeurs, à mesure qu'ils se for- 
maient. 

Le capitaine Verina avait amené tout ce qu'il avait pu de voiles au 
commencement de l'ouragan. Mais le vent avait brisé leurs amarres 
et elles flottaient déchiquetées en lanières qui fouettaient les vergues, 
il n'en restait pas un lambeau pour aider à la marche du navire, et 
la pauvre Eléonorcy balancée dans tous les sens par l'inconstance du 
vent, obéissait à peine au gouvernail. 

Verina s'était mis lui-même à la barre , surveillant les sautes du 
vent et soutenant le navire.qui , sans son habileté et son sang-froid, 
eût été infailliblement englouti , mais qu'il était obligé de laisser 
courir où le poussait la tempête. 

Il fut pourtant impuissant à préserver VEléonore du dénouement 
terrible qui devait terminer cette scène ; une masse noire apparut à 
l'avant du navire , et , avant qu'on eût pu s'expliquer ce que c'était , 
«n bruit terrible se fit entendre ; le flibot fut précipité-sur les récifs , 
et les grandes lames passèrent par-dessus , entraînant tout ce qui 
leur faisait obstacle ,. hommes et choses. 

111. 
La catastrophe avait eu lieu a la (in du jour. La tempête dura en- 



— 89 — 

core toute la nuit, et, le matin , comme cela arrive souvent dans 
ces contrées, le soleil se leva radieux, répandant ses rayons dans 
un ciel que ne tachait pas le plus léger nuage , et illuminant la pointe 
des vagues d'une mer encore agitée , mais dont la houle faisait pres- 
sentir un de ces calmes profonds qui succèdent ordinairement aux 
grandes révolutions de la nature. 

VEléonore était couchée sur les récifs, entourée de débris do 
mâts et de vergues tenus encore par les manœuvres, et, des soixante 
matelots ou passagers qui composaient au départ de Saint-Malo le 
personnel du navire, survivaient seuls les sept personnages que 
nous avons présentés au lecteur, au commencement de ce récit. 

Ils étaient assis ou couchés sur la grève , tous plus au moins con- 
tusionnés , quelques-uns blessés grièvement. 
La femme, immobile et muette , se tenait à Técart. 
Le Parisien , qui s'appelait Durand , était debout , occupé à tordre 
sa chemise qu'il avait deasaUée, comme il le disait, avec de Teau de 
pluie trouvée dans une des nombreuses anfractuosités des rochers. 
Ses pieds étaient nus; il était vêtu d'un simple caleçon. Son torse 
blanc qui faisait contraste avec son visage et ses mains brûlés par le 
soleil , était bleui et ensanglanté en quelques endroits. 

Lui seul conservait son sang-froid et une apparence de gaieté in- 
souciante, pendant que ses compagnons, abattus et silencieux. 
Semblaient en proie à un morne désespoir. 

Le spectacle qu'ils avaient devant les yeux était peu propre, du 
A*este , à dissiper leur tristesse, et le lieu où ils se trouvaient réunis 
n'était pas un sol où pût facilement germer l'espérance. 

Ils avaient pour perspective leur navire brisé et étendu sur le 
flanc, sans qu'il fût possible de songer à le relever jamais de sa cou- 
elie de récifs, d'où il était destiné à disparaître, lambeau par lam- 
t>eau , emporté par les vagues. Spectacle plus triste encore , ils^ 
^oyaient, étendus et brisés sur les pointes des récifs, les cadavres 
€lc beaucoup de leurs compagnons, que chaque retour de la houle^ 
x^enait soulever en leur donnant une apparence de mouvement vital. 
D'énornaes requins circulaient à l'entour , aflriandés par cette ri- 
«îlic proie que leur avait envoyée la tempête, et se la disputaient ei* 
(présence des sept malheureux naufragés, témoins forcés de cet hor- 
rible festin. 

Quelques cadavres que la lame avait poussés presq.u'à la grève, 



k 



— 90 — 

avaient été tirés sur le sable et préservés de Taltaque des monstres. 
Parmi eux était Verina qui avait lutté contre la mort avec toute Té- 
nergie de sa puissante nature, et qui , brisé sur les rochers , n'avait 
touché le rivage que pour y rendre le dernier soupir. 

Après avoir étendu son linge au soleil , Durand prit par les épau- 
les et amena tout à fait sur le sable le corps de son capitaine dont la 
lame mourante venait baigner les pieds. 

La femme , que nous appellerons Béatrix , et qui était restée jus- 
que-là immobile , absorbée dans sa douleur , s'élança vers le corps 
du malheureux Verina qu'elle parut reconnaître surtout alors. Elle 
tomba assise sur le sable, et, attirant sur ses genoux la tète du ca- 
davre : 

— Mon frère , mon frère , dit-elle d'une voix entrecoupée par les 
sanglots , mon pauvre frère ! 

Et elle pressait sur son sein cette tète immobile , et fixait ses re- 
gards sur les yeux ouverts et glauques du mort , dont les longs che- 
veux noirs inondaient le visage. Des larmes abondantes s'échappaient 
de ses yeux, et sa bouche semblait ne pouvoir articuler d'autres 
mots que : mon frère ! mon frère! qu'elle répétait avec une expres- 
sion navrante. 

Durand, visiblement ému , contemplait ce triste spectacle. Mais , 
après avoir passé le dos de sa main sur ses yeux, il dit avec cet 
accent railleur que le Parisien ne perd jamais , même dans ses mo- 
ments de plus grande émotion et avec celte prononciation caracté- 
ristique qu'on a appelée depuis , accent faubourien : 

— Pauvre malheureux ! c'était bien la peine d'être cousin d'un 
maréchal de France I II n'y avait, au milieu de cette vaste mer, qu'un 
petit rocher, qu'il eût peut-être cherché vainement pendant un mois 
avant de le trouver , el c'est justement là-dessus que la fatalité de 
la tempête vient jeter sa pauvre Elèonore , qui avait à son bord un si 
riche chargement d'espérances et d'aspirations vers la bonne vie! Où 
sont les palmiers et les cocotiers qu'on nous promettait , et les ba- 
naniers aux fruits savoureux, et tant d'autres dont je ne me rappelle 
pas les noms ? Où est l'or que nous devions remuer à la pelle ? Où sont 
les Espagnols et les sauvages qui devaient nous le fournir? J'aurais 
dû rester à Paris où j'en trouvais suffisamment sans courir tant de 
dangers. — Allons, chère enfant, conlinua-t-il en s'adressant à 
Béatrix , faites vos adieux à votre frère pendant que je vais battre le 



— 91 — 

rappel pour rassembler ceux de nos compagnons dont la mer n'a 
pas voulu et dont les requins voudraient bien, afin de leur donner le 
repos du sable , à défaut du repos de la terre que nous ne pouvons 
leur offrir. 
Et jetant, en s'éloignant, un regard sur la désolée Béatrix : 

— Pauvre femme, dit-il ; belle comme cela, venir s'éteindre sur 
une île déserte I Belle comme cela , et avoir quitté Paris ! Il faut 
qu'Ëléonore Galigaïait été jalouse d'elle. 

S'avançant alors vers les autres naufragés que leur malheur pa- 
raissait avoir anéantis : 

— Eh ! vous autres , leur dit-il, ce n'est pas en restant assis eten 
regardant vos orteils , comme on prétend que le font les moines dans 
l'Inde, que vous vous tirerez de ce mauvais pas. Debout! occupons- 
nous des morts , — d'abord par devoir et par respect pour eux, — 
ensuite par respect pour nous-mêmes, parce qu'ils ne tarderaient 
pas à nous infecter si nous les laissions exposés au soleil. Accom- 
plissons envers eux les derniers devoirs en les inhumant dans un 
sable que nous rendrons chrétien ; après , nous penserons à nous- 
mêmes. Allons, debout matelots ! debout Breton ! deboutNormand ! 
Tout le monde sur le pont et à la manœuvre ! 

Et joignant l'encouragement du geste à celui de la parole, il força 
ses compagnons désespérés à se lever et à attirer sur le rivage tous 
les cadavres qui se trouvaient à leur portée. Avec des morceaux de 
planches, des douvelles de barriques que la mer avait jetés à la côte, 
ils entreprirent de creuser le sable , le plus loin qu'ils le purent du 
bord de la mer. 

Ce travail leur prit beaucoup de temps , à cause de l'insuffisance 
de leurs moyens d'exécution ; ils parvinrent cependant à ouvrir une 
grande excavation au fond de laquelle ils trouvèrent le roc. 

Ils commencèrent par dépouiller leurs pauvres compagnons de 
>^êtements inutiles aux morts, mais qui devaient être une res- 
source pour les survivants , et il les couchèrent côte à côte dans la 
fosse. 

Ce ne fut pas sans peine que Durand décida Béatrix à se séparer 

des restes de son frère. Celte séparation , rendue navrante par 

l'abondance d'expression que la nature méridionale de la pauvre 

femme donnait à sa douleur, ne trouva d'écho sympathique que chez 

Durand. Lesautres, absorbés dans l'inquiétude que leur causait leur 



— 92 - 

propre situation , y assistèrent sans paraître s'en apercevoir et avec 
la plus parfaite indifférence. 

Enfin on rejeta le sable sur les morts ; on le tassa au niveau du 
sol , et le sarcophage fut recouvert des plus gros fragments de ro- 
cher, que les naufragés purent déraciner et transporter. Ils em- 
ployèrent toute la journée à ce travail funèbre, et, lorsque la nuit 
succéda au jour, — ce qui arriva presque subitement, car, sous 
cette latitude, il n'y a pas de crépuscule, — ils durent s'arranger 
comme ils purent pour passer la nuit dans les anfractuosités du 
rocher. 

Ils n'avaient pris aucune nourriture et avaient seulement bu quel- 
ques gorgées d'eau de pluie conservée dans les citernes naturelles 
des rochers. 

La gravité de leur situation , le désespoir leur avaient fait ou- 
blier la faim. Seul , Durand y avait pensé, et il s'endormit enveloppé 
dans la casaque de Verina, qu'il s'était adjugée dans le partage des 
dépouilles , en rêvant aux moyens de pourvoir à une subsistance au 
moins problématique. 

Lui seul dormit d'un sommeil paisible ; habitué à une existence 
agitée et aventureuse , ses rêves ne furent pas troublés par les regrets 
de la France et de vains souvenirs des cabarets de Paris. Son esprit 
actif s'ingéniait même dans le sommeil. Rompu, dès l'enfance, à 
une vie d'expédients et de hasards, peu de chose l'étonnait, rien ne 
l'effrayait, et, bien qu'il ne se fût jamais trouvé en face d'une réa- 
lité aussi terrible que celle contre laquelle il avait à lutter , il ne se 
sentait pas abattu et ne perdait pas l'espoir de s'en tirer. 

Béatrix, qui devait à la sollicitude du Parisien de pouvoir s'en- 
velopper dans un peu de linge à peu près sec , brisée par la fatigue 
morale et physique, dormit du sommeil agité de la fièvre. 

Les autres naufragés , en proie au plus violent désespoir , recher- 
chèrent vainement le repos ; plus d'un passa la nuit à implorer son 
patron ou à écouter avec anxiété le bruit des vagues qui se brisaient 
de toutes parts autour d'eux et les airs sinistres et stridents des oi- 
seaux de mer que l'obscurité rassemblait sur la plate-forme de l'ile. 

IV. 
Durand n'était pas un homme pervers : c'était une nature per- 



— 93 — 

vertie par les nécessités au milieu desquelles il était né , dépravée 
par les mauvais exemples, par Tignorahee absolue de tout principe 
de moralité, par les recherches des mille expédients auxquels il avait 
dû avoir recours pour subvenir à une existence toujours difficile. 
Jeté, pour ainsi dire, sur le pavé de Paris dès son enfance, il 
avait dû demandera la société son pain de chaque jour et souvent 
entrer en lutte avec elle , pour le lui arracher , lorsqu'elle se mon- 
trait sourde à ses sollicitations. 

Né avec le sentiment naturel du juste et de Tinjuste, il avait dû 
nécessairement faire taire ce qu'il y avait de bon en lui ou le plier 
aux exigences de besoins sans cesse renaissants , à la satisfaction 
desquels il n'était jamais arrivé par les moyens réguliers. 

Les relations de la famille lui étaient inconnues; le ioycr paternel, 
dont on ne perd jamais le souvenir, que l'enfance ait été heureuse 
ou malheureuse , n'avait pas existé pour lui ; les noms de père, de 
mère , de frère et de sœur étaient pour lui de vains mots. 

Il ne savait pas d'où il était sorti , et lorsque sa mémoire inter- 
ï'ogeait les mystères de son obscure enfance, ce n'était que pour s'y 
xoir luttant sans cesse avec la faim, exploité par les forts tant 
<^u'il avait été faible, exploitant à son tour les faibles quand il était 
devenu fort. 

Véritable sauvage, né au coin d'une borne, il avait végété et 
Srandi à la grâce de Dieu dans quelque obscur faubourg de ce grand 
ciésert de Paris. 

Il avait été bien des fois ramassé dans son enfance par les pa- 
t^rouilles du guet, puis relâché sans qu'aucune ame charitable so 
préoccupât de son sort. 

Plus tard, il s'était vu souvent dans la nécessité de conquérir à la 
force du poignet les moyens de vivre qu'il implorait de la charité 
l^ublique dans ses premières années. 

Il avait crû ainsi, plante parasite, quelquefois nuisible, jamais 
Utile, sans fleur et sans parfum. N'ayant jamais vu personne s'a|)i- 
t.oyer sur ses misères, sans être méchant, il n'avait point de pitié 
l^our les douleurs* des autres. Les mauvais traitemcnls avaient lari 
<ile bonne heure dans ses yeux la source des larmes, et éteint dans 
î^OD cœur rémotion de la pitié, et les plus grandes douleurs dont il 
l^^ùt être témoin n'amenaient sur ses lèvres que rexpression do la 
i^aillerie la plus impitoyablement narquoise. 



'H 



— 94 — 

Comment il avait quitté Paris, c'est ce que lui seul eût pu dire, et 
cela était d'autant plus surprenant qu'il faisait partie de cette popula- 
tion interlope des mauvais faubourgs qui tient si fermement au sol de 
la capitale , qui a traversé les siècles avec ses traditions malfaisantes , 
et qui, les jours d'ébullition populaire, semble sortir d'entre les 
pavés , pour la terreur des bourgeois de tous les temps. 

Il est à supposer que quelque démêlé avec la police l'avait obligé 
à s'éloigner momentanément de son centre et que son humeur vaga- 
bonde l'avait engagé dans l'entreprise malheureuse de Verina. Ce 
qu'il y a de certain , c'est qu'il était un des passagers recrutés par 
celui-ci et que , malgré la pâleur mate de son visage et sa débilité 
apparente , il n'était ni le moins résolu , ni le moins alerte , ni le 
moins redoutable de ceux qui s'étaient embarqués sur VEléonore. 

Durand n'éprouvait aucune sympathie pour ses compagnons. 
Comprenant cependant les causes de l'affaissement dans lequel les 
jetait le désespoir, il se sentait pris pour eux d'une sorte de com- 
misération instinctive. Il savait que, se voyant sans ressources et 
ne pouvant en trouver aucune en eux-mêmes , leur effroi de l'avenir 
devait être sans bornes. Quant à lui, il ne savait pas ce que c'était 
que le désespoir absolu, et il comptait toujours, dans quelque im- 
passe qu'il se vît engagé, trouver une issue par laquelle il pourrait 
s'en tirer. L'existence aventureuse qu'il avait menée dès son en- 
fance lui donnait une confiance suprême en lui-même, et il se fût 
échappé seul du naufragé de VEléonore^ sur une pointe de rocher, 
qu'il n'eût pas perdu l'espérance. La situation était bien à peu près 
cela ; seulement sa tranquillité, sa présence d'esprit et son sang- 
froid étaient en raison des dimensions praticables de la pointe de 
rocher. 

Quelque chose qu'il ne s'expliquait pas , un sentiment inconnu le 
préoccupait, et s'était, pour ainsi dire, révélé à lui dans ces circon- 
stances peu propres à éveiller d'autre sentiment que celui de l'é- 
goïsme. 

Corrompu dès l'enfance, habitué aux mœurs des femmes les plus 
odieusement faciles, il ne lui était jamais venu à la pensée qu'on pûU 
en respecter aucune. 

Il y a , dans toutes les classes de la société, et trop souvent dans 
celles que l'éducation devrait préserver de ce malheur ou de cett^ 
lâcheté, des gens qui méprisent ou affectent de mépriser toutes les 



— 95 — 

femmes; mais généralement ces gens-là, qu'ils aient la réalité ou 
seulement la forfanterie du vice, avouent toujours une ou deux fem- 
mes qu'ils exceptent de la généralité, — une mère ou une sœur. 

Durand n'avait pas cette branche de salut moral , et jamais il n'a- 
vait eu k sa disposition le moindre grain d'encens à brûler devant 
une idole. Il ne croyait à rien de bien et le vice seul était pour lui 
une réalité. 

Il fut donc surpris de se trouver timide vis-à-vis de Béatrix et 
d'éprouver l'émotion inconnue du respect pour une femme. La dou- 
leur, la beauté de la malheureuse avaient produit sur lui une im- 
pression dont il ne se rendait pas compte, et le sentiment de la pro- 
tection s'était présenté à son esprit en la voyant seule au milieu de 
ces hommes grossiers, privée de son appui naturel , Verina, qui lui 
avait toujours montré la plus grande déférence. 

Un mouvement do banale pitié lui avait fait jeter à la pauvre 
femme le lambeau de toile dont elle s'était enveloppée. Maintenant, 
sans se demander pourquoi, il pensait à elle; il s'en préoccupait 
presque autant que de lui-même , et , s'il se sentait disposé à tenter 
quelques efforts pour arracher ses compagnons à leur apathie, c'é- 
tait avec la pensée que ce qui serait fait en commun profiterait à 
Béatrix aussi bien qu'à lui-même. Il comprenait que, seul, il ne 
pourrait rien ou pouvait peu de chose, et il désirait la conservation 
de ses compagnons comme celle d'instruments utiles à son snlut 
particulier. 

Et comme, pour les conserver, il lui parut logique de les nourrir, 
tous les efforts de son esprit inventif se dirigèrent vers les moyens 
de leur procurer, et, s'il était possible , d'assurer leur subsistance. 

Au point du jour, il se leva, et regardant tous ces hommes robus- 
tes que la fatigue corporelle et surtout la fatigue morale avaient en- 
dormis vers le matin : 

— Ces brutes ! se dit-il , en voyant leurs visages contractés par 
les inquiétudes qui les tourmentaient même dans le sommeil , il n'y 
en a pas un parmi eux qui ait en lui la moindre ressource. Ils sont 
tous ou presque tous nés au bord de la mer; ils ont eu à lutter 
mille fois contre elle ; depuis leur enfance, ils la voient sous toutes 
les faces, et pas un n'a su l'étudier et se familiariser assez avec elle, 
pour la regarder sans crainte dans les jours de mauvaise humeur. 
Ce sera un Parisien, qui n'avait jamais lutté que contre le courant 



— 96 — 

de la Seine, qui leur montrera conimenl on domine la mer et com- 
ment on la franchit malgré elle. Mais', avant tout, il faut leur don- 
ner à manger , car si leur esprit m'est inutile pour m*aider à sortir 
d'ici , j'ai besoin de leurs bras , et , pour les avoir , il faut les nour- 
rir. Tachons donc de mettre en pratique l'inspiration qui m'est venue 
cette nuit. 

Il s'approcha alors de Béatrix et, voyant qu'elledormait d'un som- 
meil pénible et agité , il étendit doucement sur elle la casaque dans 
laquelle il avait passé la nuit. 



V. 



Il choisit l'endroit le plus praticable des rochers au-dessus des- 
quels se trouvait la plate-forme de l'Ile, et, s'accrochant des pieds 
et des mains , il mit en œuvre les longues études de gymnastique 
qu'il avait faites sur les monuments de Paris les jours de fête, 
lorsqu'il était enfant, et peut-être — mais nous n'avons pas à 
nous expliquer là-dessus — dans des vues moins innocentes plus 
tard. Il commença une ascension périlleuse avec le sang-froid et l'in- 
souciante audace qui , dans toutes les circonstances de la vie et à 
toutes les époques, ont signalé le naturel de Paris. 

Les rocs madréporiqûes sur lesquels il avait à grimper, présen- 
taient pour appui, à ses mains et à ses pieds, une foule de petites 
pointes auxquelles il pouvait s'accrocher. Mais il arrivait que bien 
que ces rochers eussent la dureté du silex le plus compacte, les frag- 
ments auxquels il s'accrochait, percés de mille trous comme une 
broderie de pierre, ne présentaient pas toujours assez de résistance 
pour le poids de son corps et se brisaient dans ses mains ou s'écrou- 
laient sous ses pieds. Il lui fallait alors saisir un autre appui et le 
choisir plus solide , car, lorsqu'il se l'ut élevé h une certaine hauteur, 
une chute eût été effroyable. Une mort certaine et affreuse l'attendait 
sur les mille pointes des madrépores, tranchantes et dentelées à 
leurs extrémités comme autant de lames ébréchées. 

Il parvint cependant au sommet, cl son apparition. y fut saluée 
par le plus discordant concert qui eut jamais assourdi une oreille 
humaine. 

Un nuage d'oiseaux de mer s'éleva au-dessus de sa tcte, si com- 
j)acte, si bruyant, d'un aspect si menaçant par sa masse, qu'il pensa 



— 97 — 

être précipité du haut de la plate-forme dont il atteignait le sommet, 
et qu'il fut obligé de s'accrocher à la dernière poinle de rocher qui 
y feisait saillie, pour éviter une chute terrible. 

Lorsque le bataillon ailé se fut élevé dans Tair où il continuait ses 
clameurs, Durand se mit à la poursuite de quelques traînards aux- 
quels il s'empressa de tordre le cou. Puis , il se mit à parcourir la 
Surface plane qu'il avait devant lui , espace relativement immense et 
sur lequel il eut à exécuter, comme il se le dit à lui-même en se 
rappelant ses flâneries à Paris , la danse des œufs qu'il avait vu pra- 
tiquer tant de fois par les saltimbanques de la place Royale et du 
Pont-Neuf. 

On était justement à l'époque de la ponte des oiseaux de mer, et 
la plate-forme était littéralement couverte de nids remplis d'œufsde 
Coûtes couleurs et de toutes dimensions. 

— 11 parait que c'est la Pàque de cette île, se dit Durand en 
voyant la variété de couleur des œufs, mais s'il y a en cela un air de 
eivilisation, il y en a peu dans la confection des nids et on voit 
bien qu'ils ont été construits par des oiseaux sauvages. 

Ces nids, en effet, ressemblaient peu à ceux que les enfants re- 
elerchent dans les bois des environs de Paris ; ils pouvaient avoir 
quelque charme pour un naturaliste, mais ils en étaient entièrement 
dépourvus pour l'homme qui n'y eût cherché que la grâce du con- 
tour. C'était une suite de tas à peu près informes, d'herbes marines 
desséchées , de morceaux de bois et de feuillages rapportés de loin , 
sans doute, par des oiseaux au vol puissant, mais peu préoccupés, 
comme il paraissait , de l'agrément de leur demeure et du bien-être 
intérieur de leur progéniture. 

Malgré les airs menaçants des habitants du lieu , qu'il avait délo- 
gés et qui ne cessaient de voltiger autour de lui , Durand, quj se 
sentait en équilibre sur le plateau , se mit à le parcourir avec le plus 
grand sang-froid, écartant seulement de la main ceux des assaillants 
qui le menaçaient de trop près. Il eut d'abord le bonheur de s'aperce- 
voir que, s'il était sûr, comme il se le dit, de procurer une omelette 
à ses compagnons, il pourrait y ajouter un rôti , en découvrant 
quelques nids dont les hôtes étaient trop jeunes pour avoir pu sui- 
vre leurs parents dans leur fuite aérienne. 

Bien assuré de cette ressource qui se présentait sous un volume 
suffisant, il parcourut en flâneur le terrain qu'il venaitde conquérir, 

7 



— 98 — 

et, voulant prendre connaissance entière de son domaine, il s'a- 
vança jusqu'au bord de la falaise qui terminait le plateau du côté du 
vent. Peu accessible au vertige, il put considérer cette belle horreur 
de la mer brisant sans cesse contre les rochers que ses lames mi- 
nent peu à peu et où elles finissent par creuser ces cavernes mugis- 
santes dont les voix terribles et mystérieuses ont inspiré aux anciens 
les poétiques créations des Charybde et des Scylla. 

Durand était poëte, comme le sont tous les amateurs de la vie con- 
templative, mais il était en même temps positif comme tous ceux 
qui ont eu à lutter contre la nécessité. 

Il admirait d'instinct les grandes scènes de la nature, mais son 
admiration ne faisait pas taire en lui le sentiment de la réalité. 

Il admira donc ces formidables roches , dont les masses tumul- 
tueusement entassées , les pointes aiguës et s'élançant vers le ciel, 
les déchirures pareilles à des broderies de pierre, ressemblaient aux 
tours, aux murailles , aux flèches de monuments engloutis. Il enten- 
dit sans frissonner la grande voix de la mer qui les menaçait en les 
frappant , mais en même temps son regard chercha au large s'il n'y 
avait pas quelque chose en vue. Il n'y avait rien , rien que les flots 
bornant l'horizon de tous côtés. 

Il revint donc sur ses pas, ramassa soigneusement tout ce qu'il 
jugea convenable d'emporter de jeunes oiseaux , et , enveloppant 
quelques œufs dans le nid qui lui parut le plus transportable, il re- 
parut & l'endroit où s'était accomplie son ascension périlleuse et 
héla ses compagnons qui , n'ayant pas eu connaissance de son départ 
et de son voyage aérien, se demandaient déjà avec inquiétude ce qu'il 
était devenu. 

Dès qu'ils l'aperçurent, les visages se rassérénèrent, et, habitués 
presque tous dès l'enfance à se hisser le long des falaises du littoral 
de la France, à gravir les rochers et les montagnes, à grimper sur 
les mâts, ils l'eurent bientôt rejoint et se chargèrent de descendre 
sur la plage les vivres qu'il leur avait amassés et dont ils commen- 
çaient à sentir le pressant besoin. 

Les allumettes chimiques n'avaient pas encore été inventées, et, 
l'eussent-elles été, il eût été sans doute assez difficile à nos naufra- 
gés d'en trouver en état de produire du feu. Ils ne connaissaient pas 
le moyen problématique d'enflammer deux morceaux de bois sec en 
les frottant Tun sur l'autre. Et, l'eussent-ils connu, il leur eût été 



— 99 — 

très-difficile aussi de trouver deux morceaux de bois sec , attendu ^ 
d'abord , que Tile était dépourvue de tout bois tenant par racines 
et que les débris que les flots leur apportaient de VEléonore étaient 
complètement imprégnés de Teau de mer. Ils durent donc se rési- 
gner & manger leurs œufs et leur gibier crus. Ce ne fut pas sans 
une certaine répugnance et sans que leurs estomacs se montrassent 
réfractaires à ce genre d'alimentation, qu'ils en vinrent là; mais 
enfin ils durent s'y résigner. 

Les natures robustes et matérielles résistent plus longtemps aux 
privations que les natures délicates et nerveuses ; mais lorsque ces 
privations ont atteint un certain degré , la prostration est plus 
grande chez les premières que chez les autres , parce qu'elles ne 
sont pas préservées du découragement par l'activité de l'esprit. La 
force morale, dans ce cas, supplée aux forces physiques. Mais aussi, 
quand leurs appétits physiques sont satisfaits, l'espérance renaît 
avec les forces nouvelles que le corps a acquises. 

C'est ce qui arriva aux naufragés de VEléonore. 

Durand seul, frêle en apparence, délicat et nerveux , ayant un de 
ces visages pâles qui caractérisent les naturels des bords de la 
Seine, avait supporté avec courage et les péripéties terribles du nau- 
frage et les privations non moins terribles qui en avaient été la con- 
séquence. Trois jours de jeûne ne l'avaient pas abattu ; trois jours 
de jeûne avaient fait de ses compagnons plus robustes des êtres in- 
capables de l'énergie qu'il avait su déployer, lui qui passait à bord 
pour un être relativement faible et impropre aux durs travaux de la 
navigation. 

Quand nous disons trois jours déjeune, nous sommes au-dessous 
de la vérité, mais nous aimons mieux cela que d'encourir le repro- 
che d'exagération, Leur jeûne avait bien duré trois jours entiers et 
trois nuits entières ; et l'on sait qu'en ce qui concerne l'estomac les 
nuits sans sommeil peuvent passer pour des jours. 

Ce premier repas , pris du bout des dents, leur rendit cependant 
quelque force, et ils pensèrent à agiter la question de savoir com- 
ment ils se tireraient de ce coin de terre abandonné. Une sorte de 
sécurité leur avait été rendue par l'assurance de ne pas manquer de 
vivres pendant quelque temps , au moins pendant autant de temps 
que les oiseaux de mer ne trouveraient pas leur voisinage trop 
gênant. Mais enfin vivre de chair crue, c'était bien vivre, il est vrai, 



— 100 — 

mais dans quelles conditions I — Et quoique leurs palais ne fussent 
pas des plus délicats, ils sentaient quMIs se feraient difficilement à 
Taffreux goût d'huile de poisson qu'avait cette nourriture. 

Lors donc qu'ils furent à peu près rassasiés , car les plus affamés 
ne mangèrent pas beaucoup et ne purent répondre qu'àTappel le plus 
impérieux du besoin , chacun pensa à ce qui les préoccupait tous , et 
tous les regards se tournèrent vers Durand en qui gisaient toutes 
les ressources , sur lequel reposaient toutes les espérances, et dont 
on acceptait la supériorité intellectuelle. 

S'il n'y eût eu sur l'île qu'une portion minime d'un aliment quel- 
conque, qu'on eût eu à se le disputer, il est certain que la raison 
du plus fort eût été, comme elle Ta été , et le sera toujours dans 
certaines circonstances, — la meilleure, — et vraisemblablement 
Durand, dont toute la force, dont toutes les ressources gisaient dans 
son énergie intellectuelle, dans son insouciance de Parisien, pour 
mieux dire, n'en eût pu toucher une bribe. Mais, chacun étant à 
peu près satisAût, eût fait le sacrifice de son repars du lendemain , 
sauf à se rétracter, pour conserver la seule tète de l'assemblée. Ce 
fut donc sur Durand que l'on compta pour décider du parti qu'on 
prendrait. Personne n'osadonner un avis avant qu'il eût émis le sien. 

VI. 

Durand , pas plus que ses compagnons , n'avait la pensée de finir 
ses jours sur cetle île déserte. Habitué au mouvement et à l'activité 
de Paris , il n'avait entrepris un voyage en mer que poussé par l'es- 
pérance de récolter de quoi retourner dans sa ville natale, pour y 
vivre à sa guise , sans avoir à compter sur le hasard qui avait été 
jusque-là son fournisseur habituel , et sur lequel avaient reposé tou- 
tes ses ressources. 

Il comprit que plus ils resteraient dans cette situation critique, 
plus le courage et la force de ses compagnons diminueraient, et 
qu'il perdrait par là des bras dont il avait besoin. Egoïste comme 
tous les hommes, s'il travaillait au salut commun, c'était d'abord 
en vue du sien propre. Aucun autre dévouement que le dévouement 
le plus personnel ne le guidait, et il n'eût pas fait le moindre effort 
pour sauver un de ses compagnons s'il n'eût pas dû se sauver lui- 
même et le premier. 



— -101 — 

Il n'y avait de moyens de salut pour eux que dans les débris de 
VEléonore, qu'il fallait aller chercher à travers une mer calme, il 
est vrai, mais périlleuse , à cause des terribles ennemis qui la sil- 
lonnaient dans tous les sens. 

Les requins, alléchés par le plantureux repas qu'ils avaient fait , 
étaient venus en foule, et se jouaient dans la mer transparente qui 
les berçait sur sa vague tranquille. 

C'eût été un spectacle assez gracieux pour des témoins indiffé- 
rents que ces immenses squales allant et venant, se jouant entre 
eux , serpentant sur les lames frappées par le soleil qui les irisait de 
mille reflets. Mais, pour les sept naufragés , ce tableau n'avait rien 
que de très-effrayant, et les monstres paraissaient se trouver là si à 
leur aise, que pas un ne faisait mine de s'éloigner, et que leur nom~ 
bre au contraire allait toujours croissant. Il fallait cependant aller à 
YEléonore , et le faire au milieu de ces redoutables ennemis qu'il n'y 
avait pas moyen d'écarter. 

UEléonore était toujours couchée au milieu des récifs sur les- 
quels la vague furieuse l'avait battue, mais elle y était maintenant 
presque à sec, et en supposant qu'on pût arriver jusqu'à elle, on 
n'avait rien à craindre des hôtes effrayants de la mer si celle-ci con- 
tinuait à être tranquille. 

Quelques débris avaient été amenés par les flots près du rivage 
sur lequel on se hâta de les tirer. Ils consistaient en quelques plan- 
ches, dans les débris d'une chaloupe défoncée et dont les membru- 
res seules étaient à peu près intactes , les bordages et le fond ayant 
été mis en pièces sur les rochers. Cette embarcation brisée était 
cependant le seul espoir des naufragés. Ils la halèrent autant qu'ils 
purent sur le sable , ne sachant pas encore comment ils en tire- 
raient parti , mais comprenant pourtant qu'elle devait être pour eux 
UQ moyen de délivrance. 

Après le premier repas et les premiers travaux , lorsque le plus 

. impérieux des besoins eût été apaisé et qu'on eut mis la première 

main à l'œuvre de salut, Durand, assis sur le rivage que la mer 

caressait maintenant de ses lames molles et onduleuses , appela ses 

compagnons et leur parla à peu près en ces termes : 

— Je suppose que vous n'avez pas plus que moi l'envie de vous 
faire ermites sur ce rocher. Si vous n'avez pas vu Paris comme moi 
et comme celte jeune femme, — et il montrait Béatrix qu'il avait 



— 402 — 

fait asseoir auprès de !ui , — si, par conséquent, vous avez ce re- 
gret de mourir en vous trouvant ici, vous n'en avez pas moins 
quelqu'un ou quelque chose qui vous rappelle ailleurs. Moi , je ne 
regrette que Paris , sans que mes regrets se reportent particulière- 
ment à quelqu'un. J'ai toujours été un des enfants gâtés de la grande 
ville , et je veux revoir ma mëre. Elle m'a souvent fait châtier sévè- 
rement par ses archers; elle a mis quelquefois, entre la liberté et 
moi , une porte un peu épaisse ; mais enfin je crois & son affection , 
et je veux avoir encore l'occasion de lui montrer la mienne. Pour 
cela , il faut que nous quittions ce rocher. Je ne vous demanderai 
pas à toi Nivernais , à toi Breton , à vous tous paysans, enfin, pour- 
quoi vous avez l'air si bêtement tristes. Quand on est né à l'ombre 
d'un clocher de village , on y a toujours laissé quelque vieille mère, 
quelque sœur ou quelque payse. Je suis sûr que c'est la chan- 
son que vous me chanteriez tous sur des airs différents , aussi 
je ne vous interroge pas. Je connais vos bistdres; je n'ai pas be- 
soin que vous me les racontiez , ce serait du temps perdu. Il feut 
que nous employions celui que nous avons à trouver les moyens de 
rejoindre chacun l'objet de nos regrets. 

Verina nous avait amenés sous prétexte de fonder une colonie 
dont il serait le roi , et dont !a belle femme que voici serait la reine. 
Il nous promettait au moins de nous faire faire fortune, et vous 
savez que nous ne comptions pas demander la nôtre à la terre, tou- 
jours longue à se la laisser arracher. Nous étions tous trop impa- 
tients pour cela ; nous voulions la trouver toute faite sur quelque 
bâtiment espagnol ou autre. 

Toutes nos espérances sont venues se briser sur ce rocher qu'il 
faut quitter à tout prix. Pour cela , il faut nous livrer au hasard ; 
puisqu'il nous a perdus, il peut bien aussi nous sauver. Mais il faut 
que nous l'aidions en quelque chose. Je ne vous propose pas de nous 
sauver k la nage; il y a là des gaillards qui mettraient obstacle à 
notre salut, et qui sans doute seraient assez curieux de savoir s'il est 
aussi agréable de manger de l'homme vivant que de l'homme mort; 
et puis l'haleine nous manquerait, car il y a probablement loin à 
aller. Il faut que nous trouvions un moyen de transport conve- 
nable, et comme il n'existe aucun chantier de construction dans 
les environs , il faut que nous nous fassions nous-mêmes construe- 
leurs. 



— 103 — 

— Cela ne m'embarrasserait pas , dit le Breton ; j'ai construit 
plus d*une barque au pays, et le Normand s*y entend aussi 

— Et moi , dit le Nivernais , croyez-vous que je n'aie pas vu faire 
et fait moi-même plus d*une toue sur la Loire ? 

— Tout cela est très-bien et très-vrai , reprit Durand , et il n'y a 
aucun de nous qui ne soit en état de donner la main à rédification 
d'un pont qui nous conduirait hors de ce lieu désert ; les ouvriers 
ne manquent pas, ce sont les matériaux qui manquent. 

— Il y en a là , dit le Breton en montrant VEléonore, 

— C'est à quoi je n'ai cessé de penser, mais le difficile est d'y 
arriver. 

— Je m'en charge , reprit le Breton , auquel le repas de chair crue 
avait donné un courage et une résolution que la plus légère diète lui 
eût fait perdre. Je me charge d'aller à bord de VEléonore, et de vous 
envoyer toutes les planches que j'en pourrai détacher et de vous 
apporter tous les outils que j'y pourrai trouver ; nous verrons après 
ce qu'il y aura à faire. 

Et il s'approcha résolument du bord de la mer, ôta les quelques 
vêtements qui le couvraient et se prépara à se jeter à l'eau. 

Comme il allait s'y précipiter, deux énormes requins, qui pa- 
raissaient deviner son dessein, vinrent accomplir devant lui une 
évolution qui le fit reculer'. Il pâlit et regarda ses compagnons qui 
avaient déjà fait un mouvement pour l'arrêter. Pourtant il reprit : 
— J'ai dit que j'irais et j'irai I II chercha autour de lui , et ramassa 
un débris de planche qui pouvait avoir six à huit pieds de long sur 
deux de large. Il prit un morceau de bois qui pouvait lui servir de 
rame et d'arme défensive, et, se posant les jambes croisées sur 
cette sorte de radeau : — Pousse 1 dit-il à ses compagnons , qui im- 
primèrent un mouvement rapide à la planche , la poussant , avec 
son aventureux navigateur, dans la direction du navire échoué. 

La distance du rivage aux récifs où le navire s'était brisé n'était 
pas grande, et pourtant elle était difficile à parcourir à cause de la 
nature de l'embarcation sur laquelle se trouvait le Breton , et que la 
houle repoussait, malgré les efforts qu'il faisait avec son aviron de 
hasard . 

A peine eut-il été éloigné de quelques pieds de la côte, que les 
requins s'approchèrent de l'audacieux qui venait les braver dans les 
eaux claires où ils s'éballaient si à l'aise. Ils se mirent h décrire 



— f04 — 

autour (le lui mille cercles, passant par-dessus la planche, plon- 
geant profondément, reparaissant de tous les côtés, et heurtant de 
leurs ailerons la frêle embarcation. Tous s'étaient réunis sur ce 
point, qui était devenu central pour eux, et le malheureux Bretoo 
ne voyait autour de lui que les tètes hideuses des monstres qui dis- 
paraissaient pour reparaître aussitôt , et dont les évolutions inces- 
santes semblaient multiplier le nombre. 

Le pauvre matelot perdit bientôt le sentiment de sa résolution et 
de l'entreprise qu'il devait accomplir, pour ne songer qu'au danger 
qui le menaçait, il n'était qu'à quelques brasses de ses compagnons, 
qui comprirent à l'altération de son visage les angoisses effroyables 
auxquelles il était livré. Ils lui crièrent de rester immobile, espé- 
rant que la houle ramènerait la planche au rivage. En même temps 
ils essayaient, mais vainement, d'écarter les redoutables poissons 
en leur jetant des débris de rocher. 

Les requins n'en continuaient pas moins leur ronde infernale, 
fascinant par leurs constantes évolutions l'infortuné dont toutes les 
pensées étaient tournées vers le danger qu'il courait. Ses dents cla- 
quaient de terreur; ses bras tremblaient, et il abandonna bientôt 
sa rame qu'il laissa aller pour se cramponner des deux mains à sa 
planche qui , dans ce moment terrible , lui sen>blait être une plan- 
che de salut. Elle ne le fut pas longtemps. 

Un mouvement qu'il fit à l'approche d'un des monstres qui vint le 
frôler de son aileroii lui fit perdre l'équilibre; la planche chavira. 
Un cri déchirant se fit entendre, et tout disparut dans la profondeur 
de la mer , homme et requins. Seulement une traînée rouge monta 
du fond de l'eau, et vint s'épanouir à la surface, pour disparaître 
bientôt, dissipée par la houle. 

— Diable 1 fit le Parisien , deux bons bras de moins ! A moi pour- 
tant maintenant ! voyons si je serai plus heureux. 

Et il saisit la planche que la vague avait repoussée au rivage; il 
s'élança dessus avec la prestesse d'un saltimbanque , lui imprima en 
sautant un ntouvement en avant et, aidé de deux morceaux de bois 
qu'il avait prestement ramassés et qui lui servirent de rames ou de 
pagayes, il fit des efforts de vigueur et d'adresse tels, que ses com- 
pagnons s'étaient à peine rendu compte de son audacieuse entre- 
prise , quand ils le virent debout sur les débris de VEléonore. 

Les requins , occupes à se disputer les restes du Breton, ne troa- 



— 105 — 

blèrent pas le voyage du Parisien. Et comme il avait prévu, avec la 
rapidité de coup d'œil d'un grand observateur, que la mort du pau- 
vre matelot laisserait la mer libre au moins pour quelques instants , 
il accomplit, grâce à son adresse et à sa présence d'esprit et sans 
courir le moindre danger , cette traversée qui avait été si fatale à 
son compagnon. 

Les autres naufragés étaient restés sur le rivage, terrifiés par la 
fin terrible du pauvre Breton , non moins terrifiés par Taudace du 
Parisien qui les hélait de Tendroit où il était à Tabri du danger 
avant qu'ils eussent pu revenir à eux. 

VII. 

L'homme fort se montre partout ce qu'il est , et quiconque eût vu 
Durand sur le pont de VEléonore, ne se fût jamais douté qu'il avait 
devant les yeux un de ces Parisiens de race, un de ces pâles voyous, 
comme un poëte les a qualifiés plus tard , dont l'enfance s'était pas- 
sée sur le pavé fangeux et à l'ombre humide des hautes maisons de 
la grande ville. La Babylone moderne, comme on l'appelait déjà dans 
ce temps, n'avait jamais eu d'enfant plus insouciant, plus sûr de 
lui-même, plus confiant dans l'avenir. 

Au milieu de la mer mugissante qui grondait tout autour de lui 

et le couvrait quelquefois de son écume, sur le pont du bâtiment 

naufragé que chaque vague soulevait, il était aussi tranquille et 

poursuivait son but avec autant de sang-froid que s'il eut été, les 

mains dans ses poches , arpentant les quais de Paris. 

Paresseux , at^ec dé/sces , ainsi que Figaro, quand il pouvait être 
paresseux, il savait être laborieux, plus laborieux que l'homme 
rompu au travajl depuis l'enfance , quand la nécessité lui en faisait 
une loi. Le Time ismoney des Américains n'était pas encore inventé ; 
Durand paraissait en avoir la prescience par l'ardeur qu'il mettait â 
la tâche que le moment présent lui imposait. 

La tempête avait fait une partie du travail qu'il devait accomplir ; 
le bâtiment était disloqué. Il eut cependant de grands efforts h faire 
pour arriver à l'accora plissement de son œuvre , qui était la réunion 
de quelques planches qui le missent à même de retourner auprès de 
ses compagnons, et de leur fournir les moyens de venir eux-mêmes^ 
sous danger jusqu'au navire naufragé. Il parvint avec quelque \\Qm^ 



\-./. iàr 



— 406 — 

à en rassembler trois, dont il forma une sorte de plate-forme de 
cinq à six pieds de large; il fit un tout au moyen de bois plus 
étroits qu'il y cloua transversalement. Nous ne dirons pas de quels 
outils il se servit et comment il se procura des clous; son génie et 
le navire naufragé y pourvurent. En peu de temps, la besogne fut 
achevée. 

Ses compagnons , qui ne le quittaient pas du regard , suivaient ses 
mouvements avec Tadmiration qu^excitent toujours Taudace et Tes- 
prit d'entreprise mis en application , et surtout avec Tintérét que 
donne Tespérance du salut. 

Ils le virent enfin sur son embarcation , si prestement et si adroi- 
tement improvisée , se diriger vers eux au moyen d'un grand avi- 
ron qu'il manœuvrait à l'arrière et auquel il imprimait adroitement 
le mouvement que les marins appellent la godille, et qui communi- 
que, lorsqu'il est habilement pratiqué, une force de propulsion 
très-rapide aux embarcations les plus lourdes. L'hélice , appliquée 
maintenant aux bateaux à vapeur , n'est que la godille perfectionnée. 

Les requins commençaient à reparaître, mais ils ne firent aucune 
tentative contre un véhicule qu'ils comprenaient d'instinct devoir 
résister à leurs efforts. Ils se contentèrent de le frôler de leurs puis- 
sants ailerons , de le circonscrire dans mille volutes sans arrêter sa 
marche, sans rien tenter contre Durand qui pouvait impunément 
les braver. 

Lorsqu'il fut à portée du rivage , il lança une corde que ses com- 
pagnons saisirent avec empressement , et le radeau fut halé sur le 
sable. 

— Allons, dit le Parisien, en route tous pour VEléonore, qui 
nous permettra de l'utiliser en détail , puisqu'elle ne peut plus nous 
servir à rien en gros. Voici les moyens de nous y transporter et 
d'eu revenir aisément et promptement. 

£t il montra plusieurs avirons qu'il avait eu soin de jeter sur son 
radeau improvisé. 

— Quanta vous, continua-t-il en s'adressant à Béalrix, vous 
voudrez bien rester à terre et nous faire rôtir pour diner quelques- 
uns des oiseaux que nous avons dédaignés à déjeuner. Nous allons 
vous fendre un peu de bois et voilà de quoi faire du feu. 

Alors il exhiba, aux regards émerveillés de ses compagnons , une 
boite de fer blanc dans laquelle se trouvaient une pierre à fusil, un 



— 107 — 

briquet et de l'amadou. Au moyen d'une hache dont il s'était muni 
aussi à bord, on réduisit en menus morceaux les fragments de 
planches les moins imprégnées d'eau de mer, et bientôt un feu clair 
s*éleva surmonté d'un panache épais de fumée et de vapeur d'eau. 

En quelques instants, ils eurent installé, de chaque côté du ra- 
deau , des sortes de tollets où on appuya les avirons. Durand s'éta- 
blit à l'arrière pour gouverner et ils se mirent en route, en accom- 
pagnant les coups de rame de ce chant cadencé des matelots qui n'a 
pas de paroles , et qui est de tous les pays et de tous les temps. 

Je n'entrerai pas dans le détail de ce qui se passa à bord de 
VEléonore, où ils firent plusieurs voyages ; je dirai seulement 
qu'ils ne laissèrent sur le récif que ce qu'ils ne purent transporter 
au rivage. 

L'espérance du salut leur donna une force, une adresse , une éner- 
gie qu'ils n'eussent sans doute pas eues dans des circonstances ordi- 
naires. 

Ils profitèrent ingénieusement des jours et des heures de basse 
marée, et parvinrent à remettre à peu près en état la chaloupe 
échouée et défoncée que la tempête avait jetée avec eux sur les ro- 
chers. Ils remplacèrent les planches brisées; arrachèrent, pour les 
remplacer aussi , celles qui leur parurent d'une solidité douteuse, 
garnirent les coutures d'étoupe qu'ils n'eurent pas de peine à se 
procurer, et dont les manœuvres brisées de VEléonore leur fourni- 
rent la matière. Ils dressèrent des mâts , taillèrent et ajustèrent des ^ 
voiles , frappèrent des poulies pour rendre facile le maniement de 
leur embarcation. 

Comme elle n'était pas assez grande pour être pontée, ils clouè- 
rent, à l'avant et à l'arrière, deux gaillards sous lesquels ils pen- 
saient qu'il leur serait facile de serrer les provisions. 

Tout cela se fit en peu de jours. Ils travaillaient avec une ardeur 
fébrile depuis la pointe du jour jusqu'à la nuit noire , se donnant à 
peine le temps de manger. Durand seul en prenait à son aise. Main- 
tenant, qu'il n'était plus une individualité indispensable, que les 
forces de ses compagnons suppléaient à ses efiforts personnels, il se 
contentait de diriger les travaux , mettant rarement la main à l'œu- 
vre et dormant dans la chaleur du jour. 

Ses compagnons en murmuraient bien un peu , mais comprenant 
pourtant que , sans lui , ils ne pouvaient rien , ils se souniottaienl à 



— 108 — 

être les bras de cette volonté , de cette intelligence qu'ils jalou- 
saient, mais contre lesquelles ils n'osaient pas se révolter. 

Dans leur milieu ordinaire , condamné aux mêmes travaux qu'eux, 
ils l'eussent roué de coups s'il eût laissé peser sur eux la moindre 
part de sa charge. Ici ils respectaient même ses fantaisies, car lui 
seul avait l'initiative d'une idée , et ils comprenaient que, s'il venait 
à leur manquer, tous leurs efforts réunis seraient vains, faute 
d'une direction que lui seul pouvait leur donner. Ils acceptaient donc 
sa domination, et, bien qu'elle ne fût pas lourde, puisqu'elle se 
bornait à la satisfaction de ses habitudes de paresse , ils se promet- 
taient peut-être d'en tirer vengeance plus tard. 

VIII. 

Ce ne fut qu'au prix des efforts de bien des jours que la chaloupe 
se trouva mise à flot. 

De même qu'ils avaient profité des heures dé la marée basse pour 
faire leurs réparations , les naufragés durent attendre celles de la 
haute marée pour mettre leur embarcation en état de flotter. 

Ce fut un travail long et pénible, et qui ne pouvait être accompli 
que par des hommes qui voyaient là un suprême moyen de salut. 

Le poids énorme de l'embarcation fut longtemps une difficulté 
infranchissable. Elle avait pénétré dans le sable, dont la houle avait 
peu à peu augmenté le volume autour d'elle ; dans les heures de 
marée très-basse, elle paraissait être tout à fait à sec. 

Cependant, comme ce sable, amené et amoncelé en couches min- 
ces et successives par la vague, était très-ténu et très-mouvant, 
ils purent', avec beaucoup de peine, il est vrai , mais enfin ils purent 
dégager le côté de la chaloupe qui était tourné vers la mer. Ils réu- 
nirent alors tous leurs efforts, et parvinrent à coucher leur embarca- 
tion dans cette sorte de bassin qu'ils avaient creusé avec tant de peine. 

Une fois la quille dégagée , ils firent glisser la chaloupe sur le 
côté , et , lorsqu'elle eut sous elle assez d'eau pour flotter , il ne leur 
fut pas difficile de la redresser et de la tenir en équilibre en la les- 
tant convenablement. 

Ils commencèrent alors leurs préparatifs d'appareillage. 

Ceux d'entre les naufragés qui avaient été marins, — le Normand 
et le Provençal seuls relaient d'origine; l'Auvergnat et le Nivernais 



ne rétaieùt devenus qu'accidentellement ; [quant au Parisien , il ne 
Tavait jamais été, — ceux donc d'entre les naufragés qui avaient été 
marins s'était chargés particulièrement du gréement de leur petit 
navire , et on comprend qu'ils n'avaient épargné ni soins ni peines 
pour le rendre parfait. Ils avaient trouvé , dans les débris des va- 
gues de VEléonore, de quoi faire des mats convenables , et l'étoffe ne 
leur avait pas manqué pour tailler des voiles. Ils mirent donc la 
plus grande attention à bien assurer toutes leurs manœuvres, à 
organiser les voiles de façon à ce qu'on pût les larguer et les ame- 
ner sans peine, à fixer le gouvernail assez solidement pour qu'il ne 
fût pas exposé à être démonté. On garnit d'étoupe toutes les coutu- 
res des bordages et du fond. 11 n'y avait ni goudron ni résine ; on 
ne pensa donc pas à calfater; mais on boucba si bien, avec de 
rétoupe, les plus petites fissures et on l'y fit entrer si profondé- 
ment, que l'opération du calfatage eût été vraiment superflue. 

On convint qu'on ferait une ascension au plateau pour y faire pro- 
vision de vivres, une ascension exceptionnelle, bien entendu ; car de- 
puis que le Parisien en avait montré le chemin, chacun y montait avec 
la plus grande facilité quand le besoin do vivres frais se faisait sentir. 

On n'avait pas oublié l'eau. Quoiqu'on en eût une provision plus 
que suffisante dans les citernes naturelles de l'ile, la pensée qu'on 
n'avait que trop peu de vases pour en emporter, était une grande 
préoccupation pour les naufragés. 

Toutes leurs ressources consistaient dans un baril qu'ils avaient 
trouvé défoncé sur les rochers , et qu'ils avaient remis en état avec 
toute l'ingénieuse habileté que fait naître la nécessité, même chez 
les hommes les plus maladroits. Ce baril , qui pouvait contenir une 
cinquantaine de litres do liquide, et une outre de peau de chèvre , à 
peu près de la même dimension , étaient toutes leurs ressources. Ils 
ne comptaient pas quelques pots plus ou moins cassés qu'ils se pro- 
posaient bien néanmoins d'emporter avec eux pleins d'eau , en les 
arrimant, comme ils le pourraient, dans le canot, mais qui ne 
pouvaient contenir qu'une très-faible réserve , rendue très-douteuse 
par la fragilité ou le mauvais état des récipients. 

Ils n'avaient pu trouver de vivres à bord de VEléonore; tout avait 
été entraîné et détruit par la mer. Mais dans un coin de la cabine 
de Verina , le Parisien , à son premier et hasardeux voyage à bord , 
avait fait une découverte précieuse dont il s'était gardé de faire con- 



— no — 

fidcnceà ses compagnons. C'était un vase clisse en jonc, qu'il sa- 
vait contenir ordinairement de Teau-de-vie que Verina aimait, sans 
pourtant que ce goût allât jusqu'à Tivrognerie. Auprès de ce vase , 
que le capitaine portait ordinairement suspendu à son cou et que la 
Providence lui avait fait déposer le jour de Touragan, auprès de ce 
vase était une grande cruche en grès, encore à moitié pleine. Comme 
il n'y avait pas à bord d'autre spiritueux, Durand ne crut pas mal 
faire en s'adjugeant la bouteille clissée du capitaine qu'il remplit 
jusqu'au goulot, et le vase précieux, attaché à son épaule par la 
corde passée en écharpc , se dissimulait sous sa chemise flottante. 

Le Parisien ne se fit aucun scrupule de se montrer égoïste ; il se 
dit qu'il fallait d'abord penser à soi ; penser ensuite aux autres pour 
soi, et ne penser à eux pour eux que lorsqu'on pouvait le faire sans 
se gêner, ou qu'il n'y avait pas moyen de faire autrement. 

C'est pourquoi il avait dissimulé la cruche, qui contenait encore 
un peu d'eau-de-vie, sous des morceaux de voiles qu'il avait mis sur 
son radeau , et il tâcha, une fois qu'il fut à terre, de la dérober 
aux regards de ses compagnons , ce qu'il put faire en la cachant 
dans le sable. 

Lorsque tout se trouva prêt, le gréement de l'embarcation achevé, 
les deux précieux réceptacles d'eau arrimés soigneusement sous le 
gaillard d'arrière, on convint, qu'avant de se mettre en route, on 
ferait un dernier voyage au plateau , afin d'augmenter, jusqu'au mo- 
ment du départ, la provision d'oiseaux qu'ils avaient commencé à 
fumer depuis plusieurs jours. Ils en avaient déjà préparé , de cette 
façon, un assez grand nombre qui paraissaient être dans de bonnes 
conditions de conservation. lis les avaient laissés se dessécher au 
soleil, après que la fumée saline du bois imprégné d'eau de mer eût 
commencé l'opération. 

La dernière chasse qu'ils allaient faire était entreprise en vue de 
s'assurer des vivres à peu près frais pendant quelques jours, avant 
d'en venir à attaquer la réserve. 

Durand trouva un prétexte pour ne pas faire partie de l'expédi- 
tion et pour rester sur le rivage à s'occuper, avec Eéatrix, de la 
préparation des oiseaux, pendant que leurs compagnons les pren- 
draient et les leur jetteraient. 

Mathieu Goesde, 

de la Guadeloupe. 

{La suite à la prochaine livraison.) 



ÉTUDE HISTORIOUE. 



Le Sénat de Rome et le Sénateur romain. 



La plupart des auteurs soutiennent qu*après la conquête de Tltalie 
par les Barbares, le sénat de Rome fut, il est vrai , maintenu par 
Odoacre et Théodoric, mais aboli par Téjas en 553. Il n*aurait été 
rétabli qu*en 114*2, après six siècles d'interruption. C'est là une 
grave erreur historique. Le sénat de Rome ne fut jamais anéanti , et 
des documents authentiques ne laissent aucun doute sur ce point 
important. Nous nous bornerons à citer cette constitution de Lo- 
thaire de Tan 8^, qui s'exprime ainsi : « Nous voulons que tout le 
sénat et le peuple romain soit interrogé pour savoir sous quelle loi 
il désire vivre (1). » Mais si un sénat s'était maintenu , il est évi- 
dent que ce n'était plus que l'ombre de l'ancien sénat romain. 

La révolution communale du douzième siècle vint changer cet état 
de choses , et Rome s'érigea de nouveau en république. Un mouve- 
ment populaire, dirigé i^ontre le pouvoir temporel du pape, eut pour 
i*ésultat de reconstituer le sénat d'après le principe électif. Chacun 
des treize quartiers de la ville nommait annuellement dix électeurs , 
et ceux-ci, réunis en assemblée électorale, choisissaient les cin- 
C]uante-six membres dont se composait le sénat, formé principale- 

(1) c( Yolomus eliam ut omnis scnatus et populus romanus inlerrogelur quali yuU loge 

'Vivere, ut sub ea yiyat, etc. » (C V.) Baluze, II, p. 347. Canciani, vol. V, p. 24. 

— A populo, senatu populoque romano, et congregatis omnibus quos Pandulphus bujus 

^emporis enumerat cardinalibus , pari voto et desiderio invilus ac renitens Spiritus sancti 

^ratia mediante, electus est pontifex (élection du pape Gélase II en 1118. Labbe. 

Oondl., t. X , col. 812 et 813). 



— 4^2 — î 

ment de la noblesse , qui s'était mise à la tète du mouvement politi- 
que. Sous Luce II , le préfet de la ville dut même céder sa ^lace à 
un magistrat populaire qui prit le titre de patrice, et ce pape ayant 
voulu abolir le sénat, fut tué dans une émeute. 

Sous le pontificat de Célestin III, Tautorité du sénat fut définiti- 
vement reconnue par les papes. Mais chose qui , au premier abord , 
paraît étrange, les Romains n'eurent pas plus tôt obtenu une charte 
qui consacrait leurs franchises, qu'ils supprimèrent eux-mêmes 
l'autorité du sénat, et lui substituèrent un magistrat unique qui 
prit le nom de Sénateur, Cette singulière résolution a besoin , pour 
être comprise , que nous entrions dans quelques détails histo- 
riques. 

Pendant la seconde moitié du douzième siècle , un changement 
radical s'était opéré dans la constitution des villes lombardes. Pour 
remédier à quelques inconvénients qu'entraînait après lui le gouver- 
nement consulaire , elles introduisirent chez elles la magistrature 
des podestats municipaux. Ainsi , un podestat vint remplacer , 
comme dictateur unique , les consuls qui se disputaient constam- 
ment le pouvoir ; et, pour que l'élection de ce haut fonctionnaire ne 
fut plus désormais pour la commune une cause continuelle d'intri- 
gues et de cabales, il dut être, en général , étranger à la ville et 
militaire , afin de contenir d'une main ferme les passions des nobles 
et des bourgeois. Les Romains suivirent l'exemple de Bologne, de 
Milan , de Gênes (1) ; ils nommèrent leur podestat municipal Séna- 
teur, rétablirent dans le palais qu'occupait le sénat au Capitole, et 
l'investirent de tous les pouvoirs qu'avait auparavant ce corps. Sous 
la conduite de leurs premiers sénateurs, ils s'emparèrent enfin de 
Tusculum dont ils étaient jaloux, et détruisirent cette ville de fond 
en comble. Les habitants se rassemblèrent de nouveau sous des 
cabanes de feuillage , et peu à peu Frascati naquit des cendres de 
Tusculum. 

En 1207 y les attributions du sénateur romain furent définitive- 
ment fixées. Il était le juge suprême de la ville , réunissant en outre 
dans ses mains le pouvoir administratif et militaire, de sorte qu'il 

(1) Voici les dates de rétablissement de la podestalerie : 

Bologne en H51 , Milan en 1186, Gènes en 1190, Rome en 119â, Florence en 
4199, etc. 



— 113 — 

se trouvait être réellement le chef du gouvernement. Vers le milieu 
du treizième siècle , Rome était devenue le théâtre des plus grands 
désordres; car les nobles avaient fortifié leurs demeures, d'où ils 
sortaient en armes pour piller les marchands, les bourgeois, les 
paysans. Pour mettre un terme à cette anarchie, les habitants élu- 
rent pour sénateur un comte de Bologne nommé Brancaléone d*Ân- 
dolo, dont la grande sévérité leur était connue. Ce magistrat par- 
vint en effet à rétablir la paix publique , et il ne craignit point de 
faire pendre aux fenêtres de leurs propres palais plusieurs gentils- 
hommes qui ne voulaient point se soumettre à ses jugements , et il 
faisait détruire leurs tours et leurs forteresses ; puis il obligea le 
pape Innocent IV de rentrer à Rome , et voici le curieux récit que 
fait de cet événement le chroniqueur Mathieu Paris : « Dans le 
même temps , dit-il, comme le pape avait séjourné quelques mois à 
Assise, on lui signifia , par une ambassade solennelle de la part des 
Romains et du sénateur Brancaléone, Tordre de rentrer sans retard 
dans la ville dont il était pasteur et souverain pontife. Les Romains 
ajoutèrent qu'ils s'étonnaient de le voir errant çà et là comme un 
vagabond ou un proscrit, abandonnant Rome, son siège pontifical , 
et le troupeau dont il devait cependant rendre un compte sévère au 
souverain Juge, pour courir après de l'argent. Le sénateur et les 
citoyens romains signifièrent aussi au peuple d'Assise la défense de 
recevoir un pontife qui prenait son nom du siège de Rome et non 
de Lyon, dePérouse, ou d'Agnani. Il exigeaient que la ville d'As- 
sise le renvoyât, si elle ne voulait voir son territoire désolé pour 
jamais. Innocent comprit alors que, s'il ne rentrait à Rome, la ville 
d'Assise serait détruite par les Romains irrités , comme l'avaient été 
Ostie, Porto, Tusculum, Alba, la Sabine, et dernièrement encore 
Tivoli. Il entra donc à Rome , moins de gré que de force , et tout 
tremblant. Cependant, d'après les ordres du sénateur, il y fut 
reçu honorablement (1). » Brancaléone mourut regretté de tout le 
peuple , qui , fatigué de la tyrannie des nobles, les exclut du gou- 
vernement de la ville. Les Romains décidèrent qu'ils nommeraient 
deux citoyens par chaque quartier pour composer le sénat , dont le 
Sénateur serait le chef suprême. Cette institution se trouva ainsi su- 
perposée au régime ancien , comme cela avait eu lieu dans plusieurs 

(1) HisioTia major Angliœ. 



— 4U — 

cités de Tltalie septentrionale. Nous savons que Charles d'Anjou fut 
élu un peu plus tard Sénateur , qu*il accepta cette haute noagistra- 
ture et qu'il la déposa à la demande du pape. Nicolas III prit immé- 
diatement pour lui-même cette dignité, et depuis les souverains 
pontifes se sont attribué l'élection du Sénateur. 

Mais ce n'était pas en faisant la conquête de quelques villes ou 
bourgs voisins que Rome pouvait continuer de retentir en Europe. 
C'est en devenant le flambeau des lettres, des sciences et des arts, et 
lefoyerducatholicisme^ qu'elle était appelée à répandre sur le monde 
une lumière plus vive et plus pure. Au quatorzième siècle, un 
homme étonne ses contemporains, non-seulement par son génie 
poétique, mais encore par la variété de ses connaissances; cet 
homme n'est point né à Rome ni dans son territoire, mais il est 
italien. Le sénat s'assemble au Capitole, et d'une voix unanime il 
accorde à Pétrarque, qu'il proclame le premier poëte de l'époque, 
cette couronne , l'auréole qu'on décernait autrefois aux poëtes pen- 
dant les jeux Capilolins. Ce fut en vain que l'Université de Paris et 
le roi de Naples, Robert, voulurent lui conférer un semblable hon- 
neur : Pétrarque préféra le triomphe du Capitole, et le 8 avril 1341, 
il reçut le laurier sacré des mains du Sénateur Orso d'Anguillare, 
son protecteur. 

Devenu citoyen de la ville éternelle, Pétrarque fut chargé par les 
Romains d'aller avec Colas de Rienzi , son ami, à Avignon, prier 
le pape Clément VI de venir résider à Rome. Cette ambassade 
n'ayant pas eu de succès , Rienzi conçut le projet de faire cesser 
l'anarchie qui désolait la capitale de l'Italie. Par ses discours élo- 
quents, il fit soulever le peuple, qui le nomma tribun avec un 
pouvoir dictatorial. Rienzi proclama alors une nouvelle constitution 
dont il devint le chef, et il gouverna la ville avec l'assemblée géné- 
rale du peuple, qu'il convoquait en parlement public sur la place 
du Capitole. Il avait formé le plan de réunir Tltalie en une seule 
république dont Rome devait être le centre. Mais s'étant bientôt 
rendu odieux au peuple par son arrogance et sa tyrannie , il fut 
obligé de fuir de la ville et de se réfugier auprès de l'empereur 
d'Allemagne , qui le livra au pape. Clément VI allait le faire mou- 
rir, lorsqu'il expira lui-même. Alors, par un étrange effet de la 
vicissitude des choses humaines , ce même Rienzi , à peine sorti de 
prison , fut envoyé à Rome par Innocent VI avec le magnifique titre 



de Sénateur. Il y fut reçu avec enthousiasme, et son premier acte 
fut de faire traîner à son tribunal le chevalier de Montréal et de 
faire trancher la tête à ce célèbre chef de brigands. Mais s*é(ant 
aliéné de nouveau les esprits , il fut massacré sur la place du Capi- 
tole , dans une sédition. 

De tout temps, les villes d'Italie ont eu le privilège de conférer 
certains honneurs et le droit de bourgeoisie à des hommes illustres 
qu'elles ont voulu agréger à leur citoyens ; un grand nombre d'en* 
tre elles ont même conservé la faculté de décerner le patriciat, 
c'est-à-dire d'agréger les personnages les plus considérables au pre- 
mier ordre de leurs habitants. 

Nous ne pouvons résister au désir de citer ici une inscription cé- 
lèbre concernant la ville de Véïes, cette antique rivale de Rome. 
Mais, au premier siècle de notre ère, Véïes (aujourd'hui l'isola- 
Farnèse) n'était plus qu'un municipe assez obscur de l'Italie. Voici la 
traduction de ce document, connu dans la jurisprudence sous le 
titre de decretum Veientanum : 

« Les cent membres du municipe de Véïes s'étant réunis à Rome 
dans le temple de Vénus génératrice , ont décidé , en attendant 
qu'un décret soit revêtu de la sanction de tous , d'accorder à Caïus 
Julius Gelotius , affranchi de l'empereur, qui, en tout temps, a 
rendu des services aux municipes de Véïes , non-seulement par ses 
conseils , mais encore en y faisant célébrer à ses frais des jeux par 
son fils , cet honneur bien mérité : qu'il soit compris au nombre 
des Augustales comme s'il en exerçait les fonctions ; qu'il puisse 
figurer dans tous les spectacles du municipe, y ayant une double 
place réservée parmi les Augustales, et assister en outre à tous les 
festins publics au milieu des centumvirs. Enfin, il nous a plu de 
décider que lui et ses enfants seraient exempts de tout impôt dans 
le municipe de Véïes (1). » On sait que l'importante corporation des 
Augustales tenait lieu d'ordre équestre dans les municipes où cet 
ordre n'était pas constitué, et qu'elle comprenait la seconde classe 
•des citoyens. 



(1) Gentum viri municipii Àugusli Veientis, Romœ in sdem Veneris genelricis cwn 
coniTenweni , pîacuit oniversis dùm decretum conscriberetur intérim , ex autorilate om- 
niam, permitti, etc. (voir dans Fabrelti, p. 470 , le texte de cette inscription en lettres 
lapidaires). 



— 446 — 

De nos jours , les municipes italiens continuent à conférer des 
privilèges et la noblesse par leurs lettres patentes ; et tout récem- 
ment encore, Rimini et d'autres villes ont décerné le patriciat au 
général Garibaldi , qui a accepté cet honneur avec reconnaissance. 

Un des premiers actes du pontificat de Pie IX fut de rétablir la 
municipalité de la ville de Rome sur de larges bases. Il créa un 
sénat de cent membres , chargés de présenter à son choix une triple 
liste pour la nomination des conservateurs, au nombre de huit, 
moitié pour la noblesse, moitié pour la bourgeoisie, lesquels de- 
vaient avoir dans leurs attributions tous les détails de l'administra- 
tion. Mais on s'aperçut bientôt que le nombre des conseillers était 
trop considérable , et on le réduisit à soixante ; les conservateurs 
furent aussi réduits à trois. 

A la tète de ce conseil se trouve le Sénateur romain, magistrat 
suprême de la ville, dont les larges attributions sont à peu près 
restées les mêmes depuis Tan 1^7 , et Ton sait que le prince Orsini 
s'est retiré naguère, parce qu'il désirait les conserver intactes. Aussi 
est-ce bien improprement qu'on traduit le nom de cette charge par 
le mot de Maire. 

Ce n'est que dans les grandes circonstances ou pour récompenser 
des services importants que le sénat de Rome confère le titre de 
noble et de citoyen romain. Depuis le pontificat de Pie IX jusqu'à la 
grande solennité de la canonisation des martyrs du Japon , on ne 
comptait que quatre personnages illustres ayant obtenu cet honneur. 

En 1849, les Romains se montrèrent surtout fort reconnaissants 
envers le général Oudinot qui quittait son commandement. Le Capi- 
tole vit alors une imposante cérémonie : le Sénateur et la munici- 
palité reçurent le général dans la galerie des statues, qui était illu- 
minée d'une manière splendide. Au fond de cette vaste salle, un bloc 
de marbre , destiné à recevoir le portrait en relief du chef de notre 
armée , portait l'inscription suivante : 

« Le 1^ des calendes de septembre , 

L'an de N. S. 1849, 

Et du pontificat de Pie IX le 4«. 

» Au palais du Capitole , vingt des administrateurs de la ville 
étant réunis, il a été parlé de Victor Oudinot, duc de Reggio, lequel, 
en sa qualité de général de Tarmcc française d'Italie, venu pour ré- 



- 447 — 

tablir le pouvoir pontifical et la liberté publique, a conduit son en- 
treprise avec habileté , sagesse et bonheur , et par sa vertu et celle 
de ses soldats, a su conquérir l'affection des citoyens. En mémoire 
de quoi , il a été résolu qu'une médaille serait frappée avec Teffigie 
de ce général , pour attester les sentiments du peuple romain en- 
vers Tauteur de la paix , envers celui qui a conservé les vieux mo- 
numents (1). » 

Puis le Sénateur adressa au général un discours pour le remercier 
des services rendus à la ville et lui conférer le titre de noble citoyen 
romain, dont il lui remit le diplôme. M. le comte de Montalembert, 
qui , par son éloquence parlementaire, fut toujours le défenseur du 
saint-siége , a été depuis créé noble romain. En 1859 , M. le comte 
de Goyon fut aussi inscrit sur la liste des membres du patriciat de 
la ville éternelle, et la municipalité fit frapper en outre, en son 
honneur, une médaille d'or. Enfin, en 1860, le sénat a conféré au 
général Lamoricière et à ses enfants le même titre , décidant qu'une 
médaille avec son effigie serait frappée en son honneur, et qu'une 
inscription attestant les sentiments de la ville de Rome serait placée 
dans les salles du Capitole. 

 l'occasion de la fête de la canonisation des martyrs du Japon , 
le sénat a eu les mains prodigues : reconnaissant que Rome doit 
surtout aux papes le renouvellement de sa grandeur ancienne , il 
a décidé que tous les cardinaux , patriarches , archevêques et évé- 
ques qui assisteraient à cette cérémonie, seraient déclarés nobles 
citoyens romains. Voici les termes du décret : ' 

« Lorsque le 32 mai on a parlé , dans notre sénat , du jour très- 
heureux où, sous le pape Pie IX, prince trés-prudent , consolateur 
du peuple chrétien, sont accordés avec une grande solennité les 
honneurs du ciel aux vingt-six martyrs du Japon et au bienheureux 
confesseur Michel des Saints ; comme encore , lorsqu'on a parlé de 

(4) XIL KAL. SEPTEMBR. 

AN. MDCCCXLIX. PII. IX. P. M. IV. 

In aedibus capitolinis XX yiri curatores urbis cùm convenissent , verba facta sunt de 
Yictore Oudinotio Rhegii dace, qui, cùm prefectus exercitui Gallorum italico, ponti- 
fie» potestatis et public» libertatis restituend» causa advenisset , strenuè , sapienter , 
feliciterqae rem gessit, suà, militumque yirtute , civium animas sibi devinxit ; eà de re , 
placui< cudi numisma signum ipsius ducis imagine y quod populi romani yoluntatem 
aoctoris pacis, senratori yeterum monumenlorum testarotur. 



— 418 — 

Irés-grand concours de cardinaux , patriarches , archevêques et évé- 
ques venus à Rome de tous les points du monde, ce sénat a résolu à 
Tunanimilé de créer nobles citoyens romains ces vaillants défenseurs 
de la foi qui ont bien mérité de la religion catholique , et de leur 
donner les mêmes honneurs dont se glorifiait saint Paul, Tapôtre 
des Gentils , et pour conserver le souvenir d'un jour si mémorable 
et de ce décret, on a résolu de placer une inscription en marbre 
dans les salles du Capitole. 

» On a voulu donc vous placer dans Tordre très-distingué des 
nobles citoyens romains , et donner des lettres publiques, afin qu*il 

soit manifesté que V. G a reçu la noble bourgeoisie, et qu'elle 

doit être considérée comme un de ces nobles citoyens romains, et 
que par conséquent elle a les droits à tous les privilèges , les hon- 
neurs et les bénéfices des nobles citoyens de Rome , de sorte que 
tout ce que jusqu'à présent vous avez fait de remarquable et vous 
ferez dans Favenir , sera considéré comme un bien et une gloire 
pour le siège apostolique et la ville de Rome. 

» Etonné au Capitole, le 2^ mai 2616 de la fondation de Rome, 
et 1862 de Tincarnation de Jésus-Christ. » 

Si le sénat a conféré la noblesse romaine aux dignitaires de 
l'Eglise, il a désiré donner aussi un témoignage de la reconnaissance 
publique de la ville aux simples prêtres qui ont imité leur exemple ; 
il leur a décerné le titre glorieux de citoyen ronaain que portait Tapô- 
tre saint Paul , et leur en a fait remettre de magnifiques diplômes. 

En résumé , nous dirons que la municipalité romaine , héritière 
directe de l'organisation de la cité antique , repose encore sur les 
bases de l'ancien sénat, et présente comme lui une physionomie 
aristocratique. Si l'importance politique du sénat moderne a dis- 
paru, si même, pour ce qui concerne la ville de Rome , son autorité 
a considérablement diminué, il conserve néanmoins des vestiges 
très-réels des anciennes attributions. On sait que le sénat romain 
était, comme l'aréopage, un corps à la fois politique et religieux, 
qu'il était l'arbitre de la foi et procédait dans ces matières sous la 
direction du souverain pontife; et bien , c'est par suite de ces tra- 
ditions que le sénat moderne vient de conférer des titres et des 
honneurs à ceux qu'il déclare avoir bien mérité de la religion ca- 
tholique. 

Léon Clos , 

Ancien magistrat 



POÉSIE. 



L'Anti-RoUa. 

Eximiâ veste et victu convivia . ludi , 
PocQlacrebra, unguenta. corons, séria parantur. 
Nequicquam , quoniam medio de fonte leporum 
Surgit amari aliqaid , quod in ipsis floribus angat : 
Aut quod conscius ipse animus se forte remordet , 
Desidiosè agere setatem , lustrisque périr». 

(LUCRàCE.) 

L 

L'heure du rendez-vous ne sonne pas encore, 
Et Rolla froidement attend dans son fauteuil 
Cette nuit de plaisir qui n'aura point d'aurore 1 
Il semble cependant qu'un chagrin le dévore , 
Et que pour lui cette heure est une heure de deuil. 
Tandis que de son cœur il cache la souffrance , 
Dans la salle voisine, autour d'un punch immense , 
Ses amis l'attendaient et riaient aux éclats. 
On dit qu'alors Rolla , fatigué de lui-même , 
Fatigué de sa vie , en cet instant suprême , 
Pleura de repentir et murmura tout bas 
Ces plaintes que Musset ne nous rapporte pas : 



IL 



» Mes amis, laissez-moi ! je cherche loin du monde 
L'oasis verdoyante et pleine de fraîcheur , 
Où je pourrai goûter , dans une paix profonde , 
Le doux sommeil du voyageur. 



— 120 — 

» Mes pieds se sont brisés aux cailloux de vos routes ; 
J'ai gravi trop longtemps un pénible sentier; 
Mon esprit s'est perdu dans la nuit de vos doutes ; 
mes amis , je veux prier l 

» Quelque chose me dit qu'une ardente prière 
Peut seule me donner le repos et l'oubli. 
Oh ! que ne suis-je au fond d'un pieux sanctuaire^ 
Ou l'homme vit enseveli ! 

» Au feu des passions n>a jeunesse blasée 
Ne croit plus aux plaisirs de ce monde trompeur ; 
Mon cœur est vide et sec dans ma poitrine usée l 
Où trouverai-je le bonheur ? 

» Je l'ai cherché partout , dans les folles orgies , 
Dans le calme des nuits où l'on rêve au hasard , 
A la pâle clarté des punchs et des bougies 
Et dans l'ombre du lupanar. 

» Et maintenant, navré d'amertume et de lie , 
Je reviens, abattu par l'orage et les vents, 
Demandant au ciel bleu , demandant à la vie 
Les rêves qu'on fait à vingt ans» 

» Et mon cœur, dégoûté de cet amer délire, 
Voudrait s'ensevelir dans la nuit des tombeaux ;. 
mes amis , cessez vos longs éclats de rire y 
Laissez-moi prier en repos 1 

» Il est pour tous une heure où la prière sainte 
S'échappe de nos cœurs : l'homme abreuvé de fiel , 
L'enfant dans son berceau , le prêtre dans l'enceinte 
Et l'ange qui s'envole au ciel ! 

» Tout prie et monte à Dieu : la joie et la souffrance. 
Et lorsque tout s'ineliue , et la terre et les cieux , 
Je reste seul muet dans un affreux silence , 
Et des pleurs coulent de mes yeux. 



— 421 — 

» Si je ne puis prier , si ma lèvre qui doute 
Ne peut pas dire encor : « Seigneur , ayez pitié I » 
Que Dieu reçoive au moins ces pleurs qui , goutte à goutte, 
Tombent d'un cœur humilié ! 

» Et pourtant dans ma nuit j'ai vu luire une étoile , 
.Fai vu briller au ciel de divines splendeurs , 
Une main inconnue a déchiré le voile 
Qui s'étendait sur mes douleurs. 

» Et j'ai prié I Seigneur, que ma faible prière 

M'arrache de l'abime où je suis descendu ; 
Car je veux remonter jusqu'au haut du Calvaire 
Où l'Homme-Dieu fut suspendu I » 



m. 



Ainsi RoUa priait cet enfant de nos villes, 

Ce fruit maigre et véreux de la société , 

Qui , dans les carrefours de la grande cité , 

Ne rechercha jamais que des amours faciles ; 

Ce vieillard de vingt ans, sans honte et sans pudeur , 

Qui , dans ses jours de joie et dans ses nuits d'ivresse 

Avait tout dévoré , son or et sa jeunesse , 

Maintenant , l'œil glacé d'épouvante et d'horreur, 

Regardait tristement , dans sa paie détresse , 

Le vide que le mal avait fait dans son cœur. 

Quel pouvoir merveilleux, quelle force inconnue 
De Rolla faisaient donc courber le front hautain ? 
Plus libre que l'oiseau qui vole dans la nue , 
Seul maître de sa vie , incapable de frein , 
Il vivait sans soucis du jour au lendemain. 
Et comme si pour lui sonnait l'heure suprême , 
Sur le sol maintenant il tombe à deux genoux , 
Pâle et tremblant devant le terrible anathème 
Que Dieu du haut du ciel lance dans son courroux. 
Avait-il vu briller sur le marbre des salles 
Les trois mots chaldéens écrits en traits de feu ? 



— 422 — 

Ou bien avait-il vu passer des spectres pâles 

Au milieu d'un festin , dans Torgie et le jeu? 

Pour incliner ainsi son front dans la poussière , 

Frapper son cœur muet et dire en sa prière : 

« Pardonnez-moi, Seigneur I pitié, pitié , mon Dieu ! » 

C'est qu'il n'est pas de cime où la foudre ne tombe ; 
C'est qu'il n*est pas de mers que ne trouble le vent ; 
C'est que tout grand coupable a peur devant la tombe , 
Et qu'au sein des plaisirs on regrette souvent 
Le calme d'un cœur pur , le repos du couvent. 
C'est qu'il vient un moment où le pécheur redoute 
Les remords dévorants qui tourmentent son cœur ; 
Egaré dans sa nuit, se voyant seul , il doute ; 
Et fatigué d'aller , il s'étend sur sa route , 
Lève les yeux au ciel et prie avec ferveur. 

Oh ! tu fis de ton siècle une injuste satire, 
Musset , quand tu créas Rolla pour notre affront ; 
Cet enfant sans amours, sans cœur et sans sourire, 
Qui porte avec orgueil le vice sur son front , 
C'est un monstre conçu dans un affreux délire , 
Et nous n'y croyons pas, car il n'a rien d'humain. 
De quoi donc a vécu ce colosse d'airain ? 
A quel foyer ardent cette pâle statue 
Vient-elle réchauffer son âme froide et nue? 
Rien de noble et de grand ne fait battre son sein. 
Tu traînes ton héros dans la fange du vice , 
Tu lui fais un tombeau de boue et d'immondice 
Qui s'ouvre sous ses pas au retour d'un festin . 
Crois-tu donc qu'à vingt ans on maudisse la vie , 
Quand tout nous parle au cœur d'amour , de poésie , 
D'espoir et d'avenir, de noble dévouement ? 
Crois-tu donc, ô Musset, qu'on soit lassé de vivre 
Et qu'on brise sa vie aussi facilement 
Qu'on brise dans ses mains la coupe où l'on s'enivre ? 
Non, ton Rolla n'est pas, il n'a jamais vécu ; 
On ne meurt pas ainsi sans avoir combattu , 



- 423 — 

Sans avoir éprouvé les forces de son àme, 
Sans avoir épuisé cette divine flamme 
Aux combats de la vie où s'acquiert la vertu. 
honte de mourir au réveil d'une orgie 1 
Se tuer dans les bras d'une femme endormie , 
Mourir ainsi, mourir est une impiété. 
Nul de gaîté de cœur n'ose quitter la vie ; 
ËQ face de la mort on tremble , épouvanté , 
Car au seuil du tombeau parait l'éternité. 



IV. 



Roila priait , tandis qu'à côté de sa chambre 

Ses compagnons joyeux fumaient l'ivoire et l'ambre, 

Attendant à loisir l'heure du rendez-vous. 

Ils causaient de soupers , de duel , de maîtresse, 

El riaient aux éclats , comme rit la jeunesse. 

Et Rolla méditait et priait à genoux. 

Mais bientôt ses amis, fatigués de l'attendre. 
Frappèrent à sa porte : — « Eh bien , Rolla , viens-tu? » 

— Rolla priait toujours sans pouvoir les entendre. — 

« Maria nous attend, c'est l'heure, il faut descendre. » 

— Mais Rolla ne dit rien et n'a rien entendu. 
Ils entrèrent alors , et , dans sa chambre vide, 

ils virent, — ô moment d'épouvante et d'horreur ! — 

Rolla pâle et mourant , et sa lèvre livide , 

Où la mort a déjà porté sa main avide , 

Laissa tomber ces mots : « Pardonnez-moi , Seigneur ! » 

Ed. Sauvinet» 



ARCHIVES HISTORIQUES. 



Lettres inédites adressées à S. A, R! Mademoiselle Adélaïde d'Or- 
léans, sœur du roi Louis- Philippe, par M. le Prince Talleyrand, 
ambassadeur de France et ministre plénipotentiaire au Congrès 
tenu à Londres, en 1830 et 1831 ^ pour le règlement du nouveau 
royaume de Belgique (1). 

( Extrait d'une liasse de lettres trouvées au palais de Neuilly en 1848.) 

Londres, 94 janvier 1831. 

Le courrier que j*expédie aujourd'hui à Paris au général Sébas- 
tiany porte au Roi une décision beaucoup plus importante que tout 
ce qui s'est fait à Londres depuis que les Conférences sont ouvertes. 
Je suis sûr que Mademoiselle le jugera ainsi et qu'elle trouvera 
que tous les autres partis à prendre relativement à la Belgique de- 
viennent secondaires et moins difficiles , lorsque les forteresses sont 
mises hors de cause, et elles y sont entièrement par cette neutra- 
lité à jamais établie et que nous avons stipulée en imitation de la 
neutralité helvétique. La Conférence qui Ta déclarée a duré hier de- 
puis deux heures jusqu'à dix heures et demie du soir sans interrup- 

(4) Le possesseur de ces lettres s'étant résenré tous ses droits, la reproduction même 
partielle en est interdite. (Le Direcieur de la Retub.) 



— 425 — 

tion. Les discussions ont été vives, noais je n'ai pas cru devoir 
céder d^une ligne. Peu à peu on est revenu à mon avis , et M. de 
Bulwer lui-même, après une forte résistance, a fini par laisser 
insérer une phrase, vague à la vérité, sur la neutralité du Luxem- 
bourg, mais qui permettra de traiter plus tard cette grande ques- 
tion à Paris. Il me parait que la France , voisine ainsi , au nord 
comme au midi, de deux Etats dont la neutralité invariable est re- 
connue , se trouvera avec des frontières bien mieux assurées que 
tout autre Etat continental. Je me plais à espérer que le Roi sera 
content de notre travail d'hier ; il simplifie beaucoup une questiop 
qui paraissait à tout le monde hérissée de difficultés. Je ne me dis- 
simule pas que les partisans de la guerre seront mécontents ; mais 
c'est aux besoins réels du pays que Fesprit éclairé et libre du Roi 
est attaché, et j'ai cherché à le satisfaire. J'oserai dire à Mademoi- 
selle, qui me permet de lui soumettre toutes mes impressions, 
même celles de ma vanité , que la journée d'hier est une de celles 
qui me parait devoir tenir une bonne place dans ma vie. Le Roi a 
effacé d'un trait de plume une des exigences des étrangers qui bles- 
saient le plus l'orgueil français. J'attends avec impatience une lettre 
de Mademoiselle qui me dise si j'ai raison d'être content. Je ne le 
serai que si elle l'est. 

Talleyrand. 

Londres, 2i janvier 1831. 

L'arrivée de M. de Flahaut, qui a pu répondre à toutes mes ques- 
tions et me dire de bonnes paroles sur le Palais-Royal et sur Paris, 
in*a fait grand plaisir. 11 a trouvé nos affaires de Belgique plus 
avancées qu'il ne le supposait, et il a déjà pu s'assurer que cette 
iieufralité, si péniblement obtenue, apparaissait à tous les bons 
esprits , au milieu de toutes les discussions actuelles , comme la 
^cule solution du grand problème. Je suis convaincu que l'esprit 
|)rompt et délicat de Mademoiselle en aura apprécié tous les avanta- 
ges. Je crois, en effet , que cette mesure était la seule qui pût nous 
laisser avec la paix et la seule par laquelle nous désintéressons l'An- 
gleterre, sans établir sa suprématie. Lui abandonner une position 
matérielle en Belgique, ce serait lui donner au nord un second 
Cibrallar, et nous nous trouverions un jour quelconque vis-à-vis 



— 426 — 

d'elle dans une position analogue à celle de la péninsule. Un sem- 
blable expédient sacrifierait d'une façon trop dangereuse Tavenir au 
présent, et nous coulerait un prix qu'on pourrait tout au plus 
accorder à dix batailles de perdues. La réunion du reste de la Bel- 
gique serait un faible équivalent pour ce premier pas sur le conti- 
nent. Si la France avait le besoin de s'étendre, c'est vers la ligne 
du Rhin qu'elle devrait porter ses regards; c'est là que ses vrais 
intérêts l'appellent; c'est là qu'il y a de la vraie puissance et d'uti- 
les frontières à acquérir ; mais aujourd'huy (1) la paix vaut de beau- 
coup mieux que tout cela. La Belgique nous apporterait beaucoup 
plus d'embarras que d'avantages , et les avantages , la neutralité 
nous les assure presque tous. Je crois donc qu'il est sage de nous 
en tenir là pour l'instant. L'avenir nous réserve probablement la 
réunion , et je crois que nous pouvons l'espérer sans la payer aussi 
cher que le paraîtrait à tout le monde un établissement anglais , 
petit ou grand , sur le continent. La popularité du moment de- 
mande la réunion et rendrait très-indulgent aujourd'huy sur ce 
qu'elle nous coûterait ; mais demain , mais dans vingt ans , mais 
dans l'histoire, il n'en serait pas ainsi. Le jugement serait sévère. 
C'est ce que je supplie Mademoiselle de considérer et de soumettre 
au Roi. Sa véritable gloire et celle de notre belle France ne me per- 
mettent pas de comprendre la position actuelle d'une façon diffé- 
rente. Je dis là à Mademoiselle la pensée d'un homme dévoué et 
qui n'a pas dans ce monde un intérêt plus cher, ni une autre occu- 
pation d'esprit. 

Talleyrand. 

Londres, 26 janvier 4831. 

Je suis si pénétré de ce que j'écrivais hier à Mademoiselle, que je 
veux lui dire encore deux mots sur l'efTet produit par ce qui se 
passe à Paris. L'impression que l'on reçoit ici des allées et venues 
de Paris à Bruxelles et de Bruxelles à Paris n'est pas bonne. Elle 
inquiète ; nous sommes dans un moment où tout s'interprète. 
Veuillez être persuadée que les affaires s'arrangeront d'autant mieux 
que l'on ne croira pas qu'il y ait l'ombre d'intrigue chez nous. On 

(1) Les mots soulignés le sont dans le texte. {Le Directeur de la Revue.) 



— 427 — 

sait bien que le gouvernement est droit et marche franchement ; 
mais on lui ôte ce bon caractère par le mouvement que Ton se 
donne autour de lui et auquel il n'a aucune part. Rien ne contrarie 
davantage la marche des affaires que l'obligation dans laquelle je 
suis d'expliquer ou de nier chaque jour les courses continuelles de 
Bruxelles à Paris et de Paris à Bruxelles. Ce qui n'est qu'un voyage 
passe bientôt pour une mission. Nous sommes dans une bonne 
route : la neutralité et un prince de Naples feront l'affaire de la 
Belgique, et cette solution ne sera pas longtemps sans être obtenue, 
si les intrigants ne viennent pas contrarier notre marche. Le mou- 
vement pour le Duc de Leuchtemberg , conduit par M. de Bassano 
et M. Méjan et M. de Hussart , est un avertissement. Les députés 
belges qui étaient ici sont partis. Ils sont bien endoctrinés; ils vo- 
teront bien et se serviront de leur influence pour le prince de Na- 
ples. Je vous ennuie de tous mes rabâchages, mais j'ai tant d'envie 
de bien servir le Roi qu'il faut que Mademoiselle me les pardonne. 

Talleyrand. 



Londres, 6 février 4831. 

Nous avons reçu ce matin la nouvelle de l'élection du Duc de 
Nemours. J'espère qu'elle sera suivie d'un prompt refus de la part 
du Roi , ou bien la bonne intelligence qui existe entre les deux gou- 
vernements sera entièrement rompue. Recommencer une négocia- 
tion sur ce sujet ne mènerait à rien ; même des assurances vagues 
manqueraient le but, et rien qu'un refus positif, fondé sur les dé- 
clarations précédentes, pourra rétablir la confiance que les efforts 
<Ie M. de Bresson , pour assurer l'élection du Duc de Nemours , a 
ébranlée. Un consentement serait suivi d'une coalition de toutes les 
autres puissances contre la France , et il y aurait un bon prétexte 
pour suspecter la bonne foi du gouvernement français. J'espère de 
tout mon cœur qu'une telle faute ne sera pas commise , et le plus 
ou moins de fermeté qu'on montrera dans cette occasion établira ou 
détruira pour longtemps l'union qu'il est si désirable de resserrer 
entre les deux pays, et pour laquelle celui-ci est si bien disposé. 
iiOrd Lansdowne m'a dit hier au soir que si le refus était péremp- 
toire, une étroite alliance serait le résultat infaillible et immédiat , 



— «8 — 

et qu'il croyait que, dans les circonstances actuelles, cette alliance 
serait plus utile à la France que de voir le Duc de Nemours placé 
sur le trône de la Belgique. Montrond , qui connaît assez bien Tétai 
des choses ici , a été envoyé par M. de Talleyrand pour faire ces re* 
présentations. J'aurais préféré y aller moi-même ; mais lord Grey 
m'a trop priée de rester pour que j'aie pu refuser, M. de Talleyrand 
aussi. 

Duchesse de Dino , née princesse db Courlande. 

JiOndres, 9 février 4831. 

Je n'ai pas importuné , ces jours-ci , Mademoiselle de toutes mes 
tribulations. Je dois le dire, j'ai été d'autant plus peiné que j'ai dû 
voir un dommage notable dans la marche des affaires. Les défiances 
sont augmentées, et il faut beaucoup d'efibrts et toute la confiance 
que l'on veut avoir en moi pour que la position de l'ambassadeur de 
France ne soit pas changée. Mes propres susceptibilités sont bien 
peu de chose ; mais je suis vivement atteint par ce qui peut nuire 
au service du Roi. Mademoiselle va en voir la preuve. C'est par le 
corps diplomatique de Londres que j'ai connu la lettre affichée à 
Bruxelles. Je suis resté fort embarrassé devant un fait aussi positif 
et qui ôte à mes paroles le crédit dont elles ont tant de besoin dans 
une semblable position. Tout autre eût sans doute quitté son poste, 
et les membres de la Conférence, qui craignaient mon départ, m'ont 
plusieurs fois déclaré que ma retraite serait un signal de rupture. 
Je suis donc resté , et par le désir de n'entraver par aucune consi- 
dération personnelle la marche des affaires, et parce qu«, ambassa- 
deur de Mademoiselle , j'aurais cru lui faire quelque peine en quit- 
tant ainsi la place où elle m'avait désiré. Mais je ne saurais y rester 
utilement si l'on ne trouve pas le moyen de rendre à mes paroles 
toutes leurs forces, et de donner une sorte de satisfaction aux per- 
sonnes réunies ici. Il parait, d'après les journaux , car les dépêches 
de Paris n'en parlent pas, que M. de Bresson a , sans autorisation , 
fait placarder la lettre du général Sébastiany. Je demande donc que 
l'acte imprudent de Bresson soit blâmé, qu'il soit renvoyé à son 
poste de Londres , et que je sois autorisé à déclarer que l'intention 
du Cabinet français n'est pas de s'isoler, dans la question belge, 
(le la marche adoptée par les grandes puissances. Je voudrais bien 



— 429 — 

aussi qu*on lût plus attentivement mes dépêches, pour que Ton ne 
confondit pas de simples propositions avec des déterminations abso- 
lues : cela éviterait de m'écrire que le protocole qui n'a pas existé 
est entaché de partialité, II faut que Taffaire belge reste uniquement 
conflée à la Conférence , sans quoi nous serons toujours accusés de 
jouer un double jeu. Le Roi y gagnera de ne plus être importuné 
par les intrigues des Belges qui se remuent beaucoup fort à Paris. 
J'ai besoin , pour me rétablir le cœur , de quelques paroles un peu 
douces de Mademoiselle , après les jours troublés que je viens de 
passer. 

Talleyrand. 

Londres, 1S février 1831. 

Je n*ai point écrit , ces jours-ci , à Mademoiselle , parce que je 
voulais répondre en connaissance de cause. Mademoiselle a la bonté 
de me demander un conseil. Il est impossible de répondre catégori- 
quement sur un état de choses qui non-seulement est fort compli- 
qué, mais qui se modifie d'hisure en heure. La hauteur des Anglais, 
la sensibilité des Belges , Tobstination des Hollandais , l'obligation 
de négocier avec des personnes qui n'arrivent que péniblement à 
des concessions opposées à leurs goûts et souvent à leurs intérêts, 
rendent tout difficile. Souvent il faut reprendre le lendemain ce qui 
a été décidé la veille ; il faut détruire avec de nouveaux raisonne- 
ments l'effet d'une lettre de lord Ponsomby , qui ne voit pas tou- 
jours de même que M. Bresson , la présence et l'influence du Prince 
d'Orange, le soutien que lui prête M"»« de Lieven, amie particu- 
lière de lord Grey. Voilà des obstacles sans cesse renaissants et qui 
dérangeraient peut-être un zèle et une affection moins sincères et 
moins vifs que ceux que j'ai dans le cœur , et je ne vois pas dans ce 
moment-ci qu'il y ait un conseil positif à donner. La marche du 
Aoi a été admirable dans tout ceci. Je demande encore quelques 
Jours d'une conduite aussi mesurée. Je suppose que, dans ce court 
délai, le gouvernement anglais sera de nouveau détrompé sur les 
chances du Prince d'Orange en Belgique, et c'est alors que nous 
pourrons soutenir avec avantage et autorité, soit le Prince de Ba- 
vière , soit le Prince de Naples , mais surtout ce dernier. Je de- 
mande à Mademoiselle d'avoir un peu de pitié et un peu dUnduN 

9 



— 130 — 

gence pour quelqu'un dont la vie se passe au milieu des brouillards 
et des Conférences. Je suis le seul des ministres plénipotentiaires 
dont la santé n'a pas servi un seul jour de prétexte à la fatigue. 
J'attends avec une grande impatience des nouvelles de M. le Duc 
d'Orléans et de la Princesse Clémentine. Les inquiétudes ou les 
plaisirs du Palais-Royal sont mes joies ou mes peines. Je n'ai plus 
d'autre intérêt que ceux-là. 

J'en viens encore à demander quelques jours de patience dans les 
affaires si compliquées de la Belgique. 

Talleyrand. 



BIBLIOGRAPHIE. 



I. — Thèses sar la Généraiion spontanée et sur les OsdUaires , par 
M. Musset , Docteur ès-Sciences naturelles. 

Il y a peu de temps , deux thèses remarquables ont été présentées et 
soutenues devant la Faculté des Sciences de Bordeaux, pour le Doctorat 
ès-Scîeuces naturelles , par M. Musset, l'un des chefs d'institution les plus 
distingués de Toulouse. 

Ces deux travaux excitent un vif intérêt par l'importance des sujets 
et par la manière dont ils sont traités. 

Cependant, nous devons nous borner, dans cette analyse , à examiner 
la thèse principale , celle qui a pour titre : Nouvelles recherches expert" 
mentales sur VEéiérogénie ou génération spontanée. 

Celte grande question de la genèse spontanée a toujours préoccupé les 
savants et les penseurs. 

Dans l'antiquité, on ne doutait pas. Âristote affirmait, sans trouver 
de contradicteurs, que les anguilles et les muges naissent du limon des 
eaux, — les chenilles, des fleurs, — les poux, de la substance du 
corps , etc. 

Cette naïve croyance tenait trop du merveilleux pour ne pas être 
accueillie par Fimagination des poëtes : aussi Virgile fait-il sortir les 

abeilles des chairs d'un taureau, et, d'après Ovide : 

Semina limui hahet virides generaniia ranas. 

iat génération spontanée était donc chez les anciens à l'état de dogme 
'Qoon testé. C'était une vérité pressentie, non démontrée et, par suite, 
«xagérée. 



— 432 — 

11 en fût de môme pendant tout le Moyen âge et la Renaissance, jus- 
qu'à la découverte du microscope. Alors, il y eut division : deux camps 
se formèrent, poussant chacun les choses à l'excès. Les spontéparistes se 
virent attaqués par les panspermistes , parmi lesquels figure le savant 
abbé Spallanzani. L'Hétérogénie fut battue en brèche par THomogénie, 
armf^e du célèbre axiome lancé par Harvey : Omne vivum ex ovo, 

Buffon protesta contre cette théorie trop absolue, et riposta par ses 
molécules organiques ^ diM\TQ instrument de guerre, qui, poussé avec har- 
diesse , amena son inventeur à déclarer la spontéparité le plus fréquent 
et le plus général de tous les modes de production. 

De nos jours la lutte a continué : à Topinion de Spallanzani se sont 
rattachés Cuvier, Flourens, Milne Edwards, Ehrenberg , etc. ; du côté 
de Buffon , se sont rangés Treviranus , Oken , Carus , Lamarck , Turpin , 
Bory de Saint- Vincent, Dugès, Tiedmann , Burdach, Muller, Yalentin, 
Dujardin , Dumas, etc. 

Enfin , parmi ceux qui combattent encore , brillent au premier rang 
M. Pasteur, soutenant la Panspermie , et M. Pouchet , défendant FHété- 
rogénie. 

Tel était Tétat des choses, lorsque M. Musset entra dans la lice. Par 
une heureuse inspiration , il n'hésita pas à se ranger sous le drapeau de 
M. Pouchet. D'ailleurs, puissamment soutenu et encouragé par le patro- 
nage amical et le savant concours de M. le professeur Joly, il pouvait 
espérer, comme il le dit lui-même, apporter de nouvelles lumières sur 
un des problèmes les plus élevés de la philosophie naturelle. 

Pour bien saisir la portée des recherches entreprises par M. Musset, 
il faut prendre pour point de départ les faits généraux qui en sont la base 
essentielle. 

Lorsqu'une substance organique , végétale ou animale , macère dans 
une certaine quantité d'eau , la surface dû liquide se couvre bientôt d'une 
pellicule finement granulée. Puis, chaque granulation devient une cel- 
lule, qui se met en mouvement, et tous ces petits corps, vus au mi- 
croscope, sont des Bactéries , c'est-à-dire , des êtres primitifs qui progres- 
sent et se croisent en tous sens. 

Au bout de quelques jours , le mouvement s'arrête , les Bactéries meu- 
rent et, de leurs débris, se forme une nouvelle membrane proligère, à 
granulations, puis à cellules, vrais œu£s spontanés, desquels sortant des 
Monades, Ces dernières périssent à leur tour et sont remplacées par des 
KolpodeSy des Paramécies , etc. , petits êtres encore très-simples, mais un 
peu supérieurs à ceux qui les ont devancés et qui les précèdent toujours. 

Evidemment ces métamorphoses de la matière organique sont limitées : 
elles n'ont pas la puissance de produire des organismes complexes; 



- 133 - 

néanmoins, il est admirable de voir cette matière manifester la vie dont 
elle est douée, plus clairement encore que dans les organismes com* 
posés dont elle procède et auxquels fatalement elle doit retourner tôt ou 
tard. Elle donne naissance à des êtres qui n'ont pas d'ascendants , et 
elle nous fait assister ainsi au merveilleux spectacle d une création nou* 
velle, prolongement éternel de la première genèse. 

C*est là ce qu'on nomme ^^né'a^ton spontanée ou plus justement Hété^ 
rogénie. 

Les adversaires de cette doctrine prétendent que toutes ces productions 
viennent des germes qui sont dans lair, dans l'eau ou dans la matière 
organique qui doit les nourrir. 

Avant de réfuter par les faits et par des expériences positives ces as- 
sertions de panspermie illimitée, les hétérogénistes opposent des argu- 
ments qui ont une grande valeur dans la cause qu'ils soutiennent. 

D'abord, quels sont ces germes ? Quelle est leur nature? D'où viennent- 
ils? Quels sont les êtres qui les ont produits? A ces questions, il n'y a 
pas de réponse et il ne saurait y en avoir. 

Ensuite, si ces corpuscules existent réellement, leur nombre doit être 
viécessairement proportionné aux innombrables productions qui appa- 
s^aissent; mais alors leur abondance serait telle, d'après le calcul de 
M. Pouchet, que Tair dans lequel nous vivons aurait presque la densité 
du fer. 

En outre, si l'air est peuplé de ces prétendus germes, on doit pouvoir 
les constater directement: ils doivent être visibles et facilement recon- 
xiaissables au moyen du microscope. Ici encore la théorie des pansper- 
imistes est gravement atteinte; elle est en contradiction formelle non 
^lus avec le simple raisonnement, mais aussi avec les plus rigoureuses 
observations. En effet, les plus forts grossissements , — l'aéroscope de 
Af. Pouchet, — l'étude de l'air dans les villes ou à la campagne, — en pleine 
vuer ou sur les montagnes, — l'examen des poussières qu'il dépose len- 
teroent, — celui du mucus nasal ou bronchique, etc., rien ne dé- 
«:iiontre la présence des germes , tout prouve au contraire que ces 
Kiayriades d'oeufs ou de spores sont illusoires. 

Si les germes existaient, on pourrait les voir, puisqu'on a pu recon- 

^■laitreet nommer tous les grains de poussière qui voltigent dans un rayon 

de soleil. A Bordeaux, M. Baudrimont, — à Rouen, M. Pouchet, — à 

*Xoulouse, M. Musset, etc., partout, les observateurs attentifs et con- 

s^ciencieux ont retrouvé dans l'air à peu près les mêmes corpuscules, 

c^'est-à-dire, de la poussièi'e calcaire ou siliceuse, des parcelles de fumée, 

des débris d'épiderme végétal ou animal , des fragments de laine ou de 

soie, de la fécule brute ou panifiée, quelques grains de pollen, etc. 



— 134 — 

Quant aux œufs d'infusoires et aux spores de champignons, on en a 
rencontré quelquefois , mais si rarement et en si petite quantité qu*il est 
impossible de leur attribuer les protoorganismes qui se développent en 
nombre prodigieux dans les macérations. De plus, comment expliquer 
Tordre invariable de leur apparition ? Pourquoi les Monades sont-elles 
toujours précédées par les Bactéries et suivies par les Kolpodes ? Sur ce 
point, comme sur les autres, les partisans des germes atmosphériques 
sont encore réduits au silence. 

Enfin , voulant porter des coups plus décisifis à cette Panspermie chi- 
mérique, THétérogénie s'avance de plus en plus dans le domaine des 
faits irrécusables. Non-seulement elle répète toutes les expériences qu'on 
lui oppose, mais elle en institue de nouvelles et , de cet ensemble d'ob- 
servations positives , elle dégage la lumière et la conviction. 

Nous devons renoncer à faire connaître dans leurs détails les recher- 
ches expérimentales exécutées par M. Musset; mais nous essaierons 
d'en donner un aperçu. 

Rappelons d abord que les germes invoqués contre la genèse spon- 
tanée ne peuvent être que dans l'air , l'eau ou la matière organique 
employée , ou même dans ces trois substances à la fois. En conséquence, 
l'expérimentation doit avoir pour but de démontrer que , dans un solu- 
tum organique , la vie peut se développer alors mêmes que les germes 
ont été exclus ou détruits. 

Pour ces délicates épreuves, la science possède plusieurs moyens dont 
l'efficacité ne saurait être mise en doute , savoir : eau distillée ou même 
eau artificielle ; — eau et matière organique soumises à des températures 
éminemment ovicides y de 450 à 200 degrés; — air artificiel ou rem- 
placé par de l'oxygène; — air extrait de cavités naturelles, par exemple 
d'une citrouille ou de la vessie natatoire des poissons ; — air filtré à tra- 
vers des membranes animales; — air calciné, lavé et purifié par des 
agents chimiques destructeurs de toute molécule vivante , etc. Tous ces 
procédés ont été habilement appliqués ; et, malgré tant de conditions en 
apparence défavorables à la vie , des raicrophytes et des microzoaires 
se sont constamment développés dans les appareils de M. Musset, comme 
dans ceux de MM. Pouchet et Mantegazza. 

Il importe de remarquer que ces résultats sont en opposition complète 
avec ceux qui ont été publiés par les adversaire de l'Hétérogénie , no- 
tamment par M. Pasteur, invoquant ses propres essais et surtout les 
expériences célèbres de Schiiltze , de Schvyrann , de Hoffmann et de 
M. Milne Edwards. 

Il était donc nécessaire de répéter ces mêmes expériences et d'y apporter 
les soins les plus minutieux, pour écarter l'erreur et les contestations. 



— 135 — 

M. Musset a scrupuleusement exécuté cette partie décisive de son tra- 
vail. Bien plus, tout en se conformant aux conditions prescrites par ses 
antagonistes , il a su découvrir, et par suite , éviter les causes de leurs 
insuccès. Eclairé par ses précédentes observations, il a remarqué que le 
non-développement des microzoaires était dû , dans certains cas , par 
exemple, dans Texpérience de SchiiKze, à ce que l'air, passant à travers 
l'acide sulfurique, entraînait des vapeurs acides, et que cela seul suffi- 
sait pour anéantir toute vitalité dans les macérations organiques. Par une 
légère modification, ces vapeurs furent neutralisées et la vie se mani- 
festa. 

Les autres épreuves ont toutes été aussi heureuses : c'est ainsi que 
dans les solutions bouillies en vases clos (Expériences de M. Milne 
Edwards, etc.)i M. Musset a parfaitement constaté la formation des pro- 
toorganismes , et , par cela même , il a prouvé le peu de fondement des 
opinions contraires jusqu'alors accréditées. 

L'expérimentation est (îy3nc complètement favorable à THélérogénie : 
elle démontre d'une manière incontestable que , sans intervention de 
germes, il y a toujours formation de microphytes et de microzoaires 
dans les solutions organiques. La genèse de ces petits organismes peut 
bien être diminuée ou ralentie , mais elle se manifeste toujours , pourvu 
qu'il y ait assez d'humidité, assez d'air non altéré et aussi assez de cha- 
leur et de lumière. 

Ajoutons que, dans ses diverses expériences, M. Musset n'a mis au- 
cune précipitation : pendant plus de deux ans, il leur a consacré cette 
sage et patiente lenteur qui produit les résultats sérieux et durables; par 
des procédés ingénieux il a mis successivement en œuvre toutes les res- 
sources que pouvaient lui fournir les sciences physiques et naturelles. 

D'après ce qui précède, nous pouvons, avec l'auteur, établir les 
conclusions suivantes : 

Les prétendus germes atmosphériques n'existent pas : on ne les trouve 
ni dans l'air, ni dans l'eau, ni dans les corps putrescibles; ils ne peu- 
vent donc pas être invoqués pour expliquer la naissance des protoorga- 
nismes observés dans les macérations. 

Evidemment ces petits êtres ne se forment pas d'eux-mêmes ^ sans 
éléments producteurs ; dans le monde , rien ne vient de rien , tout effet 
a sa cause : ici , la force créatrice est évidemment VHétérogénie. 

Cest là un des nombreux modes de la production animale ou végétale, 
mais seulement pour les êtres les plus inférieurs des deux règnes 
vivants. 

Le phénomène essentiel de l'Hétérogénie , c'est la conversion des mo- 
lécules organiques en cellules animées , c'est-à-dire, en microphytes et 



— 136 — 

mierozoaires. Cette genèse n'a plus rien d'extraordinaire, lorsqu au-dessus 
des infusoires, on voit des végétaux et des animaux se multiplier en se 
divisant. 

Ensuite , par une transition évidente , l'analogie n'est-elle pas conti- 
nuée par les phénomènes de la parthénogenèse, c'est-à-dire, par ces 
êtres sexués qui pondent, pendant un certain temps, des œufs féconds, 
mais non fécondés? 

Puis, ne sait-on pas que, chez toutes les femelles, l'ovulation est 
spontanée? et , si leur œuf ou cellule ne peut pas toujours produire iso- 
lément, c'est que, pour les organismes supérieurs, il faut le concours 
de deux cellules, l'une fécondant l'autre. 

Bn6n , sans rien exagérer , le rôle créateur de la cellule n'est-il pas 
incontestable dans le développement de l'embryon , — dans l'accroisse- 
ment des êtres , leur nutrition et leurs secrétioas , -^ dans la régénéra- 
tion des organes , la réparation des tissus , — et même dans la formation 
des produits morbides. Toutes ces manifestations de la vie sont par leur 
nature essentiellement analogues aux phénomènes de THétérogénie. 
Œuf , graine ou spore, molécule productrice ou réparatrice, tout est 
cellule y c'est-à-dire molécule organique vivante, comme le disait fiuffon, 
par un véritable trait de génie. 

11 est évident que des êtres très-simples peuvent se former aux dé- 
pens d'une matière organique quelconque. Mais ce n'est qu'une mutation 
de la substance organisée qui , toujours apte à la vie qu'elle conserve, la 
manifeste de nouveau, dès que les conditions favorables se présentent. 

L'individu meurt , mais la matière ne cesse pas de vivre. Elle passe 
constamment d'un organisme à un autre , sans se détruire , sans être 
nouvellement créée. Elle ne perd pas la vie , mais elle lui donne une 
autre forme. 

Bien que cette question touche au problème ardu des rapports de la 
vie avec la matière, elle ne sort pas, en réalité , du domaine de l'histoire 
naturelle. Certes, si la maiiiève complètement morte pouvait, spontané- 
ment et sous une forme quelconque, revenir à la vie, on ne saurait plus 
que penser de la mort et du principe vital. Mais , s'il est reconnu que la 
vie ne cesse pas , qu'elle n'abandonne pas la matière organisée , tout 
rentre dans l'ordre, et la spontéparité n'a plus rien de mystérieux. 

Ainsi dégagée des subtilités de la métaphysique, l'Hétérogcnie est une 
des belles pages de la Physiologie. C'est un des nombreux moyens de 
production que développe la nature. Par son admirable simplicité , elle 
montre que tous les autres modes de génération ne sont que des variétés 
dont elle est le type et le point de départ. Elle nous explique une foule 
de phénomènes jusqu'alors inconnus ou mal iQterprétés. En nous faî- 



— 137 — 

saDt voir que tout vient de cellule^ elle nous révèle une fois de plus 
que tout s'enchaîne dans l'unité. 

Tels sont, en résumé, les brillants aperçus dévoilés par la thèse que 
nous venons d'analyser , et qui , entre autres qualités peu ordinaires , 
se distingue par une forme élégante et concise, une argumentation vive 
et mesurée, une conviction profonde et une grande largeur de pensée. 

En terminant, nous ne craignons pas de dire que , dans cette grave et 
difficile question de l'Hétérogénie , M. Musset a fait preuve de haute 
science fécondée par l'esprit philosophique , et que ses travaux le pla- 
cent honorablement à côté de M. Pouchet, parmi les défenseurs de la 
genèse spontanée. 

Â. LiVOOiT. 
Membre de rAcadémie impériale des Sciences, Inscriptions et 
Belles-Lettres de Toulouse. 



II. — Enfanta et Femmes , par Prosper DELàMARE. — Paris , 

Garnier frères. — ^ 862. 

Une femme , un enfant , trésor dont je m'enivre , 
L'une par qui l'on vit , l'autre qui fait revivre. 

Lamartine. 

Ce n'est pas une entreprise sans péril que d'offrir au public un volume 
c^e vers sous ce (ilre doux et charmant, après les tendres poëmes de 
Bfmes Amable Tastu et Desbordes-Valmore, après les admirables inspiras- 
sions d'Hugo sur ce même motif, après les Enfantines d'EIzéar Ortolan. 
On s'imagine difficilement tout ce qu'il faut d'exquise délicatesse, de 
^râce légère, de naïveté qui s'ignore , pour traiter de pareils sujets. 
Xes Anciens, nos maîtres en tant de choses, nous ont laissé là-dessus 
cies traits d'un charme inimitable, des tableaux achevés de grâce et de 
^sentiment , qui , mieux que de grandes scènes ou des portraits célèbres, 
miaous sont restés gravés dans la mémoire , parce qu'en même temps, 
^ Is se sont imprimés dans le cœur. 

La Femme, l'Enfant que do poëtes les ont chantés! Quel riche 

C résor d'inspiration dans ces deux mots seulement ! Où trouver plus 

Seconde matière à de délicieux croquis, à de ravissants tableaux de 

S®Qi*6? 11 en est sorti, chez nous, comme une source de poésies nou- 

^velles occupant le milieu entre la fable et Télégie intime et tenant de la 

première par le fond du sujet , de la seconde par la forme et par le 

sentiment. Il est vrai que dans le livre de M. Delamare on rencontre 



— 438 — 

des enfants qui ne le sont plus (Y Invocation, la Promenade) et des fem- 
mes qui ne le sont guère dans la noble signification du mot (le Sérail, 
Y Amazone j les Fées du boiuioir ^ etc.)* Plus d'une fois Tauteur s'est laissé 
entraîner par son imagination fantaisiste en dehors du cadre modeste des 
vertus du foyer et des fleurs de Tâge innocent : 

A toos yents il me platt d'écrire. 



■i 



lien est résulté un volume plus amusant, sans doute, mais moins 
homogène et surtout moins fait pour ceux-là mômes auxquels il semble 
s'adresser. Quelques notes fausses, qui le déparent çà et là, des hardiesses 
de style, un rhythme et une facture qui tendent trop à l'originalité, éton- 
nent le lecteur et peuvent même lui déplaire; mais des pièces d'un mé- 
rite réel plaident bientôt la cause de l'auteur Ces quelques réserves 
faites, il ne nous reste qu'à louer. Désarmée par le titre lui-même et par 
les bonnes choses qui recommandent ce volume, la critique aimera .«ans 
douté à le juger avec plus de sympathique indulgence que d'inopportune 
sévérité. Et vraiment, le livre nouveau de M. Delamare n'aurait pas plus 
besoin de solliciter l'une que de redouter l'autre, s'il pouvait être dégagé 
de certains morceaux disparates, ceux dans lesquels l'auteur oublie le 
titre dont il a fait choix , et sort volontairement du sujet. 

On ne s'exerce pas avec un égal bonheur — d'illustres exemples l'ont 
prouvé — dans le genre pur, idéal, ingénu, et, de la même plume, 
dans le genre badin , comique ou léger. Ce dernier nous semble avoir été 
recueil de M. Delamare , homme d'esprit cependant , mais qui trouve 
bien mieux l'intonation juste, harmonique dans les poésies morales , mé- 
lancoliques ou sévères, que dans les sujets plaisants ou d'une verve 
enjouée. Si la plupart de ses pages ne témoignaient d'une touche si sûre, 
on croirait lire les essais d'un poëte qui se cherche encore; et cependant 
notre auteur possède la couleur élégiaque à un remarquable degré. C'est 
ce qui fait le principal mérite de ses pièces les plus importantes : Ciel et 
Mer^ Esprit et Matière , Lettres d'une Mère , r Aveugle , VUne et P Autre , le 
Chant du Soir , la Forêt Vierge , Deux Etoiles , la Providence du Ménestrel. 
Là se trouve, et aussi dans quelques tableaux ingénieux œmmerAngeet 
r Amour y le Cousin Paul y r Amour Vannier et autres, la partie vivante , 
ailée de ces poëmes; là se rencontre l'or pur qui fera la fortune de ce 
livre charmant. 

Félix FiiBzifiBiis. 



— 139 — 

III. — Les lanbes d'aujourd'hui, par Hip. Philibert. \ vol. in-12; chez 

toas les libraires de Toulouse -, prix : 3 fr. 

La lecture de ce livre nous a laissé un long étonnement , disions-nous, 
le mois dernier. Cet étonnement dure encore. C'est que si le travail en- 
fante des prodiges, encore faut- il, croyions-nous, qu'il y mette le temps. 
Or , M. Philibert ne s'était guère fait connaître jusqu'ici en poésie que 
par une pièce de vers. Progrès et Martyre, que nous nous rappelions 
avoir entendue il y a trois ans , sur la scène du théâtre des Variétés ; 
et ce coup d'essai, qui n^était pas un coup de maître, nous avait fait 
augurer médiocrement de l'avenir poétique de M. Philibert; et voilà 
qu'il nous surprend, k l'improviste, par un volume de poésies qui laissent 
bien loin l'essai de 4859. 11 serait possible cependant que nous nous fus- 
sions mépris sur le début de l'auteur; sa première pièce valait proba- 
blement mieux que nous ne le pensons ; l'acteur nous l'aura gâtée; et 
si, pour bien juger, il est préférable de lire soi-même que d'entendre 
lire, nous venons de nous donner cet avantage avec M. Philibert; nous 
avons lu son recueil plusieurs fois , sans être disirait , et nous allons 
faire, en quelques mots et avec une entière franchise, la part de ce que 
nous croyons être les qualités et les défauts. 

Le titre, d'abord , ne nous revient pas : ïambes d'aujourd'hui. Pourquoi 
ne pas dire : Nouveaux ïambes^ comme on dit en latin, novissima car~ 
mina? Mais cette expression ne rendait probablement pas la pensée de 
l'auteur qui , par ïambes d'aujourd'hui^ a entendu dire sans doute : Ïambes^ 
c'est-à-dire , vers satiriques sur les mœurs d'aujourd'hui. Si c'est la pensée 
de l'auteur, le titre nous paraît trop elliptique pour être bien compris. 

Ce qui ressort plus évidemment de l'étiquette, c'est que l'œuvre qu'elle 
couvre est une inspiration des ïambes de Barbier. M. Philibert ne renie 
point sa parenté avec l'auteur de la Curée; il lui dédie son ouvrage, et 
il avoue qu'après avoir cherché partout une arme pour frapper, il 
n'en a pas trouvé de plus impitoyable que Ylambe, « la longue faux 
à deux tranchants , » dont Barbier s'est servi. 

La liberté n'est pas une comtesse 

Du noble faubourg Saint-Germain , 
Une femme qu'un cri fait tomber en faiblesse , 

Qui mot du blanc et du carmin ; 
C'est une forte femme aux puissantes mamelles , 

A la voix rauque , aux durs appas, etc 



^^s vers, qui sont restés dans bien des mémoires, M. Philibert les a 



— 440 — 

retenus aussi; et, à force de se les redire et de s'y complaire , il a voulu 
en composer sur le même mode. Or, le ton étant donné , est-il si diffi- 
cile de prendre le diapason ? Nous ne le pensons pas. Mais ce n'est pas 
seulement la note que M. Philibert a prise à l'auteur des ïambes , il lui 
a emprunté aussi la matière de ses chants et jusqu'au fond des idées. 
Comme Barbier, M. Philibert a le coup de griffe brutal, et abuse des 
tons crus. Mais les sujets qu'il affectionne sont aussi ceux de son maître; 
c'est Paris surtout, « cet avaleur d'impuretés, » et, dans Paris, « les 
gens de grandes tailles, » « les corps velus, » l'ouvrier: 

Salut à TouTTier , à ce géant colosse 

Qui tous les jours courbe les reins 

J'aime parfois, la nuit, à courir les tayernes 

C'est très-bien ; nous aussi nous tenons en grande estime le travailleur, 
mais nous n'irons pas le visiter, la nuit, dans les tavernes; ce n'est pas 
plus là sa place que la nôtre. Et parce qu'il a vu, dans un cabaret , des 
ouvriers donner un sou à un petit auvergnat qui les a amusés avec sa 
marmotte, M. Philibert se croit en droit d'entonner un dithyrambe en 
leur honneur, et de leur délivrer un brevet de toutes les qualités et de 
toutes les vertus. N'est-ce pas gâter par des exagérations les meilleures 
inspirations ? 

H. Philibert est doué d'un tempérament nerveux; il a , comme un de 
ses maîtres de l'antiquité, Archiloque, plurimùm sanguinis et nervorum. 
Il le dit lui-même dans des vers brûlants et sur un ton qui fera connaître 
celui du recueil. 

Enfant des chauds soleils , tout plein du sang des vignes , 

La vie afftue à mes poumons , 
Et « par un jour d'été , les puissances malignes 

Ont mis dans mon cœur des démons. 
Je me sens fort des reins ; dans ma poitrine libre 

Gourent les sèves du printemps ; 
Mon lutb , vierge de bonté , avec audace vibre 

Aux pleins accords de mes vingt ans. 

Sans connaître à fond tous les secrets de lart d'écrire, M. Philibert a 
du style, comme on le voit. C'est même le principal mérite de son livre, 
qui est plus remarquable, selon nous, par la hardiesse de la métaphore 
que par la nouveauté de la pensée. Il a épuisé dans les vocabulaires tous 
les termes violents; aussi manque-t-il souvent aux bienséances. On voit 
encore qu'il a beaucoup lu les modernes, Barbier, Barthélémy, Beaudç- 



— U1 — 

laire surtout , et pas assez les anciens de qui il aurait appns la mesure 
qu'il n'a pas. En résumé, il y a en M. Philibert l'étoffe d'un grand poëte, 
s'il parvient à régler sa fougue. 

Nous allons citer une des pièces du recueil , Paris-Jongleur^ — non la 
plus belle au dire des partisans de lauteur, mais celle qui nous revient 
le mieux , parce qu'il y a moins de ce qu'ils admirent dans les autres. 

F. Lacouvta. 

PARIS-JONGLEUR. 

I. 

En plein soleil j'ai yu , sur un beau champ de foire , 

Un paillasse bariolé , 
A la voix rauc[ue , au ton pompeux, déclamatoire, 

Aussi faux qu'un grelot fêlé ; 

Colosse musculeux dont est brisé le moule , 

fièrement drapé d'oripeaux, 
Gigantesque pantin , amuseur de la foule , 

Le seul grand roi des grands tréteaux ! 
Son grand orchestre appelle a^oc d'aigres fanfares 

Tous les badauds des alentours , 
Et le pitre bavard , lançant des mots bizarres , 

Annonce en riant ses beaux tours. 
La foule émerveillée alors hurle de joie , 

Mais lui, l'impassible pantin, 
Secoue en grimaçant ses vieux haillons de soie , 

. Manteau de boue et de satin ! 
Puis , clignant son œil roux, pour faire sa recette. 

Il se transforme en indigent , 
Et dans ses doigts crasseux il étreint la cassette 

Où l'idiot met son argent! 

II. 

Ce hardi baladin , ce faiseur de grimaces 

Qui sait, en rampant, l'éhonté, 
Faire im sillon d'argent , comme font les limaces 

Sur l'or fin des sables d'été, 
C'est Paris, le Scapin aux mille fourberies, 

Le Mascarille-Triboulet, 
Qui cache sous sa bosse et ruse et tromperies , 

Et fait du maître son valet I 



— U8 — 

C'est loi , le charlatan , le marchand de poupées , 

I>ont le rentre est rempli de son , 
Lui qui rend à prix d'or des guenilles râpées , 

Et qui trafique du poison ; 
Cest Paris , le colosse à Tépaole robuste, 

L'Hercule titré du foirail , 
Qui pour deux ronds de cuivre étale son gros buste , 

Ainsi qu'au marché le bétail. 
Son théâtre de roi, fait de pierre et de planches, 

Se remplit au gré du hftbleur ; 
Alors , plus de bouffon; bienjposé sur ses hanches , 

Commence Paris-le-Jongleur ! 

m. 

Voyez , il a jeté la rayonnante loque 

Dont se parait sa yanité ; 
Le voilà tel qu'il est : ses membres qu'il disloque 

Graquent*en pleine nudité I 
Il est fort I il est beau I c'est un splendide torse, 

De gros muscles tout bosselé ; 
Ses jarrets sont nerveux , ses bras gonflés de force ; 

Son front, le soleil l'a brûlé! 
Et les poids les plus lourds, qu'il se torde ou se cambre, 

Ne sauraient le faire incliner , 
Gomme ces chênes durs que les vents de décembre 

Voudraient en vain déraciner ; 
Il jongle, regardez, avec du fer, des pierres, 

Avec du bronze , avec du plomb ; 
Prenant comme hochets ces forces meurtrières, 

Le géant garde son aplomb ; 
Toiqours un souffle égal soulève sa poitrine , 

Rien n'atteste le moindre effort , 
Il jongle sans pâlir et sans courber l'échiné , 

Il jonglerait avec la mort ! 

IV. 

Oh ! quand tu m'apparats, rayonnant et splendide , 

Dans tes gigantesques travaux, 
Quand tes bras créateurs font palpiter le vide 

En lançant des mondes nouveaux , 
Magnifique jongleur, alors, Paris, je t'aime, 

Et sur ton front de souverain 



- 143 - 

J*aime à yoir scintiller ton riche diadème , 

Tout fait de pierres et d'airain ! 
Et puis , lion poilu , lorsque rongeant les grilles 

Où t'enfermait l'arrêt de mort , 
Ta t'en Tas fièrement rugir sur les Bastilles 

Et montrer ta gueule qui mord ; 
Peuple, quand te ruant hors de tes sombres bouges, 

Contre une injuste royauté. 
Tu jongles sans p&lir avec les boulets rouges 

Pour le pain et ta liberté ; 
Lorsqu'à tes frères morts tu dresses des colonnes , 

Et que plus libre tu bondis 
Sur le pavé boueux tout jonché de couronnes , 

Paris-Jonglenr, je t'applaudis! 

V, 

Mais quand plein d'impudence , au front de la morale 

Tu Tiens cracher ayec orgueil ; 
Quand , le doute glissant sur ta lèvre infernale , 

Tu ris des larmes et du deuil ; 
Quand tu te fois marchand , le soir , au coin des bornes , 

Étalant, ignoble vendeur, 
Des mannequins de chairs roulant de grands yeux mornes 

Gonflés d'audace et d'impudeur , 
Poitrinaires d'amour dont l'orgie et le vice 

Rongent chaque nuit les poumons , 
Et qui s'en vont , levant leurs jupes sur la cuisse , 

Vendre leurs charmes de démons ; 
Lorsque je vois partout prostituer la scène , 

Que les grands hommes sont vaincus , 
Et qu'on nous rend la farce et la chanson obscène 

Pour amasser quelques écus , 
Alors, Paris, je hais ta liberté cynique 

Et tes sourires d'enjôleur; 
En vain tu fais briller ta soyeuse tunique , 

Je te siffle , Paris-Jongleur ! 



AGADÉNIE IMPÉRIALE 



Des l^cieuces. Inscriptions et Belles-Lettres 

4 

de Toulouse. 

Séance ctu 1 5 mai 1 86% : Présidence de M. Gatien-Arnoult. 

Les membres du bureau du Congrès scientifique italien invitent l'Aca- 
démie à prendre part aux travaux de la dixième session qui sera tenue à 
Sienne, le 4 4 septembre prochain. 

M. de Planet continue la lecture de son mémoire sur les chaudières à 
vapeur; il signale, d'après la circulaire ministérielle du 25 mars 4861 , 
parmi les prescriptions légales qui ont donné lieu à de plus fréquentes 
réclamations : 4» les mesures relatives aux conditions d'emplacement 
des générateurs de première catégorie ; 2o les prescriptions se rapportant 
au taux des épreuves pour les chaudières, les cylindres et autres pièces 
contenant de la vapeur ; 3o celles qui concernent les épaisseurs à don- 
ner aux chaudières en tôle de fer ou de cuivre ou aux chaudières fabri- 
quées avec de la tôle d'acier , telle que l'emploient actuellement plusieurs 
constructeurs. 

L'auteur se livre à un examen approfondi de ces diverses questions ; il 
les envisage au point de vue de l'art technologique et au point de vue de la 
sécurité publique. Son opinion est appuyée par des exemples nombreux 
et des faits tirés de la pratique, soit en France , soit à l'étranger; enfin 
les divers articles de l'ordonnance du 22 mai 4843 , qui se rattachent aux 
points qui précèdent , sont l'objet de sa part d'une étude qui l'amène à 
conclure : 

40 Que le mur de défense de 1 mètre d'épaisseur prescrit par l'art. 36 
peut être supprimé , à la condition de ne pas diriger le grand axe des 
chaudières vers les maisons voisines, la voie publique ou les cheminées, 
car c'est dans la direction de cet axe qu'ont généralement lieu les explo- 
sions ; 

to Que l'obligation imposée par l'art. 50 aux propriétaires de looomo- 
biles doit être modifiée en ce sens que l'autorisation du maire de la com- 



— 145 — 

mune, nécessaire pour faire foDCtionner ces machines à moins de 400 mè- 
tres de distance des habitations , puisse être remplacée par un permis de 
circulation indéfini, délivré par le préfet du département d'élection et 
valable pour tous les autres ; 

30 Que l'art. 54 , relatif à Tobligation d'entretenir en bon état les looo- 
mobiles , soit sévèrement mis à exécution ; 

40 Que l'emploi du manomètre-Bourdon soit imposé à toutes les ma- 
chines à vapeur locomobiles ; que la juxtà-position des deux soupapes 
réglementaires, tolérée jusqu'ici, devienne facultative pour ces sortes de 
machines; que la réunion des deux soupapes en une seule de surface an- 
nulaire de recouvrement, double, doit être interdite; que le charge- 
ment des soupapes de sûreté, au moyen de leviers et de poids, imposé 
par l'art. 23, s'effectue par ces mêmes machines au moyen de ressorts 
disposés de manière à faire connaître en kilogrammes ou en fractions dé- 
cimales la pression qu'ils exerceront sur les soupapes ; 

5<» Que les épreuves exigées par l'art 17 pour les cylindres des machines 
à vapeur, et les enveloppes en fonte de ces cylindres peuvent être sup- 
primées sans inconvénient ; 

60 Que le taux des épreuves par la pompe de pression, fixé pour les 
chaudières cylindriques à fond hémisphérique établies à demeure, au 
triple de la pression effective, et pour les chaudières tubulaires des loco- 
motives et des locomobiles, au double de cette même pression, doit être 
maintenu , et cette mesure appliquée à toutes les machines sans distinc- 
tion de provenance ; 

70 QSé les épaisseurs de tôle des chaudières en fer , déterminées par la 
formule imposée par l'art. 48, ne peuvent être diminuées, et que dans 
le cas où des circonstances impérieuses obligeraient à faire fléchir le rè- 
glement, la diminution ne porte que sur tout ou partie du nombre fixe 3 
de la formule ; 

80 Enfin , que l'épaisseur des chaudières faites en tôle d'acier , peut être 
fixée à la moitié de celles faites en tôle de fer , et qu'elles doivent être 
soumises, comme ces dernières, aux épreuves réglementaires. 

Le Secrétaire perpétuel, Urbain Yitrt. 

Séance du tf, mai : Présidence de M. Gatien-Amoult. 

^. de Glausade, appelé par son tour de lecture, communique à TÂca- 
démie un mémoire intitulé : De rinstruction primaire dans le département 
^«* T'dfn, 11 fait un résumé historique de la législation française en ma- 
tière d'instruction primaire depuis la constitution de 4794 jusqu'à la loi 
^u 4 is mars 4850. 11 étudie ensuite cette instruction dans le département 

10 



V . 



— 446 — 

du Tarn avant )a loi de 48 IG , qui l'organise déGnitivemenl et lui donne 
une impulsion décisive. Pour en faire connaître l'importance et les pro- 
grès à chaque période historique, M. de Ciausade remonte au delà delà 
constitution de 1794, qui avait considéré la première l'enseignement 
des enfants du peuple comme une dette do l'Etat, et il prouve, par des 
documents qui remontent au treizième siècle, que les communes com- 
prises aujourd'hui dans le Tarn s'imposaient des sacrifices pour mettre 
l'enseignement élémentaire à la portée du plus grand nombre. Ainsi , 
dans la ville d'Albi, le maître des écoles ne devait recevoir aucun salaire 
des petits enfants de la ville et de la juridiction qui n'étaient pas ^ama- 
ciers, c'est-à-dire qui n'apprenaient pas la grammaire grecque ou latine. 
La gratuité de l'enseignement pour les enfants du consulat d*Albi était 
dû en retour de la concession gratuite de rétablissement scolaire et d'un 
monopole créé en faveur du régent principal des écoles. 

La disparition des congrégations religieuses pendant la révolution 
française nuisit beaucoup à l'enseignement élémentaire et habituelle- 
ment gratuit des enfants pauvres. Grâce à la loi de 4846 , les écoles de- 
vinrent moins rares que sous le régime précédent. Elles étaient en pro- 
grès sensible en 4828, et cette progression fut constante jusqu'à l'époque 
où la loi du 28 juin 4833 vint lui donner une impulsion plus forte. 
L'accroissement du nombre des élèves fréquentant les écoles fut énorme 
de 4835 à 4840 , et beaucoup moins sensible de 4840 à 4845. Dans l'an- 
née scolaire 4847-48, au lieu d'une augmentation dans le nombre des 
élèves, on signala une diminution, tandis que le nombre des institu- 
teurs s'était accru. Ce résultat provenait de l'espoir donné aux familles 
de la gratuité absolue dans un prochain délai , et à certaines impruden- 
ces administratives qui devaient éloigner beaucoup d'enfants de l'école 
communale. 

Après la révolution de Février et la suppression de toutes les barrières 
électorales, l'enseignement primaire devait recevoir une organisation 
nouvelle. Le pouvoir convia les départements à émettre leurs vœux sur 
la future loi organique. M. de Ciausade fait connaître sommairement 
quelques-uns des vœux formulés dans le Tarn , et il expose la situation 
de l'instruction primaire dans ce déparlement à l'époque où la loi du 
45 mars 4850 allait y être mise en pratique. 

La continuation de cette lecture est renvoyée à la séance suivante. 

M. Tillol, appelé également par l'ordre du travail, communique à 
l'Académie quelques extraits d'un ouvrage inédit sur des applications de 
géométrie analytique à deux et à trois dimensions. Il présente une dé- 
monstration directe du théorème énoncé par M. Chastes dans son mé- 
moire sur deux principes généraux, et relatif au produit des segments 



— 147 — 

qu'une surface du 2« degré délerraiue sur une transversale passant par 
un point fixe. M. Tillol élend le théorème aux surfaces dépourvues de 
centre. Sa communication comprend aussi une démonstration nou- 
velle de quelques autres théorèmes énoncés dans le même mémoire. 

Le Secrétaire perpétuel , Urbain Vitrt. 

Séance du 318 mai : Présidence de M. Gatien-Arnoult. 

M. de Clausade continue la lecture de son travail sur l'instruction 
primaire dans le département du Tarn. La première partie exposait 
l'histoire et la statistique de l'enseignement avant la loi du 25 mars 4850. 
Cest à partir de l'exécution de cette loi qu'elles sont étudiées l'une et 
l'autre dans la suite du mémoire. La nouvelle législation était à peine 
en vigueur, qu'on reconnu I dans le Tarn la nécessité de modifier plu- 
sieurs de ses dispositions, notamment celle qui établissait pour les 
instituteurs l'égalité des traitements. Il était peu de communes où le 
produit de la rétribution scolaire dépassât le minimum fixé par la loi. 
Les postes étant égaux, les écoles les moins peuplées devenaient les plus 
enviables. 

La multiplication des écoles avait favorisé une progression continue 
dans le nombre tolal des enfants qui les fréquentaient, lorsqu'un mou- 
vement rétrograde se manifesta tout à coup pendant l'année scolaire 
4854-55 par une diminution de plus de mille élèves. En 4860 , on 
comptait un établissement d'instruction primaire pour cinq cent vingt- 
neuf habitants , et malgré les ressources nouvelles offertes à la popu- 
lation , le nombre des élèves avait jusqu'à cette époque continué à 
décroître. 

On voulut se rendre compte des causes qui avaient arrêté la marche 
progressive de l'instruction primaire dans un département qui ne cessait 
de s'imposer en sa faveur des sacrifices toujours plus considérables. 

Au nombre des documents recueillis à cette occasion , figure une en- 
quête très-curieuse faite en 1855 par les inspecteurs primaires, sur le 
personnel des instituteurs du Tarn , considérés sous le rapport intellec- 
tuel. L'auteur du mémoire est amené à comparer l'école normale pri- 
maire d'Albi avec l'école normale des filles, établie au couvent du Bon- 
Sauveur de la même ville. Du tableau des admissions au brevet de 
capacité obtenus par les élèves boursiers de ces deux établissements , il 

semble résulter que l'instruction primaire , qu'on sait être beaucoup 

moins répandue chez les filles que chez les garçons du département , 

y atteint pour les premières un niveau plus élevé que pour les seconds. 



— U8 — 

La situation de rinstruclion primaire, constatée selon l'usage par le 
relevé numérique des élèves admis annuellement dans les écoles publi- 
ques et libres , n'offre que des données fort incertaines. L'auteur du 
mémoire fait connaître la marche progressive de Tinstruction primaire 
dans le département du Tarn à laide des tableaux de recrutement , qui , 
depuis 4827, portent dans des colonnes spéciales, remplies à Tépoque 
du tirage au sort , le nombre des jeunes gens de chaque canton qui sa- 
vent lire, qui savent lire et écrire, et qui ne savent ni lire ni écrire. 
 l'aide de ce tableau synoptique, divisé par périodes décennales, il est 
facile de s'assurer à première vue dans quelles proportions l'instruc- 
tion primaire a progressé dans chaque canton et dans chaque dépar- 
tement. 

Tout en rendant justice à l'intelligence avec laquelle cette statistique 
a été dressée, un membre demande pourtant quelles sont les consé- 
quences que Fauteur croit pouvoir en déduire, et si, par exemple, il 
n'aurait point l'intention d'en tirer quelques arguments contre Finstruc- 
tion primaire. 

M. de Clausade répond que, loin d'être hostile à cet enseignement, il 
en a été toujours le partisan, et que ce sentiment l'a guidé dans les do- 
cuments qu'il vient de soumettre à l'Académie , afin de rechercher les 
causes qui entravent le développement de cette institution et d'aviser aux 
moyens d'y remédier. 

M. Vitry, appelé par l'ordre du travail, lit une notice historique sur 
M. Gantier, ancien membre résidant de FÂcadémie, chevalier de la 
Légion-d'Honneur et ancien professeur à l'Ecole d'artillerie de Toulouse. 

La classe des Inscriptions et Belles-Lettres propose pour sujet du prix 
de l'année 1865 la question suivante : 

« Retracer l'histoire des institutions municipales de la ville de Tou- 
» louse, depuis l'établissement du pouvoir des comtes jusqu'à la révolu- 
9 tion française. » 

« Les concurrents devront surtout s'attacher à apprécier les caractères 
du capitoulat et à déterminer les restrictions et les accroissements qu'a 
subis cette magistrature sous différents règnes. » 

Cette question est adoptée par l'Académie. 

Le Secrétaire perpétuel, Urbain Vitrt. 



CORRESPONDANCE. 



A, M. le Rédacteur en chef de la Revue de Toulotise. 

Monsieur le Rédacteur , 

Veuillez me permettre de protester contre une erreur commise par M. Buis- 
son au sujet d*une de mes toiles, dans sa revue de l'Exposition. 

La critique a des droits que j*ai appris de bonne heure a respecter ; mais 
Tartiste a aussi les siens , et , quand ses intentions sont méconnues , quand 
une fausse interprétation de son œuvre est de nature à porter la plus légère 
atteinte à sa considération , il peut et doit réclamer. 

11 s'agit d'une esquisse intitulée : Plaintes à la Porte (Théocrite). M. Béne- 
zet, dit M. Buisson à ce sujet, nous a « égarés bien loin de sainte Scholasti- 

que à la suite de Théocrite, à la porte d'un mauvais lieu. » 

Je ne comprends pas ce qui , dans ma composition , a pu autoriser 
l'expression dont se sert M. Buisson. Je me figure que c'est le plaisir de 
l'antithèse qui a pu seul le porter à se servir d'une qualification que rien ne 
justifie dans cette toile. 

Mon esquisse , puisque je suis contraint d'expliquer ma pensée , a eu pour 
but de rappeler ce genre d'élégie que les anciens nommaient Plaintes à la 
Pt^rte^ ces sortes de monologues plaintifs, dont nous trouvons des exemples 
non-seulement dans Théocrite , mais aussi dans les poètes élégiaques latins. 
C'est en vain que Ton chercherait dans le bucolique grec l'idylle que j'ai voulu 
peindre. Il n'y en a aucune qui se trouve dans les conditions de ma composi- 
tion. J'ai donné une lyre à mon personnage principal pour en faire une créa- 
tion impersonnelle et allégorique. Si je l'ai placé devant une porte, si j'ai 
peint dans l'intérieur une femme qui demeure insensible aux plaintes du poêle, 
c est pour expliquer la scène , lui donner un certain intérêt et rappeler , 
crtmnae jg p^i dit ^ la dénomination de Plaintes à la Porte donnée à ces sor- 
tes de compositions poétiques. 

*^our appuyer son observation, M. Buisson me fait donner, avec intention , 
^ ^^ femme à qui s'adressent les plaintes, un profil de Bouc. Evidemment le 



— 150 — 

critique a plus lu Théocrite qu'il na étudié la plastique. Avec un peu moins 
(rérudition et un peu plus d'études artistiques , il aurait pu trouver dans ma 
jeune grecque quelques réminiscences de TAriadne antique. 

Que M. Buisson et ses lecteurs veuillent bien en être convaincus , mes pin- 
ceaux ne seront jamais au service d'une pensée inavouable. 

Veuillez , Monsieur le Rédacteur , agréer l'expression de ma considération 

la plus distinguée , 

Bernard BÉNEZET. 

Réponse de M. J. Buisson ; 

Monsieur , 

Après la lecture de votre lettre , il y aurait mauvaise grâce à ne pas recon- 
naître tout simplement que je me suis trompé en prenant pour une courtisane, 
et pour la maison d'une courtisane , la femme et la maison qui jettent votre 
jeune poète en un si vif désespoir. Induit en erreur par des souvenirs classi- 
ques trop imparfaits , inhabile à retrouver dans Théocrite la donnée précise 
de votre toile , ignorant absolument qu'il ait existé jamais dans la poésie 
élégiaque grecque ou latine un genre particulier d'élégies appelées Plaintes à 
la Porte , j'ai cru à une de ces supercheries que des artistes en renom , 
MM. Gérôme et Clésinger , par exemple, se sont permises récemment. Je 
regrette sincèrement mon erreur , renonçant de bon cœur à plaider les cir- 
constances atténuantes qui pourraient ressortir de l'œuvre elle-même , et me 
réservant seulement le bénéfice de celles que m'offre le caractère même du 
sujet. Tous ceux qui sont familiarisés avec les libertés grandes de la civilisa- 
tion , des lettres et des arts antiques , et qui savent la place que prenaient 
dans les mœurs païennes les courtisanes aimées des poètes , m'excuseront ai- 
sément. Vous vous êtes trop scandalisé , Monsieur : au point de vue qui a 
inspiré les Funérailles de sainte Scholastique et Y Apothéose de sainte Germaine, 
il est permis d'appeler un mauvais lieu le palais même d'Aspasie. 

Les artistes me pardonneront bien plus aisément encore de n'avoir pas su 
retrouver, dans le profil de votre femme accroupie, le type de l'Ariadne. 

Tout au plus avez-vous emprunté à la tête antique ce développement ex- 
traordinaire des muscles sourciliers à leur jonction au-dessus du nez , détail 
caractéristique commun à beaucoup de figures grecques, et qui est bien loin, 
par parenthèse, de spiritualiser le masque humain. Où retrouver, d'ailleurs, 
la largeur de plans et la grâce pénétrée du buste connu dans l'histoire de l'art 
sous le nom de la maîtresse abandonnée de Thésée, qui excita la pitié et 
l'amour de Bacchus ? — Si vous consentiez , Monsieur , à le regarder à nou- 
veau avec moi , il est probable que nous tomberions d'accord sur l'art infini 
avec lequel le sculpteur grec a dissimulé , par l'arrangement de la chevelure , 



— 151 — 

ce galbe moutonné et cette apparence stupide que Texagération de la cloison 
du nez et rallongement du crâne donneraient à la tête d'Âriadne vue et ren- 
due en caricature. Cette riche chevelure , en effet , divisée sur le front, s'élève 
à droite et à gauche en deux mamelons charmants, couronnés de lierre ou 
de pampre , et rend au front cette hauteur intelligente qui caractérise la race 
caucasique. 

Quoi qu*il en soit de ces longs détails , j'avais été frappé surtout devant vos 
œuvres , et j*ai tenu à mettre en saillie , dans Texamen que j*en ai fait , cette 
extraordinaire multitude de directions et d'idées que signale , non pas seule- 
ment Topposition des sujets , mais l'opposition même des systèmes appliqués, 
à un si mince intervalle de temps , à l'interprétation des formes et de la figure 
humaine. 

L'esprit de ma revue se résumait d'ailleurs dans ces lignes : « Je voudrais 
» être des amis de M. Bénezet pour le conjurer de ne pas laisser perdre, 
s dans ce désordre d'imitation et de voyages par tout pays , des dons rares 
» et précieux. » Rapprochées de l'article que je publiais l'an dernier dans le 
Journal de Toidouse, et sur votre exposition , et sur la série de vos études de 
l'Ecole des Beaux-Arts (que j'étais allé rechercher avec une curiosité que 
n'excitent point d'ordinaire à ce degré des travaux d'élève ) , elles vous donne- 
ront la mesure de l'importance que j'attache au développement de votre ta- 
lent et des incontestables ressources dont vous êtes doté. 

Encore un mot , Monsieur : 

Quand un artiste traite un critique d'érudit , on sait ce que cela veut dire« 
Les peintres , en effet , estiment , dans leurs ateliers , les critiques ou les éru- 
dits, en fait de peinture , juste autant que les architectes. Permettez-moi de 
m' étonner qu'une erreur sur Théocrite me vaille ce reproche d'érudition. En 
relisant avec plus d'attention l'article entier de la Revue de Toulouse , et la 
phrase même qui a provoqué votre remarque , peut-être changerez-vous d'opi- 
nion sur la direction de mes études. 

Si je parle des arts du dessin avec quelque assurance, c'est après avoir étu- 
dié des mois et des années une grande partie des Musées et des Galeries de 
l'Europe. Et vous reviendriez probablement de l'impression où vous êtes, 
Monsieur , en trouvant à côté de mon cabinet un atelier où gisent , éparses et 
abandonnées, dans des essais de peinture, de gravure à l'eau forte ou de 
sculpture, les preuves d'études spéciales et d'une vocation manifeste, — 
aujourd'hui quasi-désertée avec une faiblesse qui fera le regret de toute 
ma vie. 

J'ai l'honneur d'être , Monsieur , avec des sentiments de considération très- 
distinguée , 

Votre très-humble et très-obéissant serviteur , 

Jules Buisson. 
Labastide-d'Anjou , 20 juillet 4862. 



k 



REVIE NISIGALE. 



SoMXàiKB : Concours du Gonsenratoire. — Sonatines de M. J. Conte. — Pianos de 

M. Martin. — Mort d'Eller. 

Tous les ans , les concours du Conservatoire de musique ont le mérite de 
réveiller à Toulouse Tintérêt public ; et , bravant des chaleurs caniculaires , 
la foule se presse dans la salle des Illustres pour applaudir aux premiers 
succès des talents artistiques nouvellement éclos et recevoir leurs premières 
espérances. Quant à nous , nous assistons toujours avec un vif plaisir à ces 
joutes paisibles et pures du plus aimable des arts, certain d'avance d'y éprou- 
ver de bien douces sensations. Nous devons dire néanmoins que , cette 
année , ce n'est pas sans quelque appréhension que nous nous sommes rendu 
à la séance. Le dernier concert donné par les élèves du Conservatoire nous 
avait laissé une impression quelque peu fâcheuse ; les classes de chant parti- 
culièrement avaient été malheureuses dans l'interprétation des morceaux 
portés sur le programme , et nous redoutions de nouvelles chutes. Mais, par 
bonheur, nos craintes étaient vaines, et elles se sont bien vite dissipées. Les 
élèves chanteurs ont, dans le concours du 19 juillet , brillamment pris leur 
revanche ; aussi le jury ne s'est pas montré avare de récompenses. 

Les prix ont été décernés de la manière suivante : 

Classe des hommes : 1er prix , M. Taillefer ; 2« prix , M. Pons ; 2® second 
prix, M. Sol; accessit, M. Blaviel. — Classe des demoiselles : l«f prix à 
l'unanimité , M"e Lannes ; S»* prix partagé entre Mlle Daran et Mlle Douau ; 
accessits, MU» Coquet et M'ie Guérin. 

M. Taillefer , le premier prix de la classe des hommes , a chanté le grand 
air de la Juive : Dieu m'éclaire. Nous nous associons complètement aux 
applaudissements obtenus par cet élève ; nous ferons seulement nos réserves 
pour le récitatif du commencement , auquel il n'a donné ni couleur ni pas- 
sion. Il n'est pas pourtant que ce récitatif, dû à la plume de celui dont la 
France déplore la mort récente , ne soit digne d'inspirer une véritable émo- 
tion ; mais M. Taillefer s'est relevé dans Yandante et surtout dans le finale, 
qu'il a dit avec entrain et énergie. Quoique M. Taillefer ait chanté un air de 



— «3 — 

fort ténor , il nous semble que sa voix serait mieux classée dans les ténorv- 
nos ; elle ne nous parait pas avoir la puissance , Tampleur nécessaires pour 
aborder les rôles des grands opéras. Rude et sèche , elle n'est pas faite pour 
traduire les mouvements des grandes situations dramatiques ; elle sera plus 
â Taise dans les rôles de Topera comique , et , à ce point de vue , elle a des 
qualités précieuses : elle porte , elle vibre , elle domine , et ne manque pas 
d'une certaine facilité. 

M. Pons, dans un air de Sémiramis (Rossini), nous a fait entendre une 
basse puissante , sonore et pleine. Un pareil organe vous étonne chez un 
jeune homme de vingt ans. Toutefois , en T écoutant , nous ne pouvions nous 
défaire de certaines craintes; nous redoutons qu'il ne subisse la loi de tout 
développement prématuré , et qu'il ne faiblisse avant le terme. Un certain 
chevrotement, qu'il est impossible à M. Pons de maîtriser , semble justifier 
nos craintes à cet égard. Que ce jeune élève prenne toutes les précautions 
possibles ; il serait vraiment déplorable de perdre par sa faute un instrument 
si remarquable. 

Nous avons à noter encore , dans la classe de M. Boulo , les voix de 
IMM. Roudil et Blaviel. Nous ne doutons pas que, par les soins éclairés de 
leur habile professeur, ces deux élèves ne fassent l'avenir de notre Conserva- 
t^oire. 

Dans la classe des femmes, le jury a décerné le premier prix à Tunanimité 
•^ Mil» Lannes ; c'était toute justice. Cette élève a chanté en véritable artiste 
l^air de Topera de Marianni, / Capuletti. Grande correction de style, senti- 
•ritient profond , pureté de vocalise , rien n'a manqué dans cette exécution. 
I%4i>e Lannes est naturellement désignée à la libéralité du Conseil municipal ; 
ml ne faudrait pas qu'une question d'argent empêchât cette élève de poursuivre 
vane carrière dans laquelle elle est appelée à obtenir de brillants succès. 
M"fi Daran , Témule de M"e Lannes , possède une voix de soprano d'une 
pureté ravissante. Elle a chanté Tair fïHaydée (Auber) avec facilité et correc- 
^]ion , mais , hélas ! avec une absence presque absolue de sentiment et d'in- 
tention dramatique. Nous ferons le même reproche à M"eGuérin, douée 
'une voix de contralto d'une étendue , d'une égalité , d'une puissance qui 
ï tonnent, mais privée de cette vive flamme qui fait l'artiste. Que ces élèves 
ft ous pardonnent la franchise de notre critique ! L'intérêt que nous leur por- 
^ytis , et dont elles sont dignes, nous commande de parler en toute sincérité. 
ous n'adresserons pas les mêmes reproches à M>ie Douau : grâce , vivacité 
'esprit, physionomie lutine, elle possède toutes les qualités qui ont inimor- 
lisé Dugazon ; elle a dit un air du Cheval de Bronze (Auber) avec un brio, 
TIC grâce qui lui ont mérité les sympathies générales. Qu'elle persévère dans 
1 €5 genre pour lequel elle semble être créée , elle ne peut manquer de s'y 
ire distinguer ; mais surtout qu'elle se garde de vouloir aborder les grands 



— 454 — 

rôles ; sa voix légère y pourrait faire naufrage. Mieux vaut être le premier 
dans son village que le second à Rome. 

La séance du concours a été un jour de malheur pour M"® Coquet et 
M"« Gaujaringues : Tune était indisposée, elle devait d'ailleurs se trouver 
très-mal à Taise dans l'interprétation de Tair de Galathée, qui réclame une 
puissance , une énergie que Forgane de M^^ Coquet ne possède pas ; et Tautre 
était entièrement paralysée par la peur, vox faucibus hœsit. Malgré cela, nous 
avons pu constater chez Tune et Fautre de ces élèves des qualités sérieuses 
qui nous font espérer un jour de revanche. 

En somme , nous devons de grands éloges à Min« Hébert-Massy ; sa classe 
nous a paru supérieure à celle de Tannée dernière ; nous avons été heureux 
de rencontrer chez toutes ses élèves une émission plus pure et plus franche, 
un goût plus parfait , un style plus élevé. — Il y a véritablement un progrès 
bien sensible. 

Nous n'avons pu assister au concours de la classe de piano. Dès lors , nous 
n'en dirons rien , et nous parlerons des classes de violon et de violoncelle. 

Dans le concours de violon , le jury a décerné les récompenses de la ma- 
nière suivante : 

Division inférieure : 1er et 2^ prix réservés; l«r accessit, M. Espa ; 
2e accessit , M. Bonnemaison. — Division supérieure : I't prix réservé ; 
2e prix , M. Blés et M. Ravel. — M. Ravel ne peut manquer dans Ta venir de 
faire honneur à M. Guiraud , l'excellent professeur de notre Conservatoire. 
Archet vigoureux , sentiment artistique , pureté de style , ce jeune élève a re- 
lativement toutes les qualités qui font le violoniste de concert. — Nous devons 
une mention particulière à M. Boyer, dont le jury s'est plu à reconnaître les 
progrès accomplis. M. Boyer possède déjà son instrument; il a joué avec une 
grande correction un concerto d'Habeneck. 

Dans la division inférieure de la classe de violoncelle, le premier prix a été 
décerné à M. Périlhès; dans la division supérieure, le premier prix ayant été 
réservé, le second prix a été donné à M. Gélis. — Le jury a adressé des élo- 
ges à M. Barbot, qui a joué hors concours , comme premier prix de Tannée 
dernière, un concerto de Servais. Ces éloges n'avaient rien d'exagéré. Le 
talent de ce jeune violoncelliste est déjà bien remarquable. Il a fort heureu- 
sement surmonté les écueils et les ditBcultés dont est hérissé le concerto du 
grand maître. Le jeu de M. Barbot est tout à la fois léger et plein de vigueur; 
le trait est correct et sans confusion ; les sons , dont il parcourt toute 
l'échelle, sont purs et d'une justesse irréprochable. Toutes ces qualités, dont 
la nature s'est plu à gratifier cet élève , l'obligent ; il ne peut les laisser sans 
culture ; il faut qu'il les fortifie par un travail sérieux. S'il nous était permis 
de lui donner des conseils , nous lui dirions : Quittez Toulouse , courez à 
Bruxelles , allez demander au professeur du Conservatoire de cette ville , à 



— 155 — 

• 

Servais , dont vous interprétez déjà les œuvres , le fini d'exécution qui vous 
manque , les secrets de mécanisme que vous ignorez. — Et , par là , nous ne 
voulons pas faire injure au mérite réel du professeur de notre Conservatoire, 
M. Garreau ; nous rendons un trop grand hommage au talent des élèves de 
violoncelle pour que nous n'estimions pas grandement le professeur. 

Nous en avons fini avec le compte-rendu que nous devions aux lecteurs de 
la Revite sur les concours du Conservatoire ; et si nous avons eu beaucoup de 
bien à en dire , nous serons dans la justice et dans la vérité en faisant re- 
monter une bonne part des succès à Thabile direction de M. Mériel. Puisque 
nous parlons de notre Ecole de musique , on me permettra de dire un mot 
de certaines publications musicales dues à la plume élégante d'un des anciens 
élèves de cette Ecole, M. Jean Conte, premier prix de l'Institut. M. Jean 
Conte a eu l'heureuse pensée de combler une lacune regrettable qui existait 
dans les œuvres pour le violon. Sans doute , la musique pour le violon est 
riche en concertos , en fantaisies ; il suffit de citer les noms de Viotti , Rode , 
Bériot , et tutti quanti , pour rappeler à l'esprit la collection la plus brillante 
des œuvres musicales ; mais toutes ces productions ne sont pas faites pour les 
«lèves ; elles réclament une connaissance assez étendue de l'instrument ; et 
alors , que donner aux élèves ? Grand embarras des professeurs , qui sont 
obligés de se rabattre sur des œuvres privées de tout élément artistique. 
m. J. Conte a voulu combler la lacune ; et faisant pour le violon ce que 
Haydn , Mozart , Ries n'avaient pas dédaigné de faire pour le piano , il a créé 
<jes Sonatines , dont l'exécution facile est mise à la portée des commençants. 
Ces productions répondent à toutes les exigences qu'on est en droit de récla- 
mer d'une œuvre vraiment artistique. Nous les recommandons dès lors à tous 
les professeurs et à tous les élèves. Elles viennent de paraître chez M. Mar- 
t.m , marchand de musique. 

Nous ne pouvons laisser passer le nom de M. Martin sans rappeler le titre 
honorifique dont il vient d'être gratifié par le jury de l'Exposition universelle 
de Londres. — C'est une idée grande et féconde en résultats de toute espèce 
d'avoir imaginé de rassembler , de tous les points du globe , les produits 
^industriels , artistiques et agricoles de tous les peuples , et de les avoir placés 
*îace à face dans un pacifique champ de bataille ; notre sièclç seul pouvait la 
réaliser avec ses prodigieux moyens de communication , devant lesquels il 
fi'existe ni mers , ni montagnes , ni distances. 11 y avait à ce rendez-vous gé- 
néral beaucoup d'appelés , mais relativement peu d'élus. C'était un honneur 
que d'être admis à présenter son nom au grand Palais de l'Exposition ; mais 
y être récompensé était encore une gloire bien plus grande ; car le jury s'est 
montré avare de faveurs, sans doute afin d'en rehausser le prix. Quoi qu'il 
en soit, notre compatriote, M. Martin, a obtenu la médaille d'honneur. — 
Le jury a voulu reconnaître le mérite indiscutable de ses pianos , en même 



— 456 — 

temps que leur bon marché , qui les rend accessibles à toutes les bourses. 
Good workmanship and cheapness of piano , excellence des produits de la 
manufacture combinée avec le bon marché ; c'est ainsi que s'exprime la déci- 
sion du jury. Voilà donc la maison Martin placée dorénavant , par droit de 
glorieuse conquête , au premier rang , à cdté des grandes maisons Broad- 
wood (Angleterre) , Sternberg (Belgique) , Plumer (Autriche) , Pleyel-Wolff , 
Kriegelstein (Paris), — Ce succès ne nous surprend pas. Déjà depuis long- 
temps nous avons acquis la certitude de Texcellence des instruments sortis de 
cette maison , et nous étions d'avance convaincu qu'admise à l'exposition , 
elle y ferait bonne figure. 

La manufacture de M. Martin a une importance considérable. — Ses vastes 
ateliers de la rue Garaman et de la rue de la Pomme sont combinés de ma- 
nière à produire tous les détails divers et infinis réclamés pour la construc- 
tion de cet instrument compliqué qui s'appelle piano. — Dans les séchoirs , 
on aperçoit du bois de toute espèce soumis aux dures épreuves de la tempé- 
rature ; plus loin , on confectionne les pièces qui composent le mécanisme 
intérieur. Ici , on fabrique les caisses , on plaque le meuble ; là , on dispose 
la table d'harmonie ; dans un autre atelier , on file les cordes et on les place. 
— Autant d'oeuvres diverses , autant de spécialités. — Les cordes posées , 
c'est le tour des finisseurs , pour la pose du clavier et des pédales ; et enfin 
des égaliseurs , qui sont chargés de donner au piano cette égalité de son qui 
est une des principales qualités et l'une des plus difficiles à acquérir. 

Nous ne pouvons terminer cette revue sans verser une larme sur une tombe 
fraîchement fermée. Eller est mort à Pau le 12 juillet, à peine âgé de qua- 
rante ans. — Déjà , depuis longtemps, la mort cruelle l'avait marqué de son 
doigt , et ses amis nombreux voyaient de jour en jour le grand artiste dépé- 
rir sous l'étreinte d'une affection de poitrine. Ah ! tu vivrais encore , Eller , 
sans la flamme brûlante qui dévorait ton âme , sans ta passion violente pour 
le plus beau des arts ; c'est la muse implacable qui t'a porté au tombeau. Ne 
savais-tu donc pas , imprudent , que se livrer à elle , c'est faire un marché 
sans retour ? Que ne la repoussais-tu ? Tu vivrais goûtant les doux attraits 

d'amitiés sans nombre que ton noble cœur avait su t'acquérir! Eller 

n'était pas un artiste ordinaire ; déjà , dans cette Revue , il nous avait été 
donné d'apprécier le talent original et vigoureux de ce violoniste remarquable 
(livraison du i^r août 1859). Né à Gratz (basse Styrie) , il avait quitté jeune 
encore sa patrie , pour aller donner des concerts dans les principales capitales 
de l'Europe. Après avoir visité l'Allemagne , la Belgique , l'Italie , la France 
et l'Espagne, il se rendit à Lisbonne, où il reçut à la Cour un accueil des plus 
flatteurs ; il eut l'honneur de faire de la musique avec le roi et la reine , et 
de donner des leçons aux princes Don Pedro et Don Luis , qui n'ont jamais 
oublié leur maître. Il y a quelques mois, Don Luis lui envoyait la décoration 



— 457 - 

de chevalier du Christ de Portugal. — Cependant, sa santé sWaiblissant 
de jour en jour , il dut fuir le climat pernicieux du Portugal pour deman- 
der au climat tempéré du midi de la France un soulagement à son mal. 
U vint à Pau , et s'y fixa. Pendant son séjour , il fit des voyages fréquents à 
Toulouse. C*est ainsi qu'il nous a été donné d'apprécier le beau talent d'Ëller 
et de connaître les belles qualités de son cœur. — Il a laissé des composi- 
tions musicales estimées et jouées par les grands maîtres. 

En terminant notre revue , nous annonçons le succès obtenu par M'i< La- 
béda au concert de la distribution des prix des Ecoles des arts. Elle a joué 
un air varié de Herz , sur des motifs du Pré aux Clercs , en grand artiste. 
Pureté de style , légèreté , vigueur , elle possède toutes les qualités brillantes 
de récole de Herz , qu^elle représente dignement. Mii<: Labéda abandonne une 
position brillante dans la capitale pour se fixer à Toulouse. — Nous devons 
être heureux et fiers de cette détermination généreuse qui la fait nôtre défi- 
nitivement , et qui nous permettra de jouir d'une manière plus complète de 
son beau talent 

J. BiBENT. 



CHRONIOOE. 



Indépendamment de la lettre que nous avons insérée plus haut , à propos 
du compte-rendu de l'Exposition de V Union artistique par M. J. Buisson, 
Jious avons reçu de M. Laborie un factum de douze pages que nous renon- 
çons à pubUer. M. Laborie est poursuivi depuis longtemps par une idée fixe. 
11 voit partout l'influence d'un pouvoir occulte , sans lequel rien ne se fait à 
Toulouse , et dont nous subissons tous la loi sans nous en apercevoir. Ce 
pouvoir occulte , cette coterie , cette loge maçonnique , ainsi qu'il l'appelle , et 
dont il désigne fort clairement le siège, aurait des ramifications souterraines ; 
«lie pratiquerait des mines sourdes , en vue de saper toutes les institutions 
^Qicuvelles fondées en dehors d'elle , tous les projets conçus sans sa participa- 
'Eion et son concours. Â l'entendre, ce serait le mauvais génie de Toulouse. Il 
3 a trois ans , il dénonçait cette puissance malfaisante dans des lettres anony- 
:xnes adressées au journal V Union des artistes ; l'année dernière , il revenait à 
la charge dans un pamphlet signé Lucien Pancroke , et répandu en ville avec 
^rofusioa. Aujourd'hui , il renouvelle encore ses attaques et nous demande la 



— 458 - 

publicité de la Revue. Dans ce nouvel écrit, il plaint M. J. Buisson , dont il 
loue d'ailleurs « le goût , Tintelligence et la haute portée d'esprit , » d'être 
Tenu , lui , < étranger aux intrigues et aux coteries locales , i» se jeter étour- 
diment , tête baissée et sans s'en douter , en plein milieu de la coterie , de 
s'être laissé circonvenir par cette enchanteresse , et de n'avoir dit que ce 
qu'elle a bien voulu lui permettre de dire. M. Laborie prétend que rien ne se 
fait librement à V Union artistique , que le comité est miné sourdement , que 
la commission des achats pour la loterie , et les personnes mêmes qui ont 
eu ridée d'acheter pour leur propre compte ont obéi involontairement à des 
instructions secrètes ; en un mot , que le marché n'était pas libre. On com- 
prend que tout ceci n'est pas sérieux , et que la Revue ne peut se faire l'jr- 
gane d'allégations aussi peu fondées. 11 n'y a qu'à en rire. M. Laborie cite 
souvent l'homme aux rubans verts du Misanthrope ; nous dirons à M. Labo- 
rie , à l'homme aux lunettes vertes , qu'il voit le monde et la société avec des 
verres qui le trompent, et qui évidemment lui faussent le jugement. 



♦ ♦ 



Notre compte-rendu de la Revue de l'année , par M. Duilhé de Saint-Pro- 
jet , nous a aussi attiré de divers côtés des observations , les unes hostiles , 
les autres sympathiques, — celles principalement de M. Géruzez, qui avait 
été mis en cause. Nous avions l'intention d'y répondre ; mais le temps nous 
a manqué. L'occasion se représentera sans doute plus tard ; au besoin , nous 
la ferons naître. En attendant , que nos honorables contradicteurs sachent 
bien que la Revue leur est ouverte , et qu'en tout temps et à toute heure , ils 
y trouveront bon accueil. 



Les bas-reliefs du concours de sculpture à notre Ecole des Beaux-Arts , 
pour le grand prix municipal , sont restés exposés pendant quelques jours 
dans la grande salle du Musée. Les concurrents étaient au nombre de quatre. 
Voici le sujet qu'ils avaient à traiter : Ulysse , de retour à Ithaque , après de 
longs voyages , trouve son palais occupé par une foule de prétendants à la 
main de Pénélope. Il les immole tous à sa fureur. Un seul, Médon, s'est 
caché dans une peau de bœuf , mais il est découvert. Le moment choisi est 
celui où Médon , sortant de sa retraite , se jette aux genoux de Télémaque , 
qui , reconnaissant en lui l'ami de son enfance , arrête le bras de son père et 
lui demande sa grâce. L'avis du jury , conforme à celui du public , a été 
unanime pour décerner le grand prix municipal à l'œuvre du plus jeune des 
concurrents, à M. Henri Gassagne, qui n'avait pas craint d'entrer en lice avec 
les élèves du brillant concours de 1859. « M. Gassagne saura, a dit M. le 
rapporteur de la commission , soutenir à Paris le rang distingué conquis par 



— 459 — 

MM. Fallières et Barthélémy, grands prix de Rome et anciens élèves de notre 

Kcole des Beaux-Arts. » 

Le concours de peinture n'a pas donné des résultats aussi satisfaisants. Le 
sujet , emprunté également à Homère , est le moment où Ulysse , s'apercevant 
que Circé vient de faire sur lui Tépreuve de ses breuvages empoisonnes, entre 
en fureur et veut la percer de son épée. La commission a décerné le prix à 
M- La borde, le seul des trois concurrents qui ait su comprendre et traduire, 
quoique imparfaitement , l'inspiration d'Homère. 

• • 
La distribution des prix aux élèves de TEcole des Arts s'est faite , le 
^1 juillet, dans la grande salle du Musée, sous la présidence de M. le comte 
die Campaigno, maire , en présence des plus hauts fonctionnaires de la ville , 
et devant une foule dont Tardeur , ce jour-là , ne connaît point d'obstacle, tant 
est grand l'intérêt que présente celte séance variée par des intermèdes de 
cliant, de musique et de déclamation. Nulle autre solennité n'excite une pa- 
reille curiosité. M. le Maire a pris la parole avant la remise des couronnes. 
Après quelques réflexions sur l'étude des beaux-arts , auxquels les Romains , 
a~t-il dit, attachaient bien moins de prix que les Grecs , M. de Campaigno a 
rappelé les nombreux sacrifices que la ville s'impose depuis longtemps pour 
en développer le sentiment et l'amour dans les jeunes générations ; il a énu- 
méré les institutions utiles fondées en vue d'entretenir ce goût , telles que 
1* Union artistique , la Société des concerts et les diverses Sociétés chorales ; 
puis, — chose triste à rappeler, — il a reproché avec amertume aux lauréats 
leur peu de reconnaissance envers l'administration qui les soutient ici et à 
Paris , envers la ville qui les a vus naître et qu'ils semblent prendre à tâche 
d^oiitlier bien vite dès qu'ils ont quitté ses murs. Pourquoi faut-il que ce re- 
proche soit fondé ? — Un cœur sec ne sera jamais un vrai cœur d'artiste. — 
W- le Maire a donné , en terminant , un souvenir à M. Griffoul-Dorval , pro- 
fesseur à l'Ëcole des Beaux-Arts, et à M. Dumège, inspecteur des antiquités 
^u Musée , morts tous deux dans le cours de Tannée , et dont la mémoire est 
entourée de sincères regrets. On a entendu encore un court rapport de 
M. Mériel , l'habile directeur du Conservatoire de musique , sur les travaux 
oe Tannée, et la lecture du rapport de M. Aug. d'Aldéguier , président du 
bureau des arts , sur les divers concours de fin d'année , et il a été procédé 
«nsuite à la distribution des prix et des couronnes. 

« 
« • 

^ <nort fait depuis quelque temps des vides nombreux dans les rangs de 

1 Académie des Jeux Floraux. Après M. Dumège , et à un court intervalle, 

®|® vieiit de frapper M. le vicomte de Mac-Carthy, qui est décédé le jeudi , 

i^iillet , à l'âge de soixante- dix-sept ans. M. de Mac-Garthy , né à Dublin , 



— 460 — 

était frère du prédicateur de ce nom qui s'est fait, en France, une grande 
réputation dans la chaire. Il résidait à Toulouse depuis sa jeunesse , et était 
entré en i845 à TAcadémie des Jeux Floraux. M. Mac-Garthy était en même 
temps membre de T Académie royale d'Irlande. 






L*un des membres les plus éminents de la Faculté des Sciences de Mont- 
pellier , dont il était professeur depuis un demi-siècle , M. Marcel de Serres, 
est décédé dans cette ville , mardi 22 juillet. Marcel de Serres , auquel on 
doit plusieurs ouvrages scientifiques justement estimés , publiait naguère en- 
core une troisième édition de sa Cosmogonie de Moïse , dont la Revue a donné 
un compte-rendu dans sa livraison du mois d'août 1861 (t. XIV , p. 133). 






S. Ëxc. le Ministre de l'Instruction publique vient de nommer notre colla- 
borateur, M. Ëd. de Barthélémy, membre titulaire du Comité impérial des 
travaux historiques et des Sociétés savantes. M. de Barthélémy a publié der- 
nièrement une curieuse édition des Œuvres de Mathurin Régnier ^ avec 32 
pièces inédites et une introduction fort intéressante. 






Les examens de la licence ès-sciences et de la licence ès-lettres , qui ont 
eu lieu à Toulouse dans la dernière quinzaine de juillet , ont donné les résul- 
tats suivants : 

Licence ès-sciences mathématiques : trois candidats se sont présentés et tous 
trois ont été reçus : 

MM. Martineau (Henri-Louis-Eugène) , né à Luçon (Vendée). 
Rousselot (Louis-Alphonse) , né à Colmar (Haut-Rhin). 
Saleta (Denis) , né à Prades (Pyrénées-Orientales). 

Licence ès-sciences physiques : trois candidats , un seul reçu , avec trois 
boules blanches et la mention très-bien : 

M. Bouquet (Pierre-Victor) , né à Saverdun (Ariége). 

Licence ès-lettres : quatre candidats , un seul reçu : 

M. Fabre (Jean-Henri) , né à Villefranche (Aveyron). 

F. Lacointa. 

4er août 4862. 



HISTOIRE ANICDOTIOUE 



De la eolonisatlon française aux Antilles. 



{Suite) (1). 



IX. 



Dès le matin , le Nivernais , le Normand , I*Auvergnat et le Pro- 
vençal , éveillés de bonne heure par la pensée du départ prochain, 
commencèrent leur ascension. 

Durand se trouva seul avec Béatrix sur le rivage. Il attendait ce 
moment depuis longtemps et n^avait rien fait d'ostensible pour 
ramener , dans la crainte d'exciter les soupçons de ses compagnons. 

Dès qu'il se fut bien assuré que sa voix ne pouvait arriver jusqu'à 
eux et qu'il les eut vus disparaître sur le plateau , il s'approcha de 
Béatrix à laquelle il n'avait jusque-là adressé que de rares et bana- 
les paroles, comme les autres naufragés avaient pu le faire. 

— Vous n'avez pas été sans remarquer , lui dit-il , la ponctualité 
avec laquelle les quatre gaillards qui occasionnent, en ce moment, 
un si grand remue-ménage au camp des oiseaux de mer, exécutent 
tous les ordres que je leur donne. Vous n'avez pas été non plus 
sans comprendre la cause de cette obéissance absolue : c'est que ces 
quatre hommes ont besoin de moi. Ils me considèrent comme indis- 
pensable à leur salut , parce que moi seul ai conservé du sang-froid 

(4) Voir la première partie à la livraison précédente. 

TOMI m, 3« UTRÀISOlf. 44 



— 462 — 
dans notre malheur. Indispensable est un mot que je ne connais 

• 

pas; mais enfin puisqu'ils y croient, eux, il faut leur laisser leur 
foi et en user tant qu'elle nous profitera. Si je n'étais pas avec eux 
et qu'ils fussent livrés à eux-mêmes, quelque épais que soient leurs 
crânes, il y germerait une idée qui les mènerait sinon à leur salut , 
du moins à trouver quelque chose qui pourrait les y conduire. 
Mais , comme je pense pour eux , ils me laissent faire , sans se dou- 
ter qu'ils ont en eu^i les mêmes ressources que moi. Laissons-les 
donc croire que je leur suis indispensable, et jouissons des privilè- 
ges que me donne cette bonne opinion tant qu'elle durera. Mais il 
faut prévoir le moment où ils ne l'auront plus et où chacun devra 
penser à soi. Quand ce moment sera arrivé, — et qui sait s'il n'est 
pas très-proche? car nous allons nous engager sur une route bien. 

vague et inconnue à tous ; — si donc il doit arriver bientôt, on 

ne peut guère prévoir quel en sera le résultat. Vous êtes une 
femme, hors d'état de lutter ; moi , je pourrai bien résister un peu, 
quoique je ne signifie pas grand'chose auprès de ces quatre colos- 
ses , s'il s'agit d'en venir à l'essai des forces. Il est à craindre que la 
bonne intelligence ne règne pas toujours dans le petit espace que 
nous allons occuper en quittant cette terre relativement immense. 
Supposons à l'avance qu'une collision ait lieu : ces quatre brutes 
seront contre moi , parce qu'elles ne croiront plus en moi. Décidez 
à l'avance du parti que vous prendrez. Voulez-vous être avec moi 
ou avec eux ? 

— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire. 

— Je veux dire que , depuis que nous sommes sur cette tie dé- 
serte, les longs jours que nous y avons passés se sont écoulés 
d'abord pour eux et pour vous dans le désespoir; ensuite, et k 
cause de ma présence d'esprit , — je puis le dire sans trop d'amour- 
propre, — ce désespoir s'est changé en une sorte d'espérance qai 
parait, pour eux au moins, devenir une réalité, maintenant que 
nous avons trouvé les moyens de quitter le refuge que le hasard 
nous a donné. Mais quelle sera la fin de cela ? — Ici nous avons 
assez d'espace pour nous retourner ; nous avons un plancher solide 
sous les pieds ; les vivres ne nous manquent pas. Ce ne sont certes 
pas des vivres de choix, mais ils sont suffisants pour nous empê- 
cher de mourir de faim. Nous pouvons boire tant que nous avons 
soif ; les anfractuosités de rocher sont des citernes intarissables. 



— 163 — 

Nous avons Tesprii tranquille. Mais, une fois embarqués, nous al- 
lons nous trouver réunis dans un espace insuffisant pour nous met- 
ire à Taise. Et où irons-nous ? Trouverons-nous une terre , sans 
moyen de nous diriger ? Cette espérance , sur laquelle chacun s'ap- 
puie , ne sera-t-eile pas une déception , et ne sommes-nous pas des- 
tinés à mourir de &im à peu de distance d'un rivage que nous ne 
verrons pas ? 

— Si vous avez aussi mauvaise opinion de notre voyage, com- 
ment osez-vous l'entreprendre ? 

— Parce que nos appréhensions ne se réaliseront peut-être pas ; 
qu'il faut savoir risquer quelque chose , même sa vie , pour éviter 
une vilaine mort, et que nous ne pouvons pas rester éternellement 
sur cet tlot désert. Supposons que nous n'ayons pas les moyens d'en 
sortir , eh bien , la nourriture précaire que nous y trouvons finirait 
par nous manquer , car ces braves et peu savoureux oiseaux de mer 
auxquels nos compagnons donnent la chasse , se fatigueraient d'être 
mangés et iraient chercher ailleurs un gite moins dangereux. Il faut 
donc sortir d'ici, quelque risque que nous ayons à courir en le 
faisant. 

— Mais pourquoi, au moment de partir, me faire voir des dan- 
gers que j'ignorais et m'en donner la crainte, lorsque je n'en avais 
même pas la pensée. 

— Parce qu'il faut que , comme moi , vous sachiez ce que vous 
faites et dans quelle entreprise vous vous engagez. Parce qu'il faut , 
qu'à un moment donné, vous vous joigniez à moi , envers et contre 
nos compagnons. Si nous devons former nécessairement deux par- 
lis, je tiens à être du plus fort, et je n'ai besoin que de votre al- 
liance pour cela. Je crains Je moment où ces quatre brutes ne croi- 
ront plus en moi , — et il arrivera , lorsqu'ils auront faim et que je 
ne pourrai plus leur donner à manger, — lorsqu'ils auront soif et 
que ne pourrai plus leur donner à boire. Je ne sais pas contre quoi 
je me mets en garde , contre quel danger je me prémunis, mais je 
crois qu'il faut que vous et moi , qui serons les plus faibles , nous 
nous unissions pour faire tête aux plus forts , dans le cas où il y 
aurait lutte. Et puis , que vous dirai-je encore ? — moi qui n'ai ja- 
mais aimé personne , qui n'ai jamais été utile à autrui que lorsque 
la conséquence des services que j'étais censé rendre aux autres , de- 
Ttit être mon utilité personnelle , moi qui n'ai jamais travaillé qu'en 



— 164 — 

vue de la satisfaction de mes goûts , de mes t)esoins , de mes fantai- 
sies, je me sens porté vers vous par un sentiment de protection 
désintéressée. Je crains ces quatre misérables encore plus pour 
vous que pour moi. Ils sont trop absorbés par la peur pour avoir pu 
s'apercevoir , se douter seulement que vous êtes belle ; moi , je 
Tavais remarqué à bord ; je n'ai pas cessé de le voir , même dans les 
terribles moments que la tempête nous a fait passer ; je ne vous Tai 
pas dit, mais vous avez dû voir que je m'occupais de vous. 

— Je l'ai vu , et si j'eusse eu besoin de protection , si j'eusse eu à 
invoquer un^ secours , j'aurais pensé à vous, et je n'aurais pas cher- 
ché d'autre bras que le vôtre pour me protéger et me défendre. 

— Eh bien , alors nous nous entendons ; je ne vous questionnerai 
pas sur vos antécédents, je craindrais trop que vous eussiez la même 
curiosité pour les miens. Je ne sais pas si toute l'eau qui m'a cou- 
vert pendant ce maudit naufrage serait suffisante pour laver mon 
passé ; supposons-le et n'en parlons pas ! Ne voyons que le présent 
et l'avenir. Il faut que nous nous entr'aidions sans affectation , sans 
laisser voir que nous sommes d'accord. Voici de quoi me défendre 
en cas d'attaque. 

Et il lui montra un coutelas dans sa gaine , qu'il portait attaché à 
sa ceinture sous son caleçon ; puis , donnant à Béatrix un autre cou- 
teau qu'il tenait aussi caché sous ses vêtements : 

— Prenez celui-ci pour vous , ajouta-t-il , c'est tout ce que j'ai 
trouvé d'armes à bord , et je les dois à votre frère qui les avait, 
heureusement pour nous , solidement suspendues aux palissades de 
sa cabine. Que nos compagnons ne se doutent pas que nous avons 
ces moyens de nous défendre en cas d'attaque ! S'ils ont des bras 
forts , nous aurons , nous , des griffes solides au bout des nôtres. 
Voici, continua Durand, en entr'ouvrant sa chemise et laissant 
voir la première bouteille , une réserve de spiritueux qui ne Sjervira 
qu'à nous, et voilà leur part. 

Et il montra le goulot de la cruche enfoncée dans le sable. 

— Je ne vous cacherai pas que je ne la leur ai mise en réserve que 
faute de moyens de pouvoir la garder tout entière pour nous. Mais 
enfin ils croiront, pour la dernière fois peut-être, que je suis uni 
homme de génie et que je pense à tout et pour tous. Je leur ai réservé 
cette surprise pour leur donner ce que j'appellerais le coup de l'étrier, 
si notre véhicule était de toute autre nature. Ils n'en auront pas pour 



— 465 — 

longtemps, mais ils ne songeront qu'aux douceurs d'un moment 
* d'ivresse sans s'inquiéter de l'avenir. Cette imprévoyance nous sera 
peut-être utile. Mais occupons-nous de notre affaire , voici, les vola- 
tiles qui commencent à pleuvoir. 

Il échangea avec Béatrix une poignée de main qui scella l'union 
qu'ils venaient de contracter , et ils se mirent au travail. 

X. 

Une pensée , qu'on aurait pu croire inspirée par l'buihanité, mais 
qui n'avait d'autre mobile que la crainte de voir ses compagnons 
s'abandonner à l'ivresse et rendre par là le départ difficile ou impos- 
sible, modifia les intentions de Durand. Il avait voulu d'abord leur 
livrer la cruche d'eau-de-vie, afin de profiter de l'affaissement que 
ne manquerait pas de produire en eux l'abus qu'ils feraient certai- 
nement du précieux liquide dont ils étaient privés depuis longtemps, 
pour faire une réserve de vivres ; mais il pensa qu'il lui serait diffi- 
cile de dérol)er cette réserve aux regards , dans un espace aussi res- 
treint que l'était leur barque ; il réussit seulement à cacher la cru- 
che sous une couche épaisse d'oiseaux fumés qu'il avait encore 
recouverts d'une voile , afin de les préserver des ardeurs du soleil 
et de l'eau de mer que les lames pouvaient jeter à bord. 

Il remit à plus tard à décider l'usage qu'il en ferait ou l'utilité 
qu'il pourrait en tirer. 

Tant qu'on n'avait fait que penser au départ et préparer les moyens 
de l'effectuer, l'occupation de chaque instant, l'étourdissement de 
l'espérance avaient fait taire les appréhensions. Elles se présentèrent 
eu foule lorsqu'il s'agit de s'embarquer. 

S'embarquer , sans savoir où on irait , sans une boussole pour se 
diriger ; aller à la recherche de terres inconnues dont on ne pou- 
vait même approximativement apprécier la distance, près desquelles 
on pouvait passer sans les apercevoir ; se livrer à l'immensité de 
rOcéao sans savoir de quel côté on trouverait ses bornes I 

Les malheureux comptaient bien quelquefois sur le hasard qui 
pouvait les conduire à une plage hospitalière ou les mettre sur la 
route d'un navire : mais telle chose qui, d'un côté, se présentait 
comme une espérance, était une terrible appréhension vue sur l'au- 
tre face. Si l'on rencontrait un navire et qu'il fût espagnol , on sa- 



— 466 — 

vait qu*il n'y avait pas de pitié h attendre et qu^on serait sacrifié 
sans miséricorde. — Si on atteignait une terre, on sedemandait qaels ^ 
habitants on y rencontrerait, et s'ils ne seraient pas aussi redouta- 
bles pour eux que les requins l'avaient été pour le pauvre Breton. 

Ce fut donc presque avec un sentiment de regret que les six nau- 
fragés quittèrent le sol désolé où reposaient les restes de leurs com- 
pagnons. Ils sentaient que, s'ils étaient restés là, ils y seraient in- 
failliblement morts les uns après les autres en peu de temps, et 
pourtant, comme ils y avaient vécu pendant un certain nombre de 
jours , comme ils y avaient trouvé Tabri et la nourriture , ils jetè- 
rent à rUot désert un regard de reconnaissance. 

Ils appareillèrent un matin. La brise n'était pas encore levée; ils 
durent franchir les récifs à la rame. Ils avaient choisi ce moment 
parce que , ne sachant pas à quelle distance les brisants s'étendaient 
au large, ils préféraient en sortir sans avoir recours à la voile qui 
aurait rendu leurs manœuvres difficiles s'ils avaient été obligés de 
circuler dans des canaux de madrépores aux méandres inconnus. 
Cependant les mâts étaient dressés et les voiles attachées, et prêtes 
à être larguées lorsqu'on aurait à recourir au vent. 

Ils eurent à peine franchi la barre de récifs sur laquelle était 
couchée VEléonore , qu'ils se virent en pleine mer , la longue houle 
du large n'indiquant la présence d'aucun brisant. 

Ils éventèrent leurs voiles et mirent le cap à peu près au nord- 
ouest. Ce n'était pas qu'ils pensassent trouver plus facilement ce 
qu'ils cherchaient dans cette direction que dans une autre, mais 
uniquement parce que le vent d'est qui souillait leur permettait d'y 
marcher aussi rapidement que cela était possible à leur embarcation 
de hasard . 

Au moment du départ et comme par une prévision désespérée, ils 
avaient ramassé tout ce qu'ils avaient pu trouver d'oiseaux , sans se 
donner la peine de les fumer. 

Leur chaloupe chargée ainsi, ressemblait assez aux pirogues des 
chasseurs de nos jours à la Guadeloupe, lorsqu'ils reviennent des 
bassins et que les vols de pluviers ont donné, 

XI. 
Ils eurent en vue , toute la journée , l'île qu'ils venaient de quit- 



— 167 — 

ter; il semblait que leur misérable embarcation ne pouvait s*en 
éloigner : la brise était faible et les courants étaient contraires. 

Lorsque la nuit vint, elle ne leur apparut plus cependant que 
comme un nuage épais à Test, et le lendemain, — je ne dirai pas 
quand ils s'éveillèrent, car aucun d'eux ne dormit, excepté peut- 
être Durand , — le lendemain , ils virent le soleil se lever à Thorizon 
sans qu'aucune terre fût en vue. 

Ils jetèrent dans toutes les directions des regards inquiets; ils ne 
virent rien , plus rien autour d'eux. Ils savaient bien , quand ils 
s'étaient embarqués , que cela devait arriver; ils n'ignoraient pas 
qu'ils se trouveraient abandonnés dans le désert de l'Océan. Mais 
ils ne prévoyaient pas alors l'impression que leur causerait cette 
immense solitude. 

Us étaient tous silencieux. Aucun d'eux ne salua le lever du jour 
par une prière. Durand ne croyait à rien ; ses compagnons ne savaient 
prier que devant des images et l'immensité de la création n'éveillait 
pas dans ces esprits étroits la pensée du Créateur. 

La brise était faible ; le ciel, pur de tous côtés, ne laissait voir 
que quelques nuages violets à l'horizon ; la mer à peine ridée ne 
soulevait que sa large houle sur laquelle glissait l'embarcation. 

Le soleil lançait ses rayons ardents sur les naufragés. Ils pen- 
saient, mais trop tard, qu'ils auraient pu ajouter à leur gréement 
une sorte de tente. Ils essayèrent bien d'en ajuster une avec les 
morceaux de voiles sur lesquels ils étaient couchés, mais ils ne pu- 
rent parvenir à la dresser , et ils essayèrent de s'envelopper de cette 
tente. — Ils évitèrent un inconvénient pour tomber dans un autre 
non moins grand ; ce tissu épais et serré concentrait la chaleur et les 
étouffait; et ils étaient obligés, pour respirer , de se livrer de nouveau 
au soleil qui les dévorait. — Il n'y avait pas moyen de se mettre à l'om- 
bre des voiles, les mouvements du canot les remettant constamment 
en regard des rayons homicides qu'ils cherchaient à éviter. Enfin , 
dit le naïf chroniqueur chez qui nous avons puisé les matériaux de 
ce récit, comme les enfants de Niobé, ils se sentaient mourir sous 
les flèches ardentes du Dieu du jour. 

Pendant ces deux premières journées, ils mangèrent à peine , et , 
du reste, la nature de leurs aliments ne les invitait guère à y faire 
honneur. 

Ils s'étaient, dès le départ, organisés par quarts pour tenir la 



— 468 — 

barre et gouverner la chaloupe. Il est bien entendu que la mesure 
de ces quarts devait être approximative; car aucun d'eux ne possé- 
dait d'instrument qui pût en déterminer la durée. 

Pour la seconde fois le soleil se couchait radieux. Ils eurent une 
de ces magnifiques nuits étoilées, aussi claires qu'un beau crépus- 
cule d'Europe. Leur barque, poussée par une brise fraîche, traçait 
dans la mer un sillon lumineux. La voie lactée étendait au-dessus 
d'eux sa prairie constellée. Les étoiles brillantes se détachaient telle- 
ment du fond obscur et cependant transparent du ciel, qu'on eût 
cru qu'elles s'étaient rapprochées de la terre. De légers éclairs, de 
ceux qu'on appelle éclairs de chaleur , et qui brillent après les chaudes 
journées des tropiques, éclairaient de temps en temps l'horizon 
d'une lueur qui n'avait rien de menaçant. Des poissons de toutes 
tailles et que l'obscurité ne permettait pas de voir, décrivaient au- 
tour de la barque mille cercles phosphorescents , qu'on aurait pu 
prendre pour des serpents lumineux. 

Il ne vint pas à la pensée des six naufragés d'admirer ces splen- 
deurs de la nature. Ceux qui ne parvinrent pas à dormir et à oublier 
ainsi la réalité terrible de leur position , étaient peu disposés à se 
livrer à une admiration artistique, et la plus horrible nuit de tem- 
pête leur eût paru , si elle se fût passée sur une terre habitée et 
connue, mille fois plus belle que cette belle nuit tropicale. 

Le matin , ils furent frappés par une odeur infecte qu'exhalait leur 
amas de gibier et ils s'aperçurent avec terreur que les oiseaux qu'ils 
avaient embarqués, sans avoir eu la précaution de les fumer, 
étaient dans un état complet de putréfaction. La chaleur des jours 
précédents, jointe à la fraîcheur et à l'humidité des nuits, avait 
produit ce résultat. Ceux mêmes de ces oiseaux qui avaient été dis- 
posés par la fumée à une conservation plus longue , commençaient à 
se ressentir du voisinage dangereux des autres. 

Les naufragés se hâtèrent de jeter à la mer tout ce qui était dans 
un état de putréfaction trop avancée et firent leur premier repas du 
jour avec ce qu'ils trouvèrent de bon dans les oiseaux qui n'étaient 
qu'attaqués. 

Ils rangèrent les autres dans les coins ombragés du canot, les 
abritant avec une toile qui les protégeait contre le soleil sans les 
toucher. 

Cette recherche et ce rangement amenèrent > dit notre chroniqueur 



— 469 — 

créole , la première épreuve , la première appréhension sérieuse de 
Durand. 

Béatrix lui toucha Tépaule et lui fit voir TÂuvergnat qui venait de 
découvrir la cruche d'eau-de-vie. 

— Voici le pot aux roses découvert , lui dit Durand , nous allons 
voir ce qu'il en adviendra. En attendant, restez auprès de moi. 

Il s'assit sur le gaillard d'arrière, et prit, sans affectation, la 
barre des mains du Provençal qui gouvernait alors. Béatrix s'appuya 
sur le bordage, trempant ses mains brûlées dans l'eau relativement 
fraîche de la mer. 

Pendant ce temps , l'Auvergnat , avec un tremblement de joie , 
avait flairé la cruche qu'il venait de déboucher. Il ne s'était pas mé- 
pris à un parfum qu'il connaissait bien , et sans se donner le temps 
de bénir la Providence qui lui envoyait cette manne céleste, il avait 
porté le goulot à sa bouche et buvait à longs traits. 

Le Nivernais, qui se trouvait auprès de lui , et dont l'odorat était 
frappé par les émanations alcooliques , lui arracha le vase précieux 
qu'il n'eut pas sans peine , et , après avoir bu avidement quelques 
gorgées du breuvage incendiaire, il se vit disputer sa conquête par 
le Provençal qui ne tarda pas à s'en rendre maître. 

Celui-ci buvait tout à son aise, lorsque le Normand , qui ne s'était 
aperçu de rien , — car tout cela s'était passé en moins de temps 
qu'il ne nous en a fallu pour le dire , — le Normand , qui était à 
l'avent et tournait le dos aux lutteurs, aperçut le Provençal qui 
buvait avec tout l'abandon d'un possesseur tranquille et légitime. Il 
s'élança en mettant le pied sur l'Auvergnat qui était déjà étendu sur 
un banc , dans le premier étourdissement de l'ivresse , mais il arriva 
trop tard. Il arracha la cruche des mains du Provençal qui la lui 
abandonna en ricanant : elle était vide. Furieux, il frappa le Pro- 
vençal au visage , le renversa ; puis , comme poussé par une inspi- 
ration soudaine, il arracha un des tolets du canot qui était taillé en 
pointe à son extrémité inférieure, et, d'un coup violent, il éventra 
l'outre dont il se mit à recevoir l'eau dans la cruche vide qu'il avait 
arrachée au Provençal. Il se mit à boire, dès qu'elle fut à moitié 
pleine, sans s'inquiéter, dans sa fureur, de l'eau qui continuait à 
couler. Il n'eut qu'un léger sentiment de la saveur de l'eau-de-vie , 
mais il but à son aise et tant qu'il voulut , ce qui n'était encore ar- 
rivé à personne jusque-là. Dans sa colère imprévoyante, il aurait 



— no — 

laissé perdre toute Teau de Toutre, si Durand n'y eût mis ordre en 
la changeant de position , et en mettant en haut la blessure que le 
Normand lui avait faite. Il se perdit cependant plus de la moitié du 
contenu. 

Le chroniqueur dit que Durand , moins prodigue mais aussi sen- 
suel que le Normand , profita de la blessure faite à Toutre pour sa- 
tisfaire sa soif et celle de Béatrix, et pour cacher, sous le fond du 
banc de Farrière , deux ou trois des vases qui avaient été vidés et 
qu'il remplit de nouveau. Il dit qu'il le fit sans intention de donner 
le secret de la cachette à ses compagnons qui, du reste , jouissaient dés 
ce moment du calme profond de Tivresse. Peut-être cherchait-il à son 
profit une compensation à leur bonheur momentané, qu'il n'avait 
eu ni le pouvoir ni la pensée de partager. 

XII. 

Une autre journée semblable aux trois journées précédentes allait 
commencer. Le soleil se levait rayonnant; pas un nuage ne se mon- 
trait au ciel. L'horizon était pur, la mer belle, la brise faible mais 
constante. 

Durand avait passé la nuit à la barre ; Béatrix, accroupie auprès 
de lui , avait dormi la tète sur ses genoux* 

Les trois naufragés, qui avaient été assez heureux pour se par- 
tager la cruche d'eau-de-vie, avaient dormi d'un sommeil de plomb 
et ils s'éveillaient la tète lourde, les idées encore embrouillées, la 
langue épaisse , la bouche pâteuse. 

Le Normand était resté accroupi au pied du mât de l'arrière , im- 
mobile et muet; plusieurs fois, pendant la nuit, il était allé à Teulre 
où il avait puiséàgrands traits. Durand avait en vain essayé de l'in- 
viter à la prévoyance. Le matelot se vengeait en se donnant cette 
satisfaction pendant le sommeil de ses compagnons , de la satisfac- 
tion dont il avait été privé et qu'il leur enviait. 

Nous devons dire , pour rester dans le vrai , que Durand ne se 
montra pas plus scrupuleux que le Normand , et qu'il abusa peut- 
être un peu , pour lui et pour Béatrix , de la facilité qu'il avait à dis- 
poser de l'outre. Mais il craignait que le Normand , dont il devi- 
nait la colère , ne voulût se venger tout à fait, en privant ses com- 
pagnons de la ressource du contenu de ce réceptacle précieux , et il 



— 474 — 

aimait mieux en boire sa part, voire même avec excès, que de la 
perdre. C'était au moins une suprême satisfaction qu'il s'accordait 
et qu'il procurait à sa compagne. 

Heureusement le Normand n'avait pas poussé sa vengeance jus- 
qu'au bout. Il s'endormit le matin , et quand les autres s'éveillèrent, 
leur première pensée fut de chercher à boire , et Durand leur aban- 
donna l'outre dont ils se partagèrent les restes. 

Il ne restait plus que la petite barrique qui n'avait pas encore été 
entamée, 

ils eurent à subir encore une de ces terribles journées de soleil, 
comme il en règne quelquefois pendant des mois entiers sous ces 
latitudes. 

Vers le soir, nos voyageurs étaient tellement exténués, qu'ils eus- 
sent préféré avoir à lutter contre une tempête que contre ce soleil 
pénétrant dont ils ne pouvaient éviter les atteintes. 

Les parties de leurs corps que leurs vêtements ne protégeaient 
pas , leurs mains, leurs pieds étaient rouges et endoloris, fendillés 
et sanguinolents. Leurs visages excoriés étaient couverts de larges 
taches rouges et de bouffissures douloureuses. 

La nuit leur apportait cependant un peu de soulagement. L'abais- 
sement de la température, quand venait l'obscurité, diminuait 
leurs souffrances. Ils éprouvaient une sorte de bien-être , lorsque 
^ainiosphère refroidie avait rafraîchi la surface de la mer , à en 
^rendre l'eau à pleines mains , à baigner leurs visages brûlés , mal- 
gré la cuisson que leur occasionnait cette eau salée en touchant aux 
endroits fendillés par le soleil. 

Pendant ces quelques jours , leur faim avait été facilement satis- 
aHe. La répugnance que leur inspirait la nourriture fétide à laquelle 
Is étaient condamnés , n'avait pas encore été entièrement surmon^ 
tée. La chaleur qui les dévorait semblait ne leur avoir laissé qu'un 
seul besoin : la soif. 

La faim ne se montrait pas encore impérieuse. Cependant leurs 
ressources diminuaient. Ils en absorbaient peu chaque jour, il est 
b^rai ; mais la putréfaction faisait de grands ravages dans leurs pro- 
i^isions. 

A l'aube du cinquième jour ils firent un triage , et leur horreur 
pour cette infection était telle , qu'ils jetèrent presque avec indiffé- 
rence à la mer tout ce qui leur parut même légèrement avarié, pen- 



— 472 — 

sant qu'en isolant radicalement ce qu'il y avait de bon de ce qui 
était gâté, ils auraient plus de chances de conserver leurs res« 
sources. 
Durand voulut s'opposer à ce sacrifice : 

— Vous ne comprenez donc pas , dit-il à ces imprudents , qu'ici 
où nous sommes , il n'y a pas de chair pourrie qui ne doive nous 
paraître précieuse. Nous ne devons rien perdre, mais utiliser tout. 
Qui sait combien de temps nous avons à rester encore en mer? Il 
fait un affreux beau temps qui nous rôtit. J'aimerais mieux le vent 
et la tempête, pourvu que cela nous poussât quelque part , que 
cette brise molle qui ne nous mène à rien. Nous avons une éternité 
à passer ici, si cela continue; et pendant cette éternité, il faudra se 
nourrir, fût-ce avec de la viande pourrie, et vous êtes assez impru- 
dents, assez imprévoyants pour jeter aux poissons ce qui serait 
peut-être pour vous une réserve précieuse. 

— Peut-être avez-vous raison , reprit le Nivernais pensif; je ne 
vois rien autour de nous , — rien , aussi loin que peut s'étendre la 
vue , — rien que la mer , — toujours la mer 1 et le ciel qui a l'air 
de se baigner dedans Mais ce qui est fait est fait ! 

— Et malheureusement fait I dit Durand. 

— Malheureusement! c'est possible et vrai, dit le Normand; 
mais quelque malheureusement que cela soit, je ne m'en repens pas 
trop, parce que je ne puis avoir faim devant des oiseaux qui, ne 
valant pas le diable quand ils sont sains, valent encore moins lors- 
qu'ils sont gâtés. Mais si quelqu'un ici a plus d'appétit que moi, je 
lui abandonnerais volontiers ma part de vivres en bon état contre 
sa part d'eau. 

Durand fit un geste, comme s'il allait accepter; mais il se ravisa. 
— Et comment ferions-nous pour troquer , puisque nous man- 
geons tous au même plat et buvons au même pot? Bah I restons 
comme nous sommes , et surtout soyez plus prévoyants à l'avenir. 
Avant que le soleil soit trop haut , faisons l'inventaire de notre 
garde-manger , afin que nous sachions pour combien de temps nous 
avons encore de vivres. 

Ils tirèrent leurs provisions et les étalèrent sur le banc de l'ar- 
rière du canot. Les malheureux avaient été encore plus imprudents 
qu'ils ne le pensaient. Ils avaient jeté à la mer, sans trop d'examen, 
tout ce qui leur avait paru gâté ; et de l'énorme masse d'oiseaux 



- 473 — 

qa*ils avaient entassés au départ, il en restait tout au plus une 
soixantaine. 

— Je propose , dit Durand , que chacun paie sa faute ou ait le 
bénéfice de sa prévoyance et de son abstinence. Faisons six parts 
de ces oiseaux , et que chacun ait la sienne. De cette façon , on s'ar- 
rangera comme on l'entendra , et tant mieux pour celui qui sera le 
plus ménager de ses vivres. 

La proposition fut acceptée ; on divisa le maigre gibier en autant 
de parts quMl y avait de personnes dans le canot ; chacun prit la 
sienne et la serra à sa guise ; puis , comme le soleil devenait ardent, 
on chercha un abri sous les toiles. 

Durand était à la' barre, la tête et les mains enveloppées dans des 
morceaux de voiles. 

Le Normand se glissa auprès de lui : 

— Parisien , lui dit-il , voulez-vous me donner votre eau? je vous 
abandonne mon gibier. Je souffre de la soif plus que voiis, plus que 
nos camarades. Une gorgée d'eau vous suffit, quand il m'en fau- 
drait un pot. Je meurs , je meurs de soif. Prenez mon gibier , je ne 
tiens pas à manger, et donnez-moi votre eau. 

— Et moi , pensez- vous donc que je n'aie pas soif? 

— Pas autant que moi ! La moitié de mon gibier pour la moitié 
de votre part d'eau ; voyons ? 

— Je n'ai pas de part : l'eau n'est pas partagée, et puis je ne veux 
pas ; non 1 

— Ëh bien , la moitié de votre eau pour tout mon gibier! 
Durand hésita un moment à répondre. Il regarda Béatrix, qui 

pouvait avoir faim ; il pensa à sa réserve d'eau-de-vie précieusement 
conservée ; enfin, il dit en faisant un geste de refus absolu : 

— Non ! non ! non ! 

Le Normand n'insista pas ; il porta ses mains à son front en sou- 
pirant douloureusement et alla se blottir sous les voiles. 

XIII. 

Huit jours encore s'étaient écoulés. La brise, qui avait soufflé 
pendant les cinq premiers, avait cessé de se faire sentir le sixième 
La mer était unie et réfléchissait , comme un immense miroir , le 
soleil ardent dont les rayons montaient à l'horizon. 



— 174 — 

La surface de TOcéan n'était remuée que par la grande ondulation 
de la houle sur laquelle se balançait la petite barque des naufragés 
de VEléonore, 

Un silence de n)ort y régnait ; on eût dit un catafalque flottant. 

Une des voiles avait été amenée, soit parce qu'elle gênait, soit, 
— ce qui est plus vraisemblable, — parce que la drisse s'était bri- 
sée ; Tautre pendait le long du mât. L'embarcation , immd^ile, sui- 
vait le mouvement de la houle qui la soulevait sur son dos ou la 
plongeait dans son sillon. 

Il n'y avait plus de vivres à bord ; toutes les ressources avaient 
été épuisées. Il ne restait plus rien de l'eau de la barrique, dont 
on s'était disputé les douvelles pour en extraire jusqu'à la dernière 
goutte. 

Durand était assis à l'arrière , tenant sur ses genoux la tète de 
Béatrix immobile. 

Ses compagnons étaient étendus au fond de la barque ou assis, la 
léte appuyée sur le bordage. Il semblait que le soleil n'eût plus d'ac- 
tion sur eux , tant ils le regardaient avec fixité. 

Leurs visages tuméfiés étaient irisés de cicatrices d'un rouge 
livide , irritées et avivées par l'eau de mer. Leurs yeux étaient en- 
tourés d'un cercle bleuâtre , au milieu duquel ils brillaient comme 
des charbons ardents. Leurs fronts étaient couverts de rides pro- 
fondes qui se perdaient dans le côté des joues. Leurs ièvres , d'une 
couleur ardoisée , étaient collées sur les dents qu'elles semblaient 
ne pouvoir recouvrir, ce qui donnait à leurs traits une expression 
de gaieté funèbre. Leurs mains n'avaient plus de peau ou avaient 
une peau tuméfiée , excoriée , livide. Ils étaient hideux à voir et res- 
semblaient à des lépreux. 

De temps en temps , une tête se soulevait , jetait de tous les cdtés - 
un regard vague et désespéré , puis retombait. 

Leurs voix rauques et éteintes prononçaient sourdement les mots^ 
de soif et de faim. 

Quelquefois ils se levaient debout , comme si tout à coup ils eus- 
sent aperçu quelque chose à l'horizon ; puis ils retombaient affaissés 
au fond du canot. 

Il n'y avait toujours rien , rien autour d'eux , rien que la mer et 
le ciel ! Et pas une ride sur la mer I pas un nuage au ciel ! 

Et chacun d'eux ne pensait qu'à lui-même, et, dans les mouve- 



— 475 - 

menis qu'il faisait, foulait aux pieds ses compagnons sans s'inquiéter 
de leurs plaintes. 

Durand seul n'était pas encore arrivé h cette phase d'égoïsme ab- 
solu. Les soins dont il avait entouré sa cooipagne dès le commen- 
cement de cette odyssée fatale ne s'étaient jamais démentis. 

Il est vrai qu'il avait pu lui verser sur les lèvres quelques gouttes 
de la liqueur qu'il tenait serrée , et qu'il l'avait soutenue et s'était 
soutenu lui-même au moyen de cette ressource précieuse. Mais il 
n'avait pas songé à en faire profiter ses compagnons. Si son égoïsme 
n'était pas absolu , il se renfermait au moins étroitement dans sa 
double sollicitude pour lui-même et pour Béatrix. 

Il ne dormaient plus. Ils avaient horreur les uns des autres. La 
fétidité de leur haleine leur ôtait la ressource de rester cachés sous 
les toiles lorsque le soleil les dévorait. 

Ils avaient essayé de boire de l'eau de mer ; mais leur estomac 
l'avait repoussée avec horreur. Ils aspiraient l'air embrasé, pensant 
y trouver quelque fraîcheur , et leur bouche desséchée se fendillait 
et augmentait la somme de leurs souffrances. Ils collaient, le ma- 
tin , leurs lèvres arides sur les ferrements du canot , que la fraî- 
cheur de la nuit avait refroidis. 

Mais rien ne parvenait à leur procurer même un léger soulage- 
ment ; et si , brisés par la fatigue , ils parvenaient à sommeiller un 
instant, c'était pour être en proie à d'affreux cauchemars qui les 
réveillaient en leur faisant voir la réalité plus affreuse encore. 

Béatrix ne donnait signe de vie que par une respiration qui res- 
semblait à un râle. 

Durand , que son énergie avait soutenu plus longtemps que les 
autres , devait aussi sa force momentanée à la réserve qu'il avait 
, faite, et dont il avait usé avec circonspection. Mais quelques gouttes 
d'alcool n'étaient pas de la nourriture , et il sentait que sa compa- 
gne allait nàourir. 

Lui-même avait déjà quelques signes avant-coureurs des halluci- 
nations qu'entraîne une diète trop prolongée , et il s'était senti plu- 
sieurs fois l'envie de se jeter sur ses compagnons, sans autre pensée 
que de les frapper. 

L'Auvergnat , le plus robuste de tous , avait paru le plus affaissé 
pendant les premiers jours qu'ils passèrent sans prendre de nour- 
riture. Son affaissement s'était changé ensuite en une agitation fé- 



— 176 — 

brile qui ne lui permettait pas de rester en place. Un rugissement 
rauque s'exhalait de sa poitrine. Il piétinait sur ses compagnons 
avec~une sorte de rage. Il allait et venait, s'accrochant aux deux 
mâts alternativement et faisant pencher la barque, comme s*il eût 
voulu la faire chavirer. Dans une de ces évolutions qu*il accomplis- 
sait presque machinalement et sous la pression du délire de la fiè- 
vre , il écrasa la main tuméfiée du Nivernais. Celui-ci poussa un cri 
douloureux et le mordit cruellement h la jambe. 

Comme s'il eût cherché ce prétexte de s'attaquer personnellement 
à quelqu'un, l'Auvergnat, qui semblait être devenu une bête féroce, 
se jeta sur celui qui l'avait mordu et le frappa avec une force qu'on 
n'eût pas attendue de ce corps exténué et réduit à l'état de sque- 
lette. 

Us luttèrent quelques instants , et comme ils se trouvaient du 
côté du bordage du canot , au moment où la houle le faisait pen- 
cher, le Nivernais s'accrocha d'une main au mât et de l'autre poussa 
son ennemi , qui alla rouler dans la mer , où il disparut pour repa- 
raître à quelques brasses plus loin. 

11 fit quelques efforts pour nager , mais ses forces étaient épui- 
sées. 

Ses compagnons, tirés un moment de leur stupeur par cette 
lutte, le regardèrent disparaître en riant silencieusement; puis le 
calme se rétablit. 

Les physiologistes ont observé qu'une privation de nourriture 
prolongée était presque toujours suivie d'une période d'agitation , 
d'hallucinations , à'égoïsme , de fureur , à laquelle succédaient , 
dans un temps plus ou moins long, la stupeur, l'abattement et 
la mort. 

Mais ces effets ne sont pas constants , ne se présentent pas tou- 
jours dans les mêmes conditions. Il y a des circonstances indivi- 
duelles qui les déplacent, qui accélèrent ou retardent le moment 
des crises. 

Le malheureux Auvergnat était mort avant l'heure, et si ses com- 
pagnons eussent eu la force d'avoir un désir , une aspiration , ils 
auraient envié son sort , lorsqu'ils virent la mer se refermer sur lui 
et reprendre son calme implacable. 



- 177 — 



XIV. 



La brise s'est levée de nouveau , soufflant toujours de Test , mais 
pas un nuage n*est venu troubler la funèbre sérénité du ciel. 

Durand , accroupi sur le banc d'arrière du canot , Faisselle ap- 
puyée sur la barre dont il tient Textrénfiité à la main , dirige ma- 
chinalement Tembarcation. 

Il a compris d'instinct qu'il ne devait pas la laisser au hasard du 
vent et de la mer, et que, puisqu'elle pouvait être dirigée, il fallait 
la diriger. 

Il n'avait pas essayé ^e gréer la voile amenée ; mais celle qui était 
restée attachée au mât suffisait pour que l'embarcation fit un peu de 
chemin et fût appuyée. Du reste, il eut tenté de le faire que c'eût 
été vainement, car ses forces l'auraient trahi; il en avait à peine 
assez pour résister aux mouvements du gouvernail , et ses camara- 
des étaient hors d'état de venir à son aide. 

Béatrix est étendue à demi au fond du canot , le corps péni- 
blement plié en deux , et la tête appuyée sur le banc qu'occupe 
Durand. Ses longs cheveux noirs, qui voilent son visage, tom- 
bent en désordre autour d'elle. Ses mains maigres et tremblan- 
tes les écartent de temps en temps par un mouvement machinal. 
Ses yeux sont égarés et semblent ne pas voir. Sa bouche fait enten- 
dre le bruit d'une mastication à vide. Quelquefois elle se soulève à 
demi , et poussant de petits cris aigus , comme si chaque mouve- 
ment, quelque léger qu'il fût, lui causait des douleurs aiguës, 
elle s'accroche de ses mains crispées aux vêtements de Durand. 

Celui-ci, avec toute la sollicitude d'une mère pour son enfant, 
murmure quelques paroles d'espérance aux oreilles de la malheu- 
reuse. 

Il tourne le visage amaigri de sa compagne du côté où souffle le 
vent. Il appuie sa tète sur le banc, où il a formé, avec un amas de 
morceaux de voiles , un oreiller relativement moelleux ; puis il re- 
tombe dans son immobilité , sans que son regard quitte cependant 
la pauvre femme dont il épie avec angoisse la respiration haletante 
et précipitée. 
Le Normand est assis au pied du mât de l'arrière, les genoux 

serrés entre ses deux mains croisées , l'œil hagard et errant au- 

12 



— 178 — 

tour de lui , indifférent au soleil qui continue son œuvre de des- 
truction. 

Ses lèvres grises, sèches, sont collées sur ses dents, que sa 
maigreur fait paraître démesurément longues. La tuméfaction de 
son visage a disparu. La peau de ses joues, desséchée et raccornie 
comme un cuir qui a été exposé à une flamme ardente, est appliquée 
sur ses pommettes. Ses yeux, qui semblent vouloir s'échapper de 
leur orbite , sont injectés de sang. Un rictus convulsif soulève de 
temps en temps les extrémités de sa bouche. Il est là, sous le soleil 
qui le dévore, sans qu'il paraisse avoir la conscience du supplice au- 
quel il se soumet passivement. 

Les autres sont étendus comme des corps morts. 

De temps en temps , une tète hâve se soulève, jette autour d'elle 
un regard désespéré et retombe. 

L'abstinence forcée et prolongée produit sur Durand le même effet 
que rivresse. Par instants il sort de son immobilité, — nous pour- 
rions dire contemplative ; — sans la préoccupation qui le domine , 
il se laisserait aller à sa nature loquace , et les tiraillements de son 
estomac se traduiraient en paroles. 

Il voyait tout tourner autour de lui , et cette mer immense et im- 
pitoyable qui environnait de toutes parts la misérable embarcation , 
lui faisait Teffet d'un grand linceul dont chaque vague était un pli 
qui s'élevait pour l'envelopper. 

Il était effrayé quelquefois des yeux hagards de ses compagnons , 
et le regard fixe du Normand l'épouvantait particulièrement. Et 
pourtant il le regardait lui-même machinalement et comme forcé- 
ment; il l'interpellait, et d'une voix si faible, qu'il s'entendait à 
peine lui-même. Et cette voix , qui n'était plus qu'une sorte de sif- 
flement , mais qui avait conservé l'accentuation propre au faubou- 
rien de Paris , aurait eu quelque chose d'effrayant si on eût pu l'en- 
tendre ; car il semblait qu'il s'y ajoutait une sorte d'affectation de 
erânerie canaille. 

Il lui venait à la bouche quelques-uns de ces grossiers bons mots 
en faveur sur les quais de Paris , et cela montait comme l'écume de 
son esprit. Cependant l'expression obscène s'arrêtait sur ses lèvres 
lorsque son regard tombait sur sa compagne, hors d'état de l'en- 
tendre. 

Il faut bien dire aussi que ses hallucinations étaient peut-être 



— 479 — 

occasionnées par la petite quantité d'alcool qu'il avait prise de temps 
en temps , et dont Teffet était plus puissant sur son estomac vide 
qu'il ne l'eût été dans toute autre circonstance. Durand avait, 
comme on dit, bonne tête; au cabaret, il buvait sec. Mais alors , et 
quand on lui reconnaissait cette vertu relative, il n'était pas soumis 
aux effets d'une diète de plusieurs jours. 

Il n'usait cependant de sa ressource précieuse qu'avec la plus 
scrupuleuse économie. Il était obligé de le faire avec prudence , s'il 
voulait en conserver la disposition exclusive; et comme il n'en était 
pas encore venu à ne penser qu'à lui-même , comme un autre sen- 
timent dominait en lui l'égoïsme impitoyable de l'affamé , il était 
encore en état de se priver de boire plutôt que d'imposer cette pri- 
vation à sa compagne. 

Le Parisien s'occupait seul de la marche de l'embarcation , et il le 
faisait , comme nous l'avons dit, machinalement. Ses compagnons, 
anéantis, avaient perdu le sentiment de leur position. Aucun d'eux 
n'eût été en état de lui prêter assistance si le mauvais temps fût 
survenu , et il lui fallait un grand effort de volonté pour se tenir à 
la barre malgré sa faiblesse. 

Si le vent eût changé , si un grain fût venu souffler et enfler la 
voile outre mesure, il est vraisemblable que son sang-froid ne 
l'eût pas tiré d'embarras, et que lui et ses compagnons eussent 
été au fond des abîmes , où les avaient précédés les autres matelots 
de VEléonore. 

Il est probable que lui seul eût lutté , mais vainement , car la 
mesure de ses forces était bien réduite, tandis que les malheureux 
qui l'entouraient se fussent laissé ensevelir passivement dans les 
eaux, à en juger par leur immobilité et leur insensibilité appa- 
rente. 

Mais cette navigation tranquille, calme, suivie comme la fatalité, 
se prolonge san^ interruption, et lui, marin inexpérimenté, peut 
diriger en plein Océan une méchante barque, à laquelle il eût hésité 
à se confier sur l'eau tranquille d'un rade sûre. 

I! n'a pas eu un instant de lutte à soutenir contre les éléments. 

Le vent souffle toujours de l'est. La barque marche en traçant 
son sillon sur les eaux. Le Parisien, immobile, continue sa tâche 
de timonnier. 

Uû cri de Béatrix l'arrache à son immobilité. La malheureuse ^ 



— 180 - 

en proie au délire , articule crune voix faible des paroles sans suite. 
Durand comprend que cette exaltation factice est le résultai d'une 
faiblesse arrivée h ses dernières limites. Déjà , plusieurs fois , il 
avait tiré la pauvre femme de cet état terrible et lui avait fait goû- 
ter les douceurs d'un sommeil tranquille en lui versant quelques 
gouttes d'eau-de-vie sur les lèvres. Il voudrait lui procurer encore 
ce. bien-être momentané. Mais le regard fixe et ardent du Normand 
le fait frissonner et l'arrête. Il lui semble que son compagnon de- 
vine ses intentions , lit dans son esprit, et que ses yeux soupçon- 
neux ne le quittent pas et suivent tous ses mouvements. 

Béatrix se débat ; ses cris deviennent aigus et de plus en plus 
douloureux; elle ouvre au vent sa bouche desséchée, aspirant la 
brise; une écume blanchâtre, coagulée et comme pétrifiée, couvre 
ses lèvres. Durand s'arrache les cheveux, et son regard va sans 
cesse du visage impitoyable du Normand à sa compagne expirante. 

XV. 

Enfin , il sembla h Durand que les yeux dont la terrible fixité le 
paralysaient s'étaient fermés. Le Normand paraissait dormir. Il tira 
avec précaution de sa chemise , où il le tenait caché , le flacon pré- 
cieux déjà à moitié vide. Il en versa d'une main tremblante quel- 
ques gouttes sur les lèvres de Béatrix. Il allait le porter aux sien- 
nes, quand le Normand se dressa, comme mu par un ressort, et, 
s'élançant sur lui avec un ricanement féroce, saisit le flacon au mo- 
ment où le Parisien l'approchait de ses lèvres avides, et brisa le 
cordon qui le tenait suspendu à son cou. Le flacon glissa des mains 
du ravisseur , et ils se ruèrent dessus comme deux bêtes féroces. 

Le Normand , saisi aux cheveux par Durand , étendit la main 
vers l'objet de sa convoitise. Le Parisien enfonça ses ongles dans le 
visage de son antagoniste , qui le mordit à la main et poussa un 
rugissement de bête sauvage en sentant sur sa langue la saveur 
du sang. 

Ils luttèrent dans cet étroit espace de quelques pieds, tombant et 
roulant sur leurs compagnons qui paraissaient insensibles. 

La pauvre Béatrix, qu'ils foulaient aux pieds, poussait seule des 
cris de douleur. 

Acculé sur le banc de l'arrière , Durand était renversé sur la 



— 184 — 

barre du gouvernail , lorsqu'une fatale inspiration lui rappela 
Farnae qu'il avait cachée et dont le manche lui lacérait la poitrine. 
II tira son coutelas et en enfonça la pointe dans Tœil droit du Nor- 
mand. Le malheureux poussa un cri terrible et tomba. Durand 
ne pensa d'abord qu'à chercher son flacon ; mais il vit avec déses- 
poir qu'il s'était vidé dans la lutte ; il y restait à peine quelques 
gouttes de liqueur. 

Cependant, l'excitation que lui avait causée cette futte , le mou- 
vement qu'il s'était donné après plusieurs jours d'immobilité pres- 
que complète , avaient imprimé à la circulation une activité momen- 
tanée qui augmenta les tiraillements de son estomac et excita outre 
mesure le besoin qu'il ressentait de boire et de manger. 

Après avoir fouillé vainement, après s'être vengé sur le cadavre 
de la perte qu'il venait de faire , une pensée qui ne pouvait venir 
qu'à un homme réduit à la plus afl'reuse extrémité , fit refluer ce 
qui lui restait de sang de son cœur à son visage ; ses yeux s'injectè- 
rent, et il regarda le cadavre étendu devant lui avec l'expression de 
la plus hideuse convoitise. 

Nous devons dire pour sa justification , s'il est permis de cher- 
cher à justifier une action pareille , qu'il hésita longtemps. Mais 
enfin, les murmures de son estomac devinrent tels; le besoin , en 
présence d'un moyen de le satisfaire , quelque afl'reux qu'il fût , de- 
vint si impérieux , qu'il saisit son coutelas et se jeta sur le cadavre 
du Normand. Sa main tremblait tellement , que l'arme glissa sur la 
peau et ne l'entama pas. 

Enfin , il fit un grand effort : une plaie pantelante s'ouvrit au 
bras de la victime , et le malheureux Durand se précipita dessus et 
se mit à aspirer, avec le sentiment d'une satisfaction affreuse mais 
réelle , le sang rare mais encore chaud que contenaient les veines 
du cadavre. 

Pendant ce temps , la barque , qui n'était pas gouvernée , avait 
dévié ; la voile avait masqué et battait tantôt à droite , tantôt à gau- 
che ; mais comme il ventait très-peu , il n'était survenu rien de 
fâcheux. 

Durand reprit la barre et l'amarra pour remettre le canot en 
route. Nous disons en route, bien qu'il ne sût pas où il allait ; mais 
enfin , il orienta la voile de façon à ce que la barque continuât à 
marcher. 



— 182 — 

Cet affreux repas lui avait rendu quelques forces, et ce ne fut point 
par un senliment d'humanité qu'il pensa à ses conapagnons , dont 
rimmobilité n'avait pas cessé. Ce fut par l'idée instinctive d'établir 
une complicité entre eux et lui pour l'acte affreux que la nécessité 
venait de lui faire commettre. 

II hésita devant la pensée de faire partager cette complicité à Béa- 
trix, que les quelques gouttes d'alcool qu'il avait pu lui verser dans 
la bouche avaient endormie d'un sommeil semblable à la mort. II la 
laissa dormir sans se demander si ce sommeil n'était pas la mort 
même. 

II avait repris son calme et son sang-froid , et ce fut avec la plus 
grande tranquillité qu'il détacha du cadavre autant de morceaux de 
chair qu'il avait de compagnons. 

Il alla à eux , et , les secouant pour les tirer de la stupeur mor- 
telle dans laquelle ils étaient plongés , il les appela et leur dit : 

— Eh ! Nivernais ! eh ! Provençal I voici des vivres ! 

Et il mettait dans la main de chacun un morceau de cette affreuse 
nourriture. 

L'instinct de la conservation réveilla ces misérables , et ils saisi- 
rent avec avidité ce qui leur était offert, sans donner la moindre 
attention au spectacle qu'ils avaient sous les yeux. 

Leurs mâchoires fatiguées n'avaient pas la force de déchirer cette 
chair crue , et comme le sentiment de la soif était ce qui les domi- 
nait surtout, ils se mirent à sucer avec avidité ces lambeaux pante- 
lants, tièdes encore fie la chaleur vitale. 

Ils se mirent ensuite à les déchiqueter par bribes , et l'expression 
d'une satisfaction profonde animait leurs visages terreux , sur les- 
quels la souffrance et le désespoir avaient creusé des rides pro- 
fondes. 

Cet horrible repas les ranima un peu , et, chose affreuse à dire, 
quand ils purent avoir le sentiment de ce qui venait de se passer , 
ils n'en eurent pas horreur. Ils s'applaudirent intérieurement de ce 
que la fatalité eût sacrifié le Normand au salut de ses compagnons , 
et une prévoyance qu'expliquent seules les misères qu'ils avaient 
souffertes les porta à garantir des rayons du soleil le corps de la 
victime du Parisien. 

Béatrix avait été associée la dernière à cet odieux repas. 

La parole leur revint avec les forces, et leurs voix, qui étaient 



— 483 — 

restées muettes pendant plusieurs jours, recommencèrent à se 
faire entendre. Mais elles étaient si faibles , que chacun d'eux fut 
effrayé en s'entendant parler. 

Leur effroi s'augmenta à la vue de leurs joues creuses, de leurs 
membres décharnés, lorsqu'ils purent y jeter les yeux et constater 
les ravages de la famiiie. Ces quatre spectres se regardaient et ne se 
reconnaissaient pas I 

XVI. 

Nous jetterons un voile sur ce qui se passa après ce que nous 
venons de raconter; il est de ces choses tellement odieuses qu'on 
doit en taire ou en laisser supposer les détails que la plume , du 
reste , serait impuissante à décrire. 

Nous ferons franchir quelques jours au lecteur; nous le transpor- 
terons , toujours sur la mer , il est vrai , mais dans le voisinage 
d'une terre qui étend, un peu au-dessus du niveau de l'Océan, et 
élève en pente douce vers le ciel la plus luxuriante verdure. 

Le rivage est couvert d'une forêt épaisse de mangliers, qui s'ouvre 
en quelques endroits pour entourer d'un sombre hémicycle des baies 
sablonneuses que la mer couvre de ses longues lames grises et de 
son écume blanche. 

Au-dessus de cette masse de vert sombre, s'élèvent les troncs ma- 
jestueux des grands palmistes ou des lataniers longs et déliés qui se 
balancent dans l'air et semblent des géants regardant ce qui se passe 
à leurs pieds dans l'obscurité de la forêt. 

Le centre est occupé par des montagnes dont la plus haute s'élève 
à l'est et semble dominer et commander les autres , qui s'étendent 
vers l'ouest, en ayant l'air de s'abaisser graduellement devant elle, 
comme font les esclaves rassemblés devant une habitation , lorsque 
le maître paraît sur le seuil. 

Cette comparaison est du chroniqueur espagnol , et elle eût été 
plus juste il y a soixante ans qu'aujourd'hui. 

Le soleil a passé de l'autre côté de leur ligne brisée. Ses rayons 
en couronnent les sommets étages et dorent de mille reflets les ar- 
bres gigantesques qui les couvrent. 

La mer est toujours calme. Malgré le désir que nous en aurions 
eu, elle ne nous a pas fourni l'occasion de décrire la moindre ten- 



— 18i — 

fiance à la tempête , depuis celle qui a jeté VEléonore sur les récifs 
de rile à'Àves. 

Une grande barque qui ressemble à un immense myriapode, 
s'avance silencieusement sur Peau tranquille. Elle est montée par 
de nombreux et étranges navigateurs , assis sur deux rangs et en 
occupant toute la longueur. Ils frappent Peau en cadence et sans 
précipitation , avec de larges pagayes. L'un d'eux, debout à l'arrière, 
gouverne au moyen d'une pagaye plus large et plus ornée que celle 
des rameurs. 

Ils sont tous ornés d'une plume attachée au sommet de la tête. 
Leurs corps sont entièrement nus, leurs visages sont teints en rouge 
foncé , et sur ce fond sont tracées , en noir et en blanc , mille figu- 
res bizarres dont on ne voit le commencement ni la fm nulle part. 
Ce sont des serpents qui circulent autour de leurs bras et dont les 
têtes vont s'aplatir sur leurs poitrines , des broderies étranges qui , 
par mille cercles entremêlés, exagèrent les saillies des muscles, 
creusent les yeux , font ressortir les pommettes des joues et prêtent 
à ceux qu'elles couvrent de leurs lignes bizarres un aspect terrible 
qu'ils n'auraient pas sans ce travestissement. 

De larges colliers de coquillages et de dents d'animaux pendent à 
leur cou. 

Celui qui est au gouvernail porte sur sa tète des plumes plus 
nombreuses que ses compagnons. Les dessins dont son corps rouge 
est couvert sont plus multipliés et plus hideux, plus recherchés 
dans l'étrangeté de leurs contours. Un os taillé traverse le cartilage 
de son nez. À chacune de ses oreilles, dont le pavillon est démesu- 
rément ouvert par en bas , pend une grappe de coquillages : ce sont 
les insignes de sa grandeur et de sa dignité , — c'est un Chef. 

Celte étrange embarcation traîne derrière elle, au bout d'une 
longue corde, une grande chaloupe désemparée à laquelle elle donne 
la remorque. 

C'est la barque des naufragés de VEléonore, Les malheureux que 
nous y avons laissés vivent encore; ils vivent avec toutes les appa- 
rences de la mort et de la plus horrible souffrance longuement 
endurée. 

Durand et Béatrix sont toujours à l'arrière dont ils ont conserve 
la possession. Le Nivernais se tord, mordant les voiles sur lesquelles 
il est couché. Le Provençal est assis, la tête renversée sur lebordage 



— 485 — 

du canot ; les cheveux pendent en dehors , et le râle qui s'exhale de 
sa poitrine indique seul qu'il respire encore. 

Tous quatre sont dans un état de maigreur effroyable. Ils ont les 
yeux ouverts et ne paraissent pas voir , et leurs mains décharnées 
font sans cesse ce mouvement caractéristique que Ton remarque 
chez les moribonds et que les médecins ont désigné par le mot de 
carpologie , mouvement qui consiste à attirer sur soi quelque chose 
que Ton ne voit pas ou à chercher dans Tairquelque objet imaginaire. 
Tous quatre sont à Tagonie. 

La chaloupe a toujours ses deux mâts, dont Tun est dépouillé de 
sa voile. L'autre voile, dont la drisse est brisée , fait rouler l'embar- 
cation à chaque relourde la houle et fouette le visage des malheu- 
reux qui ne paraissent pas s'en apercevoir , chaque fois que s'élève 
le moindre souffle de vent. 

Les toiles sur lesquelles ils sont étendus, sont tachées de sang , 
et çà et là se voient des ossements sur lesquels leurs dents ont 
laissé des traces visibles , et qu'ils reprennent et portent machina- 
lement à leurs bouches . en faisant des efforts infructueux pour les 
entamer. 

Ils ont été rencontrés en mer par la pirogue de guerre qui les 
remorque, car c'est une pirogue de guerre revenant d'une expédi- 
tion dans une ile voisine, avec des trophées et des dépouilles. 

XVII. 

La pirogue s'avançait vers une baie plus large et plus fermée que 
les autres et qui eût pu faire, non un port , mais ce qu'on appelle 
une belle rade foraine. 

Les mangliers avaient été coupés sur le devant et quelques cases , 
couvertes et garnies de feuilles de palmiste , de cocotier et de lata- 
nier, se profilaient en gris sur la bordure sombre que formaient les 
arbres derrière elles. Quelques sentiers, conduisant dans l'intérieur, 
entr'ouvraient çà et là ce rideau sombre. 

Des bananiers croissaient autour de ces cases et le vert tendre de 
leur feuillage tranchait sur le vert sombre du fond. Des cocotiers 
balançaient leurs grands bras découpés profondément et leurs troncs 
se penchaient uniformément du côté où soufflait la brise, comme s'ils 
eussent voulu lui faire résistance. 



— 186 — 

Lorsque la pirogue fut urrivôe à une centaine de pas du rivage, 
un des rameurs de Tavant quitta sa pagaye, et, se levant debout, 
se mit à corner trois fois dans un grand coquillage dont le pavillon 
était tourné du côté de la mer. 

Les échos en répétèrent le bruit sourd et prolongé, et, après 
quelques instants , on vit sortir plusieurs hommes des cases bâties 
au fond de la baie. D'autres parurent aussi à l'entrée des sentiers 
qui s'ouvraient dans les mangles. Ils étaient nus comme les guer- 
riers de la pirogue, teints en rouge comme eux, mais sans orne- 
ments. 

Lorsque la pirogue toucha le fond, les nouveaux venus entrèrent 
dans Teau et , se joignant aux pagayeurs qui y étaient descendus, 
ils se rangèrent en nombre égal de chaque côté, et réunissant leurs 
efforts, commencèrent à haler Timmense embarcation. 

On avait détaché la corde de touée de la chaloupe, et un homme la 
tenait pour que le courant ne l'emportât pas. 

Leurs forces combinées eussent réussi plus difficilement à remuer 
une masse aussi longue s'ils n'eussent tiré parti de la houle. Chaque 
fois que son ondulation soulevait la pirogue , ils faisaient un effort 
simultané et l'avançaient vers le rivage qu'elle atteignit enfin. Là 
ils mirent sous la quille des pièces de bois rondes et la firent courir 
jusqu'à une vingtaine de pas au delà de la vague mourante, assez 
loin pour qu'elle fût hors de l'atteinte de la mer, et , par surcroit 
de précaution , l'attachèrent à un énorme poteau planté dans le sable. 
Plusieurs autres pirogues de dimensions moindres étaient couchées 
sur la rive et amarrées de la même manière. 

Toutes ces embarcations étaient composées d'un seul tronc d'ar-^ 
bre creusé. Leur construction avait dû demander des efforts et une 
patience inimaginables. 

Les homn^es rouges halèrent ensuite la chaloupe que les nou- 
veaux venus regardaient avec curiosité. Ils se mirent deux 
pour enlever chacun des voyageurs qu'ils portèrent à terre. Ils 
échouèrent l'embarcation de la même façon que la leur, mais avec 
plus de peine, car, bien que moins longue de moitiéque leur pirogue, 
elle était beaucoup plus pesante. 

Le chef, qui était resté sur le rivage, appuyé sur une longue lance 
de bambou armée d'une énorme arête de poisson, pendant que tout 
cela s'accomplissait, dit quelques paroles que se répétèrent ceux qui 



— 187 — 

« 

étaient venus à Tappel de la troupe. Ils prirent les naufragés qui 
avaient été déposés sur le sable et les transportèrent dans une grande 
case où ils furent étendus sur des nattes. 

La trompe sonna de nouveau, et des femmes, qui attendaient sans 
doute ce signal, parurent à Feutrée de tous les sentiers aboutissant 
à la plage. 

Elles étaient aussi peu vêtues que les hommes, seulement elles 
n'avaient aucunes peintures sur le corps. 

Ces femmes étaient généralement belles , et les formes de celles 
qui étaient jeunes avaient des proportions qu'un statuaire eût admi- 
rées. Leur peau était d'un rouge de bronze florentin clair; on leseût 
prises, lorsqu'elles étaient dans l'immobilité, pour de belles statues 
de cuivre. Leurs chevelures, droites, longues, sans aucune ondula- 
tion, leur couvraient le dos. Leurs bras ronds, aux poignets minces 
et déliés, étaient entourés de bracelets en coquillages et en graines 
rouges; leurs seins peu développés étaient fermes et droits. Quel- 
ques-unes portaient au-dessous du genoux, dont la rotule paraissait 
ne pas exister, tant l'attache en était fine et délicate, une sorte de 
jambière en coton qui descendait jusqu'à la cheville et paraissait 
avoir été lissée sur la jambe même, pour y rester à demeure. 

Le chef parla, et quelques-unes des moins jeunes entrèrent dans 
la case où avaient été déposés lés naufragés. 

XVI». 

Quelques jours de repos rendirent la santé aux naufragés que les 
femmes sauvages soignèrent avec un admirable instinct , ne les lais- 
sant pas s'abandonner à l'ardeur féroce qu'ils montraient pour les 
vivres inconnus qu'on leur servait. 

Il est vrai qu'ils passèrent quelques mauvaises nuits, ^t que plus 
d'une fois ils s'éveillèrent en sursaut, au bruit de la vague ou du vent 
qui souillait dans les grandes feuilles des cocotiers, se demandant 
avec terreur s'ils n'étaient pas encore à bord de la chaloupe. 

Le souvenir du Normand troubla plus d'une fois leur repos, mais 
ils s'habituèrent si bien à regarder en face l'action que la nécessité 
leur avait fait commettre, qu'ils parvinrent à décliner vis-à-vis 
d'eux-mêmes toute responsabilité morale et à se trouver très-excu- 
sables. 



— <88 - 

Du reste, leurs âmes étaient suiTisamment bronzées pour qu'une 
mauvaise action de plus ou de moins , quelle qu'eût été la cause qui 
l'eût fait commettre, ne leur donnât pas de trop longs et trop cui- 
sants remords. 

Leurs hôtes avaient pou^* eux une considération qui se manifestait 
par les soins et les prévenances dont ils étaient entourés. 

On leur avait donné pour demeure la case la plus spacieuse après 
celle du Chef, et, chaque jour, les fruits, les racines, le gibier y 
abondaient. C'était une douce et sensible compensation à l'abstinence 
forcée à laquelle ils avaient été condamnés pendant leur triste navi- 
gation sur la chaloupe. 

Les Sauvages regardaient avec un étonnement admiratif les peaux 
blanches et les barbes noires des Européens, lis y portaient la main 
avec une sorte de crainte , et ils paraissaient surtout émerveillés des 
cheveux doux et bouclés des étrangers, si différents de leur cheve- 
lure épaisse, rude et droite. 

Du reste, ils semblaient pénétrés des intentions les plus bienveil- 
lantes, et on eût cru parfois, à l'expression de leurs regards, que 
leur admiration allait jusqu'à leur faire adorer ces hommes blancs , 
qu'ils avaient si miraculeusement sauvés de la mort. 

Avec la santé et la tranquillité d'esprit, se réveilla le naturel fron- 
deur et parisien de Durand . 

Un jour, il dit à ses compagnons : 

— Ces braves Sauvages nous prennent tout à fait au sérieux. Il 
faut leur montrer qu'ils ne se trompent pas, et que nous valons au 
moins ce que nous paraissons être. Une petite cérémonie à laquelle 
nous donnerions une couleur de solennité ne ferait pas de mal , et , 
comme ils ne doivent pas être forts sur cet article et qu'ils ont les 
meilleures dispositions à croire en nous, il ne nous sera pas difflcile 
de les affermir dans leur foi. Qui sait si l'un de nous se sera pas un 
jour roi de cette île enchantée ? Et dans ce cas , les autres , naturel- 
lement, seraient ses ministres. — Et il y a , dit-il en regardant Béa- 
trix , de quoi fonder une dynastie qui pourrait se dire , à bon droitt 
d'une race supérieure à celle du commun des martyrs de ce pays. 
C'est un avantage qu'elle aurait sur les rois des nations plus civili- 
sées. Le privilège ne pourrait pas être mis en doute. Mais il ne s'agit 
pas de cela pour l'instant. Il s'agit de se bien mettre dans les papiers 
de nos amis les Sauvages. Ils paraissent passablement séduits par 



nos physionomies, ce qui montre au moins qu'ils ne sont pas diffi- 
ciles. Il s'agit de les subjuguer tout à fiiit , et je crois que ce ne sera 
pas la mer à boire : je m'en charge. 

Il organisa une sorte de cérémonie à laquelle il chercha à donner 
quelque chose d'imposant, et qui ne fut que ridicule. Mais elle at- 
teignit le but qu'il se proposait relativement aux Sauvages. Ces 
hommes primitifs en étaient arrivés à ce point d'être en extase de- 
vant les mouvements les plus familiers des hommes blancs. Qu'on 
juge de ce que ce dut être quand ils les virent se livrer à une sorte 
de cérémonial dans lequel tout fut exagéré , gestes , costumes et 
chants ! 

Nous ne décrirons pas cette cérémonie que détaille tout au long le 
chroniqueur espagnol , et qui était inspirée par quelques souvenirs 
des farces de tréteaux de la foire Saint-Germain. Le Parisien en eut 
tout rhonneur, et poussa le grotesque et le ridicule jusqu'à leurs 
limites extrêmes. 

Quand il eut fini : 

— Il en arrivera ce qu'il pourra , dit-il , et , en attendant que je 
sois roi , je prends possession de cette île au nom de Sa Majesté très- 
cthrétienne , et j'appelle ma conquête Vile Béairix. 

Disant cela , il planta en terre une perche de bambou à laquelle 
1 1 avait attaché , en guise de drapeau blanc , un morceau de toile à 
x^'oile. 

Les Sauvages le regardaient faire sans rien comprendre à son ac- 
t:ion. Il ne s'en inquiéta guère , et dit à ses compagnons : 

— Ces messieurs et ces dames n'ont pas trop l'air de se douter de 

Cîe que je fais Ih. Je ne le leur expliquerai pas aujourd'hui, attendu 

c^u'ils ne me comprendraient pas ; j'attendrai pour cela qu'ils aient 

appris suffisamment de français. Mais ce sont de braves gens qui 

nous ont sauvé la vie, et nous leur devons toutes sortes d'égards. 

Je me charge de les civiliser , et j'y réussirai si leur goût pour nous, 

qu'ils nous montrent de tant de manières, n'en vient pas à leur 

donner l'envie de nous manger. Dans l'état où nous sommes, nous 

ne devons guère tenter leur appétit ; c'est ce qui me rassure pour 

l'instant. — Ils paraissent avoir peu de tailleurs et de couturières, 

à en juger par la simplicité de leur costume. Nous leur en servirons ; 

c'est par là que nous commencerons à les initier aux douceurs de la 

civilisation. — Je crois, hélas ! que nous devons renoncer à revoir 



— 190 — 

Paris. C'est un parti à prendre. Nous tâcherons au moins d*y sup- 
pléer en francisant nos nouveaux amis. Nous ne croyons pas à grand' 
chose, continua-t-il ; mais dans tous les pays du monde il est bon , 
pour en faire accroire au peuple, d'avoir l'air de posséder une foi 
quelconque. Quant à moi , vous savez que je ne crois à rien. 

Le Nivernais et l'Auvergnat protestèrent ; Béatrix fit le signe de 
la croix. 

— C'est bien ! c'est bien ! reprit le Parisien. Je sais à quoi m*en 
tenir sur tout cela. Nous devons croire au moins à la Providence ou 
au hasard heureux qui a mis ces brâves gens sur notre chemin. Fai- 
sons donc un petit bout de prière, cela fera bien sur l'esprit de ces 
excellents Sauvages; et puis nous avons bien , au bout du compte , 
quelque chose à nous faire pardonner, quoique la /atm, — et c'était 
notre cas , — justifie , dit-on , les moyens. 

Après cet affreux calembour, il s'agenouilla. Ses compagnons en 
firent autant. Béatrix , d'une voix claire , se mit à prononcer une 
prière d'action de grâces à laquelle s'associèrent le Nivernais et le 
Provençal , qui ne partageaient vraiment pas l'indifférence profonde 
de leur compagnon. 

Durand ne prit part à cette cérémonie que par des gestes exagé- 
rés , posant tout à fait pour les Sauvages que ce spectacle intéressait 
au dernier point et qui demeuraient à distance, silencieux et atten- 
tifs. 

Cette Ile avait été découverte par Christophe-Colomb, à son se- 
cond voyage en 1493. 11 l'avait nommée Saint-Christophe. Il n'y avait 
pas fondé d'établissement ni laissé aucun souvenir. Le nom caraïbe 
de cette terre était Liamaiga. 

La chronique espagnole d'où nous avons tiré les détails de cette 
histoire que nous avons beaucoup , mais peut-être insuffisamment 
abrégée, dit que Saint-Christophe fut la première des îles caraïbes 
où s'établirent les Européens, et que les premiers colons français 
qui s'y fixèrent furent le parisien Durand, à qui elle ne donne pas 
de prénom , sa femme Béatrix Verina, natural de Italiay un niver- 
nais nommé Charles Duranger, et le provençal Jean-Marie Cas- 
soute. 

Mathieu Gcesde, 

de U Guadeloupe. 



L4 RÉVOLUTION DES PAYS-B4S 



AU SEIZIEME SIECLE. 



Guillaume le Taciturne. 



I. 



Guillaume de Nassau paraît pour la première fois, dans Thistoire, 
à la cérémonie de Tabdicalion de Cbarles-Quint, à Bruxelles ; Tem- 
pereur entra dans la salle des Etats , appuyé d'un côté sur une bé- 
quille, de l'autre sur Tépaule de Guillaume. C'était alors, d'après 
les contemporains , un beau jeune homme de vingt-deux ans , à la 
taille élancée : sa physionomie avait un aspect plutôt méridional ; 
ses traits bruns, réguliers, fortement dessinés, étaient presque 
espagnols; la tète petite et bien posée sur les épaules; les cheveux 
bruns, ainsi que la moustache et la barbe en pointe ; le front élevé, 
large et déjà profondément creusé par des rides prématurées. Le 
prince était alors, malgré son jeune âge, commandant en chef de 
l'armée commise à la garde des frontières de France. Singulier spec- 
tacle que celui de Charles-Quint quittant les honneurs de ce monde 
en s'appuyant sur celui qui devait enlever à son fils la plus belle 
province septentrionale de sa monarchie I Guillaume était fils de 
Guillaume de Nassau , dit le Riche , et de Julienne de Stalberg ; ses 
ancêtres avaient ceint la couronne impériale, régné en Nassau, en 



— 192 — 

Gueldre, et une branche de leur race était devenue , par alliance 
avec la maison de Châlons, souveraine de cette principauté d*Orange, 
si délicieusement située entre la Provence et le Dauphiné. Guil- 
laume en hérita à Tâge de onze ans. Se trouvant enrichi d'une façon 
aussi inespérée, il fut envoyé à Bruxelles pour y recevoir une bril- 
lante éducation, c'est-à-dire une éducation de grand seigneur, le 
préparant à cette vie d'aventures militaires , d'ambassades, de vice- 
royautés , de luxe et de magniGcence , qui semblait désormais sa 
destinée. Page de l'empereur , il se concilia de bonne heure son 
affection la plus intime et fut initié par lui à toutes ses affaires 
d'Etat , ce qui ne devait pas peu lui servir dans l'avenir. Il semblait 
qu'aux yeux de ce prince, l'intelligence et la discrétion de son page 
fussent à la hauteur de tous les secrets , de quelque importance 
qu'ils pussent être. Les facultés du jeune homme prenaient ainsi 
une vivacité, une profondeur extraordinaires, en même temps qu'un 
développement remarquable. Il était derrière le rideau de ce grand 
théâtre où quotidiennement se déroulaient les grands drames de la 
politique. Les machines et les masques qui servent à produire les 
grandes illusions de l'histoire lui étaient choses connues. Il ne pou- 
vait espérer une aussi excellente école pour le préparer aux grandes 
mais tristes destinées qui lui étaient réservées. On sait que, de 
bonne heure, Charles-Quint confla à son jeune ami les plus hau- 
tes dignités militaires , que ce fut sur lui qu'il s'appuya quand il 
vint notifier à l'Europe cette grande résolution qui devait avoir 
une si immense influence sur son avenir; ce fut encore le prince 
qui porta à Augsbourg , à Ferdinand , les insignes impériaux du 
monarque volontairement découronné. Ces devoirs accomplis, les 
relations de Guillaume avec Charles-Quint cessèrent, et celles avec 
Philippe II commencèrent : elles devaient être très-différentes. 

C'est à l'armée que nous le retrouvons ensuite , au moment où la 
guerre se ralluma en Picardie : il fut le négociateur secret de l'ar- 
rangement préliminaire qui aboutit à la paix d'avril 1559, et nous 
savons avec quelle ardeur Philippe II souhaitait l'heureuse issue d 
ces négociations , lui qui disait au prince : « que le plus grand ser- 
vice que celui-ci pût lui rendre en ce monde était de faire la paix ^ 
qu'il voulait l'obtenir à tout prix , tellement il souhaitait retourner 
en Espagne. » Guillaume fit preuve , dans ces circonstances diflBci- 
les , de la plus grande habileté et fut choisi par Henri il comme 



— 493 — 

otage : c'est à sod séjour à la cour de France , assure-t-on , qu*il 
dut la révélation de sa destinée. Il chassait un jour dans la forêt de 
Viocennes , quand le roi , poursuivi par son idée d*arréter Thérésie 
dans ses Etats, se mit à Tentretenir de ce projet en grand détail, 
convaincu que causant avec un conapagnon du duc d'Albe , un plé- 
nipotentiaire du roi d'Espagne, il servait utilement une cause qu'il 
regardait comme devant tout dominer dans la politique présente. 
Guillaume écouta ces révélations en silence ; mais ayant obtenu à 
quelques jours de là l'autorisation de retourner dans les Pays-Bas , 
il s'employa aussitôt à obtenir le renvoi de Tarmée espagnole , dont 
il partageait le commandement avec le comte d'Ëgmont, et qui lui 
semblait avec raison devoir être le principal agent de l'extermina- 
tion projetée. 

• À ce moment, Guillaume d'Orange était encore catholique, mais si 
peu, qu'il penchait ouvertement vers l'indépendance de l'hérésie et y 
voyait d'ailleurs le moyen d'affranchir un pays qu'il aimait et qui, 
comme on disait déjà, souffrait sous un joug étranger : il n'était, 
écrit-il dans son apologie, « qu'esmeu de pitié et de compassion en- 
vers tant de gens de bien voués ainsi à roceision. » A ce moment 
d'ailleurs, il n'était pas encore Tliomme à Taspect austère et reli- 
gieux, sans grande conviction, qui devait plus tard devenir l'un des 
plus fermes appuis de la Réforme. Jeune , brillant, riche , fastueux , 
il aimait la vie joyeuse, brillante, magnifique; le palais Nassau était 
ouvert à tous à Bruxelles; sa maison était montée comme celle d'un 
souverain , sa table jouissait d'une réputation européenne , et Van 
der Haer nous raconte qu'en un seul jour on congédia , chez le 
prince, vingt-huit maitres-queux pour diminuer les frais de son in- 
térieur. Sa vie n'était pas moins somptueuse à la campagne : il 
aimait la chasse! Jamais il ne regardait à ses dépenses, et sa for- 
tune ne tarda pas à s'en ressentir; ce qui lui faisait écrire à son 
frère Louis : « Me samble que nous venons de race de estre un peu 
mauvais mesnaigiers en nostre jeune temps , mais , quand nous se- 
rons vieux , serommes meilleurs comme feu monsieur nostre père : 
^tieut erat in principio, et nunc et semper , et in sœcula sœculontm. » 
Tel était, au commencement de 1560, Guillaume d'Orange : un 
grand seigneur dans la plus large acception de ce mot, jeune, géné- 
reux, magnifique, très-influent, très-aimé, et passablement en- 
detté. Comme chef militaire,* il s'était brillamment acquitté des plus 

i3 



importantes missions; comme diplom.'tte, il avait avec non moins 
d'éclat fait ses preuves : doué d'un esprit large et souple, d'une 
grande connaissance des hommes, éloquent, bon écrivain, instruit 
de la façon la plus sérieuse et la plus variée, il était bien Thomme 
qui devait prendre la direction de la révolution des Pays-Bas et arri- 
ver à se créer un royaume I 

Demeuré veuf en 1558, avec deux enfants, de la comtesse d'Eg- 
mont, il se remaria, en 1561 , avec la princesse Anne de Saxe, 
nièce de l'électeur Auguste, l'un des principaux princes réformés; 
mais ce mariage souleva des difficultés qui durèrent plus d'une 
année, à cause des religions différentes que professaient les deux 
fiancés : la cérémonie eut lieu à Leipsick, et des fêtes d'une somp- 
tuosité fabuleuse furent célébrées à cette occasion. Guillaume 
d'Orange , de ce jour , quoique conservant encore sa foi , nomina- 
lement au moins, prenait définitivement sa place dans le parti pro- 
testant ; de ce jour aussi il entrait en lutte avec le Cardinal de 
Granvelle, ministre dirigeant à Bruxelles, son ami d'enfance, mais 
dont les excès de pouvoir irritaient sa susceptibilité nationale ; 
c'était d'ailleurs flatter l'opinion publique qu'agir ainsi , car le Car- 
dinal s'était attiré une animadversion universelle. 

11. 

Guillaume d'Orange commença sa vie publique en demandant au 
roi , d'accord avec les comtes d'Ëgmont et de Horn , le rappel du 
Cardinal ; il répondit au refus qui lui fut signifié en cessant de sié- 
ger au conseil d'Etat, et en s'opposant par tous les moyens à la per- 
sécution que l'autorité espagnole allait si maladroitement organiser, 
et qui devait inonder les Pays-Bas de sang. Chaque jour il semblait 
que le prince s'assombrissait en présence des graves événements qui 
se préparaient, de la responsabilité qui bientôt allait lui incomber. 
Les contemporains remarquent que déjà , bien qu'il eût à peine 
atteint sa trentième année, ce*n'était plus ce grand seigneur bril- 
lant et joyeux que nous dépeignions tout à l'heure ; ses joues se 
creusaient , son corps s'amaigrissait , le sommeil le fuyait. « J'en- 
tends que le prince d'Orange est fort morne , écrivait Morillon à 
Granvelle, quod etiam legitur in fade et a multis notaiur. Aulcungs 
des siens disent qu'il ne peult dormir. » Il est permis de croire, en 



effet, que dès ce moment sa résolution était prise. Mis de côté , à 
roccasion de la ligue du Compromis qu'il désapprouva hautement, 
il provoqua la réunion de nombreux gentil hommes à Bréda , et 
commença à laisser ouvertement voir ses sympathies pour le luthé- 
ranisme; il eut à calmer des insurrections à Anvers, à Utrecht, à 
Amsterdam, cherchant partout à établir la liberté religieuse; il 
tenta même un dernier rapprochement entre le gouvernement espa- 
gnol et les réformés; mais cet essai fut vain , et il est permis de 
croire qu'il ne désirait pas en voir la réalisation. Et d'ailleurs , en 
présence de l'insurrection latente déjà , Philippe II pouvait-il encore 
tout conjurer? Il pouvait convoquer les Etats généraux que la na- 
tion tout entière réclamait, abolir Tinquisition , renoncer à la per- 
sécution , et proclamer la liberté religieuse. Mais nous ne savons 
que trop comment il est impossible de contester la révolution ; 
Guillaume essaya , drt-on , d'obtenir ces résultats , et il en donna la 
preuve en réprimant l'insurrection -dans les villes que je viens de 
nommer. C'est avec l'assentiment de la duchesse-régente qu'il éta- 
blit à Anvers une paix religieuse temporaire. Mais était-ce bien 
franchement qu'il voulait remettre de l'ordre dans ce chaos , ne 
s'épargnant jamais, risquant même sa vie, comftie ce jour où, se 
jetant au milieu d'un rassemblement tumultueux , armé de la halle- 
barde d'un de ses gardes , il avait frappé plusieurs perturbateurs et 
dissipé à lui seul une émeute dangereuse? D'ailleurs , son attitude 
était-elle de nature à calmer les esprits? Cependant il lui fallait se 
rendre dans son gouvernement de Hollande, où des désordres gra- 
ves inquiétaient les populations. La régente Marguerite n'avait que 
des éloges pour tout ce qu'il faisait , et elle lui communiquait des 
paroles « non moins amiables de la part du bénin et débonnaire 
Philippe II ; » bientôt il apprit l'envoi des troupes en Hollande, dans 
son gouvernement , pour protéger quelques places. Il en prit pré- 
texte pour arriver à la réalisation de ses plans ambitieux. Il consi- 
déra cette mesure comme une insulte, comme une mise en demeure 
de pourvoir à sa sûr.eté personnelle et d'en finir avec ces ménage- 
ments et ces atermoiements inutiles. C'est de ce moment précis que 
les historiens, — et parmi les plus récents M. Lothrop-Motley , — 
font dater la résolution prise par le prince d'en finir avec un gou- 
vernement qui ne lui semblait plus destiné qu'à faire le malheur de 
son pays. C'est alors qu'il s'aboucha avec le comte d'Egmont, pour 



— !9r, — 

lui démontrer que catholiques et protestants seraient également 
écrasés par la répression que préparait TËspagne; qu'il lui déclara 
ne pas vouloir demeurer dans les Pays-Bas pour assister à leur 
ruine , ou tomber victime passive des vengeances qu'il prévoyait ; 
mais que s'il pouvait compter sur son concours et sur celai du 
comte de Horn , avec l'assentiment des Etats généraux, il était tout 
prêt à risquer une résistance désespérée (1566). Ce fut, répétons-le 
franchement , le prétexte que le prince attendait depuis longtemps. 
Guillaume d'Orange , une fois résolu et convaincu « qu'il ne fallait 
pas se laisser couper l'herbe sous le pied , » entra franchement dans 
la voie de la résistance. L'occasion de signifier nettement son hosti- 
lité ne se fit pas attendre : le roi exigea de tous ses fonctionnaires 
des Pays-Bas un nouveau serment; le prince le refusa, déclarant 
qu'il en avait assez prêté, et qu'il était, comme toujours, prêt à 
faire tout ce qui pourrait servir le véritable intérêt du roi , — ces 
choses-là se disent toujours. — La duchesse essaya de le faire reve- 
nir sur une détermination qui le rendait nécessairement démission- 
naire de toutes ses charges , mais il n'y consentit pas , et bientôt 
nous le voyons cité devant le conseil de sang , dont il refuse de re- 
connaître la compétence , et donner des ordres enfin pour se consti- 
tuer une armée, suprême moyen qu'exigeait de lui la nomination du 
duc'd'Albe au commandement des troupes chargées d'envahir les 
Pays-Bas. Guillaume devenait désormais le héros de l'indépendance; 
là, malheureusement aussi, le chef de l'insurrection, et il allait, 
pendant près de vingt ans , soutenir une lutte terrible , acharnée , 
mais qui devait avoir pour résultat l'indépendance des provinces 
qui l'acclamaient déjà. On comprend que nous résumerons briève- 
ment , sans les approuver , les nombreux et émouvants événements 
qui remplissent cette longue période et qui appartiennent réellement 
à l'histoire générale ; nous nous sommes proposé , dans cette étude, 
d'examiner surtout Guillaume le Taciturne, et nous ne voulons pas 
abandonner ce plan pour nous jeter dans une voie déplacée pour un 
article nécessairement restreint. 

m. 

Il restait encore un acte bien triste à accomplir à Guillaume 
d'Orange : répudier définitivement la religion catholique pour se 



— 197 - 

vouer tout entier à la réforme ; Tanibiliou fait faire de laides choses- 
Il fit doQC profession luthérienne , au commencement de Tannée 
1567, ce qui ne Tempêcha pas de conserver toutes ses idées de 
tolérance, et d'avoir pour première régie la plus grande liberté reli- 
gieuse ; puis, le 31 août 1568, il lança sa déclaration pour requé- 
rir les habitants des Pays-Bas de se grouper autour de lui , afin de 
repousser les Espagnols. Sa première campagne fut malheureuse : 
il vit ses éloquents appels émouvoir assez faiblement des popula- 
tions accablées par la terreur; ses troupes mêmes, à peine entrées 
en Brabant, se mutinèrent, et, forcé de passer la frontière de 
France, le prince dut licencier sa petite armée. Il se rendit alors en 
Allemagne , et , sans se décourager , se mit à chercher de tous côtés 
des secours en hommes et en argent, entretenant autant que possi- 
ble rinsurrection en Hollande, organisant les Gueux de la mer. Un 
moment cependant il put croire tout perdu. Sa position, en effet, 
aurait paru désespérée au plus téméraire : non-seulement les fonds 
lui manquaient, mais il était poursuivi par les réclamations de ses 
officiers et de ses soldats licenciés. Pauvre, dépouillé, simple om- 
bre menaçante sans corps et sans pouvoir , il n'inspirait que de la 
pitié a Granvelle, qui disait de lui : « Vana sine viribus ira. » Tous 
l'avaient abandonné , « lui avaient échappé comme une vapeur. » Il 
était bien près du succès cependant. 

Le prince d'Orange allait avoir encore de tristes épreuves à subir» 
avant d'atteindre l'établissement de cette indépendance politique et 
religieuse qu'il rêvait pour les Provinces-Unies. Pendant que ses 
efforts n'obtenaient que de désastreux résultats pour lui et pour les 
forces dont il disposait , l'insurrection s'était répandue dans tous 
les Pays-Bas, et lés Espagnols en avaient été récemment expulsés 
avec violence ; chaque province se constituait en république indé- 
pendante , dont tous les magistrats , choisis par la voie de l'élec- 
tion , eurent à prêter serment au roi d'Espagne et à son stathouder 
le prince d'Orange ; c'est désormais comme représentant légal du 
souverain dans les Pays-Bas que Guillaume va diriger le mouve- 
ment. Il accepta ce rôle , et pendant qu'il était en Allemagne , oc- 
cupé à rassembler une nouvelle armée, il écrivait à toutes les villes 
récemment affranchies pour les adjurer de s'unir étroitement entre 
elles pour le succès de l'œuvre commune : l'indépendance ; puis il se 
fit représenter par Marnix de Sainte-Aldégonde aux Etats réunis à 



— 198 — 

Dortrecht, le 15 juillet 1572. Les pouvoirs les plus larges lui fu- 
rent accordés; mais il ne voulut pas abuser de la situation et fixa 
lui-même le frein qui devait tempérer cette espèce de dictature , dé-- 
clarant « ne vouloir rien faire ni ordonner sans Tavis des Etats, par 
la raison qu'ils connaissaient mieux les affaires et les dispositions 
des habitants. » Peu de temps après , il entrait dans les provinces 
avec des troupes et s'emparait de Ruremonde : ce. fut son seul suc- 
cès. Harcelé par les Espagnols, mal soutenu par ses soldats, sur- 
pris une nuit par Frédéric de Tolède et forcé de se retirer sur Pé- 
ronne, il vit ses troupes se mutiner et fut obligé de les licencier 
encore une fois. Il revint alors seul en Hollande , aiSigé par la péni- 
ble situation des places de Harlem et d'Alkmaar, serrées de près 
par les ennemis ; attristé par ces déboires , ces échecs répétés, mais 
nullement découragé et intrépidement dévoué à la cause qu'il croyait 
invincible. « Le Dieu des armées, aimait-il à dire , nous lèvera des 
soldats pour combattre nos ennemis et les siens. » La seule conces- 
sion qu'il fit aux embarras de la situation fut de conclure un traité 
avec le roi de France. La délivrance de Leyde suivit de près cet évé- 
nement , et Guillaume se décida enfin sans restriction à accepter le 
gouvernement des Pays-Bas. Les Etats étaient pressants à cet é^rd, 
et l'Union , en effet , ne pouvait subsister , en présence des graves 
complications qui assombrissaient le plus prochain horizon, que 
guidée par une main ferme et respectée. Le prince comprit que 
c'était son plus strict devoir, et il accepta, le 11 juillet 1575, le 
pouvoir souverain , en exigeant seulement qu'on efiaçàt dans la con- 
stitution l'article qui supprimait l'exercice de la religion catholique. 
Fervent défenseur de l'indépendance religieuse, il ne consentit qu'à 
la proscription « des religions en désaccord avec l'Evangile. » 

C'est vers cette époque que le prince divorça avec sa femme, Anne 
de Saxe , devenue folle après avoir mené la vie la plus désordonnée, 
et qu'il épousa Charlotte de Bourbon , fille du duc de Montpensier , 
qui avait abandonné le couvent dont elle était abbesse pour embras- 
ser la religion réformée. Au commencement, cette union souleva 
une universelle réprobation ; elle augmentait les embarras qui pou- 
vaient naître du côté de la France, et, à ce seul point de vue , elle 
était aussi impolitique que possible. Dans les provinces, l'influence 
du prince heureusement ne fut nullement atteinte ; ses pouvoirs 
même furent considérablement accrus par la nouvelle Union signée 



— 199 — 

à Delfl le 35 avriM576, et qui lui uUribuèrenl^loule riniliaiive, toute 
Tomnipotence du souverain en Hollande et en Zétande. Guillaume 
touchait à son but ; il ne tenait qu'à lui de transformer en royauté 
permanente les pouvoirs illimités qui lui étaient conférés ad intérim; 
il lui importait beaucoup d'être appelé slathouder ou gardien, prince 
ou roi. Il se disait le père de sa patrie et son champion. Le peuple 
tout entier, du plus haut jusqu'au plus bas de Téchelle sociale, le 
nommait le Père , « Vader Willem, — quelque chose d'équivalent 
sans doute au galantuomo italien. — Pour arriver à l'accomplisse* 
ment de sa tâche, il lui restait, en efTet, à décider les Etats gêné-- 
raux à s'abandonner à lui comme venaient de faire les deux provin- 
ces de Hollande et de Zélande , et à constituer une union complète 
de laquelle seulement pouvait naître l'indépendance. L'arrivée de 
don Juan d'Autriche, ses idées généreuses, libérales même, son 
édit perpétuel, vinrent singulièrement entraver les projets du prince 
d'Orange , qui ne voyait dans ces promesses qu'un atermoiement 
habile pour diviser son parti. 

C'est alors que Guillaume , pour répondre aux accusations lancées 
incessamment contre lui , publia son apologie, qui eut dans le pays 
UD immense effet. Presque aussitôt, il fut appelé par les Etats géné- 
raux réunis à Bruxelles, et il entra dans cette ville le 23 septembre 
1577, au milieu d'un immense concours de peuple ; il réussit à faire 
rompre les négociations entamées avec don Juan , et se vit élu 
ruwaert de Brabant, suprême dignité de ce duché. Comprenant dès 
lors que l'avenir des Pays-Bas reposait sur la complète indépendance 
de toutes les provinces qui les composaient , il ne songea plus qu'à 
trouver le moyen de concilier les protestants du nord avec les ca- 
tholiques du midi. Il accepta , dans cette pensée, la lieutenance gé- 
nérale sous l'archiduc Mathias ; mais il ne tarda pas à reconnaître 
rimpossibilité de voir réaliser ses espérances sous le régime étran- 
ger , quelles qu'en seraient les concessions réciproques, et, après 
avoir fait signer l'Union d'Utrecht , véritable base de la république 
des Provinces-Unies , il publia une nouvelle apologie en réponse au 
cardinal de Granvelle, qui venait de faire mettre sa tête à prix. S'ef- 
façant toujours en apparence et cherchant à affranchir son pays 
sans se donner la charge de la souveraineté , qu'il refusa pour tou- 
tes les provinces, mais qu'il dut prendre pour la Hollande et la Zé- 
lande, il ne songea plus qu'à rendre praticable l'avènement du duc 



_ 200 — 

d'Anjou au gouvernemenl de la république, auquel il arrivait inévi- 
tablement ensuite. Mais ce fut pour lui un triste réveil quand il dé- 
couvrit, sans pouvoir en douter, les intrigues du duc avec les Es- 
pagnols. Ses jours alors étaient comptés. Les assassins avaient 
multiplié leurs tentatives depuis la mise à prix de Granvelle. Une 
première fois , le 18 mars 1582, comme il sortait de table avec ses 
officiers , à Tabbaye de Saint-Michel , le prince reçut une balle pres- 
que à bout portant, et sa seule parole alors fut pour s*écrier qu'il 
pardonnait à son meurtrier. Un miracle véritable opéra sa guérison ; 
mais rinquiétude avait tué la femme du prince, qui mourait trois 
jours après le service d'action de grâces solennellement célébré dans 
la cathédrale d'Anvers. 

Cette tentative se renouvela plusieurs fois jusqu'au 10 juillet 
1584. Ce jour-là, vers midi , Guillaume descendait dans sa salle à 
manger, donnant le bras à sa femme; — il venait de se remarier 
avec Louise de Coligny , fille de l'amiral et veuve de Téligny ; — il 
était vêtu comme à son ordinaire : il portait un chapeau de feutre 
mou de couleur sombre et à larges bords ; une haute fraise lui en- 
tourait le cou , d'où pendait une de ces médailles des Gueux où on 
lisait la devise « fidèle au roy jusqu'à la besace ; » un grand surtout 
de drap gris, recouvrant un pourpoint de cuir, avec un haut de 
chausses à larges plis , complétait son costume. Gérard , l'assassin 
stipendié, l'arrêta pour le prier de lui accorder un passe-port : le 
prince l'écouta et fit préparer la pièce demandée, puis il se mit à 
table. A deux heures on quitta la salle, et au moment où il fran- 
chissait la seconde marche du petit escalier qui conduisait à ses ap- 
partements, il reçut trois balles : l'une le traversa et alla rebondir 
contre la muraille. Guillaume se sentant blessé, s'écria en français : 
« Mon Dieu , ayez pitié de mon âme ! ayez pitié de ce pauvre peu- 
ple ! » Quelques minutes après il expirait dans les bras de sa femme 
et de sa sœur. 

La douleur du peuple fut immense; mais au moins le prince ne 
mourait pas avant d'avoir à peu près établi son œuvre : sa vie avait 
donné l'existence à un Etat nouveau ; sa mort prématurée en fixa 
les limites et arrêta la fusion qu'il voulait établir entre les provinces 
catholiques et les provinces protestantes. Sept d'entre elles étaient 
désormais indépendantes, on pouvait le dire, bien qu'il fallût encore 
une guerre de deux générations pour forcer l'Espagne à reconnaître 



— 201 — 

le nouveau gouvernement; mais avant la fin de cette période, les 
Provinces-Unies n'en étaient pas moins devenues la première puis- 
sance maritime et un des premiers Etats du monde. La république 
hollandaise exista de fait , dès que la déchéance de Philippe II eut été 
proclamée en 1581 , et avec elle la liberté civile et religieuse. Guil- 
laume le Taciturne avait attaché son nom à Tun des plus importants 
événements politiques du quinzième siècle; il laissait aussi la répu- 
tation d'un des hommes les plus habiles de son temps. Sa constance 
sous le poids écrasant de la lutte la plus terrible et la plus inégale 
qui ait jamais été engagée provoquait Tétonnement. Le roi de TOcéan 
« tranquille au milieu des ondes en fureur, » était Temblème qu'on 
avait adopté pour résumer son caractère dans une des devises usi- 
tées à cette époque. 

« Depuis le jour , — a dit son récent historien , beaucoup trop 
élogieux , selon nous , — où , otage du roi de France , le Taciturne 
découvrait le plan qu'avait formé Philippe II pour implanter l'inqui- 
sition dans les Pays-Bas , jusqu'au dernier moment de sa vie, il ne 
varia pas un seul instant dans sa conduite : maintenir les anciennes 
libertés de sa patrie, et l'affranchir au besoin , fut la tâche à la- 
quelle, dès l'âge de vingt-trois ans, il consacra sa vie. El il l'accom- 
plit simplement, sans emphase, sans cette mise en scène trop sou- 
vent prodiguée sur le théâtre du monde ; il l'accomplit à travers les 
labeurs, les périls, les sacrifices les plus grands qu'un homme 
puisse affronter ou subir. Prince de haute naissance, riche comme 
un souverain], il renonça à tout^ se soumit quelquefois aux rudes 
épreuves. Et il n'agit point ainsi par coup de tête; la retraite lui fut 
toujours possible. A de nombreuses reprises, on lui offrit avec in- 
stance le pardon, bien plus encore, d'éclatantes faveurs, mais il 
refusa toujours. A l'arrivée de don Juan , aux négociations de Bréda, 
aux conférences de Cologne, on le voit écarter les oflres les plus 
séduisantes, avec fermeté et simplicité, et cependant il avait telle- 
ment sacrifié sa fortune aux intérêts de la cause, que ses héritiers 
hésitèrent à accepter sa succession , de peur de s'endetter. Guillaume 
ne se démentit pas un instant de sa vie, et il expira en exhalant un 
mot qui peut résumer sa longue et vaillante existence: « Mon Dieu, 
ayez pitié de ce pauvre peuple î » Ce jugement ne saurait être ap- 
prouvé par nous ; toutefois nous reconnaîtrons volontiers que Guil- 
laume ne fut pas un homme ordinaire. 



- 202 - 

Doué des qualités les plus variées, iié pour la plus grande gloire, 
comme Ta dit Bentivoglio , le Taciturne eut au moins les vertus du 
capitaine et du prince. «Il passa en souriant, a écrit M. Motley, 
portant sur ses épaules le fardeau des douleurs d'un peuple. Aussi 
ce peuple ne fut-il jamais ingrat ; il pensa toujours avec affection à 
ce père, Vader Willem, comme il l'appelait. Tous les nuages qu*avait 
pu amonceler la fausse ligne de conduite de Guillaume n'étaient point 
parvenus à éteindre aux yeux de la nation Téclat de la grande âme, 
vers laquelle, aux jours de calamités sombres, ses yeux cherchaient 
la lumière. Pendant toute sa vie il fut Tétoile polaire de toute une 
brave nation , et quand il mourut, les petits enfants pleuraient dans 
les rues. Le Taciturne inaugura dignement cette grande maison qui 
fonda la monarchie néerlandaise, et qui a réalisé sa fière devise em- 
pruntée à la conclusion de Tapologie de Guillaume : « Embrassons 
ensemble la défense de ce bon peuple, et ce qui sera par vous résolu 
pour le bien de vous , vos femmes et vos enfants , toutes choses 
saintes et sacrées , je le maintiendrai, • 

Ë. DE Babtuélemy. 



LITTÉRATURE. 



Etude sur la littérature dramatique contem- 
poraine , 

ue à la séance publique de la Société des Sciences , Agriculture et Belles-Lettres de 

Tarn-et-Garonne , le 26 juin i 862. 



Les belles-lettres, que les anciens appelaient humaniores lilierœ, 

ni pour mission de former les âmes et de développer les caractè- 

es. Ce serait se méprendre sur le but de la littérature, que de ne 

X ui prêter d'autre signification que celle d'un art ingénieux, d'autre 

'^itilité que celle d'un agréable délassement. Cette application de l'es- 

;S~:>rit humain entre bien plus avant dans nos besoins sociaux, et l'on 

^^~ie relève pas trop son importance en la signalant comme un élé- 

^naent nécessaire des sociétés civilisées. Les Vandales, les Goths, les 

uns ne connurent point l'influence féconde de la poésie, de l'élo* 

uence, de l'histoire, de toutes ces formes de l'art qui attestent 

l'origine divine de Ihomme, et auxquelles le génie plastique des 

C3recs avait donné le doux nom de Muses. Aussi, ces peuples sont 

(jassés comme un torrent sur l'Europe romaine. Ils n'ont laissé 

(Darnii nous qu'un souvenir confus. Leur histoire se résume en un 

mot, ou plutôt en un stigmate : Barbares. 

Les nations de souche latine , au contraire , héritières plus pro- 
chaines de Rome et d'Athènes, gardiennes de la tradition classique, 



— 204 — 

se sont enorgueillies de cultiver les lettres , d'honorer les arts, de 
poursuivre enfin cet idéal dont Tincompléte possession et Tinces- 
santé recherche font à la fois la gloire et le tourment de Thumanité. 
Aussi ces peuples sont-ils depuis plusieurs siècles à la tète de la 
civilisation. L'alliance du génie antique et du sentiment chrétien les 
a rendus les véritables guides du monde moderne. 

Faudrait-il un autre exemple pour prouver le rôle que jouent les 
belles-lettres dans les destinées des peuples ; faudrait-il une nou- 
velle preuve de l'influence de la littérature sur les Etats politiques , 
qu*on les trouverait dans ce contraste : d'une part, le peuple athé- 
nien , qui sans territoire pour ainsi dire , sans population , arrive 
par le seul effet de ses titres littéraires à l'immortalité, alors que 
les empires sans bornes de Perse et d'Assyrie n'ont laissé que le re- 
nom fastueux de leur puissance, ou , pis encore, le bruit retentis- 
sant de leur chute. 

La littérature est donc pour les nations le meilleur gage d*im- 
mortalité. Son rôle fut en tout temps d'adoucir les mœurs , de 
façonner les esprits, de « faire des hommes, » suivant une ex- 
pression aussi brève qu'énergique. Une dans son principe , vouée à 
l'étude de l'être moral , elle se décompose en plusieurs genres et 
reçoit, suivant l'aptitude de chacun , différentes applications. 

L'éloquence parle à la raison et au cœur des hommes. Souvent, 
par des surprises que l'art seul sait trouver, elle arrache à Témo- 
tion des sentences que la réflexion ne ratiOerait pas. Quand la. jus- 
tice n'en souffre point, ces résultats sont les plus beaux triomphés 
de l'art oratoire. 

La poésie , dans ses divers modes , exprime tous les sentiments 
du cœur humain. Héroïque avec l'épopée, elle chante les origines 
des peuples et les grands faits de l'histoire ; lyrique avec Tode , elle 
amplifie les vérités éternelles, et s'élançaat vers les cieux , elle 
semble porter aux pieds de la Divinité l'hommage de nos joies , de 
nos douleurs et de nos triomphes; plaintive avec l'élégie, elle 
exhale l'écho des douleurs terrestres et prête à nos tristesses le 
charme mélodieux du rhythme. La poésie est un instrument acces- 
sible à tous les modes. L'harmonie des accords dépend seulement 
de l'inspiration de l'artiste. 

L'art dramatique, à son tour, s'éloignant du domaine purement 
spéculatif, étudie l'âme aux prises avec la passion. Il se plaît à mon- 



— $0o — 

Irer les émotions , les ressentiments , les joies , les colères de 
rhomme en lutte avec les accidents ordinaires de la vie. Les vices, 
les défauts , les travers attirent son regard satirique. Lorsque 
dans un mot , dans un geste , dans une grimace , il rencontre 
une occasion de rire, il les note au passage et les retient pour les 
donner en spectacle. Son succès est complet quand îl l'observation 
satirique du travers, quand au rire se mêle la leçon morale; lors- 
que, enfin , suivant Tadage classique , il corrige les mœurs en riant, 
castigat ridendo mores. 

De toutes ces formes littéraires , j'en détacherai une , la comédie, 
qui a toujours eu en France le mérite de plaire et de se faire aimer. 
Le théâtre est vraiment notre divertissement national. Nous laissons 
aux Anglais les courses équestres , aux Espagnols les jeux sanglants 
du Cirque : ces spectacles qui charment le petit nombre et non la 
foule , ne se sont pas acclimatés parmi nous. Ce qui est bien* fran- 
çais , c'est le goût du théâtre. Aussi nous a-t-il semblé qu'il n'était 
point inopportun de jeter un coup d'œil sur la scène française, de 
compter ses richesses et ses misères, d'examiner sui'tout quels sont 
les caractères, les principes et les tendances de la comédie moderne. 
f^our cette tâche , qui demanderait une main plus sûre, je sollicite 
d'avance l'indulgence de mon auditoire et je supplie surtout la So* 
c^iété académique de Tarn-et-Garonne , qui m'a fait l'honneur de 
'ouvrir ses rangs, de voir dans cet essai un faible témoignage de 
siucère gratitude et de ma respectueuse déférence. 

Messieurs, ce n'est pas d'aujourd'hui que date la mode de médire 
e son temps. Il y a dix-neuf siècles que le chantre de VArt poétique 
ignalait ce travers comme un des attributs de la vieillesse. Horace 
jt du vieillard : 



Difficilis , querulus , laudator temporis acti 
Se puero, casligator censorque minorum. 

n se perpétuant jusqu'à nous , cette habitude morose n'a rien 
S^^rdu de sa vivacité. Les hommes, qui supportent si bien qu'on 
l^Due leurs œuvres , tolèrent avec plus de complaisance encore qu'on 

éf rVic leur temps , comme si en rabaissant le mérite de l'un on 
ressortir davantage la valeur des autres. Ces petites machi- 

alions, auxquelles la vanité n'est pas toujours étrangère; ces in- 



— 206 — 

justices devenues banales à force de se répéter , D*ODt pas manqué 
à notre siècle. Que de fois a-t-on dit : « Le goût se perd , les mœurs 
se dépravent , la société décline I » En nous restreignant à notre su- 
jet, combien de fois avons-nous entendu répéter ces phrases déses- 
pérées : « La littérature se meurt 1 La comédie est morte ! » 

Ces exclamations , qui aflectent la forme d'un arrêt, ont cela de 
commode qu'elles dispensent les esprits superficiels de réfléchir, 
d'examiner et de juger. Ce sont des formules toutes faites , mises à 
la portée des paresseux ou des indifférents. Cependant, lorsque 
d'un propos en l'air on veut passer à une détermination réfléchie ; 
lorsqu'on veut sonder le mérite de ces sentences., et que, par 
suite, on applique son attention aux pièces du procès; quand, en 
un mot , on se met à étudier sincèrement , sans parti pris , les pro- 
ductions du théâtre contemporain , on arrive avec étonnement à 
cette conclusion, qu'à l'exception de Molière et de Beaumarchais, 
dont la place est marquée à part dans notre panthéon littéraire, nos 
auteurs comiques ne le cèdent point peut-être à ceux qui les ont 
précédés sur la scène française. 

Cette opinion peut sembler hardie ; elle heurte le sentiment du 
plus grand nombre : c'est pour cela qu'elle a besoin d'être sou- 
tenae par des raisons plus solides et des exemples plus probants. 

Avant tout, il faut comparer le milieu dans lequel sont jetés (es 
auteurs , juger la société qu'ils ont été appelés à peindre. Le con- 
traste de deux siècles pourra peut-être expliquer le ton si divers de 
la muse comique à des périodes différentes. 

Au dix-septième siècle, entre la Fronde et la Régence, s'ouvre une 
ère de paix , d'ordre et d'harmonie qu'il n'est pas donné à tous les 
âges de voir se reproduire. Instruit au gouvernement personnel par 
les exemples de Richelieu et de Mazarin , Louis XIV semble imposer 
à la France la triple étiquette des lois , des mœurs et des formes 
littéraires. La discipline ne règne pas moins dans les idées que dans 
les faits. La France entière se règle sur le ton de Saint-Germain et 
de Versailles. L'âge, le tempérament, les passions du roi créent 
deux périodes bien distinctes dans le grand règne : la première, 
qui commence avec M"*' de Lavallière pour fmir avec M^^* de Fon- 
tanges, est celle qu'on peut appeler la période galante et glorieuse : 
c'est l'âge qui vît briller Turenne et Colbert ; où l'on jouait Tartufe 
par permission expresse du roi ; où Racine, encore livré à ses har- 



- 207 - 

(liesses profanes , redisait dans des vers inimitables les plaintes 
d'Hermione et de Phèdre; où la Hollande, la Franche-Comté recon- 
naissaient Tascendant des armes françaises. 

La seconde période , plus sombre , plus triste , commence avec 
Tannée 1685 pour finir au i'" septembre 1715 , jour où le brillant 
Louis s'en alla, au milieu de rinditTérence , Saint-Simon dit au mi- 
lieu des malédictions publiques , rejoindre ses aïeux dans les ca- 
veaux de Saint-Denis. Ce dernier acte du grand règne est marqué 
par des faits politiques à jamais regrettables. La révocation de Tédit 
de Nantes, l'anéantissement des libertés municipales, l'oppression 
fiscale, l'épuisement du pays, la défaite des armées, tels sont les 
traits principaux d'une époque où pesa sur les destinées de la France 
l'influence de Villeroy , de La Chaise , de M°*« de Maintenon , en un 
mot des conseillers passionnés ou incapables : c'est là la période de 
déclin. A chacun de ces âges correspondent dans la nation des 
mœurs et des habitudes nouvelles. La France , copiant docilement 
les goûts de son maître, se montre jeune ^ intrépide, galante, de 
1660 à 1685. On marche à la guerre et à l'amour d'un pas égale- 
ment ferme et résolu. L'héroïsme et la galanterie , associés en une 
juste mesure, redonnent aux mœurs du temps le ton chevaleresque 
^'autrefois. Le chevalier se retrouve sous l'habit brodé du cour- 
tisan. 

 partir de 1685, au conti*aire, l'horizon s'assombrit. Ce specta- 
<3le magnifique perd de son éclat. On obtient moins les faveurs par 
les bons services que par les bons offices. La cour devient enfin 
^elle que, dans un style sobre, serré , obscur et impitoyable , nous 
l 'a montrée le duc de Saint-Simon. 

Molière, écrivant dans la première période du grand règne , pro- 
égé par la faveur constante de Louis, sollicité même secrètement à 
indre les ridicules de la cour , put choisir à l'aise parmi tous les 
(Dersonnages qui gravitaient, dans les salons de Saint-Germain , au- 
tour du Roi-Soleil. Sa verve satirique trouva à s'exercer sans con- 
trainte, et l'on sait l'hécatombe qu'il a faite des beaux esprits pré- 
cieux et des courtisans ridicules. Ses types , pris non-seulement à 
la cour mais à la ville, représentent avec une exactitude qu'il est 
Tacili' (!e vérifier dans les mémoires contemporains , les mœurs de 
t4>utes les classes. Ses gentilshommes, ses grandes dames, ses bour- 
geois, ses médecins sont, avec une franchise de langage et une sin- 



— 208 — 

cérité de ton rarement dépassés, les personnages mêmes qui se 
mouvaient dans la société du dix-septième siècle. Chacun a son ac- 
cent et rend bien , dans les lignes de sa personne et les traits de sa 
physionomie , Tun des acteurs de la comédie sociale de Tépoque. En 
outre, comme Molière travaillait dans le domaine de TabstracUon, 
ses conceptions sont des types éternels. Les noms des personnages 
de Molière ont acquis droit de cité dans la langue. On dira longtemps 
un Harpagon , un Tartufe, un Alccste , pour signifier un avare, un 
hypocrite ou un misanthrope. 

Mais autres temps , autres mœurs ! La sottise, le vice sont éter- 
nels assurément. Ces tristes attributs de la race humaine dureront, 
hélas! autant qu'elle. Seulement, le principe restant, la modalité 
change. En d'autres termes , il est permis de dire qu'au dix-neu- 
vième siècle on est autrement sot et vicieux qu'au dix-septième. Le 
milieu social, si profondément modifié, suffirait seul pour donner 
aux travers humains un autre aspect, aux produits de Torgueil ou 
de la sottise une nouvelle enveloppe. 

Combien, en efi'et , nous ressemblons peu à nos aïeux du dix-sep- 
tième siècle 1 Fils d'une époque tourmentée, que Tinstabilité lasse t 
sans la satisfaire ; issus d'une génération inquiète , dont la condition â 
fut la lutte et la vie un combat ; destinés à bâtir sur un fond d'idées ^ 
encore débattues, nous différons des sereines et placides figures du mi 
dix-septième , autant que la tempête diffère du calme , autant que ^e 
l'action diffère du repos. Jadis l'unité du dogme politique laissait à ^ 
l'esprit la pleine possession de lui-même et ne lui créait aucune ^ 
préoccupation extérieure. Non contestée , l'idée monarchique et re- 
ligieuse formait un horizon bien défini. On n'entrevoyait rien au 
delà d'un dogme révélé , rien au delà d'un roi , dispensateur su- 
prême des bienfaits et des faveurs. Aujourd'hui , les principes qui 
font la base des sociétés sont eux-mêmes livrés aux controverses. La 
divergence des opinions, jadis circonscrite sur le terrain littéraire 
et philosophique , éclate dans le champ de la politique. La crise so- 
ciale, dont la révolution de 1789 marqua le premier symptôme, n'a 
point encore produit ses derniers effets. Il reste dans les esprits 
une certaine inquiétude, dans les rangs une certaine confusion. 
Sous l'action bienfaisante des lois nouvelles , des catégories se sont 
élevées à l'égalité civile sans s'élever du même coup à l'égalité so- 
ciale. Tout en se montrant uniformément soumise au niveau des 



— 209 — 

lois , la société de nos jours ne renferme pas moins des dislinclions, 
disons des supériorités , qui flattent certains préjugés et désolent 
certaines convoitises. Les mœurs n'ont pas marché si vite que la 
législation , en un mot ; et malgré bien des efforts , il reste encore 
des lignes de démarcation , des nuances hiérarchiques entre les di^ 
vers groupes sociaux. 

C'est le trait original de notre siècle , c'est celui qu'avec un bon- 
heur inégal ont essayé de rendre les principaux auteurs du théâtre 
contemporain. Ne pouvant les nommer tous , nous nous contente- 
rons d*en citer l'élite , convaincu qu'en jugeant les modèles nous 
jugeons aussi implicitement les imitateurs. 

Depuis 1848, époque où parait définitivement expirer au milieu 
des agitations politiques le dernier souffle du romantisme, la comé- 
die moderne semble avoir embrassé résolument le parti de l'obser- 
vation morale. MM. Francis Ponsard et Emile Augier avaient précé- 
demment rompu , par une initiative hardie , avec la tradition 
romantique, toute puissante depuis 1828. L'école du bon sens, 
dont le public les désignait comme les chefs , fut moins une révolu- 
tion littéraire que la manifestation éloquente de la lassitude causée 
par les drames chevelus et les héros de cape et d'épée. Une mode 
s'use vile en France, et l'on ne doit pas s'étonner qu'après vingt ans 
de succès le public ait senti le besoin de mettre à la réforme les per- 
sonnages ampoulés du répertoire romantique. Quoique Lucrèce ne 
fût pas le Cid, et bien que M. Ponsard ne soit pas Corneille , l'on se 
surprit à applaudir la première et à vanter le second avec un entrain 
dont l'indifférence littéraire nous avait depuis quelque temps 
déshabitués. 

M. Emile Augier, venant après Lucrèce, débuta par une imita- 
tion de l'antique, la Ciguë, qui permit aux critiques clairvoyants 
de prédire une brillante carrière au nouveau poëte. Le Joueur de 
flûte ^ emprunté à la même source , donna un essor nouveau à la 
réputation du jeune maître. Mais c'est à partir de Gabrielle et sur- 
tout du Gendre de M, Poirier^ que M. Augier s'est attaché à pein • 
dre les mœurs de notre société, et que par là il exprime bien 1rs 
tendances du théâtre contemporain. La poésie dans le mariage , ou 
plutôt dans le ménage, tel est l'élément nouveau qu'il introduit, 
avec Gahrielky sur la scène. Quant au Gendre de M. Poirier , cet 
ouvrage, fruit de l'association de deux esprits distingués , s'engage 

44 



— 210 — 

dans un ordre d'idées qui demande à être défini. — Ici , en effet, se 
montre Tinfluence que la littérature d'imagination a exercée de nos 
jours sur Tart dramatique. 

On ne saurait nier que le roman n'ait pris dans la littérature du 
dix-neuvième siècle une importance exceptionnelle. Ce genre , des- 
tiné à scruter plus profondément les replis du cœur humain , à ana~ 
lyser les passions , à développer les sentiments , s'est élevé , grâce 
au talent des écrivains qui l'ont employé , à une haute fortune litté- 
raire. Le roman , en eflTet , bien mieux que le théâtre, se prête aux 
caprices de l'invention. La pensée n'est point gênée ici comme sur 
la scène par les règles d'une poétique ofGcielle, et les fictions , res- 
treintes ou agrandies, peuvent se développer au gré de l'auteur. La 
contrainte à laquelle sont obligés de se soumettre en une certaine 
mesure les dramaturges les plus indisciplinés , fait place à la liberté 
la plus entière. Plus d'unité de temps ou de lieu ; plus de rencon- 
tres forcées entre personnages qui n'ont rien à se dire ; plus de dia- 
logues obligés ; plus de confidences invraisemblables. Dans le ro- 
man , l'inventeur groupe les faits , réunit les acteurs, varie la scène 
selon ses besoins , ou plutôt suivant les besoins de son récit. Il 
n'est pas surprenant que ces libertés aient attiré l'humeur aventu- 
reuse de nos littérateurs. Presque tous ont fait du roman. Excités 
par l'exemple de Bernardin de Saint-Pierre et de Chateaubriand , 
encouragés par le succès de Paul et Virginie et d'ÀtalOy que d'es- 
prits, depuis le commencement du siècle, ont tenté par cette voie 
l'assaut de la fortune et de la renommée I que d'intelligences se 
sont jetées vers les libres horizons de la fantaisie romanesque 1 
Beaucoup, le plus grand nombre, ont échoué dans l'entreprise. 
Mais quelques-uns y ont conquis une réputation méritée. 

Parmi ces derniers se dislingue un écrivain doux, tendre, sym- 
pathique, dont la muse n'a jamais dit qu'un refrain, mais qui l'a 
dit avec un accent particulier , je veux parler de M. Jules Sandeau. 
Dans Madeleine^ dans M^^*' de Kérouare, dans la Maison de Penar- 
van^ et bien d'autres compositions populaires, M. Sandeau s'appli- 
que surtout à exprimer un contraste. Sentant, comme nous le 
disions plus haut, que les révolutions en tranchant législativement 
beaucoup de questions en avaient laissé un plus grand nombre de 
socialement indécises, Jules Sandeau oppose avec un rare bonheur 
le gentilhomme au bourgeois, le fils des croisés au fils de 89. Il 



— 211 — 

accuse avec inGniment d'à-propos un antagonisme d'opinions , de 
goûts, d'intérêts que , malgré leurs prudentes dispositions, les lois 
n'ont pu encore concilier. 

Ce thème, développé avec une exquise distinction dans les ro- 
mans de M. Jules Sandeau, était un champ tout nouveau pour la 
comédie moderne. M^^<^ de la Seiglière marqua d'une date éclatante 
l'avènement de cette idée au théâtre. Le vieux marquis , pénétré de 
tous les préjugés de caste, armé de toutes les rancunes contre Tes- 
prit moderne , révélait bien une des faces du redoutable problème 
social. Dans le Gendre de M. Poirier, où nous ramène, après un 
détour, Tordre d'idées que nous traitons, M. Sandeau aidant son 
inexpérience scénique du talent déjà consommé de M. Emile Augier, 
parvint à donner à sa pensée un relief bien plus accentué. Ici Tinté- 
rèt est sans cesse entretenu par le contraste du bonhomme Poirier 
et de son noble gendre , le marquis de Presie ; mais ce perpétuel 
antagonisme, quelque exact qu'il soit, fatiguerait bientôt, si les au- 
l^eurs , par une heureuse inspiration dont la critique leur doit tenir 
oompte, n'eussent placé entre le gendre et le beau-père, entre le 
noble et le roturier ; un ange de médiation , réponse de l'un , la fille 
c51e Tautre, Hélène, qui noble par le cœur, plébéienne par la nais- 
:sance , se pose avec son dévouement entre les deux castes comme le 
^igne de la future réconciliation. 

Le Gendre de M. Poirier est, en omettant la Pierre de Touche 

cSont rinsuccès prouve la faillibilité des meilleurs esprits, le seul 

Ouvrage dramatique que J. Sandeau ait fait en collaboration. Mais, 

n lui restituant comme de droit M"« de la Seiglière, qui , extrait du 

omao de ce nom, fut simplement arrangé pour la scène par une 

^[laain étrangère, on peut dire que dans ces deux compositions l'au- 

^«ur exprime le côté le plus élevé et le plus caractéristique de la 

Cîomédie moderne. Il crée un genre en quelque sorte, dont, après 

lui, plusieurs auteurs, tels que MM. Legouvé, Octave Feuillet et 

notamment M. Emile Àugier , devaient exploiter les diverses ramifi- 

oations. 

La comédie sociale était donc trouvée avec M"« de la Seiglière. 

Dans le Mariage d'Olympe, dans les Lionnes pauvres ^ dans Ceinture 

dorée, dans les Effrontés, M. Emile Àugier, grâce à la justesse de 

son observation et à son habileté de main , nous a prouvé tout le 

parti qu'on pouvait tirer de cette mine féconde. Pour intéresser au 



— 212 - 

théâtre, il suffît d'être vrai ; il suffit de présenter au public, en 
raccommodant au cadre de la scène, le reflet de la réalité. Or, 
quoi de plus tristement vrai dans la société moderne, que le désir 
insatiable de parvenir , Torgueil démesuré de paraître ? quoi de 
plus réel que le conflit des ambitions, le choc des haines , la com- 
pétition des égoïsmes? Le bourgeois parvenu élevant ses prétentions 
au niveau des prétentions aristocratiques , est-il moins justiciable 
de la comédie que le gentilhomme souillant son blason dans des 
spéculations équivoques ? Et puis, entre tous les sujets offerts k 
rimpitoyable fouet du poëte satirique , s'élèvent les deux grandes 
préoccupations des temps modernes , TÀrgent et la Courtisane. 

Il est certain qu'à tous les âges on s'est enquis des moyens de 
s'enrichir, qu'à toutes les périodes de l'humanité le culte du Veau- 
d'Or a compté un nombre d'adorateurs plus ou moins discrets. Mais 
à nulle époque , ces appétits ne se sont montrés avec une ardeur 
moins déguisée qu'aujourd'hui. Vobscena pecunia sollicite toutes les 
poursuites , excite toutes les convoitises. S'enrichir par tous les 
moyens et surtout par les moyens rapides , tel est le mobile des am- 
bitions, l'aiguillon des intelligences. D'autre part, la courtisane, 
symbole attrayant de la vie irrégulière, n'a jamais usurpé dans la 
société une place plus considérable que de nos jours. La comédie ne 
pouvait dédaigner ces côtés vraiment saisissants de nos mœurs. 
Elle s'en est emparée souvent avec bonheur. 

Dans VHonneur et l'argent, M. Ponsard , dont le propre est plu- 
tôt de formuler en beaux vers les aphorismes de la morale que de 
créer des horizons nouveaux , a présenté sous une forme poétique la 
vieille antithèse du bien et de l'utile. La Bourse fut la démonstra- 
tion du même sujet, dégagé davantage de l'abstraction et calqué de 
plus près sur une des fonctions de l'activité moderne. Mais l'^on- 
neur et l'argent , mais la Bourse , malgré le talent de versification 
dont l'auteur fait preuve , ne brillent point par cette rigueur d'ob- 
servation , cette vivacité de trait , cette originalité saisissante , cette 
causticité à l'emporte-pièce , et surtout par l'actualité qui éclatent 
dans Ceinture dorée , dans le Mariage d'Olympe , dans les Effrontés^ 
et généralement dans tout le répertoire d'Emile Augier. Je ne sais si 
je me trompe , mais si je prends le mot poëte dans son sens étymo- 
logique de créateur , l'auteur de la Ciguë et de la Jeunesse occupera 
dans la postérité un rang supérieur au chantre de Lucrèce et A'Agnè 



- 213 - 

de Méranie, J'ajouterai que si le mérite de la comédie consiste sur- 
tout dans la vérité des portraits, Emile Àugier maintiendra encore 
sous ce nouvel aspect sa supériorité. Quand je regarde autour de 
moi, en effet, je me retrouve bien plutôt le contemporain des Poi- 
rier, des M"»^ Huguet (la Jeunesse) , des Giboyer (les Effrontés) , 
que des George ( VHonneur et l'argent) et des Desroche ( la Bourse ). 
Ces deux écrivains néanmoins resteront à la tête de la littérature 
dramatique contemporaine , parce que tous les deux ils ont la qua- 
lité qui rend les œuvres durables , je veux dire le style. Certains 
savent créer une fable , conduire une action , dénouer un imbroglio, 
esquisser même un caractère, intéresser en somme leur auditoire , 
conquérir la réputation et la fortune^ témoin M. Scribe, et plus 
prés encore de nous M. Léon Laya ; mais ces hommes , doués 
d'adresse autant que de mérite, ne savent pas ou plutôt ne peuvent 
pas imprimer à leurs conceptions le cachet souverain du style, seul 
^ge de durée pour les travaux de Tesprit. Essayez de faire une cita- 
tion de ces auteurs , vous arriverez difficilement à trouver un pas- 
sage où la pensée soit, pour ainsi dire , coulée en bronze. Tout est 
^ague, indécis, indéterminé. La phrase, sans cesse embarrassée 
c^ans ces points dont la littérature dramatique abuse tant, laisse 
l 'idée en Tair et la conclusion en suspens. Ce sont des ébauches de 
style, ce n'est pas le style. Prenez au contraire Molière et Beau- 
marchais, prenez après eux Ponsard et Emile Augier , et vous trou- 
verez la tirade qui modèle dans le vif de Talexandrin des pensées ou 
c3es sentiments destinés à vivre. 

Après MM. Sandeau, Ponsard et Emile Augier, qui ont su, le pre- 
mier donner un thème nouveau à la comédie moderne , le second 
r-evêtir du manteau de la poésie de saines vérités morales , le troi- 
sième transporter vivants sur la scène les caractères et les mœurs 
Se notre milieu social , je placerai un esprit délicat qui , proche 
parent d'Alfred de Musset, n'est devenu , comme ce dernier, auteur 
ilramatique qu'après coup et par aventure. M. Octave Feuillet , à 
I ^exemple du chantre de /{o//a, écrivit en effet ses Scènes et Corné- 
ciies pour le livre et non pour le théâtre. Peut-être est-ce à cette 
oirconstance qui, en dégageant l'auteur des préoccupations de la 
scène , lui laisse plus de latitude à façonner ses conceptions , qu'on 
doit le parfum poétique dont sont pénétrés Dalila, Rédemption, et , 
dans un autre genre, la Crise, la Fée et le Village. Ce répertoire 



— 2U — 

touche à deux ordres d'idées. D'une pnrl, Octave Feuillet aborde 
les horizons rosés de la fantaisie dans Rédemption eiDalila. Il s'agit 
en effet ici de la courtisane , de ce type qui , avec l'argent, forme la 
préoccupation dominante du théâtre moderne. Le poëte met en 
scène la femme libre. Comédienne sous les traits de Madeleine, 
princesse sous le masque de Léonora Falconnieri, Théroïne n'est 
pas moins dans tous les cas de la famille de celles qui délaissent les 
austères sentiers du devoir pour les chemins fleuris de la fantaisie. 
Il met à côté de ces créatures charmantes et perverses des person- 
nages pleins d'une'exquise originalité. Ici le violoncelliste Sertorius, 
la douce Marthe ; en face d'eux , la railleuse flgure de Carnioli, le 
dilettante forcené à la parole sarcastique ; au-dessus d'eux le musi- 
cien Roswein , le génie indécis , l'âme inquiète qui , placée entre 
l'amour et la gloire , succombe avant d'avoir répondu à l'appel de 
l'une ou de l'autre. Image trop fidèle de notre infirme et fragile 
nature I 

Rédemption y où nous voyons la créature ramenée par l'amour au 
Créateur, est, comme Dalila, d'une école tout opposée au Villctge 
et à la Fée, L'auteur tourne dans ces dernières pièces à l'églogue 
bourgeoise, presque à la berquinade. Il se plait à chanter les joies 
de la vie rurale. Là encore il élève son sujet par la sincérité de son 
accent et la pénétration de son regard. Sous une apparente naïveté 
de manière , du reste , M. Feuillet est un roué du métier. L'habileté 
qu'il a mise jadis à charpenter un drame d'imbroglio, Echec ei Mat, 
et plus récemment à découper pour la scène son Roman d'un jeune 
homme pauvre , atteste que le comble de l'art consiste précisément à 
paraître en manquer. Esprit charmant , écrivain agréable , intelli- 
gence élevée, et surtout cœur poétique. Octave Feuillet, dont les 
œuvres plaisent également dans le livre et sur le théâtre, qui a su 
intéresser à son talent les hommes, et, mieux encore, les fem- 
mes, restera comme l'expression exacte du genre tempéré en littéra- 
ture. 

En abordant les noms de MM. Dumas fils et Barrière, il faut bien 
accuser une décadence de manière , et prononcer le vilain nom de 
Réalisme. Ce mot , ou plutôt cette chose, est d'origine récente. Jus- 
qu'ici les écrivains et les artistes s'étaient appliqués à interpréter et 
non à copier servilement la nature dans leurs écrits ou dans leurs 
tableaux. Le beau ou tout au moins le vrai apparaissaient comme un 



— 215 — 

but assez noble à leurs recherches. Les admirateurs posthumes de 
Balzac, sentant le besoin d*étayer leur infirmité sur un nom impo- 
sant , inventèrent la noble doctrine du réalisme, dont ils se plurent 
à hive remonter la responsabilité jusqu'à Tauteur du Père Goriot. 
Les arts et le roman comptèrent des sectateurs du nouveau culte. 
Le théâtre lui-même ne résista pas à Taudace des novateurs. 
MM. Alexandre Dumas fils, Barrière, et plus récemment M. Victo- 
rien Sardou, ont arboré sur la scène le drapeau que MM. Courbet et 
Champfleury avaient promené dans les rangs des peintres et des 
romanciers. 

Une doctrine , pour aussi équivoque qu'elle soit, a toujours la 
chance de conquérir des adeptes quand ceux qui la professent font 
preuve de talent. Or , cette qualité, il faut le reconnaître, ne man- 
que ni à Alexandre Dumas, ni à Barrière, ni à Victorien Sardou. 
Ces jeunes et vaillants esprits ne sondent pas précisément le do- 
maine de rame ; ils n'auscultent pas la constitution morale de 
1 homme ; ils ne fouillent pas dans le marbre de Paros un caractère; 
mais ils excellent à peindre les excentricités de Thomme physique, 
à observer les grimaces du masque humain, à recueillir les cris de la 
lète. Les Faux-Bonshommes, le Demi-Monde, Nos Intimes^ s'offrent 
â nous , non comme les portraits calmes et sévères de nos contem- 
porains , mais comme d'excellentes épreuves photographiques. La 
<K)nformité matérielle de l'original est implacablement rendue. Mais, 
^ Van-Dick ! ô Léonard I ô Ingres 1 où sont cette analogie morale , 
<^tte ressemblance idéale , cette saillie de l'âme qui font de vos por- 
traits d'immortels poëmes ? 

Non, non. Messieurs, l'art s'abaisse en se rapprochant trop de 
la nature physique. L'artiste , pour répondre à sa mission , doit dé- 
passer l'enveloppe charnelle ; il doit fouiller les mystères du moi , y 
rechercher l'étincelle divine que Dieu a mise dans chacun de nous 
comme une promesse d'immortalité. Callot, Goya me font rire un 
instant ; mais Corrège , mais Raphaël me font rêver : ce qui vaut 
l)ien mieux pour l'accomplissement de ma double destinée terrestre 
€t surnaturelle. 

En résumé, Messieurs, la littérature dramatique contemporaine, 
dont je n'ai fait, dans cette incomplète étude, que nommer les prin- 
cipaux représentants, possède une qualité précieuse : elle est bien le 
reflet de notre société. Dans un milieu où tout , presque tout du 



— 2^6 — 

moins est mis en question , elle pose avec une brutale franchise les 
redoutables problèmes sociaux. C'est une littérature, — passez-moi 
le mot , — de révolution. Le talent , certes , ne manque pas aux au- 
teurs , et ce qui leur manque moins encore , c'est le tempérament. 
Mais mêlés eux-mêmes aux controverses contemporaines , sollicités 
par les tendances contraires, ils expriment par leur indiscipline 
même, par la confusion de leurs principes , les maux qui travaillent 
la société. 

En opposant le bourgeois au noble , une caste à une autre , 
MM. Sandeau, Augier, Legouvé, révèlent que l'œuvre de 89 n'est 
point parachevée, et qu'il reste au sein du dix-neuvième siècle de 
redoutables antagonismes. 

En dévoilant sans ménagement, je dirai sans pudeur, les plaies 
faites au dogme du devoir par l'argent et par la courtisane, MM. Du- 
mas , Barrière , Sardou accusent les deux causes qui compromet- 
tent le plus peut-être les mœurs publiques et privées d'une nation. 

En regardant enfin de trop prés le côté physique de l'homme 
et en négligeant le côté moral , ces mêmes écrivains s'engagent 
sur la pente qui , du réalisme , conduit fatalement au matéria- 
lisme. 

Sans nier le mérite de nos contemporains , on se sent autorisé à 
leur crier : Sursum corda ! élevez vos cœurs ! élevez vos regards I 
La matière est faillible et périssable. Abordez courageusement les 
régions sereines du monde moral. Là, vous travaillerez sur l'airain 
indestructible; vous pourrez vous écrier, comme le grand poëte 
qui m'a fourni une pensée au commencement de cette étude , et qui 
m'inspire encore en finissant : 

Exegi monuroentum sere perennius , 



Non omnis moriar, multaqae pars mei 
Yitabitlibitinara(l). 



Sur celle seule base , en effet, s'élèvent les édifi.ces qui durent et 
se fondent les réputations qui ne passent pas. 

Emile Vaïsse. 

(1)Hor. , Odes.Wh. III, 30. 



Discours prononcé à la distribution des prix du 
l^ycée de Toulouse par N. H. Reynald , chargée de 
renseigrnement littéraire dans la section des 
sciences. 



Jbunes élèvbs , 

Après une année consacrée au travail, vous allez recevoir la récom- 
'K)ense de vos efforts et prendre un peu de repos. Jouissez-en comme 
^'un bien légitimement acquis. Le loisir, dailleurs, n*est pas l*oisiveté, 
^t l'esprit qui se recueille, ramené en lui-même, féconde par la médita- 
tion les germes qu'il a reçus; les grains de blé ont besoin de dormir 
quelque temps dans les sillons, avant de se relever en épis qui dorent la 
plaine. Reposez-vous donc, pour revenir bientôt avec plus d*ardeur et de 
wnaturitéà ces études, un moment interrompues , jamais abandonnées. 
31 en est une que je voudrais vous recommander plus particulièrement 
aujourd'hui, c'est l'étude de la langue française. Jecrains qu'elle ne tienne 
;^as toujours dans vos préoccupations habituelles la placeàlaquelleelle doit 
prétendre. Non que je veuille vous accuser d'un dédain que nos mœurs 
^e tolèrent plus; s'il a jamais été de mode d'affecter l'ignorance des 
^règles du langage, les temps sont bien changés ; les gentilshommes ne se 
enrôlent plus dispensés de savoir écrire , et vous rougiriez tous d'altérer 
sciemment le sens ou la forme d'un mot , la construction d'une phrase. 



— 218 — 

Tout le inonde aujourd'hui reconnaît In nécessité de parier e% d^écrire cor- 
rectement, comme le dit la grammaire, 

La grammaire qui sait régenter jusqu'aux rois 
Et les fait , la main haute , obéir à ses lois. 

Vous êtes seulement, sur cette obligation , dans une sécurité que je vou- 
drais essayer de troubler un peu. La langue française, vous ne le soup- 
çonnez peut-être pns , est celle qui présente les plus grandes difficultés. 
Malheureusement habitués à la parler dès lenfance, vous la traitez avec 
une familiarité qui n*cst sans péril ni pour elle ni pour vous. Vous 
croyez connaître un mot , parce que vous vous en êtes souvent servi , et 
vous l'employez de confiance sans en avoir étudié ni le sens ni peut-être 
Torthographe. Erreur d'autant plus funeste que , n'étant retenus par au- 
cun scrupule, vous risquez fort, pour vous être trompés une fois , de 
vous tromper toujours. Ce danger s'aggrave d'ailleurs pour vous d'une 
difficulté particulière au Midi de la France. Dans nos provinces a fleuri 
jadis une langue qui n'était pas sans gloire, quand la Provence, Tltalie , 
l'Angleterre même répétaient avec admiration les chants de nas troulia- 
dours. Réduite aujourd'hui à n'être plus qu'un idiome grossier , cette 
langue dégénérée subsiste toujours cependant auprès du français en en- 
nemie vaincue mais redoutable. Apprises en même temps, mêlées sans 
cesse par l'usage, ces deux langues sont trop souvent rapprochées pour 
ne pas se confondre quelquefois, et, continuellement altérée par des 
phrases vicieuses, des expressions barbares , la langue française a quel- 
que peine à repousser 

Ces monstres qu'en son sein elle n'a point portés. 

Il y a là un danger permanent d'invasion contre lequel nous devons 
toujours être en garde. Le patois tend à disparaître; tâchons qu'il ne se 
retrouve pas dans le français. 

Défiez- vous donc de vous-mêmes le plus qu'il vous sera possible. 
Savoir qu'on ne sait rien, est, dit-on , le commencement de la sagesse, 
vous ne sauriez être trop sagos. Ne rougissez, contre l'ignorance, d'au- 
cune précaution , si humble qu'elle vous paraisse. Vous vous êtes sans 
doute égayés plus d'une fois aux dépens du bourgeois gentilhomme de 
Molière, quand, après avoir entendu l'énumération de toutes les sciences 
que veut lui enseigner son maître de philosophie, logique, morale , phy- 
sique, etc., M. Jourdain se décide à apprendre l'orthographe. Eh bien, 
il ne faudrait pas trop rire de M. Jourdain : quand on ne sait pas l'or- 
thographe, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de l'apprendre. 



— 219 -- 

L'étude des mots ifest pas aussi ingrate que vous pourriez le supposer. 
Dans une langue comme la nôtre qui, recherchant par-dessus tout la pré-i 
cision ella clarté, attache h chaque terme un sens parfaitement déterminé, 
il n'y a pas pour Tintelligence d'exercice plus salutaire : examiner les 
mots en eux-mêmes, se rendre un compte exact des idées qu'ils repré- 
sentent, remonter, quand on le peut, à l'origine de ce.ux que nous ont 
légués Rome ou la Grèce^ siuivre la filiation de tous les mots d'une même 
famille , et marquer les rapports qui les unissent en même temps que 
les nuances qui les séparent , n'est-ce pas discipliner sa pensée , lui 
imposer Thabilude de ne concevoir que des idées nettes, obtenir enfin 
que la parole soit toujours précédée par la réflexion 7 Croyez-moi , ce 
n*est pas un médiocre avantage que de savoir ce qu'on va dire et même 
œ qu'on a dit. 

Les mots ont aussi leur histoire qui renferme souvent de précieuses 
leçons. Lorsque chez un peuple, le mot qui distinguait la valeur militaire 
ne sert plus qu'à louer le talent d'un artiste, ce changement est l'indice 
d'une révolution morale que le philosophe a le droit de signaler. Souvent 
un mot qui disparaît, c'est un abus qui s'en va; un mot nouveau, au 
contraire, annonce l'avènement d'une idée nouvelle. L'homme héroïque 
qui a créé le mol patriotisme méritait bien de donner l'indépendance à 
son pays; et quand Beaumarchais, insulté parle président du parle- 
ment, pour demander vengeance de cet affront , s appuie de son titre 
ûeciloymt l'apparition de ce mot si longtemps oublié ne vous dit-elle 
pas que la Révolution française nest pas loin. 

Les destinées des langues sont étroitement liées à celles des nations. 
Elles marquent la naissance de chaque peuple et reproduisent dans 
leurs transformations successives toutes les vicissitudes de son histoire. 
La France ne date pas de l'invasion de Clovis , mais du serment de 
Charles le Chauve, c'est«-à-dire du jour où, en face de l'Allemagne, elle 
parla une langue nouvelle qui la séparait de la grande famille germa- 
nique. Et, depuis cette époque, la physionomie de chaque siècle ne se 
réfléchit-elle pas dans cette langue , se dégageant lentement des débris 
du latin , comme la France avait peine à sortir de l'empire romain ? 
D'une simplicité un peu rude, mais énergique , pour chanter les exploits 
des chevaliers, elle reproduit tour à tour dans les romans allégoriques 
les subtilités de la scolastique , et dans les contes la naïveté un peu tri- 
viale et la verve piquante de l'esprit gaulois. Un moment menacée 
d'être submergée sous les flots d'une invasion pédantesque, elle garde 
au seizième sièMe une allure libre et indécise, tandis que la France , 
entraînée en sens divers, se cherche pour ainsi dire elle-même, et 
laisse flotter un peu au hasard son langage comme sa pensée. 



— 520 — 

Parvenue, sous Louis XIV, à ce point de perfection qui est, dans 
Tarf , comme la maturité dans la nature, se développant avec une di- 
gnité et une magnificence sans égale, elle devient légère, courte, armée 
en guerre avec Voltaire et Montesquieu, et se prèle , non sans répu- 
gnance , aux éloquentes déclamations de Rousseau. Aujourd'hui même, 
envahie de toutes parts par des mots empruntés soit aux sciences spé- 
ciales , soit aux nations étrangères , la langue française n'offre- t-elle 
pas une image exacte de cette société [composée d'éléments divers , qui 
n'est étrangère à rien , cherche à relier entre elles toutes les sciences , 
à rapprocher tous les peuples, et présente tous les caractères d'une 
époque de transition? Cependant, au milieu de ces variations, qui ne 
reconnaît dans la marche méthodique de notre langue , dans son amour 
de la clarté et dans sa régularité inflexible, la puissante unité de l'es- 
prit français , imposant au langage ses habitudes de netteté et de pré- 
cision , poussant le goût de l'ordre jusqu'à la défiance de la liberté , 
ennemi surtout de l'exagération , et voulant dire les grandes choses , 
comme on sait les faire dans notre pays, naturellement ? 

Vous le voyez, jeunes élèves, nous ne séparons pas le corps de 
l'âme, l'étude des mots de celle des pensées. Pour nous, apprendre une 
langue, c'est observer le génie même dun peuple, approfondir les 
idées qu il a mises en lumière, s'approprier l'œuvre d'une longue suite 
de générations. » Jai trois âmes , disait avec raison le vieil Bnnius, car 
je sais trois langues » : c'est donc votre âme même qui doit se former et 
s'agrandir au spectacle de la France, telle qu'elle s'est peinte dans sa langue 
et dans sa littérature. Votre patrie sera en effet pour vous le plussalu* 
taire et le plus fécond des enseignements Fille de l'antiquité, elle a de 
bonne heure ambitionné la double gloire des armes et des lettres, et la 
renommée de son génie n'a pas tardé à s étendre plus loin que sa puis- 
sance. Au moyen âge, la France était encore reeserrée dans des limites 
bien étroites, et déjà sa voix était , dans les occasions solennelles, la 
voix même de l'Europe. C'est un Français qui , à Clermont, décida par 
son éloquence la première croisade ; c est entre deux Français, Ahélard 
et saint Bernard , que fut agité le plus grand problème de la scolasti- 
que. L'autorité des universités françaises était invoquée dans les dét>ats 
les plus importants, et papes ou souverains, il n'est personne qui n'am- 
bitionnât leur suffrage. Ces souvenirs doivent vous être chers , car 
dès cette époque la gloire de Toulouse avait commencé. Son Université 
déjà florissante était une des plus célèbres par le nombre de ses élèves 
et l'éclat de son enseignement. Notre ville a de bonne heure donné à la 
science des apôtres el des martyrs. 
Ce dévouement aux études élevées ne pouvait pas demeurer stérile. 



- «2! - 

Aussi, à peine entrée en commerce avec Tanliquilé par la Renaissance , 
notre littérature ne cesse plus de produire des écrivains de génie , jus- 
qu'à ce que, par un effort continu de plusieurs générations , elle arrive 
enfin à cette merveilleuse époque qui s'appelle le siècle de Louis XIV. 
Mise alonF en pleine possession d elle-même par le génie de Richelieu et 
de Louis le Grand , la France joint au sentiment de son unité morale 
la conscience de Tadmiration qu'elle inspire à toute l'Europe. Des idées , 
H la fois simples et grandes, une langue nourrie de la moelle de lan- 
quité et tempérée par la sobriété de lesprit français, tel est le fond de 
cette littérature qui , associée à l'éclat d'un grand règne, reproduit dans 
une majesté pleine d'harmonie les pompes d'une monarchie victorieuse 
et les grâces de la société la plus polie de l'univers. Dans cette période , 
qui de Corneille et Descartes se prolonge jusqu'à La Bruyère et Massil- 
Jon , aucun genre de gloire ne manque à la France. Contemporains des 
Condé et des Turenne, les Pascal, les Racine , les Bossuet forment un 
illustre cortège à cet heureux monarque , qui prend le soleil pour em- 
])lème , comprenant que la double couronne placée sur son front par le 
^énie des arts et le génie de la victoire efface la splendeur de toutes les 
autres, comme le soleil éteint de sa lumière la clarté des étoiles. 

La nature parut alors se reposer. Tout a été dit^ s'écriait La Bruyère 
avec un désespoir d'ailleurs peu sincère, car il place ces mots à la pre- 
mière page de son livre, qu'il composait sans doute parce qu'il croyait 
■lu'il y avait encore quelque chose à dire. Le dix-huitième siècle en effet 
ne fut pas réduit au silence. Voltaire, Montesquieu, Rousseau et Buffon 
agrandirent encore le patrimoine littéraire de la France , et ils n'on 
1^8 enlevé toutes les couronnes à leurs successeurs. Ce siècle est à peinet 
à la moitié de sa course, et pourtant que de noms n'aurait-il pas à citer 
depuis Chateaubriand et M^e de Staël jusqu'à Victor Hugo et Lamartine. 
■Philosophie, histoire, peinture de la nature, analyse des passions, notre 
ëpoque a tout approfondi , tout renouvelé , et de cette société fatiguée , 
la poésie lyrique s'est élancée vers le ciel plus éclatante et plus émue 
que jamais. 

Savez- vous pourquoi, jeunes élèves, seule de toutes les nations de 
l'Europe, la France compte quatre grands siècles de littérature , et re- 
Kiouvelle toujours, sans les épuiser , les richesses de son génie ? C'est 
C[U*occupée sans cesse de grandes pensées, elle songe moins à elle-même 
«qu'à l'intérêt général de la civilisation, et les causes qu'elle défend ne 
l'intéressent jamais seule. Quand Montaigne et Rabelais, secouant le 
joug dp la scolastique , demandent qu'on revienne à la nature et oppo- 
sent à des idées fausses un doute qui n'est que le commencement de la 
sagesse , ne sont-ils pas les interprètes du sentiment de toute l'Europe ? 



— m — 

Au dix-septième siècle , ce caractère éclate avec la même grandeur dans 
Descartes qui affirme les droits de la raison, et dans Bossuet, le dernier 
des Pères de l'Eglise, aussi éloquent champion du catholicisme que 
ferme défenseur des libertés gallicanes. Les héros de Corneille et de 
Racine, les personnages même de Molière sont-ils des Français? Non , 
certes I ils n'appartiennent à aucun pays, à aucune époque particulière; 
ce sont des types éternels, empruntés aui passions avec leurs caractères 
les plus généraux , également chers à l'admiration de toutes les nations 
et de toutes les époques, car ils représentent Thomme môme. Les écri- 
vains du dix-huitième siècle , quand ils rêvaient pour la société des 
formes et des lois nouvelles , ne pensaient pas seulement à la France ; 
ils s'étaient donné pour mission de retrouver les titres du genre hu- 
main, et la révolution préparée par leurs œuvres a également prétendu 
à la gloire d'affranchir, non la France, mais l'humanité. Aussi, de même 
que, parmi les souverains , le grand roi c'était Louis XIV , dans toute 
l'Europe, la révolution , qu'on la maudisse ou qu'on la glorifie , c'est 
la révolution française. 

Ainsi s'explique non-seulement la fécondité de notre littérature, mais 
son influence partout également reconnue. La langue française a été de 
tout temps, après la décadence du latin, le langue universelle. Dès le 
treizième siècle , un célèbre italien , Bruuetto Latin! , le précepteur de 
Dante , composait son Trésor de sapience en notre langue , parce que , 
disait-il , la parleure en est la plus délitable. 11 y a cent ans environ , 
une Académie choisissait pour sujet de concours la question suivante : 
de 1^ Universalité de la langue française. C'était l'Académie de Berlin, et nous 
devons presque regretter que le prix ait été remporté par un Français, 
le spirituel Rivarol. Enfin, dans notre siècle, un des plus ardents ad- 
versaires de la France nouvelle , Joseph de Maistre, a emprunté notre 
langue pour nous attaquer , rendant ainsi un hommage involontaire à 
la puissance qu'il voulait combattre. 

Nous éprouvons toujours, jeunes élèves, un vif plaisir à vous rappeler 
la grandeur de la France ; vous montrer les richesses de l'héritage que 
vous êtes destinés à recueillir, n'est-ce pas exciter dans vos cœurs l'ardeur 
de bien faire? Montesquieu remerciait Dieu tous les jours de l'avoir fait 
naître homme et français; vous*êtes plus heureux que lui ; les réformes 
quecegrand homme avait à peine osé réclamer, sont aujourd'hui réa- 
lisées. Avec 4789, sont tombées les barrières qui auraientpu vous arrêter : 
toutes les espérances vous sont permises, et les plus hautes sont celles 
qui conviennent le mieux à la jeunesse , car elle porte en elle une 
grâce qui excuse toutes les témérités; c'est le charme de votre âge ; 

Sa bienvenue au jour lui rit dans tous les yeux , 



— 223 — 

et chacun vous désire le bonheur qu*il a pu jadis rêver pour lui-môme. 
Mais quelles que puissent être vos prétenlions, ne séparez jamais dans 
vos calculs le progrès de la peine. Prenez pour emblèmes des victoires 
de la vie ces couronnes destinées à récompenser le travail et la persé- 
vérance, ou plutôt jetez les yeux sur les hommes qui nous prêtent leur 
concours pour augmenter la solennité do cette fête. En l'absence si re- 
grettée du digne chef de notre Académie , c'est le premier magistrat du 
département qui a voulu présider cette fête de la jeunesse ; autour de 
lui se presse tout ce que cette cité possède de plus considérable : sa- 
vants éclairés, administrateurs dévoués,, magistrats intègres et élo- 
quents, tous sont venus pour saluer en vous le printemps de Tannée, 
et accueillir la France de demain Ils vous montreront par leur exemple 
que la fortune choisit plus souvent quelle ne prend au hasard ; ils vous 
apprendront surtout comment on loblige à choisir. Convaincus que la 
première nécessité de la vie est le travail, entrez avec confiance dans 
la carrière. Je ne vous garantis pas le succès ; Fhomme est exposé à 
bien des hasards, et naguère vous avez avez vou>mémes vu de bien 
près quels coups terribles peuvent briser la vie la mieux remplie , 
anéantir les plus légitimes espérances. Mais vous aurez fait votre devoir; 
ot, pour rhommesur la terre, c'est avoir accompli sa destinée. 



Discours de M. Boselli, préfet du département. 

Jbitnbs élëvbs , 

Je viens présider cette cérémonie en vertu de la délégation bienveil- 
ante de M. le Ministre de Tinstruction publique; il a voulu choisir sans 
toute celui qui vous portait le plus d'affection , celui qui portait le plus 
rintérét à ce Lycée dont les murs vont bientôt s'agrandir, s'eml)ellir, 
jour vous recevoir plus nombreux encore. (1). 

Vous aviez Thabitude d'entendre la parole éloquente du Recteur de 
loire Académie; je ne pourrais vous la faire oublier , je viens seule- 
nent vous apporter quelques conseils d'ami. N'attendez pas de moi des 
sompliments; on donne des conseils au départ , la louange au retour, 

• 
(4) La ville vient d'acquérir, pour Fadjoindre au Lycée, le grand hôtel Ménard , qui 
:4Hifine le Lycée et la caserne des Jacobins. {Le Directeur de la Revue.) 



— 224 — 

s*il y a lieu , et vous commencez voire voyage. Parlons un peu de votre 
avenir, source inépuisable de vos rêves , objet constant de nos préoc- 
cupations. 

Dans le monde où vous allez entrer , vous entendrez souvent les 
louanges du passé , vous les avez trouvées aussi dans les auteurs qui 
sont entre vos mains , je viens vous demander, moi , d'aimer le présent 
et d'avoir confiance dans l'avenir. 

Il ne manque pas d'esprits chagrins qui, après avoir poursuivi le suc- 
cès, désertent la lutte, et obéissant à Tinstincl de celui qui a éprouvé 
un échec , cherchent , pour le rendre moins pénible , à le faire partager : 
ce sont eux qui propagent le découragement , ce sont eux qui , comme 
les fuyards criant dans une déroute que tout est perdu, s'en vont an- 
nonçant partout la décadence de l'humanité : r. La poésie est morte, 
disent-ils, les dieux s'en vont ! » 

N'en croyez rien, jeunes élèves. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on fait 
aux dépens des contemporains Téloge du passé ; un de vos poëtes pré- 
férés disait, il y a dix-huit siècles : 

iStas parentum pejorj avis talit 
Nos nequiores , moi datoros 
Progeniem vitiosiorem. 

Le passé ! il a toujours eu ses admirateurs, tous ceux d'abord qui ont 
quitté depuis longtemps les rivages de la jeunesse, tous les vaincus, 
tous les blessés de la vie publique et privée. Il ne peut d'ailleurs abuser 
du culte qu'on lui rend ; divinité muette et insensible, s il ne protège 
pas beaucoup ses adorateurs, ils n'ont pas à compter avec lui ; il n'exige 
d'eux ni la sincérité dans les hommages ni la fidélité dans les 
épreuves. 

Reconnaissons enfin que le passé a ce charme d'ensemble et d'har- 
monie de toutes les choses vues à distance , dont les détails disparais- 
sent , dont les grands traits seuls subsistent. Ceux-là me comprendront 
qui ont étudié l'histoire, non pas seulement dans ses graves et solennels 
récits, mais dans les chroniques, les mémoires où l'on trouve la vie 
réelle avec ses vulgarités nécessaires. Que de fois alors on regrette les 
chères idoles dont on voit la taille diminuer, la poésie disparaître à me- 
sure qu'on écarte d'une main curieuse les voiles où le temps les a 
cachées. 

Il y a soixante-dix ans environ , une grande révolution a partagé en 
deux l'histoire de France. 11 n'est guère de souvenirs qui remontent au 
delà dans notre pays, excepté chez les classes lettrées, et l'on peut dire 
que pour l'ensemble de la nation, non-seulement l'histoire, mais la 



— 225 — 

légende même s*drréte aux grandes guerres de la république et du pre- 
mier enipire. Vous éles de ce côté-ei de la révolution : la génération à 
laquelle vous appartenez a depuis longtemps abjuré ce dieu à double 
visage de Tantiquité qui regardait à la fois le passé et lavenir. Oui , 
vous appartenez au monde nouveau et Dieu vous garde de vous en 
plaindre. Vous y trouverez la grandeur et la gloire, vous y trouverez 
la fortune , le succès sous mille formes diverses , et la part de bonheur 
:jue la Providence concède à l'homme en ce monde. 

Faut-il vous rappeler les merveilles de noire époque? Dans les let- 
tres, dans les arts, le talent à tous les degrés, souvent le génie; les 
riomphes répétés de maîtres illustres déjà, que la foule applaudit et que 
'Eai pire honore des distinctions les plus hautes, à légal de ses plus 
grands , de ses plus éprouvé s serviteurs dans la politique ou dans la 
guerre. Faut-il vous rappeler les sciences prodiguant les découvertes et 
es offrant à tous ; le commerce ne connaissant plus d'autres limites 
|ue celles du monde ; l'industrie arrivant de progrès en progrès jusqu'à 
a grandeur? 

11 semble enfin qu'un nouveau jour rayonne aujourd'hui sur la vie des 
^11 pies, que cette vie soit pour tous plus douce, plus facile ; on y sent 
nieux la sûreté du bonheur et des intérêts de tous. 

C'est là le présent : et le souverain qui gouverne aujourd'hui la France 
l'aura pas laissé passer une idée utile sans l'appliquer; un progrès pos- 
iblesansle réaliser; un succès, une gloire, une grandeur sans la 
donner à notre pays. 

Dans nos villes et dans nos campagnes, quand notre drapeau, porté 
»ar de valeureux soldats, passe devant la foule , elle le suit curieuse et 
liarmée. Faites comme elle, jeunes élèves ; ce drapeau , c'est celui de la 
*rancc nouvelle ; honorez les souvenirs de la France d'autrefois, de celle 
e nos pères. Us ont creusé un large sillon où vous trouverez , à chaque 
as , des restes digues do vos respects ; mais ils ont suivi leur voie et , 
u'on ne l'oublie pas, ce n'était pas la voie de ceux qui les avaient prccé- 
és. Suivez la vôtre aujourd'hui fermement , virilement et prenez le 
liemin qui conduit à l'avenir ; soyez les acteurs, non pas les spectateurs, 
es grandes choses qui doivent s'accomplir : c'est là qu'est le devoir ; 
*est là qu'est l'emploi , le développement de toutes les facultés que Dieu 
ous a données ; c'est là aussi que vous trouverez la poésie. 

C'est qu'il y a deux poésies , celle que Ion écrit et celle que l'on fait. 
>ieu me garde d'amoindrir ceux qui parlent le magnifique langage des 
^ers, ceux qui abandonnent aux rois la couronne d'or et portent la cou- 
"tonne de lumière , ainsi que l'a dit un de nos poêles. Mais le génie do 
'liomme se repose et ne se révèle que par intervalles : il n'a écrit 

15 



niiade qu'une fois. Nous attendrons les chantres à venir, et quels 
poëmes nous leur préparons ! 

11 y a des gens qui ont vu trois grandes nations se prendre corps à 
corps, pendant deux ans, au milieu des neiges de la Crimée, qui ont 
vu ros bataillons heurter et se faire ouvrir les portes si longtemps 
closes de Tempire chinois , qui les ont vus conquérir en quelques semai- 
nes la moitié de l'Italie, et qui nont pas voulu voir que nos soldais 
portaient avec eux la poésie dans tous les plis de leurs manteaux. Pour 
eux , la poésie est seulement dans ces luttes antiques où quelques poi- 
gnées d'hommes combattaient pour des intérêts de bourgades voisines 
et rivales, tandis que nous portons jusqu'au bout du monde , avec la 
civilisation chrétienne , les symboles de notre force et de notre honneur^ 
abritant la justice et le droit. 

El, pour parler aussi des travaux de la paix, quand la pensée par— 
courra sur un fil étroit le tour du monde en quelques secondes , n'y^ 
aura-t-il là aucune poésie; n'est-elle pas déjà dans la rapidité que 1^ 
vapeur prête à nos guerres, à nos entreprises, même à nos plaisirs ? 

Je vous disais tout à l'heure et je ne veux pas nier tout ce que 1 
temps et la distance ajoutent à la poésie ; elle est mal à l'aise dans 1 
détails de la vie privée, elle redoute la curiosité inquiète, souvent mal — 
veillante des contemporains ; Majore longinquo reverentia; mais un jouv* 
viendra , cet avenir qui donne la dernière consécration à tout ce qui fu C 
grand et beau dans ce monde j et il répandra la poésie à pleines mains 9 
sur la merveilleuse fortune de l'Empereur et de la belle souveraine qu m 
partage son trône. 

Jeunes élèves, vous avez la plus belle patrie qui soit au monde. De- — 
puis les plages verdoyantes de la Manche jusqu'à nos contrées qu'éclaire^ 
que réchauffe le soleil de Rome et d'Athènes, la France produit av 
abondance tout ce qui captive les yeux, tout ce qui charme les sen»^ — 
Elle produit des hommes qui enseignent l'univers dans les arts , dan .^rrr^ 
les sciences, dans les lettres, dans la guerre. Le nom de notre nation ^^^ 
sous Napoléon IH , est une protection et un honneur. Les peuples étraa 
gers nous aiment ou nous envient , mais tous nous respectent. Leur* 
souverains, leurs plus illustres citoyens accourent à l'envi , après I^ 
combats, admirer chez nous les merveilles de la paix ; et Ton viendra'S 
vous dire : la poésie est morte , les dieux s'en vont I 

Vous répondrez, en plaçant la main sur vos jeunes cœurs pleins 
nobles aspirations et de dévouements près d'éclore, vous répondrez 
« Non , les dieux ne sont pas partis ! » 



— m — 

Discours prononcé par M. Ozenne , adjoint au Mairet 
à la distribution des prix aux élèves des Ecoles 
communales. 

Mbs jbunbs amis, 

Je suis heureux de Toccasion qui ro*est offerte une fois encore de me 
trouver au milieu de vous en présence de vos familles justement fières 
de vos succès, si d<^.sireuses d'enlcndrè proclamer vos noms parmi les 
vainqueurs. Disposé à vous adresser des avis si bien accueillis les années 
précédentes, je puis craindre Técueil de Torateur qui , en se répétant, 
fatigue son auditoire; mais ayez patience et courage , je vous récompen* 
serai de votre attention en tâchant d*étre bref. Je n'ai pas peut-être Tau- 
torité suffisante pour vous donner des conseils précieux; mais je consi- 
dère comme une obligation pour les hommes qui ont Texpérience de la 
vie, de vous parler, dans les occasions solennelles, de morale, de sagesse 
et de raison. 

Assez de paroles frivoles, inutiles ou dangereuses ont frappé vos oreil- 
les et bien souvent vous ont enlevé ce parfum d'innocence et de vertu 
qui fait briller sur vos fronts Tnuréole de la divinité, dont vous êtes le 
plus gracieux ouvrage. Soyez toujours attentifs aux bons exemples et 
aux leçons que vous recevez; fortifiez votre esprit et votre cœur par des 
lectures saines et bien choisies ; repoussez loin de vous tout mauvais 
livre qui, sous une apparence trompeuse, flatterait, en les éveillant, 
quelques-uns de ces goûts et de ces instincts mauvais qui sommeillent 
en nous; prenez pour guide votre conscience, et méfiez-vous de ces 
faux amis qui vous apportent le trouble et la rougeur au front. 

Quelques-uns de vous, par leur âge et le degré de leur instruction, 
vont quitter les bancs de nos écoles; je voudrais m'adresser plus parti- 
culièrement à eux et leur dire un des grands sujets de préoccupation 
et de souci que leur avenir fait naitre en mon esprit. 

Un des malheurs de notre temps c'est Téloignement que chacun 
éprouve pour le métier de son père, ce sont ces idées de funeste ambi- 
tion que trop souvent vos parents eux-mêmes font naître en vous et qui 
vous portent à franchir le cercle tracé par la Providence à votre destinée. 

En vivant sous leurs yeux et dans leur atelier , vous feriez plus vile 
l'apprentissage d'une profession qui vous serait enseignée avec patience 
et tendresse, au lieu de l'être avec indifférence par des étrangers. Ce 
que l'homme y puiserait en modestie et en simplicité , ce que la famille 
y trouverait de jouissance et de bonheur , ce que la société y gagnerait 
sous le rapport du bien-être et des bonnes mœurs est incalculable. 



— 228 — 

Laissez-moi donc recommander à vos parents encore plus qu'à vous- 
mêmes d'apporter toute leur attention et toute leur prudence à vous 
guider dans le choix d'un état. Qu'ils se gardent ainsi que vous de se 
laisser séduire par la pompe de certains mots et l'éclat de certaines 
professions. 

Toulouse a raison d'être fièrc de l'esprit de ses habitants , mais cette 
supériorité d'intelligence peut souvent être un écueil pour bien des fa- 
milles. C'est un abime caché sous les fleurs. 

J'aime et j'admire cet empressement de la jeunesse à se rendre en 
foule à notre Ecole des arts. Les leçons quelle y reçoit , données par les 
hommes distingués qui la dirigent, sont un sujet de joie et d'orgueil 
pour tous; mais je voudrais, pour que l'œuvre fût complète, pouvoir 
lire sur le fronton de l'édifice ce titre que j'ambitionne pour elle : 

ÉCOLE DBS ARTS ET MÉTIERS. 

Je suis amené à ce courant de réflexions , parce que je serais heureux 
de voir vos premiers pas dans la vie recevoir cette direction sage et sé- 
rieuse qui a quelquefois manqué à beaucoup de vos aînés. 

Il est des entraînements dont je voudrais vous garantir. 

L'art que j'admire doit avoir ses disciples fervents et convaincus ; il 
donne aux empires ce cachet de magnificence qui fait la gloire des na- 
tions. Il n'y a pas eu de grand siècle dans l'histoire du monde sans que 
l'éclat n'en rayonnât autant par la plume et le pinceau, que par l'épée 
des conquérants. 

Ayons donc le culte du beau , qui est, comme on Ta si bien dit , la- 
splendeur du vrai Admirons Phidias et Praxitèle, ainsi que Raphaël et- 
Michel-Ange; mais ne faisons pas de rêves impossibles et rappelons- 
nous combien de malheureux sont restés sur les marches du temple 
sans pouvoir pénétrer dans le sanctuaire. 

« 

Que de stérilité dans le champ préparé ! que de regrets et que de lar — 
mes pour avoir poursuivi des chimères ! 

L'art, c'est le ciel de la vie : il y a beaucoup d'appelés, mais peiX: 
d'élus. 

Peut-être trouvera -t- on étrange que je professe ici une pareille doc- 
trine. Je répondrai qu'il est du devoir des hommes qui ont le périlleux 
honneur de parler à leurs concitoyens, de faire entendre quelques-unes, 
de ces vérités qu'ils croient utile de répandre. D'ailleurs , qui sait si, parmE- 
vous, il n'en est pas plusieurs qui , grâce à ces éludes humblement 
commencées ici, et continuées plus tard avec courage, ne deviendront 
pas vainqueurs à leur tour dans les luttes de l'industrie et ne feron t pa^ 



-- 229 - 

ainsi un jour l'honneur de leur pays, en contribuant à la gloire de la 
France par les travaux de la paix comme d'autres par ceux de la guerre. 
La France est grande par ses soldats, elle est en voie de le devenir par 
ses ouvriers. L'industrie est une puissance tout aussi bien que les armes, 
elle est une des forces vives des nations. 

Que ceux donc qui comme vous travaillent dans l'atelier, ne négligent 
rien de ce qui peut les rendre forts; qu'ils persévèrent en même temps 
dans des habitudes de tempérance, de bon ordre et d'humanité, et ils 
auront bien mérité de leurs familles et de leur patrie. Car, ne nous le 
dissimulons pas, nous avons beaucoup d'artistes et pas assez d'artisans, 
et une société serait bien près de sa ruine si elle ne comptait que des 
poëtes, des peintres, des sculpteurs et des musiciens. 

Ne croyez pas cependant que je veuille arrêter l'essor de ces esprits 
ardents que je salue au passage; seulement, je voudrais calmer cette 
fièvre enivrante qui nous fait oublier que le génie n'est pas accordé à 
tout le monde et que le soleil , vu de trop près, nous aveugle en nous 
éblouissant. 

Aimez Dieu , la France et l'Empereur, demandez au travail le pain et 
la joie de chaque jour, et quelque modeste que soit la carrière à parcou- 
rir, il en rejaillira toujours sur vous assez d'éclat si vous prenez pour 
^uide la vertu et le devoir. 

Je me suis laissé entraîner par mon sujet et j'ai peut-être dépassé les 
limites que je m'étais tracées,* mais pourrais-je oublier vos instituteurs? 
Je ne saurais payer un trop large tribut de louanges au zèle qu'ils dé- 
ploient et à leur infatigable dévouement. Je sais bien que nous sommes 
«l'un pays où ce mérite n'est pas rare , et que les hommes grandissent et 
s'élèvent à la hauteur du mandai qu'ils acceptent. 

Ce sont ces hommes modestes qui préparent l'avenir, ce grand mys- 
tère des destinées humaines, et leur principale récompense est dans 
l'estime publique, dont je suis heureux d'être l'interprète. 

Je rends donc justice à tous vos maîtres; mais qu'il me soit permis de 
iaire une part spéciale pour la directrice de l'école des filles. Je ne serai 
que l'écho affaibli des sentiments de toutes les mères en payant un juste 
f ribut d'hommages à M^^ Bélard qui a trouvé le secret d'élargir son cœur 
pour qu'une tendresse infinie pût y contenir. 

Qu'il me soit permis de dire un dernier mot en faveur de celui que 
j^appellerai le vétéran de nos écoles; malgré sa verle vieillesse, l'âge de 
la retraite a sonné pour lui Que nos regrets et la reconnaissance des 
Tiombreux élèves qu'il a formés , soient pour M. Labéda la juste récom- 
pense des longs et utiles services qu'il a rendus dans l'enseignement 
public. 



AGADÉIIE IIPÉRULE 

Des Seiences, Inscriptions et Belles-Lettres 

de Toulouse. 



Séance du itjuin 4862 : Présidence de M. Gatien-Arnoalt 

M. Joly met sous les yeux de l'Académie un œuf de poule monstrueux, 
qui lui a été adressé par M. E. de Massio, docteur- médecin à Trèbes 
(Aude). Cet œuf singulier se compose de deux coques de grosseur à peu 
près égale , à demi solidifiées et réunies entre elles par un tube de com- 
munication de 1 centimètre de longueur sur un diamètre de 6 millimè- 
tres environ. L'une de ces coques enveloppait le jaune, entoure lui- 
même d'une petite quantité d'albumen {blanc de tœuf). L'autre renfermait 
uniquement de l'albumen, sans aucune trace de vitellus (jaune). 

M. Joly cherche à expliquer le mode de production de cet œuf, double 
en apparence, simple en réalité. Il remercie M. le docteur E. de Massio 
d'avoir bien voulu enrichir de ce curieux échantillon les collections zoo- 
logiques de la Faculté des Sciences de Toulouse. 

M. Gaussail donne lecture d'un mémoire faisant suite à ses éludes sur 
les travaux de François Bayle, dont il a déjà fait connaître le vaste ensei- 
gnement. 

Dans la partie des Institutions qui fait l'objet de cette nouvelle étude, 
Bayle décrit les phénomènes de la génération. 

M. Gaussail cite de nombreux passages qui prouvent que les descrip- 
tions de cet auteur laissent peu de chose à désirer, malgré le progrès 
fait par la science depuis l'époque déjà éloignée où ces InstUuticns ont été 
publiées. 

Le Secrétaire perpétuel^ Urbain Vitrt. 



— 231 — 

Séance du i9 juin : Présidence de M. Gatien-Arnoalt. 

Lagarde, conducleur des ponts et chaussées et entrepreneur de tra- 
publics, adresse une lettre de laquelle il résulterait que les fossiles 
it motivé la médaille d'argent décernée par l'Académie, ont été 
Ilis par les ouvriers employés par lui à Pinsaguel; qu'il les a fait 
porter à son domicile où M. Farenc les avait pris pour les présenter 
m de M. Lagarde. 

conséquence de cette lettre , M. le Secrétaire perpétuel est invité à 
[connaître au réclamant que la question soulevée par lui est toute 
inelle; que l'Académie ne peut et doit récompenser que ceux qui 
[ressent les communications; enfin qu'elle n'a pas qualité pour 
'cher les abus de confiance qui pourraient être commis â ce sujet, 
dre du jour indique la nomination des membres du bureau et des 
issions pour l'année 1863. Le scrutin , fait conformément à l'art. 47 
atuts et des règlements , a donné successivement les résultats sui- 

« 
• 

sident, M. Gatien-Arnoult. 
scieur, M. Barry. 
rétaire adjoint, M. Clos. 
3ité d'impression: MM. Filhol, Joly, Baudouin, 
lité économique : MM. Laroque, Baillet, Ducos. 
L termes de l'art. 20 des règlements , M . le Président désigne M. Mo- 
pour remplir les fonctions d'économe. 

Noguès, membre correspondant de l'Académie, ex-professeur à 
» de Sorèze, et remplissant actuellement les mêmes fonctions à 
j Saint-Thomas-d'Aquin à Oullins , envoie un mémoire sur les 
jurassiques du Languedoc pyrénéO'méditerranéen , comparés à ceux du 
et de Paris. 
lecture de ce mémoire est renvoyée à l'une des prochaines séances. 

Le Secrétaire perpétuel, Urbain Vitrt 

Séance du 26 juin : Présidence de M. GatieQ-Arnoult. 

Laroque communique à l'Académie un mémoire intitulé : 

welles expériences sur le mouvement gyratoire d'une masse liquide qui 

le par un orifice pratiqué en mince paroi au centre du fond circulaire et 

ntal d'un vase ayant la forme d'un cylindre droit, 

Magnus , professeur h Tuniversité de Berlin , a prétendu que pen- 

l'écoulement d'un liquide par un orifice pratiqué en mince paroi 



plane et horizontale, il se manifeste, peu de temps après que l'écoule- 
menl a commencé et sous Tinfluence de causes inévitables , un mouve- 
ment gyratoire qui part de Toritice, s'élève progressivement jusqu'à la 
surface et se propage dans toute la masse liquide. Enfin, par suite de ce 
mouvement gyratoire, on voit se développer ordinairement au bout de 
quelque temps une dépression en forme d'entonnoir qui ne se montre 
d'abord qu'à la surface, mais qui descend bientôt jusqu'à l'orifice. 

M. Laroque établit dans son mémoire, par des expériences nom- 
breuses et variées , que le mouvement gyratoire observé par M. Magnus 
existait avant 1 écoulement, et n'est pas par conséquent produit par des 
causes inévitables. Cependant , il constate par ses expériences que, dans 
le cas même où la masse liquide est parfaitement tranquille à l'origine 
de l'écoulement, il se développe dans cette masse un mouvement de 
rotation. Ce mouvement ne se propage qu'à une très-petite distance au- 
tour de Taxe de l'orifice ; il n'est jamais accompagné d'une dépression, il 
*ne se manifeste, quelles que soient la forme et les dimensions de Tori- 
fice, qu'après réduction de la charge au dessous de 0°> 1 , et non peu 
d'instants après que l'écoulement a commencé. Quanta la charge à partir 
de laquelle la rotation devient insensible, elle paraît dépendre, 1» de la 
forme et de Tinclinaison du fond qui n'est jamais parfaitement plan et 
horizontal , 2o des obstacles qui peuvent exister près de l'orifice , 3» d'un 
mouvement communiqué au liquide par une cause extérieure. 

M. Gaussail résume verbalement les propositions et les développements 
qui terminaient la communication qu'il a faite à l'Académie, dans une 
de ses dernières séances. 

Les appréciations et les conclusions de M. Gaussail sont celles qu'il a 
déjà énoncées dans l'examen analytique de la dissertation de F. Bayle à 
laquelle se réfère cette note; avec celte différence toutefois que le temps, 
la marche de la science, des études sérieuses et prolongées, permirent 
au professeur de l'ancienne université de Toulouse , de rectifier ou de 
compléter quelques-unes des opinions par lui précédemment émises , et^ 
de les appuyer sur les bases solides de l'observation et de la constatation 
directes. 

M. Gaussail fait connaître ensuite à l'Académie le sujet d'une autre note 
complémentaire et de sa Première étude sur F. Bayle. Il s'agit d'expériences 
entreprises par notre compatriote sur le mécanisme du vomissement. Ces 
expériences, qui ont fourni à l'illustre Haller une appréciation concise 
mais on ne peut plus élogieuse , peuvent se résumer ainsi : F. Bayle fait 
avaler du sublimé corrosif à des chiens, après avoir préalablement divisé 
les muscles abdominaux : le vomissement ne se produit pas. Les muscles^ 
divisés sont réunis par la suture : le vomi.ssement a lieu. Dans une d(» 



— 233 — 

ces expériences , F. Bayle, au lieu de réunir complètement les muscles, 
laisse un petit espace libre; il y introduit son doigt indicateur, et il 
constate ainsi que les parois de Testoroac ne se contractent que très-fai- 
blement dans Tacle du vomissement 

M. Gaussail fait remarquer que de nos jours , ces expériences ont été 
reprises , confirmées et complétées par Magcndie. 

« Quoiqu*il eu soit, dit-il en terminant, ses expériences comme celles 
» de F. Bayle, ont démontré le concours actif des muscles abdominaux 
» dans l'acte du vomissement, et la portée bien significative du rappro- 
» chement que je viens de faire entre le physiologiste du dix-septième 
» siècle et le physiologiste de notre époque, sera, je n'en doute pas, 
» comprise el appréciée par l'Académie. » 

M. Filhol fait part à TAcadémie de la suite de ses recherches sur les 
matières colorantes végétales. 

Il résulte des expériences de M. Filhol que plusieurs fleurs blanches 
prennent rapidement la teinte des feuilles mortes, lorsqu'on favorise 
l'introduction de l'air dans les sucs qui baignent leurs cellules. 

En traitant les fleurs par de Téther et les abandonnant ensuite à l'air, 
on les voit aussi se colorer très -rapidement en brun plus ou moins 
foncé, toujours en absorbant de l'oxygène. L'éther agit en dissolvant le 
vernis que forment, à la surface des pétales, la cire végétale ou les corps 
gras et permettant la pénétration de l'air dans les cellules. 

Les feuilles vertes prennent la couleur des feuilles mortes en très-peu 
de temps , sous les mêmes influences que les fleurs. L'addition de quel- 
ques traces d'ammoniaque à l'éther qu'on fait agir sur les feuilles, accé- 
lère l'oxydation des sucs et la transformation des feuilles vertes en feuilles 
mortes. 

Si l'on fait chauffer brusquement des feuilles ou des fleurs, les sucs se 
dilatent rapidement, les tissus se déchirent, l'air agit sur les sucs et la 
couleur brune apparaît. Une dessiccation lente a pour effet au contraire 
de conserver les couleurs des feuilles el des fleurs parce que l'eau s'éva- 
pore avec lenteur à la surface des feuilles ou des fleurs, sans que les 
principes immédiats qu'elle tient en dissolution soient mis en commu- 
nication directe avec l'air. 

M. Filhol a constaté que la coloration rouge qui succède chez certains 
végétaux à la coloration jaune, dépend aussi de l'oxydation des matières 
contenues dans ces feuilles ; il a pu transformer des feuilles jaunes en 
feuilles rouges et ramener ces dernières à l'état de feuilles jaunes, avec 
une extrême facilité. 

Il résulte des faits qui précèdent que la couleur rouge des feuilles 
^'automne est due, au moins dans un grand nombre de cas, à une matière 



— 234 — 

différente de celle qui colore en rouge les jeunes pousses de plusieurs 
végétaux. Cette dernière prendrait une teinte bleue ou verte en présence 
de Pammoniaque. 

M. Filhol termine sa communication en faisant remarquer qu*on 
pourra tirer parti de ces observations pour les plantes des herbiers et 
pour conserver les plantes médicinales. Il met sous les yeux des mem- 
bres de l'Académie des feuilles et des fleurs qui ont subi les transforma- 
tions qu'il vient de décrire. 

Le Secrétaire perpétuel , Urbain Vitrt. 



LICENCE ET BACCALAURÉAT fiSSCIENCES ET fiSLETTRES. 

SESSION DE JUILLET ET AOUT 1862. 

Sujets donnés en composition aux examens de la 
licence ès-sciences et de la licence ès-lettres 
devant les Facultés de Toulouse, à la session de 
Juillet %sez, 

LICENCE ÉS-SCIENCES MATHEMATIQUES. 

Le \Q juillet 1862. 3 candidats : 3 admis. 
Epreuve écrite. 

Calcul différentiel et intégral. 

lo Etablir les conditions des contacts des divers ordres entre les' courbes et 
les surfaces. 

2o Déterminer les trajectoires orthogonales d'une série de paraboles ayant 
même axe et même foyer. 

Mécanique. 

Mouvement d'un point pesant assujetti à rester sur la surface d*un parabo- 
loïde de révolution dont Taxe est vertical, et représentée par Téquation 

Séparation des variables. Recherche des relations qui doivent lier les cons- 
tantes pour que Ton puisse obtenir les intégrales sous forme finie. 

Examen du cas où le mobile part du sommet du paraboloïde avec un& 
vitesse horizontale donnée. 



— 2S5 — 

Epreuve pratique (U^ partie). 

Calculer les longueurs des axes d*une ellipse , connaissant celles de deux 
diamètres conjugués avec Tangle compris entre ces diamètres. 

Les données sont : 

Longueurs des demi-diamètres. | . , 31 q 

Angle compris y = 48o 2T 50" 

LICENCE ÈS-SCIENCES PHYSIQUES. 

iQ juillet. 3 candidats: 2 ajournés, 1 admis. 

Epreuve écrite. 

Coloration des lames cristallisées : Arago. — Mode d'observation. — Lois 
expérimentales. — Principes sur lesquels se fonde la théorie de ces phéno- 
mènes. — Anneaux colorés produits par les lames cristallisées. — Cristaux à 
un axe, cristaux à deux axes. — Détermination de Tangle des axes. 

LICENCE ÈS-LETTRES. 

4 candidats : 3 ajournés , 1 admis. 

Dissertation latine : « Quse maxime floruit in Galliâ , seculo decimo octavo, 
jhilosophiam summatim exponite et perpendite. » 

Dissertation française : « Comment le théâtre français imitait-il Tantiquité 
avant Corneille ? — Quels auteurs préféra notre grand poète , et quel fut k 
^ractère particulier de son imitation ? » 

Vers latins : « Longinquam militiam efifusc laudabis , quam Gallia rectè et 
lonestè , patrise scilicet atque humanitatis studio , adversùs Mexicanos sus- 
:epit , et nunc , quoniam res hactenùs non benè cessit , vires novas submittens, 
Diâ ultionis cupidilate, strenuè persequitur et certè absolvet. » 

Thème grec : « Alexandre ne laissa pas seulement aux peuples vaincus leurs 
nœurs, il leur laissa encore leurs lois civiles , et souvent même les rois et 
es gouverneurs qu'il avait trouvés. Il mettait les Macédoniens à la tête des 
roupes, et les gens du pays à la tête du gouvernement ; aimant mieux courir 
e risque de quelque infidélité particulière ( ce qui lui arriva quelquefois) que 
l'une révolte générale. 11 respecta les traditions anciennes et tous les monu- 
nents de la gloire et de la vanité des peuples. Les rois de Perse avaient détruit 
es temples des Grecs, des Babyloniens et des Egyptiens ; il les rétablit. Peu 
le nations se soumirent à lui sur les autels desquelles il ne fit des sacrifices. 
1 semblait qu'il n'eût conquis que pour être le monarque particulier de cha- 
que nation et le premier citoyen de chaque ville. » 

( Montesquieu , Esprit des Lois, ) 



— S36 — 
Baccalauréat ès-Sciences : Session de juillet et août 1862, 

Toulouse^ du 21 juillet (Baccalauréat complet). 6 candidats : 3 ajournés, 

3 admis. 

Composition scientifique. 

Mathématiques. 

io Faire connaître la méthode abrégée pour déterminer le produit de deux 
nombres décimaux , à une unité près , d'un ordre décimal donné. 

2o Description du graphomètre. — Faire connaître le degré d'approxima- 
tion qu'il donne à l'aide du vernier. — Application au levé des plans par la 
méthode dite du cheminement. — Pourquoi ne mesure-t-on que des angles 
horizontaux? Vérifications des résultats des opérations. 

Physique. 

Exposer la théorie de l'électricité dissimulée ou du condensateur. — Ma- 
nières de le décharger. 

Version latioe. 

Paul Emile , de retour à Rome , rend compte aux Romains de son expédition 
contre le roi Persée, 

Profectus ex Italià , classem à Brundusio sole orto solvi ; nonâ horâ cum 
omnibus meis navibus Corcyram tenui. Inde quinto die Delphis ÂpoUini 
pro me exercitibusque et classibus lustrandis sacrificavi. A Delphis quinto die 
in castra perveni ; ubi , exercitu accepto « mutatis quibusdam , quae magna 
impedimenta victorise erant, progressus, quià inexpugnabilia castra hostium 
erant , neque cogi pugnare polerat rex , inter praesidia ejus saltum ad Petram 
evasi , et , ad pugnam rege coacto , acie vici ; Macedoniam in potestatem 
populi romani redegi, et, quod bellum per quadriennium quatuor ante me 
consules ità gesserunt , ut semper successori traderent gravius , id ego quin- 
decim diebus profeci. Aliarum deindè secundarum rerum velut proventus se- 
cutus : civitates omnes Macedoniae se dediderunt : gaza regia in potestatem 
venit ; rex ipse, tradentibus propé ipsis diis , in templo Samothracum cum 
liberis est captus. Mihi quoque ipsi nimia jam fortuna mea videri , eoque 
suspecta esse. Maris pericula timere cœpi , in tantâ pecuniâ regiâ in Italiam 
trajiciendâ , et victore exercitu transporlando. 

Tite-Live, lib. XLV , cap. 40. 

— Du 22 juillet, 5 candidats : 4 ajournés, 1 admis. 

Composition scientifique. 

Malhématiques. 

lo Résoudre un triangle dans lequel on connaît un angle et les deux côtés 
qui le comprennent. 



— 237 — 

2o Par trois points donnés sur un terrain faire passer une circonférence , 
lors même qu'on ne peut pas approcher du centre. 

Physique. 

lo Décrire le phénomène de Tébullition. — Quelle est la force élastique de 
la vapeur formée pendant Tébullition? — Circonstances qui modifient la tem- 
pérature de TébuUition. 

2o Un cylindre ayant pour base une surface de 1 décimètre carré , pour 
hauteur 3 décimètres et pour poids 1,500 grammes, flotte verticalement dans 
de Teau à 4o. On demande de quelle quantité il s'enfonce. 

Version latine. 

Les Marseillais prétendent rester neutres entre César et Pompée. 

Massilienses portas Caesari clauserant : Albicos, barbaros homines, qui in 
eorum fide antiquitùs erant , montesque supra Massiliam incolebant , ad se 
vocaverant ; frumentum ex fînitimis regîonibus atque ex omnibus castellis in 
urbem convexerant; armorum officinas in urbe instituerant ; muros, classem, 
portasque refecerant. — Evocat ad se Caesar Massiliensium quindecim primos ; 
cum his agit, ne initinm inferendi belli à Massiliensibus oriatur : a Debere 
• eos Italise totius auctoritatem sequi, potiùsquàm unius hominis voluntati 
» obtemperare » . Reliqua , quse ad eorum sanandas mentes pertinere arbitra- 
batur, commémorât. Gujus orationem domum legati referunt, atque ex auto- 
litate hsec Gsesari renuntiant : « Intelligere se divisum esse populum romanum 
j in partes duas ; neque sui judicii , neque suarum esse virium decernere 
M utra pars justiorem habeat causam ; principes verô esse earum partium Cn. 
ji Pompeium et G. Gaesarem patronos civitalis ; quarè paribus eorum benefi- 
M ciis parem se quoque voluntatem tribuere debere , et neutrum eorum contra 
A alteruin juvare aut urbe aut portubus recipere » . 

Caesar, de Bello civili, lib. I. 

Baccalauréat ès-Lettres. 

Toulouse» du 26 juillet. 12 candidats : 3 ajournés, 9 admis 

Composition latine, 

Locum habet Seneca in quo de nobilitate disserens , sic incipit : « Si quid 
6st iii philosophiâ boni , hoc est quod stemma non inspicit » . Hanc tibi senten- 
tiam habcbis et nonnullâ amplificatione evolves. 

Version latine, 

Caton se console de la mort de son fils par la pensée que Pâme est immor-^ 
idle. 



— 238 — 

prseclarum diem, cùm ad illud divinuin animorum condliam eœtumque 
proficiscar, cùmque ex hâc turbâ et coUuvione discedam ! Profieiscar enim 
ad Calonem meum , quo nemo vir melior natus est , nemo pietate praestan- 
tior; cujus à me corpus crematum est, quôd contra decuit ab illo meum: 
animus verô non me deserens , sed rcspectans , in ea profectô loca discessit , 
quô mihi ipsi cernebat esse veniendum : quem ego meum casum fortiter ferre 
visus sum , non quôd animo aequo ferrem , sed me ipse consolabar , existi- 
mans non longinquum inter nos digressum et discessum fore. His mihi rébus 
levis est senectus, ncc solùm non molesta, sed etiam jucunda. Quôd si in 
hoc erro , quôd animos hominum immortales esse credam , libenter erro : 
nec mihi hune errorem , quo delector , dùm vivo , extorqueri volo. Sin mor- 
tuus nihil sentiam , ut quidam minuti philosophi censent, non vereor ne hune 
errorem meum philosophi mortui irrideant. Quôd si non sumus immortales 
fuluri , tamen extingui homini suo tempore optabile est : nam habet natura , 
ut aliarum omnium rerum , sic vivendi modum. Cicéron. 

— Du 28 juillet. 17 candidats : 7 ajournés, 10 admis. 

Composition latine. 

Epistola ad expeditionis Mexicanœ ducem. 

Veteranus miles , auditâ clade apud Mexicanos accepta, nova ofTeret stipen- 
dia ; ardebit adscribi subsidiis quaB nunc nostris Gallia , omni impensâ atques= — 
operâ , mittere properat. 

Version latine. 

Lagriculture honorée par les anciens Romains , abandonnée par leurs des 
cendants. 

Ssepè mecum retractans ac recogitans , quàm turpi consensu déserta exole 
verit disciplina ruris , vereor ne flagitiosa et quodammodô pudenda aut inho 
nesta videatur ingcnuis. Verùm , cùm plurimis monumentis scriptorum ad 
monear , apud antiquos nostros fuisse gloriae curam rusticationis , ex qu 
Quintius Cincinnatus obsessi consulis et exercitûs liberator . ab aratro vocatu 
ad dictaturam venerit , ac rursùs , fascibus depositis , quos festinantiùs TÎcto 
reddiderat, quàm sumpserat imperator , ad eosdem juvencos , et quatuor juge 
rum avitum haerediolum redierit ; itemque G. Fabricius et Curius Dentatus, alte 
Pyrrho finibus Ilaliae pulso , domitis alter Sabinis , accepta quae Tiritim di 
videbantur captivi agri septem jugera , non minus industrie coluerit, quâ 
fortiter arrais quœsierat ; et , ne singulos intempestive persequar , cùm 
alios romani generis intuear memorabiles duces , hoc semper duplici studi 
floruisse , vel defendendi , vel colendi patrios quaesitosve fines , intelligo lux 
riae , et deliciis nostris pristinum morem , virilemque vitam displicuisse. 

Columelle. 




GHRONIOUE. 



Toulouse a eu , cette année , sa bonne part dans la répartition des distinc- 
tions honorifiques décernées à l'occasion de la fête du 15 août. Le maire, 
M. le comte de Campaigno, a été récompensé de cinq années de services 
administratifs par la croix d'Officier de la Légion-d'Honneur. Dans la magis- 
trature, où ces distinctions sont d'autant plus remarquées qu'elles sont dis- 
tribuées avec plus de parcimonie, la croix de Chevalier a été accordée à un 
des membres les plus distingués du parquet de la Cour, à M. Tourné , avocat 
général. Dans l'enseignement, elles ont été répandues avec plus de Ubéra- 
lité. Nous signalerons d'abord celle qui , après de longs et honorables ser- 
vices , a été décernée à M. le D^ Desbarreaux-Bernard. La justice, l'amitié 
et la reconnaissance nous en font un devoir. Nous sommes en droit de dire 
que nulle récompense n'a été accueillie avec plus de faveur par l'opinion pu- 
blique , parce que l'homme qu'elle est venue chercher ne compte parmi ses 
concitoyens que des amis. Pour la Revue de Touloiise, qui a reçu parfois la 
communication des travaux de l'excellent bibliophile, la joie générale se dou- 
ble d'un sentiment d'orgueil domestique. Notre recueil prend sa part de ce 
succès. La décoration accordée au Di* Bernard , après avoir porté la satisfaction 
dans notre cœur, donne un air de fête de famille à la Revue. Cette distinc- 
tion , du reste, que notre amitié souhaitait depuis longtemps , est justifiée 
par les titres les mieux établis. Professeur de Clinique à l'Ecole de Médecine, 
médecin de l'Hôtel-Dieu, membre du Conseil municipal, associé et bibliothé- 
caire de l'Académie des Sciences, membre de la Société de Médecine, de la 
Société Archéologique, le D"" Desbarreaux -Bernard joint à tous ces titres ceux 
qu'on ne rencontre que chez les gens d'esprit et de goût. Bibliophile hors 
ligne, il a composé sa bibliothèque avec un si rare discernement, qu'elle a 
acquis une réputation en quelque sorte européenne. Ecrivain spirituel, ses 
trop rares articles sont avidement recherchés par les recueil scientifiques et 
littéraires. C'est (aire injure à la mémoire de nos lecteurs que de rappeler ici 
VElojr du D^ Viguerie , VEtude sur Rousseau (de Toulouse) , et surtout cette 
ahnable et savante étude sur les Lantemistes , qui déguise sa profonde érudi- 



— 240 — 

lion sous une si brillante couche d'esprit gaulois. — Si nous voulions, après 
avoir énuméré les titres publics du professeur et de Técrivain , signaler ceux 
de Thomme privé , nous serions embarrassé peut-être pour rendre toute la 
vivacité de nos sentiments. Si les cœurs honnêtes , bons et dévoués méri- 
taient les distinctions, depuis longtemps Tétoile de la Légion-d'Honneur au- 
rait dû briller sur la poitrine de notre ami et collaborateur. Il n'est guère pos- 
sible de rencontrer dans les relations de la vie plus de fidélité à ses affections, 
plus de sensibilité , nous dirons plus de tendresse. C'est le tempérament de 
la bonté. Aussi les amis , les clients (ce qui ne fait qu'un), les élèves , tout le 
public enfin a-t-il applaudi à cette distinction qui vient donner une éclatante 
sanction à une carrière de travail et de dévouement. 

M. Lavocat, professeur à l'Ecole vétérinaire , membre de l'Académie des 
Sciences , a reçu également la croix de la Légion-d'Honneur. Professeur dis- 
tingué , signalé par le mérite de son enseignement et par ses travaux d'ana- 
tomie comparée, M. Lavocat a obtenu le juste prix d'un savoir dès longtemps 
reconnu. Nous aimons à nous souvenir aussi que M. Lavocat a récemment 
communiqué à la Revue une savante et lucide analyse des thèses de M. Ch. 
Musset sur VHétérogénie et sur les Oscillaires, 

Signalons encore parmi les croix distribuées dans l'Académie de Toulouse 
celle qui est échue à M. Dufour , professeur de Droit commercial à la Faculté 
de Droit, maître érudit qui donne les meilleures leçons sous une forme inci- 
sive et originale; celle qui a récompensé les longs services de M. l'abbé Martin 
Saint-Germain , aumônier du Lycée ; celle enfin qui est allée trouver dans son 
modeste emploi de principal, M. Roux, introducteur de l'enseignement pro- 
fessionnel au collège de Castres. 

Le contingent des décorations affecté à l'Académie de Toulouse paraît rela- 
tivement assez fourni. Et néanmoins, s'il eût été possible d'élargir le cercle 
des libéralités, que de talents eussent été dignes de fixer l'attention 1 Que de 
savants dans nos Ecoles et nos Facultés attendent encore une récompense 
méritée, sinon acquise ! Espérons de la clairvoyance de M. le Ministre et de 
la persistance de M. le Recteur, une prochaine promotion qui, en rendant 
justice à des mérites trop longtemps délaissés , répondra à une aspiration 
légitime de l'opinion publique. 



* 



La première quinzaine du mois d'août a été remplie par les distributions de 
prix aux élèves des lycées et des collèges. Nous avons reçu de divers points 
de l'Académie des comptes-rendus de la plupart de ces fêtes des écoles. Dans 
rimpossibilité de les publier tous, nous nous sommes borné à reproduire les 
discours qui ont été prononcés au lycée de Toulouse. A faire une préférence , 
elle était due au premier et au plus important de nos établissements d'instnic- 



— 241 — 

lion publique. M. le professeur H. Reynald avait été chargé du discours 
d*u8age. Si , dans ces sortes de solennités, le principal embarras est le choix 
du sujet , Torateur , à notre sens , s'est très-heureusement tiré de la difficulté, 
et nous ne voyons pas trop quel autre sujet que celui qu'il a choisi pouvait 
mieux convenir à la circonstance. Quelques personnes trouveront peut-être 
que recommander à des élèves Tétude de la langue française est un texte bien 
vulgaire , c'est possible ; si vulgaire même , ajouterons-nous , que l'idée en 
aurait pu venir à tout le monde; mais tout le monde assurément ne s'y serait 
point arrêté ; beaucoup l'auraient rejetée comme trop simple et trop banale. 
— Qui croit avoir besoin d'étudier sa langue? — M. Raynald a éprouvé moins 
de scrupules , ou plutôt il a eu la visée plus juste ; il a pris prétexte des 
conseils à donner à des élèves pour faire la leçon à tout son auditoire. Dans 
une ville et dans une contrée où le patois fait une si rude concurrence 
au français , où « apprises en même temps , mêlées sans cesse par l'usage , 
ces deux langues sont trop souvent rapprochées pour ne pas se confondre 
quelquefois , » revendiquer les droits de la langue nationale , prémunir ses 
auditeurs contre les empiétements d'une langue dégénérée , « qui subsiste 
toujours en ennemie vaincue mais redoutable, » n'y a-t-il pas beaucoup 
d'à-propos et même un peu de malice dans le choix d'un tel sujet? M. H. Rey- 
nald s'est montré fm , spirituel , incisif ; il a joint de plus l'exemple au pré- 
cepte, car son discours peut passer pour un parfait modèle de goût, d'élégance 
et de correction. 



Après le tour du maître est venu celui du magistrat ; après la leçon de fran- 
çais , la leçon de politique. L'une et l'autre étaient de circonstance. M. le Pré- 
fet avait été délégué par M. le Ministre de l'instruction publique pour présider 
la séance en l'absence de M. le Recteur. Le discours de M. Boselli peut se 
résumer en ces mots : « Aimez le présent, ayez confiance en l'avenir. » — Il 
est des esprits chagrins qui, ne trouvant rien de bien que dans le passé, sont 
toujours portés à dénigrer le temps présent. M. le Préfet ne tourne pas le dos 
au passé , il ne lui jette point la pierre ; bien au contraire , il le respecte et 
l'honore* niais il recommande aussi d'aimer le présent. Il n'y a point antago- 
nisme obligé, et ces deux sentiments peuvent fort bien aller ensemble. M. le 
Préfet pense sur ce point ce que pense l'auteur d'un ouvrage qui vient de faire 
beaucoup de bruit : « Bovines nous appartient comme Marengo; les fleurs de 
» lis sont à nous comme les N ; c'est notre patrimoine. A quoi bon l'amoindrir ? 
• Il ne faut pas plus renier la patrie dans le passé que dans le présent. Pour- 
» quoi ne pas vouloir toute l'histoire? Pourquoi ne pas aimer toute la France? » 
D'accord sur ce point , nous demanderons ensuite s'il est bien nécessaire 
de revenir sans cesse en arrière des destinées accomplies et de chercher dans 



— m — 

le passf^ des termes de comparaison. Toul regrettable qifil est aux yeux de 
quelques personnes , le passe est le passé , et le gouvernement actuel est un 
gouvernement d*avenir. Telle est la pensée de M. le Préfet. — En moins de 
soixante ans , la France a essayé de tous les systèmes politiques , depuis la 
monarchie du droit divin jusqu*à la démocratie pure , et tous se sont brisés 
dans ses mains comme jouets d'enfant? N'est-il pas temps de s'arrêter? L'in- 
constance sera-t-ellc toujours la règle de notre conduite ? Faut-il courir en- 
core les aventures et donner â l'Europe une nouvelle occasion de dire : « Mais 
que veulent-ils donc ?» Eh ! que ferait pour le bonheur de la France un an- 
neau de plus ajouté à la chaîne déjà si longue des révolutions? Une révolution 
n'a plus aujourd'hui sa raison d'être ; aucune ne nous paraît plus possible ; 
une peut-être , mais celle-là n'entrera jamais dans la pensée d'un homme 
raisonnable. L'historien anglais Macaulay a dit de la révolution de 1688 : 
« Elle a été notre dernière révolution. » Si la reconnaissance de l'Angleterre 
fait remonter à Guillaume d'Orange « l'autorité respectée des lois , la sécurité 
des propriétés , le calme des rues et le bonheur des familles , » la France n'est- 
elle pas redevable du même bienfait au prince qui la gouverne après l'avoir 
sauvée , et ce prince n'a-t-il pas les mêmes titres que Guillaume d'Orange â la 
reconnaissance de son pays ? — Nous craindrions , en nous laissant aller au 
cours de nos réflexions, d'entrer dans le champ de la politique ; nous préférons 
renvoyer nos lecteurs au discours qui nous les suggère et que nous avons pu- 
blié plus haut. Quoiqu'il soit déjà connu par la publicité que lui ont donnée 
les feuilles publiques , une nouvelle lecture en fera mieux saisir la beauté du 
langage et l'élévation des idées. 






A la distribution des prix aux élèves des Ecoles communales, le prési- 
dent-né de cette fête annuelle , M. Ozenne, a obtenu le succès qu'il obtient tous 
les ans. Et cependant, le langage à tenir à de jeunes enfants est, peut-être, 
plus difficile à trouver que celui qui s'adresse aux élèves de nos collèges. Ni 
trop haut ni trop bas, le ton doit rester dans un milieu qu'il n'est pas tou- 
jours aisé de rencontrer ; et c'est parce qu'elles ne s'écartent jamais d'une 
sage mesure que les allocutions de M. Ozenne ont le don de plaire à tout le 
monde. Nous nous permettrons néanmoins une observation sur un point du 
discours prononcé cette année par l'honorable magistrat. Parmi plusieurs 
idées saines et justes , il en est une que nous acceptons moins volontiers que 
les autres , c'est la recommandation faite aux parents de ne pas rechercher 
pour leurs enfants une position éclatante, et aux enfants de ne pas se laisser 
enivrer par les fumées de l'ambition , de rester ouvriers puisqu'ils sont nés 
ouvriers , et de se borner à exercer la profession de leur père. Si M. Ozenne 
a principalement en vue d'attaquer une maladie funeste qui fait à Toulouse 



— 243 — 

plus de victimes qu'ailleurs , rengoueuienl pour la vie d'artiste qui , sur 
quelques vagues promesses de talent , arrache une jeune fille , un ouvrier â 
leur état manuel pour venir frapper à la porte du Conservatoire , éblouis par 
des illusions qui se changent le plus souvent en déceptions , nous sommes 
entièrement de son avis ; que si , au contraire , il a voulu blâmer l'ouvrier 
du désir légitime d'aspirer aux professions libérales et lui imposer l'obligation 
de rester ouvrier comme son père , cette déclaration serait contraire au prin- 
cipe qui sert de base à l'organisation de la société moderne , et dont M. Ozenne 
est lui-même la consécration évidente. Nous faisons sans doute confusion sur 
an point où il n'y en a pas , et où il ne peut y en avoir dans l'esprit de l'ora- 
teur. 



Faculté des lettres de Toulouse. — La session d'examens pour le bacca- 
lauréat ès-lettrcs, ouverte le 26 juillet, close le 29 août, a donné les 
résultats suivants dans les quatre centres d'examens , de Toulouse , Rodez , 
Cahors et Tarbes. 408 candidats (61 de plm qu'à la session correspondante 
de Vannée dernière), 162 éliminés à l'épreuve écrite, 51 ajournés après 
1"* examen oral, 195 admis avec les mentions suivantes : 2 très-bien , 9 bien , 
-4.0 assez-bien, Mi passablement. — 5 candidats étaient bacheliers ès-scien- 
oes , 2 ont été ajournés et 3 admis. 

(Voici les résultats obtenus à la Faculté des Lettres de Paris : 905 candidats^ 
'«i-Si éliminés à V épreuve écrite^ 60 ajournés après V examen oral » 411 admis 
cti^ec les mentions suivantes -. 4 très-bien ^ 27 tien, 51 assez-bien, 329 />ûw- 

blement, — 27 candidats étaient bacheliers ès-sciences , 18 ont été ajournés 

17 admis).. 



Ont été admis avec la mention très-bien : 
1%1 JM. Bouty (Edmond -Marie-Léopold), élève du lycée de Rodez; 
Gausserand (Jules-Camille), id. du collège de Gaillac. 

Avec la mention b ien : 
IVï W. Arnauné (Marie-Philippe-Etienne), élève du petit séminaire de Toulouse; 
Candellé (Jean-Pierre-Marie-Henri), id. du petit séminaire d'Auch ; 
Goulanghon (Jean-François-Marie), id. du petit séminaire de Brive; 
Deljougla (Léon -Henri), id. de l'institution Villars ; 
Fournier (Eugène-Léon), id. du collège de Montauban ; 
Grenier de Las Coumètes (Joseph-Auguste), id. du lycée de Tarbes; 
De Lassalle (Marie Jules-Marc-Georges), id. de l'école Sainte-Marie; 
Massenat- Déroche (Antoine), id. du collège de Brive; 
Valentin (Marie-Joseph-Louis), id. du petit séminaire de Toulouse. 



— 244 — 



Faculté des Sciences de Toulouse, — Résultats des examens : 
Baccalauréat complet, en une épreuve, 157 candidats (1 de moins qu'à la 
session correspondante de l'année dernière ) , 78 éliminés à l'épreuve écrite , 
13 ajournés après l'examen oral , 66 admis avec les mentions suivantes : 
2 très-bien t 7 bien, 12 assez-bien, ib passablement. — 42 candidats étaient 
bacheliers ès-lettres , 22 ont été admis et 20 ajournés. 

Baccalauréat scindé (2^ partie) , 47 candidats (14 de moins qu'à la session 
correspondante de Tannée dernière) , 21 éliminés â l'épreuve écrite, 7 ajour- 
nés après lexamen oral , 19 admis avec les mentions suivantes : 1 très-bien , 
1 bien, 3 assez^bien, 14 passablement. — 2 étaient bacheliers ès-lettres et 
ont été admis. 

Baccalauréat scindé {\^^ partie) , 62 candidats (8 de plus que Tannée der- 
nière) , 14 ajournés, 48 déclarés aptes à subir les épreuves de la 2^ partie de 
l'examen. 

Baccalauréat restreint , institué en faveur des étudiants en médecine seuls : 
le diplôme de bachelier ès-lettres est exigé de tous les candidats. 30 candi- 
dats (14 de plus que Tannée dernière), 11 éliminés à Tépreuve écrite, 
4 ajournés après Texamen oral , 15 admis avec les mentions suivantes : 3 bien^ 
8 assez-bien, 4 passablement. 

Ont été admis avec la mention très-bien : 
MM. Besse (Jean-Pierre) , élève du lycée de Cahors ; 

Eymond (Louis-Numa) , id. du collège de Castres ; 

Souques (Victor-Marius-Louis) , id. du lycée de Toulouse. 
Avec la mention bien : 
MM. de Bazillac (Pierre-Etienne-Edgard) , élève du lycée de Tarbes ; 

Blagé (Jean-Antoine-Ernest), id. du lycée de Toulouse; 

Boncompain (Eugène-Pierre-Alexandre-Jules) , id. de l'institution Musset 

Chaume (Jean) , id. de Tinstitution Faget ; 

Granef (Victor-Marie-Désiré-Robert) , id. du lycée de Toulouse ; 

Laporte (Gustave-Marie-Etienne) , id. de Tinstitution Assiot ; 

Mathieu (Jean-Paul-Isidore- Virgile) , id. du lycée de Toulouse ; 

Maurel (Maxime-Edouard-Bertrand) , id. du lycée de Toulouse ; 

Noguès (Auguste-Richard-Louis) , id. du lycée de Toulouse ; 

Ramonet (François-Marie-Auguste) , id. du lycée de Tarbes ; 

Rossignol (Paul-Antoine) , études domestiques. 

F. Lacointa. 
ler Septembre 186SI. 



roisiE. 



A 91. RelH^ul , de IVimem. 



C'est moi , Reboul , c'est moi qui frappe à votre porte ; 
\ous ignorez mon nom ; ouvrez toujours , n'importe* 
f auvre , je viens à vous pour demander du pain : 
Jdais non pas de ce pain qui nourrit le vulgaire ; 
.Ami , de celui-là Thomme ne manque guère : 
<^'est d'un autre aliment que le poëte a faim. 

<2'est de ce pain qui rend notre âme forte et libre , 
^ui fait qu'au fond du cœur la corde aimante vibre , 
^ue rhomme est plus soumis et plus audacieux ; 
De ce pain dont jamais on ne se rassasie , 
Dont les divins parfums qu'on nomme poésie, 
Xk)nnent à notre voix quelques notes des cieux. 

C'est de ce pain doré, dont la pâte est pétrie 
JPar les Muses pour ceux qu'adopte la patrie , 
Pour ceux qu'elle présente en disant : « Les voici ! » 
De ce pain dont le suc plus doux qu'un lait de mère , 
^Nourrit Ch&teaubriand comme il nourrit Homère ; 
Et de ce pain , Reboul , vous en avez aussi^ 

17 



— 246 — 

BoulaDger par hasard , poëte par nature , 
Chez vous l'âme et le corps trouvent leur nourriture ; 
Après une pratique , il vient un courtisan. 
Pourquoi comme les rois le soir êtes-vous triste ? 
Pourquoi? — C'est que le soir vous devenez artiste ; 
Le jour vous êtes gai , vous êtes artisan. 

maître , ouvrez-moi donc ; nommez-moi votre frère ; 
Et m'élevant alors jusque dans votre sphère , 
Vous m'apprendrez l'accord sonore et triomphant 
Qui dans le monde au loin porta votre génie , 
Et fit monter si haut , d'un souftle d'harmonie , 
Le boulanger de Nime avec VAnge et V Enfant, 

L'Ange et l'Enfant^ si sainte et si louchante histoire , 
Qui dit qu'un séraphin , mystère doux à croire , 
Descend sur un berceau comme sur un autel , 
Qui des mères peut-être adoucit la souffrance , 
Qui. nous fit dans la mort trouver une espérance , 
Et qui du premier coup vous rendit immortel. 

Mais si le sort vous place au front une couronné , 
Si la Muse vous met près d'elle sur son trône , 
Aux mœurs de votre état restez fidèle encor : 
C'est mal de renier l'écusson de famille , 
Soit qu'il porte deux pains en croix sous une grille, 
Ou bien un champ d'azur et trois fleurs de lys d*or. 



Voilà vingt-cinq ans et plus que ces vers ont été composés , et o 
les croirait nés d'hier , tant ils ont gardé d'éclat et de fraîcheur. Ces 
le privilège des belles choses de l'esprit de ne jamais vieillir. 
morti nos nostraque, nous sommes destinés à mourir , nous et tou 
ce qui est à nous. L'auteur de la pièce rapportée plus haut, M. I 
comte Jules de Rességuier, vient de payer sa première part du tributs 
il est mort , plein de jours , le 7 septembre , à Page de 75 ans. Maii^ 
l'autre part lui survit , et, si elle n'échappe pas à la loi commune 





— 247 — 

du moins , elle durera longtemps. La mort fait une exception pour 
les œuvres des poètes, des vrais poètes surtout; et M. de Ressé- 
guier en était un. Ces êtres ressemblent si peu aux autres êtres, 
leur nature a quelque chose de si éthéré, leur langage, de si 
divin , qu'elle leur doit bien quelque ménagement. Ils sont si rares 
d'ailleurs, — à Toulouse principalement! Ceux qui sont encore 
imbus de cet ancien préjugé que le Midi a une grande supé- 
riorité sur le Nord , dans Tordre physique et moral ; qu*au Midi 
appartiennent les poëtes, les orateurs , les musiciens, c'est-à-dire 
l'esprit , la passion , l'imagination , et que le Nord est déshérité dans 
les choses et dans les hommes , seraient fort embarrassés , dans le 
€3as présent , pour justifier, en faveur de Toulouse , cette singulière 
I)rétention. Quand on a nommé Campistron et Baour-Lormian , on 
«st bien près d'avoir épuisé la liste de nos poètes ; il faut s'arrêter 
«t chercher longtemps avant d'en trouver quelque autre. Aussi af- 
lirmons-nous sans crainte qu'en perdant M. de Rességu.ier , Tou- 
louse a perdu le seul poêle qu'elle eût jamais produit. 

Cette vérité n'a pas encore été dite et nous craignons bien qu'on 
n'en soit pas assez pénétré. Ce qui nous le fait croire, c'est le si- 
lence de la presse. — Nous ne doutons pas que , dans son malheur, 
la famille n'ait reçu de toutes parts des témoignages de la plus vive 
sympathie : mais , en dehors des parents et des amis , il y a le 
^sentiment public auquel on doit satisfaction ; et cette satisfaction, 
il l'attend encore; car une annonce sèche et froide ne saurait 
lui suffire. — Lorsque le grand Corneille mourut, le journal de 
la Cour se borna à cet avis inconvenant : « Le bonhomme Cor- 
neille est mort hier, à Paris, rue d'Ârgenteuil , où il demeurait. » 
M. de Rességuier n'est point Corneille assurément , mais il est un des 
hommes qui ont fait le plus d'honneur à Toulouse ; et lorsque nous 
voyons tous les jours prodiguer l'éloge à une foule de gens, qui n'en 
sont guère dignes., on est en droit de s'étonner du peu de bruit qui 
s'est fait autour du cercueil d'un homme aussi distingué. Aucune 
voix ne s'est élevée pour le louer. On se repose sans doute de ce 
soin sur les Sociétés savantes. Un éloge académique est certaine- 
ment une bien belle chose; mais il est trop tardif et trop solen-^ 
nel , et le plus beau ne vaudra jamais quelques lignes , écrites d'une 
main émue, sous le coup d'une douleur récente. Pourquoi donc ce 
silence ? Est-ce parce que , depuis un grand nombre d'années , M. de 



— 248 — 

Rességuier faisait peu parler de lui ? 11 est vrai qu'il vivait dans la 
retraite , qu'il n'en sortait que rarement , et sur les pressantes 
sollicitations de ses amis, pour faire à l'Académie des Jeux floraux 
quelques lectures, qui illuminaient, comme des éclairs, les pro- 
grammes de ses séances. Mais son passé est assez glorieux pour 
qu'il soit présent encore à bien des mémoires. 

M. de Rességuier avait commencé de se faire connaître vers les 
premières années de la Restauration. Il a été à Paris un des membres 
les plus marquants de la Société des Bonnes Lettres. Son nom a brillé, 
à côté des noms les plus éclatants, dans le groupe littéraire auquel 
on doit le réveil de la poésie, Charles Nodier, Lamartine, Victor 
Hugo, les deux Deschamps, Sainte-Beuve, Alfred de Musset, Bar- 
bier, Briseux, Alex. Guiraud, Soumet, etc. Les revues du temps 
sont remplies de ses poésies , qui , plus tard , ont été recueillies en 
volumes. Le plus récent^ que nous avons sous les yeux ^ les Prismes 
poétiques , remonte à 1838. Nous venons de le parcourir en entier , 
et il nous a laissé dans l'enchantement. Quelle richesse d'imagina- 
tion ! quelle solidité de jugement I quelle sérénité, la sérénité d'une 
belle âme 1 quel feu 1 quelle grâce ! quelle effusion ! quel cœur 1 oh ! 
oui, quel cœur! il déborde dans toutes les parties de l'ouvrage, 
dans les pièces principalement où l'auteur parle de sa mère, de 
son père, de son frère , de sa femme , de ses enfants ; et il en parle 
toujours. 11 a le culte du foyer domestique. La famille et la religion 
ont été ses deux sources d'inspiration. 11 tient de l'une ses élans 
d'amour, de l'autre ses traits de flamme. Comme écrivain, il en a 
toutes les qualités. On reconnaît à sa précision qu'il a beaucoup 
vécu dans la société des hommes ; on voit aussi à sa souplesse, à 
sa grâce , à son élégance continue, qu'il n'a pas moins gagné dans la 
société des femmes. — M. de Rességuier n'a rien publié depuis vingt- 
quatre ans, sauf les pièces qui flgurentau recueil des Jeux floraux. Mais 
s'il n'a rien publié, il n'en faut pas conclure qu'il n'ait rien produit. 
L'âme d'un poëte est comme la flamme, elle ne connaît pas le repos« 
Nous savons qu'il laisse de nombreux manuscrits ; et nous le savons 
pour les avoir vus et touchés. M. de Rességuier honorait d'une bien- 
veillance particulière la Revue de Toulouse et son directeur. 11 nous 
est arrivé plusieurs fois de passer des heures entières en tète-à-tète 
avec l'aimable poëte. Ces jours-là, il n'y était pour personne. Restés 
seuls, l'étiquette était mise de côté. Renversé dans çon fauteuil, une 



— 249 — 

cigarette roulée entre ses doigts , il se livrait avec abandon au cours 
de ses pensées. Il nous parlait de sa jeunesse, des hommes qu'il 
connaissait ou qu'il avait connus dans les lettres, dans les arts, 
dans la politique. — Il avait des amis dans tous les partis. Esprit 
conciliant , jamais la divergence d'opinion ne Tavait éloigné d'une 
personne, pourvu qu'elle fût honnête. « Je ne mets pas, disait-il, 
de cocarde à mon amitié. » — H nous contait aussi des anecdotes 
charmantes dont sa mémoire était remplie , et qu'il rendait pi- 
quantes par sa manière de les dire. Puis , au plus fort de l'épan- 
chement , il se levait , s'appuyait sur notre bras , allait vers un 
petit coffre placé dans un coin de sa chambre , l'ouvrait avec pré- 
caution et en tirait plusieurs cahiers. C'étaient ses poésies , propre- 
ment transcrites, mises au net, et prêtes pour l'impression. Il 
nous les donnait à lire ou il les lisait lui-même, et il retrouvait alors 
le feu de sa jeunesse. Nous n'avons jamais mieux compris le bon- 
l)eur que pendant ces heures si courtes , dont le souvenir durera 
sutant que nous, en voyant le ravissement de ce vieillard et 
la joie sereine que les lettres répandaient sur son âme. Ah! l'on a 
iDien raison de dire que les lettres ne sont pas seulement la nourri- 
't^ure de l'esprit, et qu'elles en sont aussi la joie ! — Quand le moment 
cje se séparer était venu , — pour lui il n'en était jamais temps ; — 
«quand il fallait remettre les manuscrits à leur place , il nous disait 
sivec l'abandon d'un riche qui ne compte pas : « Prenez tout ce qu'il 
"%/ous plaira. » C'est ainsi que la Revue a eu l'heureuse fortune de pu- 
l)lierquelques-unes des pièces inédites que renferme leprécieuxcofTret. 
Il ne nous est pas permis de soulever le voile qui couvre ses der- 
«niers moments ; mais nous pouvons bien dire qu'il a été bon et 
:^rine dans sa mort comme il l'avait été dans sa vie. Au reste , avait- 
£ 1 besoin de faire un long retour sur lui-même le poëte qui n'avait 
j amais écrit un vers licencieux , rimé une épigramme , signé une 
1 ettre injurieuse , et dont tout le talent enfin ^tait une grande bien- 
eiilance , une grande honnêteté et une grande pureté ? — La mort 
l'a pas surpris; il s'y préparait depuis longtemps; et quand elle 
venue, il l'a reçue en chrétien résigné, dont la dernière pensée 
3i été encore pour les siens , gardant ainsi, jusque dans le moment 
Suprême, la constante préoccupation de sa vie. 

Il y a peu de mois, à l'occasion de la cinquantième année de son 
mariage, M. de Rességuier avait composé et fait imprimer une déli- 



— 250 — 

cieuse pièce de vers , dernière effusion de ce cœur aimant et bon. 
Ne la destinant qu^aux membres de sa famille et aux amis du foyer , 
il n*en avait fait tirer qu'un très-petit nombre d'exemplaires. Par 
une faveur inespérée, nons avions obtenu qu'elle paraîtrait dans la 
Revue , accompagnée d'une réponse, également en vers, qu'un de 
ses plus vieux amis , M. Emile Deschamps, lui avait adressée de Ver- 
sailles. Le départ pour son domaine de Sauveterre avait retardé 
l'effet de sa promesse ; la mort vient de la briser. Nous y suppléons 
par d'autres pièces que nous empruntons au volume des Prismes 
poétiques. Sous le titre de Les Coins du feu, nous avons trouvé au 
cœur du volume un groupe de cinq ou six pièces où nous avons cru 
mieux distinguer l'homme avec ses goûts et ses sentiments , et nous 
en avons détaché les trois suivantes : Une Nuit d'hiver. Une Soirée^ 

Ma Chambre. 

F. Lacointa. 

20 septembre 4862. 



I. — Une nuit d'hiver. 

J'aime les soirs d'hiver à Paris , les nuits folles, 

Les apprêts sérieux pour les projets frivoles , 

Les invitations courant de tous côtés , 

Les costumes de bal sur les meubles jetés , 

Les hôtels assiégés où la nuit n'a point d'ombre , 

Où dans les grands salons l'espace manque au nombre , 

Où l'heure de se voir se passe à se chercher , 

Où la danse qui vole à peine peut marcher, 

Et sur les jeunes fronts que la foule environne, 

Ne peut sauver les fleurs d'une seule couronne; 

De mille lampes d'or le feu vif et changeant , 

Le doux bruit des cristaux sur les plateaux d'argent , 

Les fifres, le trombone, harmonieux tonnerre, 

Prêtant à nos plaisirs tout l'élan de la guerre , 

Ce bruit qui vous enivre et qui vous étourdit, 

Ces accords sous lesquels le cœur tremble et bondit. 

Tout ce luxe enchanté de parures de femmes ; 

La gaze d'or qui brille en volant sous les flammes, 



- 251 — 

Ces nœuds voluptueux d'écharpcs, de rubans, 

Le saphir attachant l'aigrette des turbans , 

Et la tresse flottante autour des cous d*ivoire , 

Humide de parfums , retombant blonde ou noire. 

J'aime dans nos salons ces fortunés hasards 

Qui nous font rencontrer un des princes des arts ; 

A surprendre une voix qui touche et ravit Tàme ; 

Comme un autre, en passant, dire : « Bonjour, madame. » 

J'aime un front inspiré, modeste et souriant, 

« Comment vous portez- vous? » dit par Chateaubriand ; 

Et sans gloire, inconnu près de ceux qu'on renomme , 

A me trouver moi-même à côté d'un grand homme. 

11 est minuit, c'est l'heure ; et l'on vient m'avertir 
Que les chevaux sont prêts, qu'il est temps de partir. 
-— Il est temps de rester, de rester dans ma chambre. 
Sous la douce chaleur du foyer de décembre , 
Le coude sur la table et le front dans la main. 
Aujourd'hui le repos, la paresse. — A demain 
Le monde qui m'appelle en ses routes fleuries ; 
A demain les plaisirs ; ce soir les rêveries , 
Les plumes , les crayons , les travaux commencés , 
Et la prose et les chants, et les vers cadencés; 
Ce soir un monde fait tout à ma fantaisie. 
Un monde tout d'amour et tout de poésie ; 
Lire et relire encor , dans le livre enflammé , 
La page sympathique et le portrait aimé ; 
Laisser aller son àme au hasard , indécise , 
Comme un esquif flottant au souffle de la brise ; 
Descendre dans son cœur plus avant qu'il ne faut , 
Se sentir seul au point de se parler tout haut; 
De commencer des mots qu'un long soupir achève , 
De prononcer un nom que l'on ne dit qu'en rêve. 
Alors , glissant sur nous avec légèreté , 
L'heure insensiblement fuit dans l'éternité. 
Vers des êtres absents quand l'âme est élancée , 
Nul objet ne distrait de leur douce pensée. 
Tout repose , tout dort ; un laquais importun 



— 16« — 

Ne peut subitement vous aunoncer quelqu'un. 
Dans le calme profond de ce profond silence , 
Comoie un songe flottant chaque objet se balance ; 
Un fantastique jour luit dans Tappartement ; 
Et le regard séduit aperçoit vaguement , 
Dans les dessins changeants de la tapisserie , 
Le profil vaporeux d'un image chérie. 
Elle semble venir , et puis me dire : « Adieu ! » 
Et je m*écrie alors , je m'écrie : « mon Dieu ! 
Avec ses longs espoirs , ses craintes infinies , 
Avec sa folle joie, avec ses insomnies , 
Avec ses mouvements qui font battre le cœur « 
Si l'amour suffisait pour donner le bonheur , 
Qu'elle serait heureuse! ohl jamais une amante, 
Au bras d'un jeune époux une épouse charmante, 
Oh I jamais une mère, une fille, une sœur. 
N'auraient goûté la vie avec tant de douceur; 
Car des plus tendres soins mon amour l'environne, 
Comme sur ses cheveux se presse sa couronne , 
Comme l'anneau gravé qu'elle porte à sa main , 
Les longs nœuds de fourrure amassée sur son ^in , 
Comme dans nos hivers sous des flocons de neige , 
Le manteau qui s'attache à son corps , la protège , 
Et lui fait retrouver la tiédeur des beaux jours , 
Sous l'onduleux abri de marte et de velours... » 
Et puis ma voix se tait , et se tait pour entendre 
Une autre voix du cœur plus secrète et plus tendre , 
Des choses dont le ciel envierait les couleurs , 
Plus douces que les vers , plus pures que les fleurs. 
Un sentiment qu'un rien ou dissipe ou ramène. 
Et comme inaccessible à la parole humaine. 
— Tout à coup, dans la rue , un murmure , descri^ , 
Et de longs roulements font retentir Paris . 
Les femmes s'allongeant dans le fond des voitures, 
Froissent sous les manteaux leurs frêles garnitures ; 
Les nœuds de leurs cheveux semblent se détacher. 
C'est le bal qui revient , et qui va se coucher... . 
Quoi , déjà ! quoi , sitôt leur joie est satisfaite ! 



— 253 — 

Elle n'a donc duré qu'un seul instant , la félei 
Mais ce bruissement , au son des flots pareil , 
Qui s'étend dans la ville au loin , c'est le réveil. 
Ce feu qui Ait pâlir mon flambeau , c'est l'aurore. 
Leurs plaisirs sont finis... les miens durent encore ! 



11. — La Soirée. 

Il est des soirs du monde où la vie est bénie , 
Des soirs ou tout est fleur, poésie, harmonie. 
Quelques soirs, dans l'hiver, vaporeux et si doux. 
Qu'un matin de printemps en deviendrait jaloux. 
C'est dans le cercle étroit de nos amis d'élite , 
Près du flambeau qui tremble et du cœur qui palpite , 
Et de la table où sont la navette, le dé. 
Et les livres épars sur le]^tapis brodé. 

Là toute âme est poëte , inspirée ; un artiste 

Jette sur nos pensers quelque chose de triste. 

On goûte de ses chants l'ineflable saveur ; 

Et les femmes alors penchent leur front rêveur ; 

Chacune croit aimer. — Dans ces saintes veillées 

On voit sur de beaux yeux des paupières mouillées ; 

Et l'on entend parler, sur un ton différent, 

La langue de l'amour , que la femme comprend , 

La langue du devoir éloquente et profonde , 

Et la langue des pleurs... celle de tout le monde. 

Oui , les plaisirs nombreux et les amis comptés ; 
Oui , les secrets tout haut sans efibrt racontés, 
La note grave au fond de nos chansons frivoles , 
De l'amour, de l'amour dans toutes les paroles. 
Mais loin de moi la foule et son rire moqueur , 
Et sa voix qui n'a pas un écho dans mon cœur; 
Son épais tourbillon ternirait de sa fange 
La robe d'une vierge et les ailes d'un ange. 



— 254 — 

Puisque de ce grand inonde où vous passez vos nuits 
Vous revenez toujours avec quelques ennuis ; 
Puisque de vos amours janoais Theure n'y sonne, 
Puisqu*il n'a contenté janoais vous ni personne , 
Pourquoi venir me dire et me redire encor 
De quitter mon beau rêve et mon beau livre d'or , 
Et le calumet blanc qui sur ma lèvre fume, 
Et ce salon chéri qu'un seul bouquet parfume ? 

Oh ! ne me parlez pas de cela désormais ; 

Pas à présent , plus tard... et , s'il se peut , jamais ! 

Quand je n'aimerai plus sous l'ombre des grands arbres 

 lire les vertus des aïeux sur les marbres , 

 voir tous mes enfants en cercle se ployer , 

Pour écouter la bible autour de mon foyer ; 

Quand je n'aimerai plus nos firmaments d'étoiles, 
Le sombre azur des mers avec ses blanches voiles , 
L'Ecosse et son ciel noir , la Grèce et son ciel bleu ; 
Naple et sa rive en fleurs, et sa montagne en feu ; 

Quand je n'aimerai plus à voir pendant matines , 
Le soleil enflammer l'or des vitres sixtines , 
Et la lune , à travers les branches du bouleau , 
Comme un cygne endormi briller au fond de l'eau ; 

Quand je n'aimerai plus sous les balcons d'Espagne 
Ces amoureuses voix que le luth accompagne , 
Carlos faisant tonner sous le glaive du Cid , 
Les tocsins de Valence et de Valladolid; 

Quand je n'aimerai plus la France , et ses annales 
Où, sur des feuillets d'or, malgré nos saturnales. 
Apparaissent, couverts de palmes et de croix , 
Nos poëtes , nos preux , nos martyrs et nos rois ; 

Quand je n'aimerai plus ma Toulouse chrétienne , 
Près de notre maison ma tour deSaint-Étienne, 
Mon bon frère accourant au-devant de mes pas , 
Ces amis , comme ailleurs on n'en retrouve pas; 



— 255 — 

Quand je n'aimerai plus la femme sainte el blanche 
Qui sur mon front malade avec amour se penche ; 
Les mots écrits par elle et si souvent relus, 
Ses chants , ses pleurs... enfin quand je n'aimerai plus. 

Je vous promets alors d*aimer toutes vos joies , 

De quitter mon chemin et de suivre vos voies... 

Mais c'est peut-être k tort que je vous le promets ; 

Car j*ai dit : « Non , plus tard , et, s'il se peut, jamais I » 



m. — ma Chambre. 

Qu'est-ce donc à présent ce qu'on nomme une fête? 
— G*est un tumulte , un bruit à vous fendre la tête. 
C'est un lustre au plafond comme un soleil aux cieux , 
Et des milliers d'éclairs à vous crever les yeux.; 
Ce sont mille propos , et pas une pensée , 
C'est l'heure du bonheur en tourments dépensée. 

Oh 1 que chez moi je trouve un bien-être plus sùrl 
liC portrait de ma mère incliné sur le mur 
Ide tient sous son regard; et cette image aimée 
Protège mes loisirs dans ma chambre fermée. 
Jdes secrets douloureux j'aime k les lui donner, 
J'aime ce souvenir qui semble pardonner. 
J'aime mes arts à moi : musique , poésie, 
3ilon chapelet de Rome et mes coussins d'Asie, 
nêvant alors de tout , et de moi-même un peu , 
Je pense à ma famille , à mes amis , & Dieu. 
Ce bonheur par degrés s'éteint comme une flamme , 
Idais il laisse longtemps un rayon dans mon âme. 

— Demandez à demain ; il vous le dira , lui , 
Ce qui vous restera des fêtes d'aujourd'hui ! 

Le comte Jules de Rességuier. 



HISTOIII LOGAIB. 



Notes pour servir à l'histoire de radmlnlstratloii 
de la Tille de Toulouse pendant la seconde moltii 
du dix-huitième siècle , d'après les diK^nments « 

inédits et originaux de l'époque. 

CHAPITRE PREMIER. 

Adminisiralion de la ville de Toulou^ ; capitoulat. — Eleotion des magistrats rooni- — 

cipaux.— Leurs fonctions et leurs attributions. — Conseil de bourgeoisie. — Conseil 'il 

général. 

Toulouse, celte ancienne et respectable cité (comme dit, en ter- — 

mes pompeux, un mémoire imprimé en 1766), célèbre longtemps <^-^ 

avant la fondation de Rome, tour à tour capitale d'une peuplade ^^ 

fameuse , colonie romaine , deux fois résidence royale, apanage des ^^^^ 

comtes, Toulouse enfin, jouissait de certains privilèges qu'elle tenait «9 ■' 
à honneur de conserver intacts. 

Parmi ces privilèges , un des plus précieux était celui d'avoir *^ ■' 
une magistrature locale d'élection et gérant les affaires du pays. 

L'origine du capitoulat est entourée d'impénétrables obscurités, « 

et plusieurs versions contradictoires nous ont été transmises sur le ^ 

sens du mot capitoul ainsi que sur la valeur et l'importance des ^ 
fonctions attachées à c^ titre si vivement ambitionné par nos aïeux. 



■( 



- 257 ~ 

Le nombre des capitouls a subi , on le sait , de sensibles el fré- 
quentes varialions. Disons seulement , sans trop nous égarer dans 
le passé, qu'à partir du seizième siècle , et après un changement 
radiéal , ce nombre demeura fixé à huit. 

Voici comment , d'après un arrêt du 10 novembre 1687 , on pro- 
cédait à réiection des capitouls. 

Les huit magistrats en fonctions présentaient quarante-huit sujets, 
réduits à vingt-quatre dans une assemblée tenue le % novembre. 
Cette assemblée était composée de M. le sénéchal , du premier offi- 
cier de ce siège , des officiers du parquet , du maître particulier des 
eaux et forêts, du juge des ports, ponts et passages, et de trente 
électeurs, tous éligibles au capitoulat et parmi lesquels devaient se 
trouver au moins douze anciens capitouls. 

Le sénéchal envoyait ensuite la liste de réduction au roi , et Sa 
Majesté choisissait parmi les vingt-quatre élm les huit capitouls dé- 
finitivement appelés. 

-*Sur ces huit magistrats, il y en avait un qui occupait nécessai- 
rement le premier rang; on rappelait le chef du consistoire. ^- 
C'était toujours un avocat, ancien capitoul. Au nombre. des h«it 
devait encore se trouver un second avocat; les six derniers étaient 
pris indifl'éremment dans la robe, Tépée , le commerce ou d'autres 
états honorables. 

Les capitouls exerçaient la justice criminelle concurremment avec 
le sénéchal. 

Quant à la police, elle était patrimoniale à la ville. Le roi le dé- 
cida ainsi formellement dans une déclaration solennelle de Tannée 
1700. 

Les capitouls étaient aussi les seuls juges , en première instance, 
Je la voirie et des impositions ; ils exerçaient enfin une justice 
civile sommaire, qui consistait à faire payer les petites dettes , les 
pgos des domestiques , des gens de métier, les salaires des ou- 

^' riers , etc., etc — La police judiciaire actuelle répond assez 

exactement à ceiie justice sommaire qui appartenait aux capitouls. 

La multitude et la variété des matières qui incombaient aux capi- 
'^ulâ, avaient nécessité une division du travail. Le chef du consis- 
toire et l'avocat le plus ancien parmi les capitouls se chargeaient 
l'administrer la justice ; deux capitouls prenaient soin de la police; 
leux autres veillaient aux réparations des édifices publics, des caser- 



— 258 — 

nés , etc., à la discipline du guet ; les deux derniers concouraient à 
radministraliou des hôpitaux. 

Pourtant cette distribution du travail n*était pas exclusÎTt, 

Les capitouls tenaient assemblée tous les jours, le matin et !• 
soir , à THôtel-de-Ville, où ils jugeaient ce qu'on appelait le som- 
matre, c'est-à-dire les petites affaires civiles et les querelles légères 
entre les gens du peuple. Ils jugeaient aussi les procès du grand et 
du petit criminel , de la police et de la voirie , sur le rapport de 
quatre assesseurs , spécialement chargés d'instruire les affaires cri-» 
minelles. 

Quant à l'administration économique, les capitouls ne pouvaient 
disposer d'une somme excédant 100 liv. sans y être autorisés par 
une délibération du conseil de bourgeoisie. 

Le conseil de bourgeoisie était à proprement parler le conseil de 
ville ; il délibérait sur tous les points de l'administration. 

Ce Gon«et7 était composé de M. le premier président, de trois 
conseillers de grand'chambre, de MM. les avocats et procureurs gé- 
néraux , du sénéchal , du juge-mage, des capitouls et des anciens 
capitouls. 

Lorsque les capitouls voulaient convoquer un conseil, ils délibé- 
raient entre eux avec le syndic de la ville (qui était toujours ua 
avocat ), sur les points à porter au conseil. Deux capitouls allaient 
les communiquer, la veille de la séance , à M. le premier président; 
puis, le jour même, ils venaient en faire la lecture devant la 
grand'chambre assemblée. Là on désignait les commissaires du 
parlement qui devaient assister au conseil. 

Dans les affaires dont la solution nécessitait certaines connais-^ 
sances spéciales — dans les procès , par exemple — on faisait 
appel au conseil appelé de robe longue et composé de six fameux 
{sic) avocats , anciens capitouls. — Ils recevaient annuellement un 
modique présent de cire évalué à la somme de ^ liv. pour chacun 
d'eux. 

Il n'y avait pas d'honoraires pour l'assistance au conseil ou aux 
commissions. 

Outre les conseils de bourgeoisie , il y avait , chaque année, trois 
CONSEILS GÉNÉRAUX , qui sc tenaient publiquement dans le grand 
consistoire et où assistaient M. le premier président, trois con- 
seillers de grand'chambre, les avocats et procureurs généraux , le 



— «59 - 

sénéchal, le juge-mage, le lieutcnanl criminel, les capilouls et 
anciens capilouls , le syndic de la ville, un grand vicaire de Ms' Tar- 
cheyéque, un grand vicaire de Tabbé de Saini-Sernin , un député 
de chacun des deux chapitres de Saint-Etienne et de Saint-Sernin , 
le recteur de TUniversité et trente^deux notables de la ville. 

Dans le premier de ces conseils généraux on nommait huit com- 
missaires, choisis parmi les anciens capitouls, et ayant pour mis- 
sion de vérifier les comptes du trésorier de la ville; dans le se* 
cond conseil on procédait à l'élection de deux députés aux Etats de 
laprovince ; dans le troisième, le chef du consistoire rendait compte 
de Tadministration des capitouls, dans un discours rigoureusement 
transcrii sur le registre des annales de la ville de Toulouse, 

Nous venons d'indiquer, sommairement et à titre de préface, 
la composition et les attributions de l'administration municipale 
an dernier siècle; maintenant voyons-la à l'œuvre et interrogeons 
des faits. 

CHAPITRE IL 

JPlaintes et griefs contre radmiDislration de la ville. — Trop d'anoblis. — RéformatioD 
da conseil de bourgeoisie. — Recette et dépense de la yille. — La police mal faite 
par les capitouls. — Pourquoi ils ne devraient pas exercer la justice criminelle. — 
Bépoofle aux griefs. 

A-t*iI jamais été donné à l'homme d'atteindre la perfection ? — 
E>sins l'accomplissement de tous ses actes, n'a-t-il pas toujours 
rencontré des opposants et des contradicteurs, sinon des ennemis 

»^ des envieux? 

Xecapitoulât, magistrature fortement établie, fut , pendant près 
d.'^vjiD siècle, à tort ou k raison , l'objet de maintes attaques. On 
sifi^oala des abus et des vices qu'il importait de faire disparaître dans 
l'intérêt commun. 

1-es mémoires, les factums surgirent de tous côtés ; — certains 
ti-pp violents pour être sincères; d'autres, il faut le dire , empreints 
«^ bonne foi et de justice. 

^^ municipalité de la ville de Toulouse était attaquée dans ses 
P«*iviléges relatifs au eapitoulat, et dans son administration écono- 
^*^*que et judiciaire. 

^n sait que l'un des principaux privilèges, appartenant à la ville. 



— 260 — 

était celui de conférer la noblesse à ses magistrats. De là une foule 
(robjections et de plaintes. — Il y a une trop grande quantité d^aoo- 
blis , disait-on ; ceux-ci sont exempts des tailles , et les charges 
retombent sur les roturiers et le peuple. Les capitouls anoblis sont 
le plus souvent étrangers à la ville et nuisent à ses intérêts. Les 
habitants qui se mettent sur les rangs pour briguer les fonctions 
municipales, sont des négociants ou des gens de robe ; mais ni les 
uns ni les autres n'ont d'ordinaire une fortune très-considérable, 
et, éblouis par réclat de leur nouvelle dignité, ils délaissent les 
noroyens utiles qui leur procuraient auparavant un modeste et hon- 
nête bien-être (1). 

On demandait aussi la réformation du conseil de bourgeoisie , 
basée sur le peu d'intérêt qu'avaient les conseillers opinants à ce 
qu'une affaire fut volée dans un sens ou dans un autre , puisqu'ils 
ne payaient aucune charge réelle ou personnelle. Liés entre eux 
par les mêmes droits et les mêmes prérogatives , ils ne pouvaient , 
on le comprend facilement, rencontrer de contradicteurs dans le 
conseil , et l'intérêt général du peuple était en souffrance. 

Il avait été un temps où lorsqu'une affaire , concernant la commu- 
nauté des habitants, devait être traitée, les capitouls appelaient au 
conseil de ville des gens de tous les états et en tel nombre qu'ils 
jugeaient convenable ; les intérêts de chaque classe de citoyens 
étaient ainsi largement représentés et sauvegardés. 

On se plaignait encore de ce que de nombreux abus s'éttient in- 
troduits dans l'administration du budget municipal. 
. La recette de la ville consistait dans le produit du bail de ses 
biens patrimoniaux, des droits d'octroi, etc., et dans la somme 
des impositions réparties sur chacun des habitants. 

La dépense comprenait le paiement : l^ des impositions» par le 

trésorier de la ville, à la caisse générale de la province; 3* des 

intérêts des sommes dues par la ville ; 3<> des dépenses ordinaires , 

des constructions et réparations des édifices publics , etc. 

, On trouvait alors les dépenses faites par la ville beaucoup trop 

(4) (4t47) Une charte de Raymond YII, comte de Toulouse, semblait avoir préfu 
eeft difficultés, lorsqu'elle édictait que la moitié des capitouls serait prise parmi les ci- 
toyens du premier ordre, et l'autre moitié parmi les citoyens de Tordre moyeo 

a Quorum medielas sil majorum et alia medietas mediorum. » 



— 264 — 

coDsidérables ; — lés ouvrages étaient très-déféelueux et payés très- 
eher. La mise en adjudication des grands travaux n'était pas suffi- 
samment surveillée et réglementée (Mémoire manuscrit de M. Ray- 
nal. 1775). 

La question des dépenses revenait souvent et était Tobjet d'at- 
taques sans cesse renouvelées. 

Nous trouvons dans un mémoire de M. Landais , écuyer, et por- 
tant la même date que le précédent, les détails qu'on va lire r 

La ville de Toulouse paye 80,000 liv. d'intérêts ; elle fait un fonds 
de 20,000 liv. pour subvenir aux réparations imprévues ; un autre 
de 13,000 liv. pour l'entretien des lanternes et l'enlèvement des 
l)oaes ; elle donne 10,000 liv. à l'Hôtel-Dieu et 4000 liv. à l'hôpital 
général ; elle fait une pension annuelle au collège de l'Esquille, di- 
rigé par la congrégation de la doctrine chrétienne, et au collège 
royal des Jésuites. —Le guet occasionne une dépense de 12,000 liv. 
Ces dépenses, d'après l'auteur du mémoire, n'étaient pas bien 
réglées. Les unes devaient être augmentées , les autres diminuées , 
c]uelques-unes enfin entièrement supprimées. 

On lit, dans le même m(?f notre ^ que les capitouls étaient dans 
l*usage de recevoir, tous les ans , en entrant en fonctions , une 
somme de 600 liv. pour le paiement d'une robe consulaire et pour 
subvenir aux frais d'une chaise à porteurs. 

Cette libéralité était jugée inutile et même dangereuse , car elle 
ne faisait qu'accroître la négligence de MM. les capitouls pour la 
|3ropreté et l'entretien des rues; — c'est toujours l'auteur du mémoire 
^ai parle. Ce- n'est pas tout : les magistrats municipaux avaient à 
V-eur solde des musiciens qui les accompagnaient dans leur marche ; 
&ls leur donnaient 600 liv. par an , somme qui pourrait bien être éco. 
:tooinisée. Ils consommaient, en outre, une quantité de poudre in- 
^^aiculable pour faire annoncer au peuple leur sortie de l'Hôlel-de- 
"Vilte par des décharges de mousqueterie bruyantes et répétées. 

Les plaintes et les griefs ne se terminent pas là. — On disait en- 
^sore : La ville est mal éclairée — (lorsque la lune envoyait ses 
'(Dàles rayons , la rouge clarté des lanternes était supprimée ) ; les 
^^mbereaux pour ramasser les boues sont insuffisants ; les abords 
^e l'Esplanade sont impraticables ; les promenades sont en mau- 
vais état; il n'y a pas de bancs pour s'asseoir; leségouts de la 
^ille sont presque tous engorgés ; il n'y a que deux fontaines (celle 



iO 



— 262 — 

delà place Saint-Etienne avait coûté plus de 50,000 liv.); pour- 
quoi ne pas faire une fontaine dans Tovale de TEsplanade? (la source 
était sur une éminence , au delà du canal ; elle se nommait La Béar- 
naise) ; le port Garaud demande des réparations; le pavé de la ville 
est très-mauvais , etc. 

À tous ces griefs , on répondait par des arguments qui n'étaient 
pas sans valeur. {Mémoire de M. Carrière, avocat, ancien capitoul, 
1766.) Les embellissements de la ville ne sont pas aussi délaissés 
qu'on veut bien le dire, car, depuis Tannée 1750, il en a été fait 
pour une somme de 800,000 liv. environ. On pourrait citer la façade 
de THôtel-de-Ville , TEsplanade , le Jardin public , la place Mage , la 
place de la Monnaie , etc 

En 1750 , les Etats du Languedoc ayant témoigné le désir de 
vouloir donner à la ville une statue équestre du roi , pour être mise 
sur la place Royale , à condition que la ville ferait construire trois 
façades semblables à celle de THôtel-de-Ville , l'offre fut acceptée ; 
mais les Etats ne donnèrent pas suite à leur projet. 

La question des fontaines a toujours vivement préoccupé MM. les 
capitouls; mais ils ont rencontré mille obstacles dans Pexécution de 
leur plan . La dépense devait s'élever au chiffre énorme de 500,000 liv. 
et les revenus de la ville n'étaient pas sufBsants. 

Ainsi parlaient les défenseurs de l'administration. 

On accusait encore les capitouls de ne pas travailler à Textinetion 
de la mendicité. 

Nous trouvons une réponse péremptoire dans un mémoire ma- 
nuscrit du temps. {Mémoire de M. Castillon.) 

— Sans doute, disait l'auteur de ce nouveau mémoire y la men- 
dicité est un mal auquel il faut porter un remède sûr et prompt; 
mais deux causes s'opposent à la guérison complète de ce mal. 
D'abord, l'absence de revenus suffisants pour occuper les pauvres^ 
à des travaux publics ; puis (seconde cause plus fâcheuse et plu^ 
difficile à vaincre que la première) , la charité mal entendue des 
moines et du peuple. Plus de quarante maisons religieuses ali— 
mentent chaque jour ce penchant incorrigible à la paresse et à la 
mendicité. A une heure donnée, tous les mendiants se portent 
aux couvents, où ils trouvent infailliblement un repas qu'ils ne 
sont pas obligés de gagner par le travail. Le peuple, de son côté, 
défend cet usage, et si les capitouls font saisir un vagabond ou on 



— Î63 — 

mendiant, le peuple les arrache des mains des gardes. {Nilnovum 
9ub sole.) 

Un autre grief consistait à dire que les capitouls exerçaient à tort 
la justice criminelle concurremment avec le sénéchal: « les capi* 
touls , institués spécialement pour avoir soin des édifices publics , 
pour veiller à la sûreté des citoyens , n'auraient jamais dû partager 
avec les officiers du sénéchal le privilège de juger, en premier res- 
sort, les affaires criminelles, leurs fondions étant de sauvegarder et 

non pas de juger les citoyens » 

Pourtant, en 1776, le sieur Lagane, procureur du roi en la 
ville et sénéchaussée de Toulouse , tenait un langage bien différent, 
lorsqu'il écrivait k l'intendant du Languedoc. 

« Je puis assurer que c'est un bien réel dans l'essence du corps 

municipal que la justice criminelle et la police y soient attachées , 

parce que le capitoulat, composé d'ordinaire de quelques avocats 

célèbres , a des assesseurs expérimentés et un parquet zélé; qu'il 

^ , en sa main , des sommes considérables pour l'exercice dé la 

Justice, ainsi qu'une nombreuse main-for(e; et si l'on attribuait , 

comme on le dit, la plénitude de cette juridiction à la sénéchaussée, 

â laquelle ces ressources manquent , on ne verrait que trouble et 

^ionfusUm dans la ville » 

Ce langage diffère singulièrement du précédent et' il a pour lui 
les plus sérieuses apparences de la vérité. 

On voit, d'après le simple énoncé qui précède , combien les 
appréciations et les jugements , sur un même objet, étaient opposés 
Les uns aux autres. Comment, au milieu de cette diversité d'opi- 
nîoDS, distinguer la vérité? En présence de dires si contradic- 
toires, le doute n'entre-t-il pas infailliblement dans les esprits 1 

Nous ne croyons pas cependant qu'il faille se laisser aller à une 
[ ncrédulité peut-être encore plus fatale que l'erreur. Si des écrivains 
oartiaux et exaltés ont altéré la véritéd'un fait, ont noirci à pla isir 
e caractère d'un personnage, il faut néanmoins accepter leur version 
MUS bénéfice de contrôle et d'inventaire; en la comparant & d'au- 
-res versions, en s'efforçant de découvrir le but cherché par le 
::iarrateur , ses instincts , ses tendances , on finira par reconnaître 
:>ù est le bien et où est le mal. La vérité deviendra évidente alors 
par la comparaison des allégations diverses ; et du mal lui-même 
on fera sortir un grand bien et une éclatante lumière. 



— 264 — 



CHAPITRE JJJ. 



Une lettre à M. de Malesherbes. — Arrêt du conseil du roi (novembre 4775\ — 
Mémoire de M. de Saint-Priest , intendant du Languedoc , sur le capitoulat et Fad- 
roinistration de la ville de Toulouse (1776). 



11 est un fait incontestable, c'est que , comme dans toutes les œu- 
vres humaines , il s'était glissé , dans l'administration de la ville de 
Toulouse, des abus plus ou moins graves qui commandaient des 
réformes. 

Dans une lettre à M. de Malesherbes (du 26 novembre 4775) Tin- 
tendant du Languedoc disait au ministre que Tadministration de la 
ville de Toulouse était sans contredit «la moins réglée de toutes celles 
de la province. » Il fallait aviser. 

Un arrêt du conseil d'Etat du roi , daté du même mois de no- 
vembre, portait ces mots : 

« Le roi voulant se faire rendre compte de Fadministration mu- 
nicipale de la ville de Toulouse , et désirant qu'il ne soit rien changé 
à la forme actuelle de ladite administration jusqu'à ce qu'elle ait fait 
connaître ses intentions à ce sujet, Sa Majesté, en son conseil , a 
ordonné et ordonne qu'il sera sursis à toute élection et nomination 
de nouveaux capitouls de la ville , enjoignant aux capitouls actuel- 
lement en jpiâce d'en continuer les fonctions jusqu'à nouvel ordre 
de sa part » 

L'année suivante, 1776, M. de Saint-Priest , intendant du Lan 
guedoc, fit un mémoire détaillé sur le capitoulat et l'administration 
de la ville de Toulouse, et l'adressa au roi. Nous prenons la sub 
stance de ce mémoire : 

Le privilège qui appartient à la ville de conférer la noblesse n 
saurait être détruit; on devrait seulement réduire Texercice d 
ce privilège. 

Les capitouls sont chargés des affaires criminelles ; elles sont or 
dinairement bien jugées par eux , et il en coûte deux tiers en moin 
aux parties que lorsque ces mêmes affaires sont portées au sénéchal 

Les capitouls exercent aussi la police. C'est pourquoi le roi a ex 
cepté la ville de Toulouse de la création des lieutenants généraux 
procureurs du roi et autres officiers de police (1700). 





— 265 — 

Sur tous ces chefs, certains mémoires ont émis des opinions que 
rintendant ne peut admettre sans réserves. 

Ainsi , à propos de la justice criminelle , on prétend que les capi- 
touls doivent cesser de lutter avec le sénéchal , qui est beaucoup 
plus compétent; que Texercice de cette juridiction détourne les ca- 
pitouls de leurs devoirs réels et entraine la ville à de fortes dépenses; 
que cette justice ne peut appartenir aux capitouls comme étant 
une concession des anciens comtes , parce que le comté ayant été 
réuni à la couronne, les privilèges de ce comté ont dû prendre fin. 

D'autre part, on soutient que les anciens privilèges delà ville ont 
été sans cesse confirmés par la royauté ; que la justice criminelle 
est patrimoniale à la ville ; et que toujours le sénéchal a fait de vains 
efforts pour Ten dépouiller. 

L'intendant ajoutait que M. de Malesherbes était d'ailleurs disposé 
à ôter aux capitouls la connaissance des affaires criminelles , en leur 
laissant toutes les autres attributions. 

L'administration économique donnait lieu plus particulièrement 
à des griefs contre le corps municipal. On a lu déjà plus haut quels 
étaient ces griefs. 

L'intendant rappelle que les capitouls n'agissent jamais seuls et 
que le conseil de bourgeoisie doit autoriser toutes les dépenses. Si 
on signale des faits repréhensibles , des abus énormes dans le ma- 
niement des deniers, ne faut-il pas aussi, dans ces attaques , faire 
la part des haines , des jalousies et des passions ? 

On représente encore dans les mémoires que le conseil de bour- 
j;eoisie ne saurait subsister tel qu'il est. Chaque citoyen devrait y 
être appelé à son tour et non pas telle classe à l'exclusion de telle 
autre. 

L'intendant rapporte textuellement le mémoire de 1766, relative- 
ment aux conseils généraux , et les observations de M. Raynal , citées 
plus haut. 

Enfin, répondant aux plaintes portées contre les officiers et sup- 
])ôts de THôtel-de- Ville , l'intendant disait : qu'il existait quatre 
assesseurs avocatspour faire les rapports aux capitouls dans iesaf- 
:£iires contentieuses et instruire les procès criminels (à 500 liv. 
^'appointement chacun) ; 

Que la ville avait, en outre, un syndic chargé de veillera ses inté- 
ïêts et à l'exécution de ses droits et privilèges ; six greffiers (le pre- 



— 866 — 

mier était secrétaire des capitouls et chargé des aflaires de la police; 
le deuxième avait daus ses attributions le cadastre, la voirie et les 
impositions , et les quatre autres préparaient les procédures crimi- 
nelles). 

La ville avait enfin un receveur et un trésorier , un architecte à 
ses gages et l'entretien d'une compagnie du guet (1). 

CHAPITRE IV. 

Une délibération du cooseil de bourgeoisio (janvier 4776). 

Nous venons de résumer le mémoire de l'intendant qui reconnais- 
sait, dans l'administration , des abus réels à corriger, mais ne vou- 
lait pas admettre toutes les plaintes dirigées contre elle. 

De son côté , l'administration , si fortement attaquée , défendit 
son honneur et son dévouement désintéressé. 

Le 18 janvier 1776, le conseil de bourgeoisie fut assemblé dans le 
petit consistoire , au Capitole. 

Etaient présents et opinants: MessiredeSenaux, chevalier, conseil- 
ler du roi , président à mortier du parlement ; MM. de Lamothe , 
Reynal, Novital, conseillers députés du parlement ; Lartigue, juge- 
mage; Leymeries, Moncassin, Desazars , Lafue , Vaquié , Daunas- 
sans , Crozes, Berdoulat, Chauliac, Chiral , Boyer , Bousquet, 
Gary , Chavardès, Garipuy , Raynal , Darailh , Toynier , Dupuy , 
Trubelle , Laburthe , Dcsparvés, Cahuzac, Saremejane, Gounon, 
Veyron , Carbonel , Bellegarde , anciens capitouls. 

Nous aimons à citer ces noms qui vivent encore dans notre pays. 

M. Brassalières, chef du consistoire, dit que ce conseil avait pour 
but la lecture du mémoire dressé par la commission pour justifier , 
aux yeux du roi , l'administration de la ville. 

Après avoir donné lecture de deux lettres écrites à MM. les 
capitouls par M^^ de Malesherbes , qui les invitait à faire leurs 
observations sur la susdite administration, la discussion fut ouverte^ 



(*,) Il n*est pas bien sûr que celte compagnie du guet fût suffisante pour maintenir la 
sûreté publique , mais la ville de Toulouse avait constamment joui du privilège de ne 
pas recevoir de troupes, jusqu'à Tannée 4748, si ce n*est lors d*une légère émeute 
occasionnée par la cherté des grains. 



— 867 — 

et on recoDQul , eo premier lieu, que le mémoire, présenté k Sa 
Majestéen 1766 , et déjà cité plus haut , était parfaitement exact et 
qu'il y avait lieu de le remettre sous ses yeux. 

On délibéra : de représenter à Sa Majesté que c*était un des privi- 
lèges anciens de la ville de changer annuellement les huit capitouls ; 
de supplier Sa Majesté : de toujours Gxer à huit le nombre des capi- 
touls; de les conserver dans les honneurs et prérogatives attachés à 
leurs fonctions ; d'ordonner que les nominations comprendraient , 
chaque année, quatre anciens capitouls, et quatre autres choisis in- 
distinctement parmi la noblesse , les avocats , les négociants et tous 
autres notables habitants de la ville payant au moins 30 liv. de ca- 
pitation. 

Il fut délibéré : de supplier Sa Majesté d'accorder k la ville la nomi- 
nation annuelle des huit capitouls ; de révoquer Tarrét du conseil 
de 1687 (10 novembre) portant que la nomination sera faite par Sa 
Majesté sur une liste de présentation de vingt-quatre sujets ; 

De représenter au roi que le conseil de ville, composé dans la 
forme exposée dans le mémoire de 1766 (voir le chap. !«') , renfer- 
mait des membres très-dignes d'y être admis ; 

De supplier Sa Majesté d'ordonner que le conseil de ville pour- 
rait statuer définitivement sur les dépenses au-dessous de 3,500 liv., 
pourvu que leur totalité ne dépassât pas annuellement la somme de 
30)000 liv. , et que les autres dépenses plus considérables ne pour- 
raient être faites qu'après avoir été autorisées par l'intendant 

À la suite de cette importante délibération , les capitouls adressè- 
rent au roi une addition au mémoire de 1766 et firent à Sa Majesté 
leurs très-humbles et très-respectueuses représentations au sujet du 
maintien de l'administration municipale actuelle. 

Nous résumons ce document. 

— C'est sous les yeux et l'autorité du parlement que subsiste 
l'administration municipale , et le parlement n'a cessé de l'entourer 
de sympathies et d'hommages. 

L'exercice de la police est un attribut inséparable de l'autorité 
municipale , depuis les temps les plus reculés. Quelques calamités 
que la ville ait endurées , les capitouls ont toujours fait régner une 
bonne police et entretenu les citoyens dans la plus scrupuleuse fidé- 
lité envers le souverain. 

L'ordonnance de Moulins (art. 71) disait : « Ordonnons que les 



— 868 — . 

capitouls et administrateurs des villes qui oot eu et qui oui Texer- 
cice des causes civiles et criminelles et de la police, continueront 
seulement V exercice du criminel et de la police. » 

L'exercice de la police et de la justice criminelle n'est-il pas bien 
organisé et très-utile à la ville ? — les résultats le prouvent assez. 
Quant à Texpérience des capitouls , peut-on la mettre en doute ? — 
ils sont en grande partie gradués, et il y a quatre avocats assesseurs 
qui dirigent les procédures^ Les crimes pourraient-ils être mieux 
recherchés et poursuivis qu'ils ne le sont ? — à la moindre nou- 
velle de bruits, de rixes , de délits , les capitouls se transportent 
sur les lieux ; ils s'enquièrent et parviennent, quasi dans le moment, 
à mieux connaître la vérité qu'on ne pourrait le faire au moyen d'une 
procédure suivie. 

Pour l'administration des revenus , confiée au conseil de ville , 
il ne peut pas exister de fraudes et d'abus. D'abord, on fait choix des 
plus notables et des plus méritants pour être capitouls ; rien ne se 
délibère qu'en présence du parlement , des gens du roi, du juge- 
mage ; les comptes sont clôturés par des commissaires non suspects 
et sont annuellement envoyés à l'intendant. 

Voici à titre de preuve un aperçu de l'administration financière de 
la ville : 

En 1741 , elle payait 55,939 liv. d'intérêts ; 

En 1766, ils étaient réduits à 45,994 liv.; ce qui prouve que 
dans l'intervalle elle avait payé des capitaux pour une somme de 
158,900 liv. 

En 1746, elle paya au roi 320,000 liv. pour l'abonnement des 
tailles. 

En 1753 , elle employa 313,4S6 liv. pour acheter du blé pendant 
la disette. 

Depuis Tannée 1750, la ville a fait des embellissements pour plus 
de 800,000 liv. 

En 1764 , elle donna aux hôpitaux 13,000 liv. en secours extraor- 
dinaire. 

En 1766 , il a été contracté un emprunt de 800,000 liv. 

A ces dépenses (nous ne les énumérons pas toutes) avait présidé 
l'économie la plus sage. 

Finalement, Sa Majeslé était suppliée de maintenir la bonne har- 
monie de Tadministralion municipale de la ville de Toulouse. 



— 269 — 

Ce mémoire précéda un arrêt du eotiseil d*Etat , portant la date 
de 1778. 

CHAPITRE V. 

Trots arrêts du conseil (fEtat (1778, 1780, 1783). 

« Le roi s*étant fait rendre compte de Tétat actuel de Tadminis- 
tration de la ville de Toulouse , et ayant fait examiner les différents 
mémoires^ tant sur les abus qui se sont introduits dans ladite ad-^ 
ministralion que sur les moyens d*y remédier , Sa Majesté a reconnu 
que le bien de son service , et plus encore l'avantage des habitants 
de ladite ville , exigeaient un nouveau règlement. 

» Le roi , en son conseil , a ordonné et ordonne ce qui suit : 

» L'administration municipale de la ville de Toulouse sera com- 
posée du corps municipal, d'un conseil politique ordinaire » d'un 
conseil général et de quatre commissions , savoir : une pour les 
affaires contentieuses, une pour les affaires économiques, une pour 
l'assiette des impositions , une enfin pour l'audition des comptes du 
trésorier ; 

» Le corps municipal sera composé d'un chef du consistoire , de 
huit capitouls , d'un syndic, d'un trésorier, d'un receveur des im- 
positions et d'un greffier. Ces quatre derniers n'auront pas voix 
délibérative au conseil ; 

» Le chef du consistoire sera toujours un ancien capitoul , choisi 
parmi les avocats. Les capitouls seront pris dans les trois classes 
des habitants de la ville, savoir : deiix dans la classe des gentilshom- 
mes ou nobles, deux parmi les anciens capitouls et qiuitre parmi 
Jes autres notables citoyens ; 

» Nul ne pourra à l'avenir être nommé capitoul s'il n'est pas né 
<lans la ville de Toulouse ou s'il n'y a pas un domicile réel et effec- 
tif, au moins depuis dix ans sans interruption ; 

» Le roi se réserve la nomination du chef du consistoire , et vou- 
lant prévenir les difficultés qui pourraient s'élever à l'occasion de la 
prochaine élection des huit capitouls, il a jugé à propos de les nom- 
mer lui-même pour cette fois seulement, 

» A l'avenir les capitouls seront élus par le conseil général ; 

» La durée du capitoulat sera de deux années ; 



— 870 — 

» La députalion de la ville aux Elats de la Province sera toujours 
remplie par deux capilouls , Tun de la seconde classe , Tautre de la 
troisième ; 

» Sa Majesté conGrme en £iveur des capitouls de la troisième 
classe la noblesse acquise par le capitoulat. 

» Le conseil politique ordinaire sera composé du premier prési- 
dent et de deux conseillers du parlement, du procureur général et 
d'un avocat général, du juge-mage, du chef du consistoire, des 
huit capitouls et de trente-deux conseillers électifs qui seront cboi^ 
sis dans les trois classes ^ savoir : huit gentilshommes, ^il anciens 
capitouls et seize citoyens notables, pris parmi lesavocats oa gradués 
en droit et en médecine, les procureurs, les notaires, les chirur* 
giens , les négociants et les t>ourgeois ; 

» Les conseillers politiques électifs seront nommés par le conseil 
général, sur la présentation des capitouls; 

» Le conseil politique ordinaire s'assemblera toutes les fois que 
le corps municipal le jugera nécessaire ; il y sera délibéré sur toutes 
les affaires relatives à l'administration municipale ; 

» Le conseil général sera composé de tous les membres du conseil 
politique ordinaire, et en outre de deux autres officiers du parle- 
ment, députés par cette compagnie, du lieutenant criminel de la 
sénéchaussée, du recteur de l'université, d'un vicaire général de 
rarchevêque, d'un autre vicaire général du chapitre de SainiSer* 
nin , d'un chanoine député par l'archevêque et le chapitre et de 
seize députés électifs, pris dans les trois classes; 

» Le conseil général s'assemblera pour l'audition des comptes du 
trésorier ; pour entendre , à la fin de chaque année, le compte-rendu 
par le chef du consistoire ; pour la nomination des capitouls , des 
conseillers politiques , des membres des diflérentes copimissions , 
eic* •'• • ; 

» Les commissions prépareront les affaires qui devront être por- 
tées au conseil ordinaire ; 

» Toutes les adjudications d'ouvrages ou autres dépenses extraor- 
dinaires, de quelque nature qu'elles soient, lorsqu'elles excéderont 
la somme de 100 liv. , seront délibérées par le conseil ordinaire, 
sur le compte qui en sera rendu par la commission des affaires éco- 
nomiques , et ladite délibération ne pourra être exécutée , sous 
aiicun prétexte , qu'elle n'ait été préalablement autorisée par l'inten- 



dant. A regard des dépenses qui m dépasseront pas 100 liv. , elles 
ne pourront être faites avant d'avoir été. délibérées par la commis- 
sion des affaires économiques ; 

» Le chef du consistoire sera spécialement chargé de ce qui re- 
garde la police ; 

» Fait au conseil du roi , tenu à Versailles le 36 juin 1778. » 

L*arrèt était explicite; il aurait dû, ce semble, satisfaire tous 
les intérêts; il n'en fut rien cependant, et de nombreux factums 
surgirent encore. 

LeS janvier 1780, cet arrêt fut suivi d*un second, dans lequel il 
egt dit que : eu égard aux divers mémoires et aux nouvelles observa* 
lions présentés , Sa Majesté reconnaissait que le plus grand bien 
de Tadministration de la ville exigeait qu'il fût apporté quelque 
changement au premier arrêt. 

C'est ainsi que le roi supprimait la place de chef du consistoire. 

.L'arrêt de 1780 établissait encore ce qui suit : 

t Le corps municipal ne sera plus composé à l'avenir que de huit 
capitouls, d'un syndic, d'un trésorier, d'un receveur des imposi- 
tions et d'un greffier ; — le premier capitoul de la seconde classe 
sera toujours le premier de justice, et Sa Majesté s'en réserve la nomi- 
nation ; — les capitouls de la troisième classe qui décéderont pendant 
les deux ans de leur exercice auront acquis la noblesse et la trans- 
mettront à leurs descendants; — le procureur général et tous les 
avocats généraux du parlement seront au nombre des membres qui 
composent le conseil ordinaire et le conseil général ; — le sénéchal 
recevra le serment des capitouls; — seront les apothicaires compris 
au nombre des citoyens notables; — nul gentilhomme ou noble et 
mil apcien capitoul ne pourront être élus au capitoulat qu'iiis n'aient 
été, au moins pendant deux ans, membres du conseil ordinaire, et 
nul autre citoyen ne pourra être élu capitoul s'il n'a été, au moins 
pendant quatre ans , membre dudit conseil. » 

Enfin , le nombre des assesseurs sera fixé à trois. 

Le 35 octobre 1783, un troisième arrêt du conseil d'Etat vint en- 
^^core s'ajouter aux deux premiers. 

Dans ce troisième arrêt, le roi disait que s'étant fait rendre 

'^^compte des différents mémoires donnés tant par les capitouls de la 

'^'^^ille de Toulouse que par les négociants de la même ville , il a re- 

^2oanu que , quoique les arrêts de son conseil des 26 juin 1778 et 



- «78 - 

8 janvier 1780 , donnés pour établir un nouvel ordre dans Tadmi- 
nistration municipale de la ville de Toulouse , dussent ne rien lais* 
ser à désirer sur tous les points , on s*écartait néanmoins dans la 
pratique de ces règlements et de leur véritable esprit. 

C'est pourquoi Sa Majesté a ordonné et ordonne , entre autres dis- 
positions , que : 

, « Le conseil politique de la ville sera composé comme il est 

dit dans rarrét de 1778; 

» Les seize citoyens notables seront choisis , savoir : un parmi 
le$ oQiciers de la sénéchaussée et des autres sièges , un parmi les 
membres de Funiversité, deux parmi les avocats, un parmi les 
médecins , deux parmi les procureurs , un parmi les notaires « 
quatre parmi les négociants, trois parmi les bourgeois, un parmi 
les chirurgiens et apothicaires; 

» Le premier capitoul de la première classe présidera à toutes 
les a;$semblées tant du corps municipal que des conseils politiques 
ordinaires. 

» La durée du capiloulat sera de quatre années. » 

CHAPITRE VI. 

».'••■• ' 

I 

Noi)Ti^Ueft pilotes i opaYeaux mémoires. — PréUntions duparlemeot -«- Son ioflaaace 
sur radrainislralion municipale. — Mémoire de M. de Saint-Priest aa roi. -* B^ 
ponse aux remontrances du parlement. 

Dan$. rinlervalle qui s'écoula entre chacun de ces arrêts, on» vit 
naitre eocore de iiouveaux tnémoirt» , et , cette fois , ta rumeur fut 
grande au sein, même du corps municipal et du parlement. 

Le parlement faisait de Tomnipotence à l'égard de Tadministration 
muiûcipale; il imposait une sorte de joug auquel le «onseil de 
bourgeoisie avait vainement cherché à se soustraire ; en un mot, 
le, parlement se sentait fort et abusait de sa puissance. 

Le 38 mai 1783, M. de Saint-Priest écrivait à M. Âmelot: 
« J'éprouve, par moi-même, combien vous devez être fatigué d'être 
obligé de revenir aussi souvent sur le même objet, et je suis bien 
éloigna de pouvoir me flatter que, quand même vous adopteriez les 
changements qui me paraissent nécessaires , vous parveniez àfnottre 



- 273 — 

finaux difficultosetaux représentations continuelles qui se succèdent. 
La irès-grande influence qu*a le parlement dans l'administration 
municipale est la pierre d*achoppement. Il serait bien difficile de 
réduire à un rôle purement honorifique^ dans les conseils de ville, 
rassiatance des officiers de cette cour, quoique rien ne fût ni plus 

convencUfle ni plus juste Ne vous parait- il pas inouï, monsieur, 

qu'on ne puisse tenir de conseil sans que deux capitouls se trans- 
[>ortent au palais pour en demander, en quelque façon , Tagrértienl 
ikk grand'chambre? » 

Ailleurs, Tintendant du Languedoc reconnaît la fâcheuse prépon- 
lérance do parlement ; il signale au roi cet abus ; mais il crarint 
|u*on ne puisse arriver à y remédier sans de grands inconvénients^ 
H peui-être même sans des troubles déplorables. 

Il propose à Sa Majesté de fixer le nombre des sujets à élire dans 
thaqaeclasse; — la classe des négociants et des bourgeois étant phis 
lombreuse que celle des avocats et des procureurs , les premiers 
levaient avoir un plus grand nombre de représentants dans les 
conseils. 

L'arrêt du conseil de 1783 semblait , à cet égard , avoir terminé 
Loute discussion. 

Pourtant le parlement protesta, et il fit des remontrances au 
sujet de Tarrét du conseil du roi. 

M. de Saint-Priest jugea à propos de répondre, en examinant cha-^ 
Sun des arguments présentés par la cour. 

Le parlement, disait l'intendant du Languedoc, s'élève contre 
les variations et Tinconstance des règlements qui ont été donnés, 
depuis cinq ans, pour l'administration de la ville de Toulouse; 
il sollicite Sa Majesté de lui procurer enfin u$i état de stabilité, ^ en' 
Faisant observer que la puissance executive et la puissance' législà-^ 
live devraient concourir pour lui assurer cet avantage. 

— liC parlement, répondait l'intendant, se méprend lorsqu'il 
accuse de variation les différents arrêts donnés depuis 1778. Les 
abus qui s'étaient glissés dans l'administration exigeaient deschan-' 
gementSt.... il était nécessaire de satisfaire les vœux de tous et 
de ménager les intérêts divers; on ne pouvait attendre d'un pre- ^ 
mier règlement qu'il établit l'administration sur des bases certaines 
et définitives ; le temps et l'expérience devaient nécessairement 
apporter des développements nouveaux. 



— «74 — 

Le parlement se méprend encore lorsqu'il réclame la nécessité 
(le /è(/re« pa/en/e« , enregistrées par lui. NVt-il pas exécuté, pen- 
dant cinq ans , les arrêts de 1778 et 1780 sans élever une pareille 
prétention ? En matière de simple administration , le souverain n'a 
jamais fait usage de lettres patentes. 

Le parlement soutient encore qu'il n'y a pas nécessité d'appeler 
au conseil politique des citoyens de tous les ordres; qu'il importe 
principalement de foire choix de ceux qui , par leurs lumières , 
leurs talents et surtout l'intérêt attaché à la propriété , doivent se 
préoccuper de la bonne et sage distribution des revenus publics ; il 
conclut que Tordre des avocats est le plus capable de remplir ces 
■ fonctions. 

Il est évident que le parlement songe à introduire dans le con- 
seil le plus grand nombre d'hommes qui lui soient dévoués. — 
Mais cette prétention est contraire aux principes de l'équité et de la 
justice , une classe ne pouvant dominer au préjudice de toutes les 
autres. 

Fixer à quatre années la durée du capitoulat, c'est, diaprés le 
parlement, obliger les avocats et les négociants d'abandonner pen- 
dant un trop long lemps leurs affaires pour gérer celles de la ville. 

— Le parlement a-t-il bien réfléchi?.... L'expérience d'une longue 
suite d'années a prouvé que le vrai moyen de procurer aux villes 
et aux communautés de la province une administration éclairée et 
utile était de prolonger le plus de temps possible le service des offi- 
ciers municipaux. 

La ville de Toulouse est la plus importante des villes de la pro- 
vince par le nombre de ses habitants , les revenus considérables 
dont elle jouit , les travaux de tout genre dont elle est chargée et 
comme ville et comme diocèse. De quelle utilité pouvait être un 
citoyen à sa ville natale, s'il n'était appelé à lui rendre que des 
services momentanés , et s'il quittait une administration aussi 
compliquée , au moment où il commençait à être instruit des af- 
faires? 

LMntendant, comme on le voit, avait excellente réponse à toutes 
les remontrances. 

Le parlement réclame, pour ses officiers , la présidence des con- 
seils , en s'appuyant sur des lettres patentes de Charles IX (8 fé- 
vrier et 1«' août 1566). 



— 273 — 

Mais que dit le ix)i, en 1566, à la suile d'une contestation interve- 
nue entre le parlement et les capitouls? « ..... A Tavenir, entre le 
nombre de quarante bourgeois qui , suivant rancienne coutume , 
doivent assister en toutes assemblées générales de la maison 
commune de Toulouse , y assisteront aucuns des présidents et con- 
seillers qui seront députés par le parlement. » 

Comme on le voit , il n'est pas question de présidence^ mais seu- 
lement d'assistance. Bien mieux, un nouveau règlement de la même 
année , confirmant le premier , porte explicitement : « Sa Majesté 
ordonne qu'ez assemblées générales qui se feroient en coi*ps de 
ville, en la grande salle de la maison commune, les présidents, maî- 
tres des requêtes et conseillers au parlement auront leur séance au 
lieu accoutumé ; mais les propositions seront faites, les opinions re- 
cueillies par celuy descapiUmls qui présidera l'assemblée » 

Enfin, le parlement a la prétention de subordonner à sa volonté 
la réunion des conseils. 

Sans doute , il n'est rien de plus juste que le parlement ait une 
part à l'administration de la ville , mais c'est en leur qualité de 
citoyens notables que les membres de cette compagnie doivent par- 
ticiper aux affaires municipales. L'arrêt du conseil d'Etat n'a 
entendu les priver d'aucune de leurs prérogatives^ mais, d'un 
autre côté, il ne leur a octroyé aucun privilège nouveau (1). L'arrêt 



(4) L'intendant da Lugoedoc demandait que l'on réduisit le cérémonial aimael les 
capitouls étaient soumis envers le parlement. 

Cp. cérémoniai était eicessif. Nous citons un eiemple, d'après un mémoire dix temps, 
^îatif à la tenue des conseils de bourgeoisie. 

<r Deux capitouls , en chaperon , se transportent chez le premier président , qui les 
irénd dans son carrosse ; le président se plac« sUr le derrière de la vl>iture , tandis que 
es capitouls sont assis sur le devant. 

» Dans la première cour du Gapitole et sur le seuil de la porte intérieure-, deui autres 
lapiiouV» reçoivent le président et les deux conseillers qui le suivent dans un autre car- 
osse. Les deux capitouls qui descendent du carrosse se joignent aux deux autres , et la 
narche se (ait jusqu'à la porte du graâd consistoire. Là se trouve le premier capitoul 
:ebtilboinme , qui reçoit le président du parlement et le conduit cérémonieusement dans 
B petit consistoire , où se tiennent les conseils politiques. Le premier président s'assied 
«r le bant siège du tribunal , à l'angle , sur un carreau de velours. A ses côtés , à 
I roite et à gauche , se placent les deux conseillers du parlement qui l'assistent. Vien- 
nent après , à la droite , le procureur général et les trois avocats généraux ; à la gau- 



— 276 — 

(lu conseil d'Etat de 1783 et les remontrances du parlement qui le 
suivirent occasionnèrent un grand émoi dans le conseil de ville. 

Le 36 décembre (1783) les capitouls assemblés prirent la délibé- 
ration suivante : 

« D'après les diflicullés qui se sont élevées sur Texécution 

de Varrêldu conseil; considérant que Tarrét , rendu par le parle- 
ment le 9 décembre courant, contient des dispositions contraires 
audit arrêt du conseil du roi, et qu'il porte qu'il sera fait des re- 
montrances à Sa Majesté tant sur la forme que sur le contenu du- 
dit arrêt, nous avons délibéré de contremander le conseil général 
qui avait été convoqué pour demain aux fins de procéder aux élec- 
tions, et que ledit conseil ne sera convoqué que lorsque les inten- 
tions du roi nous seront connues. » 

Avec de pareilles entraves, comment l'administration municipale 
aurait-elle pu fonctionner utilement et faire tout le bien qu'elle 
était certainement désireuse d'accomplir? 



cbe , le sénéchal , le juge-mage , et 4 capitouls. Eq bas , sar des chaises , qai sont 
rangées en cercle sor le parquet, se placent les conseillers politiques et le syndic. 

» Chacun ayant pris sa place, on donne lecture du cahier des points à délibérer ; on 
présente un rapport sur chaque point et les conseillers politiques donnent leur avis snc- 
cessivement. » 

Pour tenir un conseil de ville , il fallait que les capitouls fissent sept petits voyages : 
deux pour aller et revenir de Thôtel du premier président , deux pour aller et revenir 
du palais où on lisait les points de la délibération devant la grand'chambre assemblée; 
deux pour aller chercher le président du conseil et le ramener chez lui ; un septikne 
enfin pour revenir à l'hôtel de ville, après quoi il leur était permis de rentrer ehtt 
eux. 

La veille des conseils, deux capitouls allaient chez le premier président du pariement 
pour lui lire les points à délibérer et demander Theure à laquelle ils doTaient se pré- 
senter le lendemain au palais. 

Le lendemain , les capitouls se rendaient au palais à Pheure convenue ; ils se fai- 
saient annoncer à la grand'chambre par le greffier , se plaçaient à la barre , et celui 
qui était désigné pour porter la parole disait : « Messieun , notit aooni âàWM un 
oonmi foMqw ef wm jprton« la mur d*y asHster par us commisumt. » Les ca- 
pitouls se retiraient alors et ils attendaient qu'on vînt leur annoncer llMure à laqielle 
ils devaient venir prendre le premier président; etc 



— 277 — 
CHAPITRE VII. 

I 

L*borizon 8*éclaircit. 

pendant les remontrances du parlement arrivaient à la cour, et 
' mai 1784 M. le baron de Breteuil écrivait à Tintendant de la 
ince : 

î*ai , Monsieur, rendu compte au conseil des remontrances 
iriement sur Tarrét du 25 octobre, concernant Tàdminislration 
icipale de Toulouse, et des observations que vous m'avez fait 
neuf de m'envoyer. Ce qui a surtout frappé Sa Majesté c'est 
irès trois arrêts , déjà rendus pour régler celte municipa- 
il soit encore question d'en rendre nn quatrième , sans avoir 

e l'assurance que ce soit le dernier Sa Majesté veut donner 

srnier règlement par lequel tout sera terminé sans retour; elle 
charge de vous procurer toutes les instructions nécessaires 
parvenir à ce but. Je conçois que cet ouvrage pourra être long 
nible , mais l'objet en est intéressant, et je connais assez votre 
)Our ne pas douler que vous ne vous portiez avec empresse- 
à remplir les vues de Sa Majesté ; elle a provisoirement pro- 
è sur quelques points, dont la décision lui a paru nécessaire 

que les affaires de la ville reprissent leur cours » 

fait est que , depuis l'arrêt du 25 octobre, les affaires de la 
étaient fort compromises par moment, malgré les décisions du 
malgré les lettres de M. le baron de Breteuil et les exhortations 
*ées de l'intendant à ne pas se décourager en face des obstacles. 
16 mai 1784, le conseil général fut convoqué en exécution 
ordres de Sa Majesté , communiqués par M. de Breteuil, --.Les 
elles élections n'eurent pas lieu. 

Nous nous étions proposé, disent les capitouls , de mettredans^ 
affaire la plus grande modération ; nous taisons les ineulpa- 
y , les sarcasmes qu'on nous prodigua pendant ce coriseil , tenu 
oblic, les portes ouvertes suivant l'usage. On nous imputa d'a- 
suspendu la tenue des conseils et de sacrifier les intérêts de la 
I, bien qu'on sût que le parlement nous avait lié les mains. On 
lit encore mieux que les intérêts de la ville n'avaient eu rien à 
ffrir de ce retard, puisque, à aucune époque, toutes les branches 

49 



de radminisiration n'avaient jamais eu autant dVlivilo que pendant 
la vacance des conseils , par Tordre que bous avions établi de ré- 
gler et arrêter , à la fin de chaque année , toutes les opérations à 
exécuter dans le cours de Tannée suivante , après avoir fait autori- 
ser ce tableau par M. Tintendant » 

Le retard apporté dans les élections mécontenta le roi qui fit écrire, 
à ce sujet, aux capitouls et leur ordonna d'assembler un nouveau 
conseil général pour remplacer ceux des membres de Tadministra- 
tion municipale qui avaient déjà , depuis longtemps , fini leur exer- 
cice. 

Enfin, au mois de juillet 1784, la nouvelle administration muni- 
cipale fut organisée suivant les derniers arrêts du conseil d*Ëtat , 
et cette organisation , en donnant , autant que possible, satisfaction 
à tous les intérêts, vint, pour quelque temps , opposer une bar- 
rière aux récriminations, aux plaintes et aux exigences innombra- 
bles, sans cesse renaissantes, et dont nous avons essayé dé donner 
une idée au lecteur, en citant de nombreux exemples. 

EPILOGUE. 

L'administration municipale était-elle définitivement réglée, oi 

devait-elle encore subir des changements? Il exista toojofirs de 

ennemis et des adversaires prêts à critiquer ses faits et gestes; imai 
il fut désormais plus facile de les désarmer ou de leur imposer si 
lence. 

A partir de Tannée 1784 , les capitouls décidèrent qu'ils feraient' 
imprimer le tableau de leur administration et le soumettraient à Tin- 
tendant de la province. 

C'était répondre, par des faits , aux reproches qui, depuis tan*' 
d'années , planaient sur la tête des magistrats de la cité. 

Nous verrons , en consultant ces tableaux de radmimstràHan mu-* 
nieipale , de quelle façon ces magistrats élus défendaient leurcàus» 
et comment ils comprenaient et géraient les affaires de Tuiie de: 
villes les plus importantes du Midi. 

Eugène Lapirrrr. 




— 879 — 

PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

No 1. 

AdmirUêtration de la ville de Toulouse , en 1784 , organisée d'après les 

derniers Arrêts du Conseil d'Etat du Roi, 

Corps municipal. — M. le marquis de Gramont, capitoul gentilhomme; — 
M. le marquis de Belesta, capitoul gentilhomme; — M. Gary, avocat, capi- 
toul, l»' de justice; — M. Chauliac, écuyer, capitoul; — M. Combes, procu- 
reur au parlement, capitoul; — M. Sancéné, écuyer, conseiller du roi, juge- 
garde de la monnaie, capitoul; — M. Bauvine-Morel , avocat, procureur au 
parlement, capitoul; M. Dubernard, professeur de médecine , capitoul; — 
M. Dupuy, écuyer, avocat, syndic de la ville ; — M. Prévost, avocat, ancien 
capitoul, trésorier; — M. de Laporte, ancien capitoul , receveur des impo- 
sitiims. 

Conseil politique; conseillers politiques électifs. — Ir^ classe : MM. Fauré 
de Montauriol, Davisard-Saubens , de Saint-Félix Daymé, de Malart, le 
xnarquis de Gavarret , le comte de Bournazel , le chevalier Dupuy Saint-Amans, 
Je chevalier de Cambon , gentilshommes. 

2*« classe : MM. Albaret, avocat, Bellegarde, conseiller au sénéchal, 
••<}ounon-Loubens, Chavardès, Lagane, procureur du roi de la ville et sén^ 
jiUiauasée, Mascart, avocat, Berdoulat , Teynier, anciens capitouls. 

3»* classe : MM. Besaucelle , avocat au parlement ; Bellomayre , id. ; Ber- 

viadou, conseiller au présidial; Figuières, avocat, procureur au parlement ; 

^Bourguet, procureur au parlement; Roques, bourgeois; Pratviel, receveur 

es épiées du parlement ; Arrazat , professeur en médecine ; de Peyré , mé- 

ecin; Biros , notaire; Meyran, négociant; Caulet, id. ; Cazes aîné, négo- 

; Esquirol , négociant ; Pin , bourgeois , directeur du canal royal ; 

ens, apothicaire. 

CONSBIL GBNilUL. 1'* classe : MM. le baron de Puget, le marquis de 
^-.iâtreiuie, le marquis de Thésan , de Guibert Renery père , gentilshommes. 

2"^ classe : MM. Bousquet^ procureur au parlement , Gouasé , professeur 
^an droit, Cassaigne, procureur au parlement, Gounon, anciens capitouls. 

Z*^^ classe : MM. Moysset, conseiller au présidial ; Gontault, avocat au 
lE^arlement ; Ducassé , docteur en médecine ; Dumas , avocat et procureur au 
parlement; Douziech père, bourgeois ; Bosc , professeur en chirurgie ; Fran- 
^^satné, négociant; CaUnels, négociant. 



# 



— 280 — 



No 2. 



Ltttres patentes du roi Louis XV^^ , maintenant les capitotds de Toulouse , 
leurs enfants et toute leur postérité dans leur état et qualité de nobles de 
race et d'extraction et faisant défenses de les y troubler et de les compren- 
dre dans aucun rôle de taxe, pour raison de ce (1772). 

LOUIS , par la grâce de Dieu , Roi de France et de Navarre , à nos aînés et 
féaux conseillers, les gens tenans notre cour de parlement à Toulouse, 
Salut : 

Nos chers et bien aniés les capitouls de la ville de Toulouse nous ont 
fait exposer que cette ville a , de temps immémorial et bien avant la réunion 
de ce Comté à notre Couronne, le droit de communiquer à ses magistrats, 
par Texercice des charges de capitouls, la noblesse exempte de toutes taxes 
et confirmation ; que ce droit lui est propre et particulier ; qu^elle ne le lenoit 
que d'elle-même et non par concession d'aucun souverain , qu'elle s'y est 
conservée non-seulement pendant qu'elle a été capitale des Gots {sic), mais 
même sous la domination des Rois d'Aquitaine et des Comtes , et surtout 
depuis la réunion à notre Couronne , en exécution du traité de Paris de Tan 
1228 ; que tous les Rois nos prédécesseurs ont reconnu ce droit â la ville de 
Toulouse et l'y ont gardé; que les lettres patentes de Charles VII, en 1422. 
portent que, depuis la fondation de la ville de Toulouse, la noblesse étoit 
acquise aux capitouls et à leurs descendans; que le Roi Loms XI, dans un 
acte de l'an 1463 , les qualifie nobles et puissans ; que les lettres patentes de 
François I«r , en 1514, et celles du Roi Henri II, en 1547 et 1552, déclarent 
la noblesse des capitouls semblable à celle d'extraction et de parerUé, et 
avoir les mêmes avantages ; que celles de Henri IV , de l'année 1609 , e1 
celles de Louis XIII, de 1610, et un arrêt du Conseil contradictoiremeni 
rendu , en 1641 , contre le Sénéchal et le Juge-mage , déclarent les capitouls 
chefs des nobles ; 

Que lorsque Louis XIV , en 1659 , fit son entrée dans cette ville , il h M' la 
maintint dans les mêmes droits et en jura l'observation, à l'exemple de se^^'^^es 
prédécesseurs ; que c'est par ces motifs que les capitouls ne furent pas com^rKV^m- 
pris dans l'édit de 1667 qui confirmoit , moyennant finance, la noblesse d^JE» des 
Maire et Ëchevins des autres villes , et que , par un arrêt du 19 avril 1669^^^^«69 1 
il auroit été fait défenses au préposé pour la recherche de la noblesse , de 1»X ^ 1^^ 
troubler dans leurs droits ; que c'est sur ces titres et nombre d'antres seocv^» sem- 
blables , qui ont été produits en différentes occasions par les capitouls , (^J^ ^^ 
sont fondés les édits de 1692 , 1706 et 1707 qui les ont maintenus et Ulm'^^ Jeurs 
descendants dans leur noblesse de race et d'extraction , sans qu'ils pnïssen m^ ^oi / 






— 281 — 

être troublés en quelque sorte et manière que ce soit , ni tenus de payer , à 
raison de ce , aucune finance , tant pour le passé que pour Favenir ; 

Que c^est sur ces mêmes titres et par ces mêmes considérations de justice , 
que dans notre réponse du 17 juillet 1717 , au quatorzième article du cahier 
qui nous fut présenté lors de notre avènement à la Couronne par les députés 
de ladite ville de Toulouse, nous aurions maintenu les capitouls de ladite 
Tille et leurs descendans dans leur noblesse ; que par arrêt dudit jour , 
17 juillet 1717 , et par nos lettres patentes du mois de septembre sui- 
vant» ils ont été reçus opposans à un précédent arrêt , du 21 mai 1715, 
«Uns lequel ils avoient été compris par erreur , et en conséquence maintenus 
«lansle droit de noblesse et dans toutes les prérogatives, prééminences, et les 
autres avantages dont jouissent les nobles d'extraction et de parenté , ce qui 
a encore été réitéré de la manière la plus expresse , par un dernier arrêt de 
siotre Conseil , du 25 mars 1727 , par lequel nous avons déclaré n^avoir en- 
'^ndu comprendre les capitouls et leurs descendans dans la déclaration du 
^7 septembre 1723 et dans Tarrêt du Conseil du l«r juillet 1725, ayant révo- 
c]ué à cet e£fet les relies dans lesqurls les capitouls , leurs enfans et descen- 
ciaiis auroient pu être compris en exécution desdites déclarations et arrêts , 
1 esquels demeureroient nuls et comme non avenus à leur égard , et fait dé- 
^dsose au préposé audit recouvrement , ses procureurs et commis , de faire, 
pour Texécution desdits relies , aucunes poursuites contre les capitouls , leurs 
^Uifans et descendans pour raison de noblesse^ qu^enfin ces magistrats sont 
x^on-seulement officiers municipaux , mais que leurs qualités s'étendent jusr 
c^*à celles de juges et chefs de nobles , convoquant le ban et Tarrière ban, 
1« conduisant et le commandant à la guerre toutes les fois que le besoin de 
l^Etat Pexige ; 

Qa^ayant été informé que , depuis un certain nombre d'années , quelques- 

^Jines des élections des capit9uls , qui devroient n'avoir lieu qu'en faveur de 

(i^ersonnes originaires ou domiciliées dans cette ville, et dans le ressort du 

l^arlement qui y est établi , pour pouvoir en remplir les fonctions , étoient 

tombées au contraire sur des particuliers qui n'y avoient qu'un domicile fictif; 

^ous aurions considéré que si, d'un côté , il est juste de maintenir dans tout 

'»on lustre et dans toute sa pureté , la dignité de capitoul en faveur de ceux 

(ui sont en état , par leur naissance ou par leur résidence habituelle à Tou- 

ouse et dans le ressort du parlement de ladite ville, d'en remplir les devoirs, 

étoit également juste que ceux qui avoient participé à cette dignité par une 

yeur particulière et sans en soutenir les charges, supportassent, pour leur 

art , une taxe qui a été imposée sur tous les ennoblis depuis notre avéne- 

ent â la Couronne. 

A quoi ayant égard, nous aurions, par arrêt de notre Conseil du 30 sep- 
nbre dernier, statué sur le contenu en l'exposé ci-dessus, pour l'exécution 



— 882 — 

duquel nous aurions ordonne que nos lettres patentes nécessaires seroient 
expédiées. 

 CES CAUSES, de Tavis de notre Conseil Nous avons ordonné, et de 

notre grâce spéciale , pleine puissance et autorité royale , ordonnons , par ces 
présentes signées de notre main , que les édits des mois de septembre 1692 , 
septembre 1706, janvier 1707, les arrêts de notre Conseil et lettres pa- 
tentes des 17 juillet et septembre 1717 et 25 mars 1727, et autres précédem- 
ments rendus sur le même sujet , seront exécutés selon leur forme et teneur. 
Nous avons, au surplus, de nos mêmes grâces, pouvoir et autorité que dessus, 
déclaré et déclarons n*avoir entendu comprendre, dans notre édit du mois 
d*avril 1771 , lescapitouls originaires de ladite ville de Toulouse et du ressort 
du parlement de ladite ville , ou ceux qui y avoient , au temps de leur élec- 
tion , et y ont continué leur résidence actuelle et habituelle , leurs enfons et 
descendans , lequel édit sera et demeurera nul et comme non avenu à leur 
égard ; 

En conséquence nous avons maintenu et maintenons , par ces dites présen- 
tes , ksdits capitouls originaires de Toulouse ou domiciliés en cette ville et 
dans le ressort de notre parlement , lors et après leur élection , leurs enfant 
et postérité nés et à naitre en légitime mariage , dans leur état et qualité de 
nobles de race et d'extraction ; faisons défenses de les y troubler et de les 
comprendre dans aucun rolle de taxe , recherche ou autrement pour raison 
de ce; 

Nous avons pareillement maintenu et maintenons dans leur nobleiêe de race 
et d'extraction les capitouls non originaires, ni domiciliés réellement et de 
fait lors de leur élection , et depuis , dans la ville de Toulouse et dans le 
ressort du parlement , qui y est établi , leurs descendans et nés à naitre en légi- 
time mariage , en satisfaisant par eux audit édit du mois d'avril i77i » lequel 
sera, à leur égard seulement, exécuté suivant sa^orme et teneur 

Si vous mandons que ces présentes vous fassiez régîstrer , et de leur con- 
tenu jouir et user lesdils capitouls de notre ville de Toulouse, leurs descen- 
dans et postérité , nés et a naitre en légitime mariage , pleinement et paisi- 
blement , cessant et faisant cesser tous troubles et empechemens , et ce 
nonob.staiit toutes choses à ce contraires ; car tel est notre plaisir. Donné à 
Versailles, le 22»n« jour, Tan de grâce 1772 et de notre règne le 58™*. Signé 
LOUIS. Par le Roi : Phclypeaux. 



ARCHIVES HISTORIOUES. 



'éCUres inédites- adressées à S, À. R, Mademoiselle Adélaïde d'Or- 
léans, sceur du roi Louis- Philippe, par M. le Prince Talleyrand, 
ambassadeur de France et ministre plénipotentiaire au Congrès 
tenu à Londres, en 1830 et 1831, pour le règlement du nouveau 
royaume de Belgique. 

( 2* extrait d'une liasse de lettres trouvées au imiais de Neuilly eu 1848.) (1) 

Londres, 2 octobre 4830. 

Mademoiselle m'a ordonné de lui écrire, j'obéis. Ma traversée a 
)ié mauvaise; mais, deux heures après, je n'y pensais plus. Lod- 
Ire^, au premier aspect, m'a paru beaucoup plus beau que je ne l'a- 
ais laissé. Il y a des quartiers absolument neufs. Mademoiselle ne 
e reconnaîtrait pas. La population en est augmentée. Il y a aujour- 
Thui quinze cent mille âmes , si Ton peut désigner par âmes les 
igoïslesqui l'habitent. J'y ai trouvé, à mon grand étoimemcnt, le 
li septembre , un assez beau soleil. Les ministres en avaient profité 
)Our aller à la campagne. Je voudrais bien que les nôtres et surtout 
e roi pussent quelquefois en faire autant. — Charles X doit quitter 

(4) Voir le premier extrait daos rayant-dernière livraison. — Ces premières lettres 
)Dt trait à Télection du duc de Nemours. L'intérêt qu'elles ont eicité nous a engagé à 
remonter à Torigine même des Conférences de Londres ^ et à suivre le fil des négocia- 
tioDs depuis le premier jour jusqu'à l'avènement du prince Léopold au trône de Belgi- 
que. C'est le sujet des lettres que nous donnons aujourd'hui. Bien qu'elles aient un 
caractère confidentiel , nous ne nous sommes pas fait scrupule de les publier , parce 
qu'il ne s'y rencontre pas une phrase, pas un mot qui puissent jeter la moindre défaveur 
sur le ministre qui les a écrites , et sur la personne auguste à qui elles étaient adressées 
(là Directeur de la Berne). 



— 284 — 

le bord de la mer ; il a accepte la superbe maison de lord Ârundel , 
qui est à cinquante milles environ dans les terres. Le gouvernement 
anglais lui avait mentionné qu en résidant si prés de la mer, il don- 
nait prétexte à beaucoup d'intrigants de s'établir, par des passages 
répétés , comme chargés de commissions qu'ils n'avaient jamais re- 
çues. C'est du duc de Wellington que je tiens ce petit détail. Le 
gouvernement anglais est sur cette question très-loyal. Charles X a 
écrit à Vienne pour demander à résider dans les Etats héréditaires. 
On ne connaît pas encore la réponse qui lui a été faite. Je crois au- 
jourd'hui le duc très-convaincu que le mouvement français de la fin 
de juillet n'a été conduit par personne ; que l'indignation a été le 
lien général ; qu'il n'y a pas eu une seule intrigue; que M. le duc 
d'Orléans a été forcé d'accepter la lieutenance générale du royaume, 
et, plus tard, la couronne; qu'en l'acceptant, il a rempli un de- 
voir , et qu'en remplissant un devoir , il a rendu un service essentiel 
à toute l'Europe. 

Talletrand. 

Londres, le 7 octobre 1830. 

Mademoiselle doit, je pense, être frappée de l'amélioration de 
notre position : car les nouvelles de France me paraissent telles que 
nous pouvions le souhaiter pour l'intérieur, et l'étU du dehors, que 
je puis juger ici , me semble dans la route qui doit convenir au roi , 
il s'améliore chaque jour. Son ambassadeur jouit ici d'une considé- 
ration que n'avaient pas ceux de Charles X ; les prévenances pour 
notre ambassade arrivent de partout. Les dires qui circulent si abon- 
damment à Londres sur les plus petites comme sur les plus grandes 
choses, depuis les clubs jusqu'aux salons, sont de nature à nous 
prouver que nous avons pris la vraie route des affaires et de la so- 
ciété. La question de la Belgique est dans la voie où elle doit être 
pour éviter la guerre. Chaque jour amène un progrès en ce sens. 
Mais si l'on voulait forcer, par une hâte importune, la marche du 
cabinet anglais, si on ne laissait pas le temps émousser ce qui est 
un peu anguleux, on ferait, je le crois, moins bonne besogne. Je 
trouve, à cet égard , les affaires étrangères un peu trop pressées. 
Voilà toutes les reconnaissances que le temps et la réflexion ont fait 



— 885 - 

arriver. La Prusse et l'Autriche se placent sous Tinfluence et l'impres- 
sion anglaises dans toutes les complications belges, et cette influence- 
là sera favorable à la conservation do la paix. Je regarde cela comme un 
bienfait du temps. H fallait lui laisser faire tout son effet , permettre 
aux esprits de revenir de leur première surprise ; il fallait que quel- 
ques préventions s'effaçassent , et surtout il fallait laisser à notre 
gouvernement le temps de rassurer par ses actes le dehors qui était 
si disposé à nous croire voisins de Tanarchie. 11 n'y a pas de démar- 
che qui n'eût été factieuse, si elle eût été faite à travers l'efferves- 
eence des clubs. Maintenant les choses sont placées ou elles doivent 
Tètre, et je crois qu'ici nous avons fait ce qu'il y avait de plus 
eommode pour le gouvernement français , en faisant arriver de Lon- 
dres l'intelligence. L'initiative de notre part me paraissait devoir 
nous mettre moins à l'aise, et je regrette qu'on en ait jugé au- 
trement à Paris. J'ai trouvé un peu de jeunesse dans la démai*che 
qui a été faite directement par M. Mole vis-à-vis du duc de Welling- 
ton et que je n'ai connue que par lui. Il s'est par là exposé à trouver 
prisedepuis deux jours la détermination qui en était l'objet. Du reste, 
c'est fait, et il ne faut jamais revenir sur ce qui est fait. — Ma pré- 
sentation a eu lieu hier : j'ai eu tout sujet d'en être satisfait. Le dis- 
cours que Mademoiselle connaissait a été fort approuvé , même dans 
l'inlérieur du Roi. Je crois que l'impression en plaira à Paris. Parlant 
aw nom de notre Roi et de la France, je me suis retrouvé avec ma 
voix de l'Assemblée constituante. — Mademoiselle me permettra de 
*a quitter pour le soleil qui est si rare ici et dont je vais jouir quel- 

n«es moments. 

Tallbyrand. 

J^eiivoie pour Mademoiselle toute seule la copie d'une lettre que 
J^cris aujourd'hui à M. Mole ; c'est une lettre toute particulière qui 
"ent à ce que j'ai cru utile de faire fini4' quelques dispositions à ai- 
greur que je veux toujours éviter. 

Copie de la lettre de M. le prince Talleyrand à M, Mole. 

Londres , le 8 octobre 4 830. 

Notis nous connaissons, nous nous aimons, nous voulons les 
®*^es choses , nous les comprenons de ménf>e, nous les voulons de 



— 286 — 

la même façon ; notre point de départ est semblable , noire but 
aussi; pourquoi sur la rouie ne nous eniendons-nous pas? Il y a là 
quelque cliose que je ne comprends pas bien , et qui sera , je ines- 
péré, fort passager. Notre correspondance n'est ni amicale ni minis- 
térielle. Il me semble cependant qu'entre nous deux il doit- en être 
autrement , et je viens avec tout mon vieil intérêt vous le deman-* 
der. Une coniiance moins parfaite, une entente moins intime pour- 
raient nuire , entraver , faire avorter les affaires , et j'en serais 
malliettreux ; notre amitié en souffrirait et j'en serais trés-fàché. Si 
ma foçon de comprendre les affaires est passée de mode, it est -pliis 
simple de me le dire tout naturellement. Soyons donc bien ouverts 
l'un à l'autre. Nous ne ferons bien que si nous traitons avec cette 
facilité qui naît de la confiance. Vous me trouverez disant toot, ex^- 
ceptècequi me parait sans importance aucune : c'esi ainsi que je 
faisais avec l'Empereur et même avec Louis XVill. Je sais que la 
France actuelle n'est plus à cette vieille tradition, qu'elle est dans 
ce qu'on appelle le mouvement ; mais moi qui suis ici sur le soi de 
\i vieille Europe , je sens qu'il faut laisser au temps tous ses droHs , 
et qtie de nous presser est trop hors des habitudes anglaises pour 
ne pas nous ôler un peu de Tespèce de poids qu'il faut donner à tou- 
tes nos démarches. Le gouvernement anglais est et sera , soyez^en 
sur , très-bien pour nous. 

Mille amitiés , 

Talleyrand. . . ... 

I 

Luniires, le 15 octobre 1830. 

Les ministres étrangers sont toujours dans les. mêmes rap- 

|)orts avec nous aux Conférences. Ce que le duc de Wellington pro- 
pose est toujours adopté par eux. Je crois qu'il est fort important 
pour nous que nous le conservions à la tête des affaires, au moins - 
jusqu'à ce que le sort de la Belgique soit décidé; car nous ne pou- 
*vons pas nous dissimuler que la Russie cherche à contrarier toutes 
nos démarches vis-à-vis des Cours sur lesquelles elle a de l'in 

fluence M. de Lieven arrive ici sous peu de jours. M™" de Lieven 

éloignée du duc depuis le minisiére de M. Canning, cherche à s 
rapprocher de lui. La. majorité ou la minorité dans la séance oiV 
Ton ira aux voix sur la proposition de M. Brougham (la réforme 
l>aj'lementaire), me paraît d'une grande importance, Vous en sere^:- 




— 287 — 

îiisiruite immédia temeul après la séance ; mais probablcmeot Roths- 
child aura déjà son courrier. Le minislère anglais est toujours in- 
struit par lui dix ou douze heures avant l'arrivée des dépèches de 
lord Stuart, et cela ne peut pas être autrement. Les bateaux sur 
lesquels s'embarquent les courriers de la maison Rothschild sont à 
leur maison, ne prennent pas de passagers et ne perdent pas de 
temps. 

J'ai lu et relu Texposé de la question belge tracé par une main 
auguste, et je suis frappé de la haute raison et de la connaissance 
du pays dont il est empreint. — Voici , autant que les renseigne- 
Mnents que j'ai recueillis de tous côtés me permettent de rétablir, 
la situation du pays et des partis. Le Congrès belge est Texpression 
A'raie du vœu national. La majorité y est incontestablement monar-^ 
chique. Les premières opérations et le choix do son président Tin* 
cliquent suffisamment. Le parti républicain et le parti de la réunion 
à la France y sont représentés dans des proportions à peu près éga^ 
leSi Si le parti monarchique était unanime sur le choix du prince, 
ravftntage lui resterait sans doute; mais il se divisera sur celte ques- 
tion qui, pour un grand nombre, pour le clergé par exemples, passe 
dvant même le principe et la forme du gouvernement. Ainsi., il y a 
dans le parti monarchique une fraction plus opposée peut-être à la 
personne du prince d'Orange et à la maison de Nassau en général , 
qu'à l'établissement même de la république : c'est recueil à craindre. 
Si un accord préalable, si des concessions mutuelles et des sacrifices 
de prévention aux principes ne précèdent pas la discussion et n'im- 
priment pas dans le Congrès au parti monarchique une action uni- 
forme , les partis opposés se fortifieront de ses divisions, et , en se 
réunissant, reprendront peut-être l'avantage. La république sera le 
premier effort tenté par eux, l'union à la France le second, si le 
premier échoue. En admettant l'unité du parti monarchique, il y 
aurait encore un autre danger. La tactique des opposants sera, 
surtout si le prince d'Orange est élu , d'attaquer le Congrès dans 
sa formation même; ils contesteront son droit et tâcheront d'invali- 
der ses décisions, en provoquant le peuple contre elles ^ mais on 
viendi'a à bout de ce genre de difficultés. La fraction pour le prince 
d'Orange dans le parti monarchique, opposée aux autres fractions , 
«st certainement la plus nombreuse et la plus forte; elle est plus 
Apte et plus nombreuse, si l'on excepte le choix de M«' le duc de 



— 288 — 

Nemours, qui rallierait très-probablemeDt le plus graud nombre, 
c'est positif. Mais les puissances seraient inabordables. Le prince 
d'Orange a cerlaiuemenl perdu lors du bombardement d'Anvers; il 
serait mieux posé si d'Anvers il était venu droit à Bruxelles. Il sera 
certainement difficile, mais pas impossible de lui faire reprendre tout 
ce qu'il a perdu. Des insinuations faites par les puissances avec mé- 
nagements pourraient avoir beaucoup d'effet. M. de Mesnard n'est pasT 
ufl chef de pîirti, c'est un instrument du parti-prètre surtout; ni 
lui, ni M. d'Outremont, ni M. d'Hogevorst n'ont de chances sérieu- 
ses. Le duc de Leuchtenberg n'a de parti que parce que son nom se 
rattache aux souvenirs de l'Empire et aux sympathies françaises : 
sans appui des puissances, ce n'est rien. L'archiduc Charles est 

r 

porté , au défaut de M. de Mesnard , par le parti-prétre. Cette subdi- 
vision des partis monarchique-catholique est sans force , laissée à 
elle-même. Elle pourrait sans aucun doute décider la question , si 
elle secondait le parti du prince d'Orange, mais elle voudrait un 
changement de religion ; je crois que cela serait une condition abso- 
lue. Quant aux princes de Naples, de Bavière ou de Saxe, leur nom 
ne s'est pas présenté aux Belges; ils n'ont pas de parti et pourront 
difficilement en avoir un. — De tout cela il faut conclure que la si- 
tuation est très-compliquée, et il n'est pas douteux que le prince 
d'Orange ne fût la plus heureuse solution. — Mademoiselle me dira 

bientôt que j'écris trop. 

Talleyrand. 

Londres, 19 octobre 1830. 

Midomoiselle trouvera peut-être que je tiens un peu trop renga- 
gement de lui écrire qu'elle m'a ordonné de prendre avec elle. Ce- 
pendant je crois qu'elle sera bien aise de connaître l'opinion de 
l'Angleterre sur le procès des anciens ministres. Si le courrier an- 
glais d'hier 18 tombe sous ses yeux , je la prie d'y lire un long arti- 
cle qui est l'expression exacte de la manière dont cette lourde et 
pénible question est jugée ici. En général , en Angleterre , soit qu'elle 
soit prise dans les salons , soit qu'elle soit prise dans les gazettes , 
l'indulgence ne domine pas àce sujet. La raison qui oblige Charles X 
d'aller en Ecosse achève de le déconsidérer, et M. d'Haussez, as- 
sistant aux courses de Néwmarket n'est pas une des inconvenances 
les moins remarquées. On pourrait en trouver aussi un peu au se- 



— 289 - - 

jour (le M"« le duchesse de Berry à Londres, où elle était hier au 
soir chez M. le comte de Ludolf. Ce matin , elle courait les rues. 
Alfred de Damas, les Bouille, et M"« de Mesnard se promenaient ce 
matin à Hyde-Park. On dit qu'elle arrange quelque départ pour la 
Vendée. Le langage du duc. de Wellington sur tout cela est excel- 
lent. Je remarque que , de jour en jour , on s'intéresse davantage au 
bon ordre et à la stabilité de la France et que Ton s'attache de 
plus en plus à la personne du Roi. On le trouve habile; et les per- 
sonnes influentes que Ton avait d'abord supposées être peu bienveil- 
lantes , comprennent maintenant tous lesavantages que le Roi porte 
à la paix de l'Europe, et même elles le disent. Depuis le départ dé 
M. de La Rochefoucauld par lequel j'ai écrit à M. Mole une dépêche 
qui mérite Tatlention du Roi, j'ai eu la visite du duc de Wellington. 
Il venait insister encore sur ses motifs pour trouver les conférences 
sur les affaires de la Belgique mieux établies à Londres qu'à Paris. 
Il est revenu sur la nécessité de faire vite , et il a ajouté que l'on ne 
pouvait faire vite et bien qu'ici. Il a fait valoir l'insuffisance des lé- 
gations qui se trouvent à Paris , et a donné tout l'avantage à celles' 
qui sont à Londres. Il a fait valoir comme dernière considération la 
difficulté qu'il y aurait à discuter et à se décider avec calme et di- 
gnité en présence de beaucoup de passions et de beaucoup d exigen- 
ces que le procès va mettre en mouvement. — Voilà toute ma 
^zette du jour; il faut bien la finir pour ne pas abuser trop. 

Taluyrand. 

Londres, 25 octobre 1830. 

Mademoiselle veut savoir un peu en détails les plus petits faits qui 
naturellement ne trouvent pas leur place dans une dépèche. Je lui 
^irai donc que M™» la duchesse de Berry , toujours attendant les 
«fTets qui lui viennent de Franco , passera encore quinze jours chez 
34. de Ludolf, qui invite du monde chez lui pour la voir, Charles X 
lui ayant défendu d'accepter les invitations que quelques personnes 
])oarraient lui faire. — La princessse Ësterhàzy a fait demander à 
la voir , comme nièce de l'Empereur d'Autriche. M. de Ludolf lui a 
Yépoadu que la marquise de Rosay la recevrait hier, à midi. — 
Jil"»« la duchesse de Berry, malgré son incognito , la reçut debout, 
Siu milieu de son salon , entourée de trois ou quatre personnes de sa 



-. 290 — 

suite. L'audience a élé de deux minutes , les paroles courtes et sè- 
ches ; pas un mot d'obligeance, pas même suffisamment de politesse. 
Du reste, la manière dont elle était tenue , et qui était plus que né- 
gligée , n'exigeait pas une réception aussi solennelle. La princesse 
Ësterhàzy , parente ici de la famille royale et peu habituée à de pa- 
reilles façons, en a été choquée. Elle Ta dit hier à M"»« de Dino. Je 
croirais que cela fera désirer à la reine d'accueillir avec sa grâce aé. 
ooutumée la princesse Ësterhàzy , qui doit passer quarante-huit heu- 
res à Paris , en allant le mois prochain à Vienne. M"*» de Dino l'a- 
fortemeut engagée à ne pas quitter Paris , même quand elle n'y se- 
rait que quelques heures, sans aller faire sa cour au Palais-Royal. 
Mais comme elle sera une simple voyageuse , la demande de voir la 
Reine et Mademoiselle sera probablement faite par M"^ Dolomieti -ou 
M"« de Montjoye; — M. de Ludolf a prié hier à diner le duc de Wel- 
lington. Il y avait à ce diner le duc de Devonshire et un autre an- 
glais dont j'ai oublié le nom. Le duc m'a dit que la ducheâse de 
Berry était engraissée et qu'elle ne montrait aucune tristesse. Elle 
'parlait beaucoup des effets qu'elle attendait. À ce diner étaient 
M«* de Mesnard , M. de Brissac , M»« de Bouille, M"»« de Gontaud 
et la petite demoiselle. — M"* de Gontaud a envoyé à mon nereu 
Louis de faire passer par un de nos courriers une lettre pour M. de 
Bauffremont. Louis., comme de raison , l'a refusé. — Le courrier 
qui est porteur de cette lettre doit remettre à M. Mole une dépêche 
que je supplie le Roi de lire avec la plus grande attention. — M™* la 
duchesse de Berry a loué à Edimbourg une petite maison près^ mais 
séparée de Charles X. — Il nous revient de toutes parts que les prê- 
tres intriguent beaucoup dans la Vendée. — Je sais que Mademoi- 
selle excusera toutes les rapsodies de cette lettre en faveuf du 

sentiment qui Ta dictée. 

Tallëyrand. 

Londres, 29 octobre 4830. 

Mademoiselle a eu lu bonté de m'écrire une longue et excellente 
lettre dont je la remercie de tout mon cœur. Je retrouve toujours 
en elle cette nature si distinguée qui fait que , dans tout le cours de 
sa vie, elle aura pour dévouées toutes les personnes qui ont eu le 
bonheur de l'approcher. Mademoiselle me permet de tout lui dire, 
et elle ne m'y autoriserait pas que je crois encore que je le hii dirais. 



— 291 — 

Jo répoiuls à sa letlrc du ^2b. Le gouvorneinciU angluis clans auoun(^ 
(Ifts conversations que j'ai pu avoir avec ses ministres ne m'a mon- 
tré une opinion faite sur la situation actuelle des affaires de la Bel- 
gique et encore moins sur sa situation future, et cela , parce qu'il 
n'en a pas. il vit, sous ce rapport , au jour le jour , et même encoure, 
les conférences commencées , ce qui arrivera de Belgique modifiera 
son opinion. C'est comme cela que ce genre d'affaires parait devoir 
se traiter. Il est possible que je ne l'aie pas répété assez en parlant 
des conversations que j'ai pu avoir avec les ministres anglais; je prie 
Mademoiselle de s'en prendre h un principe que m'a donné l'Empe- 
reur Napoléon , çt dont je me suis bien trouvé pendant quinze ans. 
Il désignait comme inférieurs les ambassadeurs à eonversalien (g'gsï 
ainsi qu'il les nommait), parce que leurs conversations, disait-il , 
sont plus ou moins fabriquées par le désir de plaire à leur gouver- 
nement, et cela ne vaut et n'apprend rien. Il ne prisait que ceux qui 
ne transmettaient à leur gouvernement que l'impression générale 
qu'ils avaient reçue et à laquelle il croyait plus ou moins selon l'in- 
telli^nce qu'il supposait à celui qui écrivait. Mademoiselle ne peuU 
trop engager son auguste frère à faire surveiller les messages conti- 
nuels de quelques maisons du faubourg Saint-Germain avec Edim- 
bourg . 

Talleyraxd. 

I ■ ■■ 

Londres, le 7 novembre 4830. 

Je ne sais encore \e changement de notre ministère que par ce que 
les journaux en disent. Mademoiselle pourra juger avec quelle im- 
patience j'attends les premières communications ofûcielleiS qui doi- 
vent m'ètre faites à cet égard ; non pas que je puisse su}>poscr que 
l'on veuille donner une autre direction à une négociation enta- 
mée avec avantage , et dont le premier acte a été de proposer un 
armistice u\ile à la cause de l'humanité , à la cause de Tordre, et 
dans lequel la France tient avec l'Angleterre le premier rang , tan- 
dis que la Russie, la Prusse et l'Autriche n'y paraissent que d'une 
manière secondaire ; mais parce qu'il est nécessaire aux affaires du 
Roi que les doutes qu'un changement quelconque a pu donner ici sur 
notre modération , soient dissipés. J'espère que le Roi aura vu avec 
plaisir que la proposition d'armistice rédigée et signée dans notre 



— 292 — 

troisième Couférence ait été portée à Bruxelles parunfraoçais et ud 
anglais. C'est M. Bresson qui a été choisi par les cinq membres 
présents à la Conférence, et M. Cartwrigths, ministre à Francfort, a 
été adjoint à cette mission. Ainsi TafTaire est, comme le Roi Ta tou- 
jours voulu , entre TAngleterre et la France. Ces messieurs sont 
partis cette nuit pour Bruxelles. Le prince d'Orange est ici triste et 
embarrassé , assez mal avec son père et demandant de la bienveil- 
lance h tout le monde. L'envoyé belge qui est ici n'est pas, dans 
son opinion , hostile pour lui , quoiqu'il soit venu sonder le lorrain 
pour le duc de Leuchtenberg, dont personne ne s'arrangerait. — Le 
pouvoir, quand il a atteint un certain degré , finit par enivrer. C'est 
ce qui arrive au duc de Wellington qui vient de faire une grosse 
feute. L'étal de crisedans lequel se trouve l'Europe inquiétait la haute 
opposition anglaise , et elle avait résolu , la veille du discours du 
Roi , de ne pas attaquer trop vivement le ministère du duc. Mais ce- 
lui-ci , dans lesdébat-s , s'est exprime dans des termes si absolus sur 
la résolution de ne céder sur aucun point dans la question de la ré- 
forme parlementaire , qu'il a heurté de front des gens qui voulaient 
rester calmes pendant toute cette session. Si l'opposition s'est rani- 
mée, les fonds ont baissé, et la majorité devient douteuse. Le 16, 
on jugera de l'état des choses par la manière dont sera reçue ou re- 
poussée la motion de M. de Brougham qui traitera à fond la question 
de la réforme. Toutes mes liaisons personnelles pourraient me faire 
désirer que M. Brougham eût du succès, mais je dois vous dire 
qu'aujourd'hui, dans les intérêts de la France et du Roi, je désire 
que le duc reste à la tète des affaires. Je suis sûr que j'obtiendrais 
plus de lui que d'un autre. 11 a une action forte sur tous les cabinets; 
il a la puissance de les contenir, et nous avons besoin de quelqu'un 
de fort a qui nous puissions nous adresser. Je ne connais que lui qui 
soit dans une position à pouvoir refuser la guerre à tous les cabi- 
nets qui voudraient la faire. Son opinion est positive; il veut la paix, 
et il veut ({ue la France soit puissante. J'ai à peine de la place pour 
mettre la date. Je voudrais bien cependant parler de mon respect et 

de mon dévouement à Mademoiselle. 

Tallbyrand. 

Londres , 8 novembre 4 SSO , sept heures. 

Ma dernière lettre à Mademoiselle et mes dernières dépêches on 



— 893 - 

dû la préparer à des idées de changement dans le ministère anglais. 
D'heure en heure, depuis la fameuse phrase du duc dé Wellington 
contre toute réforme parlementaire , les changements deviennent 
plus probables. Aus intrigues de la société il se joint depuis hier 
des commencements de mouvement dans la cité de Londres , des 
menaces dans le peuple et une sorte de fureur contre le duc. Tout 
cela devait éclater demain 9 , à la fête de Thôtel do ville. On a pris 
d*abord toutes les précautions que la police peut fournir, mais elles 
ont paru insuffisantes; et, ce matin, une lettre de M. Peel, minis- 
tre de rintérieur, annonce au public que le Roi et la Reine n'assis- 
teront pointa la fête, pour ne pas donner, par leur présence, 
prétexte au peuple de se réunir en grand nombre. Les grandes 
réunions populaires peuvent porter à des excès fâcheux. On se 
demande maintenant si la fêle de Tinstallation du lord-maire 
aura lieu ou non, si les membres s'y rendront , ce que doit 
faire le corps diplomatique. Mon avis personnel est qu'il doit y 
aller. La matinée se passe à aller aux nouvelles, et, ce soir, nous 
avons une réunion diplomatique pour y prendre nos dernières me- 
sures. Dans ce moment , il y a des rassemblements dans la cité, et 
l'inquiétude est générale. J'enverrai probablement dans la journée 
de demain Louis en courrier extraordinaire à Paris : il apportera 
peut-être la nouvelle d'un changement dans le cabinet de Londres. 
Le duc de Wellington est dans la position de se retirer devant le 
principe qu'il soutient de la non-réforme parlementaire ou de se 
retirer devant un mouvement populaire. Il a vingt-quatre heures 
pour se décider. C'est là l'opinion des hoiriraes éclairés. Il est cer- 
tain que si la fête a lieu, malgré l'absence du Roi, et que les mi- 
nistres actuels n'y aillent pas , ils témoignent de la crainte person- 
nelle. S'ils y vont, il y a un danger réel pour eux. Les choses 
en sont au point que l'on voudrait que les ministres actuels don- 
nassent leur démission aujourd'hui, et qu'il y eût demain un non- 
veau cabinet, et ensuite que la fête eût lieu dans deux jours. Ma 
lettre est écrite à sept heures du soir ; c'est le plus tard possible 
pour qu'elle parte aujourd'hui. Le prince d'Orange , après avoir 
été dîner chez le Roi, est venu me faire le premier une visite. Il 
est mal avec son père , pas assez bien avec la Belgique , à laquelle 
cependant il est prêt à faire toutes les concessions qu'elle voudra. 
/e voudrais bien savoir quelles sont les idées du Roi sur ce grand 



— 294 — 

héritage. H n'y a rien d'arrêté dans aucun cabinet. — Le peuple de 
Londres en mouvement est beaucoup plus dégoûtant que ceux que 
j'ai vus dans plusieurs pays. L'ivresse de bière est hideuse. 

Talleyrand. 

Sept heures un quart. 

Le diner du lord-maire est r^mis indéfiniment. 

i" 

Londres , 4 novembre 4 830. 

Londres est assez calme aujourd'hui. Il y a encore , de loin en 
loin , quelques groupes dans la Cité , mais l'effervescence tombe. Le 
duc était ce matin au levé du Roi ; il était fort tranquille, et a ré- 
pondu, comme je le voulais, à la demande que je lui faisais de 
reprendre nos conférences interrompues depuis quelques jours. 
Je crois que demain il nous proposera de nous réunir à deux heu- 
res. Lorsqu'on apprit avant-hier qu'il n'y aurait pas de diner dans 
la Cité, le marquis de Wellesly dit tout haut dans la Chambre des 
Pairs : This is the holdest act of cowardise I ever heard off. Ma- 
demoiselle trouvera que c'est plus spirituel que fraternel. Il n'y 
aura rien de remarquable sur les affaires ministérielles avant le 16. 
Tous les moyens de l'opposition sont en mouvement. Le duc a de 
la confiance dans sa propre position. Il croit qu'il aura la majorité 
contre la motion de M. Brougham 

Talleyrand. 

Londres, le 18 décembre 1830. 

Madame , 

Je me suis acquittée avec tout le zèle possible des ordres de Votre 
Altesse Royale ; et , malgré les sévères investigations de la douane, 
j'ai eu l'honneur de remettre au prince Léopold les lettres et pa- 
quets qui m'avaient été confiés. Le prince a diné hier chez M. de 
Talleyrand, et il n'a cessé de me parler, avec tout l'attachement 
possible , de la France, du Roi , de Madame, de la Reine, et, si 
j'osais , j'ajouterais de madame la princesse Louise. — Il me sem- 
ble que je trouve quelque chose dans l'atmosphère de la Conférence 



— 895 — 

qui indique que je n*ai pas tout à fait tort de rapprocher le nom de 
notre jeune princesse de celui du prince Léopold ! 

Duchesse de Dino , 
née princesse de Courlande. 

Londres, 43 février 4834. 

Je conçois bien que les lenteurs de la Conférence de Londres 
déplaisent à Mademoiselle. J'ose dire que je n'en suis pas moins 
contrarié, quoique je ne sois pas obsédé, comme Test le Roi, de 
toutes les importunités et de tout le mouvement des faiseurs politi- 
ques; toujours si pressés chez nous et qui gênent tant nos minis- 
tres. Le cabinet anglais n'est jamais pressé de rien , parce qu'il n'a 
point à satisfaire des impatiences aussi importunes. A Paris , on ne 
songe qu'k pousser le gouvernement , et ici on ne songe qu'à rete- 
nir. Ce qui entrave beaucoup aussi notre marche et nous tait em- 
ployer un temps considérable en explications de toute nature , ce 
sont les communications indiscrètes faites et publiées par les Belges. 
Jl faut interpréter toutes les conversations plus ou moins exactes 
<]u'ils livrent au public et réparer le moins mal possible les fautes 
que ces débutants en politique font chaque chaque jour. Le minis- 
-tère anglais désire que la question belge soit terminée avant le 3 
mars. Le Roi aura vu dans le protocole du 9 que, malgré les 
obstacles , nous arrivons à quelque résultat. Il n'y a point de Confé- 
xence aujourd'hui. Je vais à Brighton faire ma cour au Roi, et pren- 
dre de l'air. Mademoiselle recevra avec sa bonté accoutumée l'hom- 
mage respectueux de son vieux serviteur. 

Talleyrand. 

Londres, 20 février 4831. 

S'occuper du Times ce serait aujourd'hui peine perdue; mes 
efforts, il y a quelques semaines , ont été inutiles. Les ministères 
S^ ont échoué pour eux-mêmes. Ce serait de l'argent perdu. Mais le 
^lohûy à ce que j'espère, remplira notre but. C'est le journal le 
Tnieux écrit, et il commence à avoir de la vogue. Je suis en négo- 
ciations avec lui 

Talleyrand. 



— 296 — 

Ici trouvent leur place les lettres en date des ^1 , ^4 , 36 jan- 
vier, 6, 9 et 12 février 1831 , concernant l'élection du duc de Ne- 
mours, qui ont paru dans Tavant-dernière livraison de la Revtie, 

LoDdres, 23 féTrier 1831. 

Le courrier que j'envoie ce soir à Paris y porte un protocole que 
je prie Mademoiselle de se faire montrer et de lire avec intérêt. Il 
serait parti , il y a deux jours , si les bruits sinistres qui se sont 
répandus à la lecture des courriers que j'attendais ne m'eussent 
engagé à suspendre ma correspondance. J'ai enfin reçu des nou- 
velles de Paris, et je m'empresse de porter à la connaissance du 
Roi l'espèce de déclaration que la Conférence a cru nécessaire de 
publier. Les principes qui y sont établis sont les seuls qui peuvent 
conserver la paix , maintenir le bon ordre et protéger la civilisa- 
tion. Mademoiselle ne trouvera dans ce protocole aucune relation 
nouvelle ; il ne contient que le résumé de ce qui a été fait jusquMci, 
et que l'énoncé des principes fondamentaux et conservateurs 
d'après lesquels nous avons agi. Je me flatte que le Roi sera satis- 
fait de l'esprit qui nous a dirigés. J'ose assurer que ce n'est qu'en 
restant étroitement unis aux principes qui ont guidé les membres 
de la Conférence que nous pouvons non-seulement terminer l'affaire 
de la Belgique qui toucbe à sa fin , mais encore empêcher la vieille 
Europe de crouler de toutes parts, et d'engloutir les trônes, les 
rois, les institutions et les libertés. Je ne parlerai pas à Made- 
moiselle des tristes pensées qui m'ont préoccupé depuis quelques 
jours; je ne veux me livrer à aucun découragement, et de quelque 
couleur qu'on peigne au dehors l'état de la France, je me repose 
sur la haute sagesse du Roi pour faire triompher la sainte cause 
de la liberté, pure de toutes les taches dont on cherche à la souiller. 

Talleyrand. 

Londres , le 3 mars 4834. 

Mademoiselle doit trouver que nous sommes arrivés au point 
désirable vis-à-vis de toutes les puissances ; car elles comprentient 
aujourd'hui que , pour leur propre repos , il est nécessaire que celui 
du Roi ne soit plus troublé. Bien loin , par conséquent , de désirer 
ce qui pourrait ébranler son gouvernement, elles en sont à s'in- 



— 297 — 

quiéter de tout ce qui dans les mouvements de Paris , des départe- 
ments et de la Chambre indique des dispositions au désordre. Au- 
cune des puissances ne songe plus à troubler la paix ; toutes en 
désirent la conservation , et , si elle n'est pas préservée , ce sera 
Tesprit inquiet et envahissant qui se montre en France qui en sera 
cause. Cet esprit imprévoyant est toujours prêt à sacrifier les be- 
soins réels du pays à des rêves de gloire et d'agrandissement. On 
oublie ou Ton ne sait pas en France que de mettre tout en question 
chez les autres c'est finir par mettre tout en question chez soi. Le 
trône du Roi Louis-Philippe est vieux aujourd'hui comme celui de 
Saint-Louis : avec la guerre , il naît d'hier. Cette guerre , vous 
m'avez ordonné de faire tout pour l'éviter ; vous avez désiré que 
Je rendisse les dispositions des différentes Cours amicales pour la 
nôtre, j'y suis parvenu complètement, et j'espère que Mademoi- 
selle que j'ai toujours eue en vue dans tout ce que je faisais, est 
satisfaite. 

Je ne puis m'empécher de remarquer que je n'ai point encore de 
Téponse au protocole du 19, qui renferme tous les principes que 
l'on aime à voir sur un nouveau trône. Le corps diplomatique à 
Xondres et Rothschild ont depuis plus de quarante-huit heures con- 
naissance de l'arrivée de cette pièce à Paris. Nos journaux en par- 
lent, ils en altèrent l'esprit, ils en changent les expressions. Sa 
j)ublication exacte devient de plus en plus nécessaire. Il est utile au 
service du Roi que le pays sache à quel point, dans cette pièce , 
siotre Cour est placée en première ligne ; et , quand je parle d'un 
traité, c'est de celui de 1814. La France , par ce traité, restait 
grande et forte. C'est donc faussement qu'on cite celui de 1815 
<30iQme point de départ. Je me suis retiré devant la tache qu'en 
1815 on a imprimée au pays , et je crois avoir une aussi large part 
ci 'orgueil national que qui que ce soit, r- M. de Mesnard est ici. 
HiOndres est rempli d'hommes qui vont et viennent d'Angleterre 
cjans le midi de la France ou dans la Vendée. Je crois que vous de- 
"vez surmonter tonte délicatesse et demander que Charles X et sa 
famille quittent l'Angleterre. Je préférerais qu'ils fussent en Styrie. 
- — Mademoiselle voudra bien recevoir avec bonté l'hommage respec- 
t^ueux de son vieux serviteur. 

Talleyrand. 



— 298 — 

Londres, 5 avril 1831. 

Je ne voudrais pas fatiguer Mademoiselle d'une longue argu- 
mentation , mais j'oserai lui dire que nous sommes arrivés au point 
où il nous faut la paix assurée dans peu de temps, ou bien nous 
serons entraînés par le mauvais esprit d'un petit nombre d'intri- 
gants audacieux à une guerre dont les chances me font trembler 
pour les objets de mon plus ancien et de mon plus tendre dévoue- 
ment. La paix nous sera acquise par une déclaration bien fiaite par 
la France aux Belges; on y reconnaîtrait ses anciennes limites, sauf 
à convenir de quelques échanges et de la démolition des places. Il 
est essentiel que cette déclaration soit faite officiellement et à Bru- 
xelles et à la Conférence; et cela est d'autant plus nécessaire que 
toutes les informations reçues par le ministère anglais portent qu'on 
est tout près de céder à Bruxelles aux décisions de la Conférence, 
lorsqu'on y saura que la France est d'accord avec les puissances sur 
ce qui la regarde. Je retarde par tout moyen une explosion du côté 
de la Confédération germanique ; mais les jours sont comptés et les 
retards qui viendraient de Paris pourraient être d'un grand danger. 
Je supplie Mademoiselle de porter toute son attention sur l'impor- 
tance dont il est que les affaires de la Belgique se terminent; et je 
le lui demande avec une conviction prise dans une préoccupation 

continuelle et dans un dévouement complet. 

Talleyrand. 

Londres, 9 juin 4831. 

Je n'ai point écrità Mademoiselle depuis bien longtemps, parce que 
cela m'a été impossible. Je suis sur que, dans sa bonté, Mademoi- 
selle elle-même me l'aurait défendu. Depuis un mois mes yeux sont 
tellement affaiblis que je suis arrivé à deux numéros de lunettes 
plus forts que ceux dont je me suis servi depuis des années. Cepen- 
dant j'espère qu'en ménageant mes yeux, ils me conduiront jusqu'à 
la fin des affaires de la Belgique. Elles auraient été terminées dans 
les premiers jours de juin , je n'en fais nul doute, si, d'une part, 
les Belges n'étaient pas encouragés dans leurs folles prétentions 
par le parti anarchique français qui s'est réfugié en Belgique; si, 
do l'autre, lord Ponsomby n'avait pas fuit de fausses démarches ; et 
si enlin le général Belliard avait suivi plus littéralement les instruc- 



— 899 — 

lions de son gouvernement. Mais il faut toujours éviter les récri- 
minations et prendre les choses où elles sont. La députation belge 
arrive demain. Sera-t-elle munie de pouvoirs suffisants pour adoucir 
la rigueur des conditions imposées au nouveau Roi , et faciliter au 
prince Léopold Tacceptation de cette pesante couronne? La question 
tout entière est là aujourd'hui. Aussitôt qu'elle sera éclaircie , j'en 
rendrai compte à Mademoiselle. Nous sommes arrivés à la semaine 
décisive. — On vient de me dire que la députation est arrivée, et 
que le prince Léopold ne la recevrait que samedi ou dimanche. Le 
Parlement va s'ouvrir. Le ministère désirerait bien que les affaires 
de la Belgique fussent terminées et pussent tenir une place dans le 
<liscours du Roi. L'irritation des partis est extrême. Il y a de grands 
ciésordres dans le comté d'York et dans celui de Northumberland , 
«t, déplus, la situation de l'Irlande devientchaque jour plus critique. 
X>ans la situation actuelle de l'Europe , nos élections deviennent une 
siffaire générale. On ne se trouve pas ici dans une réunion que ce ne 
soit la première question qu'on fasse : « Vos élections seront bonnes, 
i 'espère. » C'est la phrase générale. — Les voyages du Roi me pa- 
B:*aissent d'une grande utilité ; ils calment les esprits et rallient les 
dus animés autour de son gouvernement. — Le beau portrait du 
loi vient de m'arriver. Je crois que c'est le premier qu'il donne ; 
^ 'en suis et bien fier et bien reconnaissant. J'aime à en remercier 
^Mademoiselle. Je suis ici dans tous les embarras d'un déménage- 
sment. Je ne pouvais plus tenir dans la maison que j'occupais, et 
|ui, de plus, est en vente. Le portrait du Roi paraîtra dans ma 
iouvelle maison. — J'ai l'honneur d'envoyer à Mademoiselle une 
lettre du prince Léopold. — Mademoiselle voudra bien agréer avec 
2Sa bonté ordinaire l'hommage de son plus vieux serviteur. 

Talleyrand. 

Londres, 18 jain 1834. 

Nos affaires belges prennent une forme plus régulière. La 

C2onférence a chargé deux de ses membres d'examiner avec soin le 
|>i'0}6t d'arrangement que les Belges proposent. On a pris cette forme 
i:>sirce que les Belges n'étant pas encore reconnus , on était obligé de 
|>reDdre avec eux une forme qui ne fût pas tout à fait officielle. Si 
le résultat est bon, c'est tout ce qu'il faut. Un rapport sera fait à la 



— 800 — 

Couféreiice par les deux membres qui auront vu les députés bel- 
ges, et elle prendra un parti. Mon opinion encore aujourd'hui^ mal- 
gré les mouvements que se donne la légation hollandaise, est que 
nous arriverons à quelque moyen de conciliation. Il faut employer 
dans la rédaction des mots qui n'aient pas un sens absolu. D4ci à 
trois ou quatre jours , je serai en état d'envoyer au département un 
rapport sur les difficultés qu'à chaque heure on rencontre, et sur 
les solutions qu'on est parvenu à obtenir. Sept procureurs sont des 
diplomates insupportables. Je crois que cette disposition d'esprit se 
gagne. Après chaque Conférence je deviens si ennuyé et si ennu- 
yeux, que je n'ose pas écrire. — Mademoiselle recevra avec bonté 

Fhommage de mon respect. 

Talleyrand. 

LoDdres , il juin 4831 , 4 beore du matin. 

Voici enfin l'affaire si difficile , si compliquée de la Belgique dans 
la roule qui peut seule la terminer sans guerre. J'envoie à Made- 
moiselle le discours du prince Léopold et la lettre que je lui ai 
écrite au moment où je l'ai reçue. Quoiqu'il y ail une phrase où la 
France est indiquée et qui commence par ces mots : Ce n'est qu ainsi 
que le Congrès me donnera, etc. , je ne trouve pas qu'elle doive sa- 
tisfaire le Roi et la France. J'ai cru convenable de m'en expliquer 
avec lui, et j'envoie h Mademoiselle la copie de ma lettre. Du reste, 
tous les articles adoptés par la Conférence sont plutôt favorables à 
la Belgique. La paix est assurée si tous les efforts appellent ou for- 
cent la ratification du Congrès. Les Belges qui sont ici croient qu'on 
aura une bonne majorité. Je n'écris qu'au déparlement et à Made- 
moiselle, parce qu'il faut que le secret soit gardé profondément 
pendant 4 ou 5 jours. C'est de Bruxelles qu'il faut apprendre la 
nouvelle . et j'écris à Mademoiselle qui recevraavec bonté mon com- 
pliment sur le point où nous sommes arrivés, et qui voudra bien 

agréer l'hommage de mon bien tendre respect. 

Talleyrand. 

Malboroug-House , le 26 juin 4831. 

Discours prononcé par le prince Léopold aux députés belges. 

« Messieurs, 

» Je suis profondément sensible au vœu dont le Congrès belge 
vous a constitués les interprètes. 



— 901 — 

» CetU marque de confiance m'est d'autant plus flatteuse qu'elle 
n'avait pas été recherchée par moi. 

» Les destinées deja vie humaine n'offrent pas de tache plus 
noble et plus utile que celle d'être appelé à maintenir l'indépendance 
d'une nation et à consolider ses libertés. 

» Une mission d'une si haute importance peut seule me décider 
à sortir d'une position indépendante et à me séparer d'un pays au- 
quel j'étais attaché par les liens et les souvenirs les plus sacrés , et 
qui m'a donné tant de témoignages de bienveillance et de sympathie. 
J'accepte donc, Messieurs , l'offre que vous me faites. Bien entendu 
que ce sera au Congrès des représentants de la nation à adopter les 
mesures qui seules peuvent constituer le nouvel Etat , et , par là , 
lui assurer la reconnaissance des Etats européens. 

» Ce n'est qu'ainsi que le Congrès me donnera la facilité de me 
dévouer tout entier à la Belgique et de consacrer à son bien-être et 
à sa prospérité, les relations que j'ai formées dans les pays dont 
l'amitié lui est essentielle, et de lui assurer, autant qu'il dépendra 
de mon concours , une existence indépendante et heureuse. » 

Copie de la lettre écrite par le prince Talleyrand au prince Léo- 
pold. 

Londres , le 27 juin \SZ\ y A heare da matin. 

Monseigneur , 

Je viens de lire à l'instant la réponse de V. A. R. adressée ce soir 
aux députés belges. Je vais l'expédier à Paris. Mon gouvernement 
sera sans doute charmé de la conclusion d'une affaire aussi difficile 
et aussi compliquée ; mais je regrette vivement que notre minis- 
tère ne trouve pas dans votre discours ce qu'il faut pour diminuer 
les préventions du public français. J'avais supplié V. A. R. de ne 
pas se montrer uniquement attachée à l'Angleterre dans la réponse 
qu'elle devait fitire aux Belges, et je vois avec beaucoup de peine , 
dans votre intérêt même , Monseigneur , que vous ayez omis au der- 
nier moment la phrase conciliante , utile et prudente, que vousaviez 
permis à l'ambassadeur de France [de vous remettre par écrit , que 
je lui ai rappelée hier au soir , et que vous m'aviez promis d'y insé- 



rer. Quand il s'agit de faciliter le présent et d'assurer l'avenir , il 
faut éviter avec soin de blesser et les vanités et les préjugés. 
Je suis avec respect , 

Monseigneur , 

De V. A. R., 
Le très-hurable et très-obéissant serviteur, 

Signé : Le Prince Talleyrand. 
Copie de la lettre du prince Léopold. 

Malborough Hoase, 27 juin 4831. 

Mon cher Prince , 

Ce que j'ai dit par rapport à l'Angleterre , est sinoplement la re- 
lation d'un fait historique passé. J'avais bien désiré dire quelque 
chose de plus positif sur la France , mais j'ai mis les mots que vos 
collègues disaient venir de vous dans le projet de la Conférence. 
Mais sentant la nécessité de faire quelque chose de plus , après mon 
discours , j'ai invité toute la députation à s'exprimer en mon nom 
officiellement et fortement , dans le Congrès, sur une chose qui m'é- 
tait d'une grande importance : « que je savais que quelques jour- 
» naux signalaient le présent arrangement comme hostile à la France; 
» que rien ne pouvait être plus faux; que des relations très-in- 
» limes avec la famille régnante actuellement en France avaient 
» existé depuis de longues années; qu'il n'y avait que peu de pays 
» que je connusse mieux que la France, y ayant beaucoup habité 
» depuis ma jeunesse , et que , loin d'être hostile contre elle , je la 
» considérais une alliée aussi importante qu'utile à la Belgique. » 

Ceci ne peut manquer d'être connu amplement quand ils seront 
arrivés, et d'être imprimé de suite. Je pense que vous devriez com- 
muniquer ce que je viens de vous dire à votre gouvernement auquel 
je suis sincèrement reconnaissant pour toutes les marques de con- 
fiance et de bienveillance dont il m'a honoré. 

Je dois ajouterque les députés m'ont priéde donner quelques mots 
d'explication au Régent; qu'il était indispensable dédire au Congrès 
que son adoption des articles me suffisait à moi , pour Tempècher 
de croire que mon acceptation véritable serait soumise à l'adhésion 
de la Hollande. 



— 303 ~ 

Agréez l'expression de mes sentiments les plus distingués et les 

plus sincères. 

Signé : Léopold. 

Londres, 27 juin 1831. 

Après avoir ennuyé Mademoiselle des copies de ma correspon- 
dance nocturne , par le courrier d'aujourd'hui , je dois encore lui 
communiquer la réponse du prince Léopold que je reçois à l'instant. 
Quoiqu'elle ne satisfasse pas toutes nos exigences françaises , et que 
les conversations ne remplissent que très-faiblement ce qui au- 
rait été bien plus utile à dire officiellement , cependant il faut se te- 
nir pour satisfait , parce que le contraire serait maintenant sans but. 
. Toujours est-il bon que ma lettre d'hier ait provoqué l'explication 
écrite du prince , qui tient un peu de l'excuse. Il cherche à se justi- 
fier sur ce que d'autres membres de la Conférence ont pu lui dire. 
Il eut été plus simple et plus droit de s'arrêter à la phrase , écrite 
de ma main , que je lui avais laissée. A présent, espérons que les 
Belges, si portés à l'indiscrétion , n'oublieront pas les assurances 
de dévouement que le prince leur a faites pour la France. Je suis 
Lien aise de voir les choses où elles en sont ; quoiqu'elles ne soient 
pas encore complètement terminées, nous ne pouvons pas nous dis- 
simuler que nous avons fait de grands pas depuis huit jours, et cela 
sans même aucune démonstration guerrière. C'était un problème 
difficile à résoudre et qui nous a fait passer tant d'heures, de jours et 
de nuits , qu'il serait cruel de penser que cette pénible création ne 
s'accomplisse pas à la satisfaction générale. Nous voilà avec quelques 
jours de repos, et je vais aller respirer du véritable air. Il n'est pas 
ciifficile d*en trouver de plus léger que celui du Foreign Office. — 
^e remercie Mademoiselle de la lettre si bonne et si détaillée que je 
clois à sa bonté. Le cœur maternel de la Reine a dû jouir pleinement 
du voyage de M. le duc de Joinville. Je souhaite toute espèce de 
fconheur à elle et à Mademoiselle que j'aime et que je respecte depuis 

son entrée à Bellechasse. 

Tallevrand. 

Mademoiselle se souviendra que les premières nouvelles de tout 
oe que j'ai écrit ces jours-ci doivent venir de Bruxelles. — Wessem- 
l^erg va rendre plus facile le Roi des Pays Bas ; c'est une terrible tâ- 
^he que nous lui donnons là. 



BIBLIOGRAPHIE. 



Le vlBgilème ¥«luBie de rHUloIre do Ceasolat et de FEaiipIre 

Par M. Thibrs. 



Pour si petite que soit la place qu'occupe la presse de province dans les 
préoccupations du public, un recueil, accoutumé à suivre le mouve- 
ment des idées, ne saurait laisser passer inaperçu rachèvement du plus 
important ouvrage historique de notre temps. Avec le tome XX*, récem- 
ment publié, M. Thiers a mis la dernière pierre h Tédifice qui lui assure 
un nom respecté de la postérité. Il n a pas fallu moins de vingt ans à 
l'historien pour mener à son terme cette imposante entreprise. C'est bien 
le moins que le public paie par une attention prolongée le résultat de 
tant de veilles et le fruil de tant de recherches. 

La presse parisienne n'a pas manqué à ce devoir d'examen et de criti- 
que. Tous les organes de publicité ont consacré de sérieux articles au 
compte-rendu de cet ouvrage, qui, par l'accumulation des événements ^3 s 
retracés et l'intérêt du drame militaire, prend la flgure d'une épopée ^»e 
nationale. Après le jugement de nos aines , notre parole ne peut avoir "v r 
qu'une influence secondaire. Â défaut d'une autorité que ne sauraient «^ ^^ 
communiquer à nos arrêts ni la voix de celui qui les porte ni le tribu* "^ ~ 
nal d'où ils émanent, nous laisserons du moins à nos impressions toute ^^^ 
leur franchise. C'est à ce seul titre qu'elles devront trouver grâce auprès 
du lecteur. 

Dans ce tome vingtième , que la France , que l'Europe attendaient 
avec tant d'impatience , M. Thiers nous semble avoir condensé toutes ses- 



/ 



— 305 — 

qualités et tous ses défauts. Déjà deux fois , dans ce même recueil , nous 
avons proclamé les mérites de clarté, d'abondance , d'exacte information 
qui distinguent l'illustre narrateur. Assurément , après Macaulay, seul 
historien auquel il convienne de comparer l'auteur du Consuiat et de 
r Empire y nul n'a composé un récit avec un plus ample approvisionne- 
ment de documents et de preuves. Le Moniteur n'est ni plus exact ni 
plus complet ; et le tissu des faits se suit jour par jour, heure par heure, 
dans ce remarquable ouvrage. Sous ce rapport, la perfection a été 
atteinte du premier coup. — La postérité trouvera , dans le livre de 
M. Tbiers, l'Empire, sans qu'une roue, sans qu'un ressort manque à 
cette lourde et redoutable machine. Habile nijusteur, l'ouvrier a remis 
chaque chose à sa place , de façon à déjouer dans l'avenir toute tentative 
de démolition. Pour l'exactitude et la solidité , l'œuvre reste inattaqua- 
ble , et l'on ne saurait trop rendre hommage à la prudence calculée de 
l'architecte. - 

Mais, comme il arrive souvent dans les entreprises les mieux combi- 
nées, i!excés du bien conduit au mal, ^X l'homme. le plus avisé ^ 
grand'peine à se défendre , non-seulement contre ses défauts , mais 
encore contre ses qualités. Personne ne pourrait contester qu'en cher- 
chant à être complet, M. Tbiers ne soit prolixe, qu'en voulant être exact 
il ne devienne verbeux. Plus que tout autre, cet ouvrage, malgré les 
qualités éroinéntes dont il brille , vous fait sentir la vérité de cet 
adage : 

Le secret d'ennuyer est celui de tout dire. 

Assurément, il importe au lecteur de connaître, non-seulement le 
jiésul ta t d'une bataille, mais encore la manoeuvre décisive qui a amené 
la vvcloire. La France applaudit avec transport à l'intervention héroïque 
de Desaix sur le champ de bataille de Marengo et à la résistance achar- 
née de llasséna sous les murs de Gènes. Ces faits de guerre sont partie » 
inlégrante du patrimoine national , et Thistorien serait coupable de les 
légKger. Mais de \k à compter les marches, à dénombrer les bataillons , 
décrire les moindres plis de terrain, à commenter les ordres , à suivre 
ins leurs moindres détails les évolutions prescrites par l'état- major, 
y a la distance qui sépare un récit intéressant d'une narration oiseuse. 
le Yauban ou Jomini , écrivains spéciaux , consignent ces menus ren- 
ginements pour les cours de l'Ecole militaire, je le comprends; mais 
an historien , comptant pour lecteurs tous les hommes éclairés d'Eu- 
e, s'acharne ainsi après la description de la moindre manœuvre au 
ue de perdre de vue l'intérêt supérieur de son livre, je ne l'admets 
. M. Tbiers a cédé évidemment ici à son goût pour l'art militaire. Ses 



— 306 — 

propres enirainements lui ont fait oublier les proportions de son CBUvre 
et les justes exigences du lecteur. 

Combien notre observation s'appliquerait avec plus d'à-propos aux 
négociations diplomatiques, aux séances des conseils, aux intrigues des 
Cours européennes , et à toute la partie civile du récit.^ La guerre du 
moins, avec son bruit, son éclat, son appareil dramatique, tient en 
éveil l'attention; mais en vérité, la diplomatie, faite d'adresse, de ruse 
et de finesse, n'intéresse que par ses résultats; et malgré mon désir de 
tout savoir, je Xrancbis en courant ces pages éternelles où M. Thiers 
analyse, discute, commente les instructions données par Napoléon à 
MM. de Talleyrand , de Champagny et de Caulaincourt. 

A ces défauts, qui , je le répète, ne sont que Texcès du bien , s'en 
joint un plus grave, d'un ordre bien plus élevé, et qui celui-là seul 
pourra empêcher M. Thiers de prendre place à côté des grands histo- 
riens Ce défaut, sur lequel il faut s'expliquer, éclate plus que partout 
ailleurs dans le vingtième volume du Consulat et de ^Empire. Doué d'un 
talent hors ligne pour dérouler la trame matérielle de l'histoire, M. Thiers 
faiblit visiblement quand il faut tirer les déductions morales et deman- 
der aux faits leur expression philosophique. Sa vue se borne, dans ces 
occasions décisives , à quelques idées courtes dont un style énergique ne 
rehausse pas toujours la vulgarité. Ainsi, qui croirait qu'en terminant 
ce chapitre de Waterloo , où palpitent tour à tour d'espérance et de 
deuil toutes les fibres nationales , le narrateur ne trouve d'autre conclu- 
sion que celle-ci : 

« L'esprit gouverne, et la matière est gouvernée; quiconque observe 
» le monde et le voit tel qu'il est , n'y peut découvrir autre chose. » 

En vérité , ce n'est pas par cette sentence , banale et fadement expri- 
mée, que Tacite ou Bossuet, que même Mézeray ou Saint-Simon eus- 
sent achevé la page la plus dramatique du plus dramatique des redis. 

En outre, quoiqu'il parle à celte place même des causes morales et. 
qu'il leur impute une part dans les désastres de l'Empire, M. Thiers, 
plus politique que philosophe, ne tient pas un compte suffisant 
causes morales. Ainsi, le clairvoyant historien, ayant à retracer lapé — - 
riode des Cent-jours , ne pouvait laisser dans l'ombre le sentiment d'in — 
quiétude que produisit dans la société civile le retour de l'Ile d'Elbe. Le^s^^^*^ 
Bourbons avaient commis assez de fautes pour que leur second eiîT^:^^^ 
apportât au cœur des Français un mouvement^de satisfaction. Malscett»-'^'^' 
première impression effacée , un redoutable problème se présentait ^ • ^ 
tous. Que dira l'Europe ? Que feront les Puissances devant la résurrec- .^^^- 
tion du glorieux proscrit? — Celte interrogation, à laquelle une 
tion de guerre à outrance répondit bientôt , Êiîsdl le foanneat de 



> 



— 307 - 

les esprits et Tinquiélude de toutes les situations. Les paroles de Napo- 
léou, qui s'avançait avec des assurances de paix pour I extérieur, des 
promesses de liberté pour Finlérieur, étaient impuissantes à calmer 
toutes ces alarmes. A part larmée, toujours idolâtre de son général, la 
France n'entrevoyait qu'épreuves et désastres dans les suites d'un évé- 
nement que son exécution merveilleuse et son appareil légendaire 
avaient fait d'abord saluer d'acclamations enthousiastes. Ayant abusé de 
tout, de la victoire et des lois, l'Empereur pouvait bien parler encore 
au cœur des Français, parce qu'en somme la gloire exerce sur eux un 
prestige incomparable ; il ne pouvait plus parler à leur esprit. Le grand 
capitaine restait ; le monarque, l'héritier de Charlemagne était mort. 
Pas un homme politique, même parmi ceux qui, comme Carnot, La- 
fa yetle et Benjamin Constant, se vouèrent à la défense du régime nou* 
veau, ne crut à un Napoléon pacifique, libéral et constitutionnel. Dix 
années de gouvernement à outrance avaient appris aux plus fidèles tout 
ce qu'on peut attendre d'un génie enivré de sa toute-puissance. 

La France donc ne croyait plus à l'Empire en 4815. L'acte additionnel, 
concédé de mauvaise grâce, reçu avec une médiocre confiance, servit 
tout au plus à déguiser officiellement le malentendu. Mais restait l'élé- 
ment militaire, qui, raisonnant moins ses impressions, qui, jaloux 
uniquement de venger les injures de 4844 , ne demandait qu'à marcher 
à la suite de son chef vers de nouveaux combats. Napoléon comprit cette 
situation ; il devina que la victoire seule pouvait lui rendre l'ascendant 
que ses excès de pouvoir lui avaient fait perdre. C'est pour reconquérir 
tout à la fois la prépondérance civile et militaire qu'il courut aux champs 
de la Belgique. 

Waterloo fut la partie suprême. Il la perdit. M. Thiers raconte com- 
ment, et il le fait avec sa merveilleuse clarté d'exposition. La partie 
stratégique du récit nous parait un des meilleurs morceaux échappés à 
la plume de l'historien. Celte bataille, un peu confuse, par cela surtout 
que l'armée française eut à tenir télé à deux adversaires, aux Anglais 
en face, aux Prussiens â droite , se dégage peu à peu du récit, el , à la 
^ du chapitre, le lecteur attentif ne doit plus garder aucun trouble dans 
on esprit. 
Maifi tout en conservant sa supériorité dans ce genre de descriptions , 
\ateur nous semble céder à ses prédilections, peut-être à ses illusions, 
tand il représente la victoire toujours prête à venir se ranger sous nos 
ipeaux , et quand il attribue à l'absence de Grouchy seulement l'im- 
Dsité du désastre; quand enfin il vient jeter dans la balance ce mot 
fatalité qv!ou n'est pas accoutumé à trouver sous la plume d'écrivains 
a valeur de M. Thiers. Suivre cette version , céder à ces tendances , 



— 308 — 

c'est accepter le Waterloo légendaire que les récentes publications de 
M. Quinet sur la campagne de 4845 seinblaient avoir définitivement 
réfuté. 

Supposez, en effet, Gronchy présent; supposez même Napoléon vain- 
queur au 48 juin. La victoire sera un succès sanglant, chèrement 
acheté, comme celui de Ligny. 11 faudra recommencer la lutte le lende- 
main avec des soldats épuisés contre des bataillons qui se renouvellent. 
Qu'on se souvienne, en effet, que la coalition n'avait pas le tiers de ses 
forces en ligne à Waterloo ; que trois cent mille Autrichiens ou Russes 
couvraient la frontière de Test, et que la France, appauvrie par vingt 
ans de guerre , n'avait plus assez de sang pour payer ses victoires futu- 
res. Le souvenir de 4814 peut apprendre ce qu'eût été une campagne 
prolongée en 4845. 

Non, hélas! la fortune de la France ne dépendait pas de Waterloo. La 
bataille gagnée eût ajouté à notre fonds de gloire nationale; elle n'eût 
peut-être ajouté que quelques mois d'existence à l'Empire de 4845. Ces 
causes morales , ces principes latents que M. Thiers subordonne trop à 
ses visées militaires , s'opposaient à la durée possible d'un régime qui 
était à la fois une menace pour l'Europe et un danger pour la France. 
Napoléon avait guerroyé si injustement en Espagne et en Russie, il avait 
gouverné si violemment en Italie et en France, que l'évidence même 
ne Teût pas fait accepter pour un souverain pacifique et constitutionnel. 
L'homme de Bayonne et du 48 brumaire dut subir le poids de ses fau- 
tes. Waterloo fut le dénouement brusque et à jamais lamentable d'une 
situation qui se serait traînée, mais qui n'aurait pas duré. Ce fut l'acci- 
dent tragique qui précipita la crise; ce ne fut pas la cause qui' tua rBoi- 
pire des Cent-jours. Ce dernier était rendu d'avance impossible par l'am- 
bition insatiable du triomphateur adulé de Tilsitt. 

On aurait des idées sans fin à exprimer sur ce triste deuil de Waterloo, 
sujet , depuis deux ans, de tant de controverses. 11 nous suffira de nous 
résumer en disant que M. Thiers s y montre comme toujours démonslïa- 
teur technique de la bataille , juste appréciateur des mouvements, com- 
plet enfin sous le rapport matériel , mais qu'il nous paraît moins heu- 
reux dans l'estimation du côté moral. Pour lui , l'attaque prématurée de 
Ney sur le plateau du mont Saint-Jean , le retard de Grouchy sont tou- 
jours les fautes qui ont entraîné la fortune de Napoléon. L'Empire, à ses 
yeux, semble dépendre d'une manœuvre. L'Empereur demeure, en 
outre, pour son historiographe, le capitaine impeccable de 4796. La 
campagne des quatre jours est pour le moins égale à celle de Marengo et 
d'Àusterlitz. 

Sans insister sur cette ténacité dans la croyance au génie de Napo- 



— 309 — 

Jéou, nous rappellerons qae M. Thiers, juslemenl suspect d'engoue- 
ment pour son héros, a trouvé d'avance un contradicteur dans le colo- 
nel Gbarras, dont M. Quinet a|^utilisé les remarquables recherches 
Tannée dernière. Nos lecteurs peuvent eux-mêmes se constituer les arbi- 
trer d*un débat dont Texposition nous entraînerait trop loin. 

Il est un autre chapitre du vingtième volume de Y Histoire du Consulat 
et df fE/npin quil nous parait juste de louer sans réserve; c'est le 
soixante-deuxième et dernier. Sainte-Hélène, — tel est le titre expressif 
de ce tragique épilogue, — intéresse , touche, émeut jusqu'aux larmes. 
Une part de ce succès revient au sujet lui-même, je le sais. Comment 
supporter le tableau de cette longue agonie sans ressentir en soi toutes 
les Toix de l'indignation et de la pitié ! — Mais c'est déjà un grand mé- 
rite que de raconter simplement cette catastrophe. La chute est si pro- 
fonde, le thème si éloquent , la leçon si grande , qu'un mot de trop peut 
vous jeter dans la dédamation. 

M. Thiers est juste , exact et sévère à propos. Le gouvernement an- 
glais éi ses agents né sont pas malmenés au nom des passions chauvines 
de 4S24 ; ils Sont réprimandés et flétris au nom des principes de justice, 
dliamanité et de vraie politique. 

Les révélations nouvelles abondent sur la vie de l'illustre proscrit, sur 
les divisions intestines qui n'épargnèrent pas, hélas! les compagnons 
du nouveau Prométhée , et même sur les emportements où se laissa 
aller quelquefois Napoléon envers ses gardiens. La maladie et la mort 
du héros, sobrement décrites, ajoutent à l'effet irrésistible de cette fin. 
— Nous ne dirons rien de la conclusion du livre, oii M. Thiers apprécie 
le caractère de l'homme auquel il a consacré vingt ans de sa vie et où il 
le compare aux grands capitaines de tous les âges. Reproduite par les 
journaux, cette péroraison n'a pas semblé résumer avec assez de vigueur 
uneceavre de si longue haleine. Le parallèle entre les grands hommes 
est un devoir de rhétorique que la plume de M. Thiers n'a pas eu Thabi- 
leté de rajeunir. Â choisir entre deux impressions, nous aimons mieux 
rester sur celle que nous communiquent la vie et le trépas de Napoléon 
sur le plateau désolé de Longwood. Ce spectacle est à lui seul un ensei- 
gniement. 

Emile VaYssb. 

ScftiwiiWe 4 St. 



84 



ACADÉMIE IMPÉRIALE 

Des Scienees, Inseriptions et Belles-Lettres 

de Toulouse. 

Séance du 3 juillet 1 862 : Présidence de M. Gatien-Araoalt. 

M. le Président dépose sur le bureau une médaille dont M. le baron 
Larrey, associé correspondant, fait hommage à l'Académie; elle repré- 
sente son père, qui était aussi membre correspondant de TÂcadémie. 

M. Barry commence la lecture d*un travail physiologique qu'il conti- 
nuera dans une prochaine séance. 

M. Noulet informe l'Académie que M. Frédéric Troyes, de Toulouse, 
actuellement à Foix, et qui layait accompagné il y a quelques mois à 
la caverne de THerm, vient de fouiller avec beaucoup de soin la grotte 
dite du Portel^ dans la commune de Loubens (Ariége), à environ 4 4 kilom. 
de Foix. Cette grotte, que les habitants seuls de la localité visitaient, 
n'avait pas été encore scientifiquement explorée. Sous ce rapport les 
résultats obtenus par M. Troyes n'offriront pas un moindre intérêt que 
les recherches récentes faites dans plusieurs autres cavernes de l'Âriége. 
En attendant que M. Troyes adresse à l'Académie un travail complet sur 
les fouilles qu'il vient de pratiquer, il a chargé M. Noulet de présenter 
le résumé des faits les plus saillants qu'il a observés. 

La grotte du Porlel est creusée dans un calcaire de la formation nutn» 
muhtique (éocène inférieur), à un peu plus de 400 mètres au-dessus du 
niveau de la mer; elle n'offre actuellement qu'une seule entrée, fort 
étroite , vers l'extrémité du bois de la Peyrade, non loin du hameau du 
Portel. L'accès des galeries est difficile, par suite de deux étranglements 
que présente le couloir qui les précède. Après un escarpement que l'on 
descend au moyen d'une échelle, on rencontre deux passages tellement 
rétrécis qu'il faut se résigner à les traverser à reculons et en rampant 
sur le ventre, les bras étendus en avant. Ce sont là, du reste, les seuls 
obstacles à vaincre. On ne peut se défendre de cette pénible réflexion 
qu'il suffirait du moindre éboulement pour se trouver enseveli vivant 
dans ce souterrain. 

La cavité est formée d'une galerie principale, d'une longueur de S40 
mètres , présentant , après les deux passages difficiles qui ont été signa- 



— 311 — 

lés, deux boyaux, Fun à droite, l'autre à gauche. Vers la moitié de son 
étendue , la galerie prend plus de développement et offre comme une salle 
d'où partent à droite deux nouveaux boyaux. Elle se termine en se bifur- 
quant. Les parois et les voûtes sont tantôt recouvertes de stalagtites et 
tantôt nues; le sol est aussi nu ou recouvert d'un dépôt terreux que sur- 
monte parfois une croûte stalagmiliquo variant d'épaisseur. 

Depuis le 44 mai dernier, M. Troyes a fait opérer plusieurs fouilles 
dans chacune des parties de la grotte; elles ont donné les résultats sui- 
vants: 

Quelques rares débris de poteries grossières, anciennes ou récentes , 
ont été trouvés à la superficie du sol. Il en a été de même de quelques 
06 de chien et de brebis, 

La couche terreuse a fourni un grand nombre d'ossements dispersés 
sans aucun ordre, les uns entiers, les autres présentant des cassures 
nettes. Ils appartiennent aux espèces dont suit Ténumération : 

L'ours des cavernes , représenté par trois formes distinctes : deux très- 
grandes, de la taille au moins d'un cheval , la troisième plus petite, mais 
bien différente de l'ours vivant actuellement et d'ailleurs d*une taille 
plus forte que celui-ci. 

Plusieurs espèces du genre chien; le kmp, un chien intermédiaire par 
sa taille entre le loup et le renard; le renard; des hyènes représentées par 
de nombreux coprolithes ; le cochon domestique ; un grand bceuf; le renne, 
et un ruminant plus petit que ces deux derniers, probablement du 
genre antilope y présentant une colonnette entre les deux croissants des 
dernières molaires. 

La fouille que M. Troyes dirigea sous les yeux de M. Noulet, le 23 juin 
dernier, procura trois pierres façonnées par l'homme, qui sont présentées 
à l'Académie. L'une constitue une hache en calcaire , grossièrement tail- 
lée; la seconde est une lame à grosses dents, en fer de lance, offrant 
une face plane et une face à trois plans , résultat obtenu par cassure , aux 
dépens d'un fragment de quartzite; enfin une autre lance beaucoup 
plus mince, taillée dans le même genre, passée à l'état de silex nectique; 
elles furent retirées de la couche ossifère. 

Aucun débris humain n'a encore été rencontré par M. Troyes. 

On doit conclure de la présence des objets grossièrement façonnés et 
non polis, tout à fait semblables h ceux que les archéologues rapportent 
à f âge de pierre , que la caverne du Portel fut fréquentée par l'homme, 
dès la période la plus ancienne de l'histoire du genre humain. 

M. Noulet demande ensuite à retirer le paquet cacheté déposé par lui 
le 5 juin dernier; il est fait droit à cette demande. 

Le Secrétaire perpétuel, X^vhdXw y im. 



PHYSIOLOGIE. 



La voix bumaine. 

Quelque surprenant que cela puisse paraître à certaines personoesi , la |phy- 
siologie n'a pas encore dit son dernier mot sur le phénomène de la phona- 
tion ; aussi , ce qu'on peut dire de mieux à cet égard , jusqu'à ce que la 
science ait prononcé en dernier ressort , c'est que l'organe vocal est essen- 
tiellement phonique , et que la sonorité est en lui comme les esprits vitaux 
sont dans le sang. 

L'appareil de la phonation se compose de trois parties principale» , savoir . 
les poumons qui en sont la base « le larynx qui renferme les cordes vocales , 
cl la bouche où retentit le son. Mais, avant d'aller plus loin, appofttms la 
lumière sur un point où la perspicacité des artistes est ordinairement en 
défaut. 

Beaucoup de chanteurs s'imaginent que l'œsophage et le tube vocal ne for- 
ment qu'un seul et même conduit, tandis que ces deux organes sont parfai- 
tement distincts. L'oesophage, par où passent les aliments , et le larynx, par 
où circule l'air atmosphérique que nous respirons, n'ont absolument riod 4e 
commun. L'œsophage est situé derrière le larynx , tandis que celui-ci , qui 
fait partie de l'arbre aérien , se trouve placé en avant du cou , sur le par- 
cours des voies respiratoires. 

Ce point étant désormais parfiaiitement éclairci , reprenons le cours da nos 
investigations. 

Les poumons sont à la voix humaine ce que le soufflet est à Porgae, et 
l'air qui passe à travers le larynx est le véhicule du son. Sans, air, point de 
bruit. Si l'air atmosphérique est raréfié , le son diminue d'intensité ; s'il vient 
à manquer tout à fait, l'on n entend plus rien. Dans les régions alpealres , i 
la cime des plus hautes montagnes , l'atmosphère étant très-légère , la voix 
est sans portée, l'écho reste muet. On distingue dans le son-«0fiaa(idfi trois 
qualités , savoir : Vintensité , la hauteur et le timbre. Vmtensiêé 8*obtieot par 
une forte impulsion de la respiration ; la hauteur par la tension dea oerdcs 
vocales ; le timbre résulte d'éléments divers qui échappent à l'analyse , et Ton 
peut avancer, sans trop de hardiesse, qu'il n'y a pas deux individus sur la 
terre dont le timbre de la voix soit identique, pas plus qu'on ne trouve deux 



— 3i3 — 

irisages parfaitement semblables. Autant d*individus , autant de timbres 

particuliers (voir pour plus de détails le chapitre intitulé la voix sombfée). (1). 

Le larynx se compose de pièces cartilagineuses reliées entre elles par des 

ligaments. Ces pièces , qui sont mobiles , peuvent être mues par des muscles i 

ces muscles sont animés par des nerfs. 

Les cordes vocales , placées dans Tintérieur du larynx , où elles adhèrent et 
font saillie , se divisent en cordes vocales supérieures et cordes vocales infé- 
rieures ; celles-ci sont seules affectées à Pacte de la phonation , et Tespace qui 
les sépare Tune de Tautre constitue la glotte. 

Lorsqu'on pratique une ouverture à la trachée-artère au-dessous du larynx, 
l^aplionie se produit aussitôt ; si, au contraire , on pratique une incision au- 
desstts de la saillie , vulgairement appelée pomme d'Adam , la voix subsiste 
encore. 

Ost la tension des cordes vocales et le raccourcissement progressif du 
larynx qui produisent la série des divers tons de la gamme ascendante, et 
non point , comme on Ta cru longtemps , les modifications apportées à la 
force do courant d'air. L'on doit pouvoir donner un son élevé avec une &ible 
impulsion, et un son grave avec une forte poussée. 

La glotte est Torgane essentiel de la phonation. Lair chassé des poumons 
agite les lèvres inférieures de la glotte et les fait vibrer. Les dimensions de la 
glotte varient selon Tâge , le sexe et les divers genres de voix. Son dévelop- 
pem^t s'effectue à l'époque de la puberté , tandis qu'en vieillissant elle 
revient sur elle-même. 

Vépightte , chez l'homme du moins , prend part à la production du son , 
nuds ses principales fonctions consistent â fermer hermétiquement l'orifice 
du larynx au moment de la déglutition , et à se relever presque aussitôt pour 
donner passage à la respiration momentanément interrompue. Le rossignol 
n'a point d'épiglotte. 
Lorsqu*un atome d*aliment ou une parcelle de liquide s'introduit acciden- 
~ tellement dans le larynx et obstrue la voix laryngienne, il en résulte des suf- 
foeations plus ou moins considérables. Ces sortes d'accidents , qui sont assez 
fréquents, n'arrivent, que lorsque l'épiglotte, qui agit à la manière d'un cou- 
vercle y ne ferme pas hermétiquement l'orifice du tube vocal. 

La bouche et la langue jouent un rôle assez important : de l'ouverture plus 
ou moins grande de la bouche et de la position de la langue, dépendent, la 
plupart da temps , une bonne où une mauvaise émission delà voix. 

• Le problème de la phonation, dit M. Béclard, est donc très-compliqué , 
et il esl imposable de ne pas remarquer que les expériences qui ont été faites 
sur le larynx humain laissent toujours après elles quelque chose d'indéterminé, 

(4) Ce chapitre parattra dans la prochaine livraison. 



— 3U — 

attendu que Ton n*a jamais pu obtenir sur le cadavre que la tension passive 
des cordes vocales, o 

En effet, qui est-ce qui expliquera , par exemple , pourquoi telle voix vous 
séduit, vous émeut et vous plonge dans une véritable extase, tandis que telle 
autre , non moins belle ( déduction faite du mérite de Texécutant) , vous laisse 
froid et n'a point d'action sur vos sens ? Les chanteurs eux-mêmes ne le savent 
pas. Tout cela est un mystère dont nous ressentons les effets sans qu^il dous 
soit possible d'en déduire les causes. 

La voix humaine occupe le premier rang dans le domaine multiforme des 
instruments de musique , et cette prééminence se manifeste non-seulemen^ 
par Tampleur et la beauté du son , la richesse et la variété du timbre , mais 
encore, et surtout, parce que Torgane vocal est muni d'un second appareil 
qui lui est propre, et dont il a le monopole exclusif, c'est-à-dire la voix ar- 
ticulée , en d'autres termes , la parole , cet agent puissant d'intellectuelle com- 
munication. 

Le don de la parole n'est pas le seul privilège que la nature ait octroyé à la 
voix humaine. Compagne inséparable de l'homme , instrument vivant et uni- 
que en son espèce , puisqu'elle tient de l'instrumentiste et qu'elle est aussi 
l'instrument , la voix peut être sollicitée à volonté , et par conséquent amenée 
à se faire entendre en tous lieux et à toute heure de la journée , tandis que 
les autres membres de la grande famille symphonique ne peuvent se produire 
ni dans les mêmes conditions , ni aussi facilement , témoin l'orgue , qui à Tin- 
convénient de ne pouvoir se déplacer joint le désavantage de ne pouvoir se 
manifester sans le secours de deux auxiliaires , l'organiste et le souffleur. 

Ce qui prouve d'ailleurs que la voix humaine occupe la première place dans 
la hiérarchie instrumentale , c'est que les plus habiles virtuoses , quel que soit 
l'instrument dont ils jouent , s'efforcent tous d'imiter le timbre de Torgane 
vocal. 

La voix humaine est en communication directe avec tout l'organisme, et 
une solidarité étroite existe entre elle et l'âme ; aussi se prête-t-elle admira- 
blement à l'interprétation de tous les sentiments : elle exprime avec un égal 
succès la colère , la tendresse , la douleur , la folle gaieté , etc. 

La voix peut plus encore. A un moment donné , par la seule force de la 
volonté de l'exécutant , il s'opère dans la qualité du son comme une sorte de 
transsubstantiation musicale , si l'on veut bien nous permettre de donner de 
l'élasticité au véritable sens de ce mot ; l'âme passe dans l'organe , elle s'y 
insinue victorieusement et lui communique le feu sacré , foyer ardent d'où 
jaillit l'étincelle qui , comme par un fil électrique, va enflammer les specta- 
teurs , et , s'emparant du système nerveux , exalte la foule jusqu'à la volupté, 

jusqu'à l'extase , jusqu'à la frénésie ! 

Auguste Lagbt, 

Artiste da théâtre impérial de rOpén-Gooiiqve' 



ENSEIGNEIENT. 



Sojets donné» en composition aux examens du bac- 
calauréat ès-sciences et du baccalauréat ès-lettres 
devant les Facultés de Toulouse, h la session de 
Juillet et août 186^. 

BACCALAURÉAT fiS-SClENCES RESTREINT. 

Toulouse, du 12 août 1862. 10 candidats : 4 ajournés, 6 admis. 
(Le grade de bachelier ès-lettres est exigé de tous les candidats au bacca- 
lauréat ès-scienc«s restreint). 

Compositions scientifiques. 

lo Exposer par quel moyen on mesure le nombre de vibrations par seconde, 
correspondant à un son donné. — Méthode par les vibrations des cordes. — 
Sirène acoustique. 

2o Une sirène a fonctionné pendant 10 secondes ; le plateau a 25 trous , la 
Ire roue du compteur a 100 dents, et Taiguille de cette roue, après avoir 
lait 3 tours , a parcouru en sus 20 divisions. — On demande combien de 
vibrations par seconde contient le son produit. 

3o Donner la description du pistil et des diverses modifications que cet or- 
gane peut présenter. 

Du 13 août. 10 candidats * 7 ajournés , 3 admis. 

lo Exposer les méthodes générales que Ton emploie pour mesurer les dila- 
tations linéaires des solides. — Quelles sont les lois générales que Ton a obser- 
vées en rassemblant un grand nombre de résultats? — Application au pendule 
compensateur. 

2o Organisation générale des oiseaux. — On décrira surtout leur squelette 
et leur appareil digestif. 

Du 14 août. 8 candidats : 3 ajournés , 5 admis. 

lo Exposer la théorie de la pompe aspirante. — Quel effort faut-il exercer 
onr soulever le piston , quand la pompe est amorcée, abstraction Mie des 

distances passives ? 

2o La répulsion d*un corps électrisé sur le disque de clinquant de la balance 
Coulomb est représentée par un angle de torsion de 60o, pour une dis- 



— 316 — 

tance marquée par un arc de 4^. On demande qu'elle sera la répulsion 
quand la distance sera de 21o, la charge électrique du corps étant diminués 
de moitié ainsi que celle du disque de clinquant. 

9» De Taccroissement des tiges ligneuses des dicotylédones ; théories qui on 
été émises sur les causes de leur accroissement en diamètre. 

Rodez , 18 août. 1 candidat : 1 ajourné. 

io Expérience d*(Erstedt. — Gomment aimante-t-on an moyen des con- 
rantsî 

2» Calculer au bout de quel temps un corps tombant libremeattiuaH acquis 
une vitesse de 980 mètres. Quel espace ce corps aurait-il païcoinra an bout de 
ce temps? 

3^ Organisation générale des oiseaux. — On décrira surfout leur squelette 
et leur appareil digestif. 

Cahon^ Si août. 1 candidat : 1 admis. 

lo Décrire rhygrotnèti'e h cheveu et faire cmmaître la manière de le 
graduer. 

2o Description et théorie de Téleclrophore. 

3» Division des mammifères en ordres. — Caractères généraux de chacun 
de ces ordres. — Quelques exemples à Tappui. 

BACCALAURÉAT ÈS-SGfBNGE8 COMPLBT 

Rodez , iSaoût. 18 candidats : 9 ajournés, 9 admis. 

Composition scientifique, 

lo On donne un polygone ABCDE , dans le plan duquel bn a tracé une 
droite finie MN ; de chaque extrémité de cette droite on fait partir des droites 
aboutissant aux sommets du polygone, et d'un point m, situé sur la droit» 
MN , on mène des parallèles aux droites issues du point m . Ces parallèles 
rencontrent respectivement les droites du point N en des points a, h, c, d,e, 
qu'on joint deux à deux , ce qui donne un nouveau polygone ahcdé, — Faire 
voir que ce polygone est semblable au polygone ABCDE. — AppUcâtion au 
levé à la planchette par la méthode dite des intersections, 

2o Comment varie l'intensité de la lumière avec la distance f — Application 
au photomètre de Rumfort et usage de cet appareil. 

3o Un aérostat , rempli de gaz hydrogène , a 10 mètres cubés de capacité. 
Quel poids pourra-t-il soulever , en y comprenant le poids même de l'appa- 
reil ? — On prendra pour le poids d'un litre d'air 1 ir 3 , et ponr celui d*un 
litre d'hydrogène 9' 09. 

Version laUne. 

Mithridate , rot de Pont , voulant profiter des discordes dviles des Remaint\ 
ose concevoir le projet de porter ses armes jusqu'à Home même. 



^ 317 — 

MUhridales, elatus animis ingentibus, Asise totius, et, si posset, Ëurop» 
cupidate flagrabat. Spem ac fiduciam dabantnostra vitia. Quippèquùm civilibus 
bellis disjungeremur , invitabat occasio , nudumque imperii latus ostendebant 
procul Marius , Sylla , Sertorius. — luler haec reipublicœ vulnera et hos tu- 
multus, repente, quaed captato tempore, in lassos simul atque districtos subi- 
tus turbo pontici belli ab ullimâ veluti spécula seplemtrionis erupit. Primus 
statim impetus beili Bithyniam rapuit. Asia deindè pari terrore correpta est. 
Nec cunctanterad regem ab urbibus nostris populisque descituin est. Aderat, 
instabat , ssevitiâ quasi virtute utebatur. Nam quid atrocius uno ejus cdicto , 
quùm onincs, qui in Asiâ forent, romanae civitatis homines interiici jussit? 
Tùra quidcni domus , templa et arae , humana omnia atque divina violata sunt. 
Sed hic terrer Asiœ Ëuropam quoque régi aperiebat. Iiaquc niissis Archelao 
IHeoptolemoque praefectis , excepta Rhodo quae pro nobis firmiùs stetit ccteris, 
Cyclades, Delos. Eubaea, et ipsum Graecise decus , Athenae, tenebantur. Italiam 
jam, ipsamque urbem Romam regius terror afîQabat (Florus , lib. HI , § 5). 

BACCALAURÉAT ÈS-SCIENCES SCINDÉ (2« partie). 

Du 7 août» 14 candidats : 9 ajournés, 5 admis. 

Composition scientifique. 

lo Etant données les projections de trois points de l'espace sur un plan 
horizontal et sur un plan vertical , construire , par la méthode des rabatte- 
ments , le rayon du cercle qui passe par ces trois points , ainsi que les pro- 
jections du centre de ce cercle. 

^0 Réduire à sa forme la plus simple Texpression suivante : 

y^ (4 — ay (1 — 0^)2 + 0*2 (1 — ay (4 — o2) - 2a (4 — a)» 

Version latine. 

L'inaction (TAnnibal , après la bataille de Cannes, lui fait perdre les fruits 
de sa victoire. 

Annibjili victori quùm ceteri circumfusi gratularentur , suaderentque ut , 

tanto perfunctus bello , diei quod reliquum esset , noctisque insequentis , 

quietem et ipse sibi sumeret , et fessis daret militibus ; Maharbal , praefectus 

equitum , minime cessandum ratus : « Imo , ut quid hâc pugnâ sit actum , 

scias, die quinto, inquit , victor in Gapitolio epulaberis. Sequere. Gum équité , 

ut priùs te venisse quàm venturum sciant, prsecedam. » Annibali nimis laeta 

res est visa, majorque, quàm ut eam statim capere animo posset. Itaque 

€ voluntatem se laudare Maharbalis, ait : ad consilium pensandum temporis 

opus esse. » Tum Maharbal : « Non omnia nimirùm eidem dii dedere. Vincere 

scis, Annibal; victoriâ uti nescis. » Mora ejus diei satis creditur saluti fuisse 

Urbi atque imperio. Nec tamen hsec clades defectionesque sociorum move- 

runt, ut pacis unquàm mentio apud Romanos fieret, neque antè consulis 

82 



— 318 — 

Hoinani adveiilum , iicc poslquàni is rediit renovavitquc nicmonaiu accepta? 
cladis. Quo in teinpore ipso , ade6 magno animo civilas fuit , ut consuli , ex 
lantâ clade, cujus ipse maxima causa fuisset, redeunti, et obviàm itum fré- 
quenter ab omnibus ordinibus sit , et gratiaa actae , quôd de republicâ non 
desperâsset. Titc-LiYe, lib. XXll, cap. 61. 

BACCALAURÉAT È8-LBTTRE8. 

Toulouse, le 8 août. 2i candidats : 14 ajournés, 7 admis. 

Composition latine, 

Discipulum tibi fmges, fluminis amatorem, qui, scolâ elapaus ut lavatum 
irel , in eo est ut mediis undis pereat. Quod cùni animadvertit unus è slu- 
diorum consortibus, audacter se in flumen conjicit , l't ouini, supra fideni, 
ope atque operâ , amicuiu prsestat incolumen. — Varias qu» soient in tali re 
fortunas et vices evenire, expreesis ad vivum imaginibus deseribea. 

Version latine. 

Les premiers humains. 

Terra fertilior erat illaborata^ et in usus populorum non diripicntium 
larga. Quidquid nalura protulerat, id non minus invenisse, quàm inventum 
monstrare alteri , voluptas erat; nec ulli aut superare poterat, aut déesse: 
intcr concordes dividebatur. Nondùni valentior imposuerat infirmiori manuni; 
nondùm avarus, abscondendo quod sibi jaceret, alium necessariis quoqiic 
cxcluserat : par erat alterius, ac suî , cura. Arma cessabant, incruentaeque 
liumano sanguine manus odium omne in feras verterant. IHi , quos aliquod 
nemus dcnsum à sole prolexerat, qui adversùs saeviliaui hieniisaut imbris vili 
recoplaculo lut! sub fronde vivebant, placidas transigebant sine suspirio noc- 
tes. Solliciludo nos in nostrâ purpura versât et acerrimis excitât stimulis ; 
al quàm mollcm sonmum illis dura tellus dabat ! Non impendebant cœlata k- 
quearia , scd in aperlo jaccntes sidéra superlabebanlur et insigne spectaculum 
noclium , mundus in praîceps agebatur , silentio tantum opus ducens. Tàm 
interdiu illis quàm noctu , patebant prospectus hujus pulcherrimae domûs ; 
libebat intucri signa . ex mediâ cœli parte vergentia , rursùs ox occulto alia 
surgcntia. Quidni juvaret vagari inter tàm lato sparsa miracula^.Ât vos ad 
omnciii tectorum pnvdis sonum, et, intcr pirturas vostras si quid increpuit, 
fugitis attoniti Séncquc , Ad Lucilium epistola IK). 



CHRONIOUe THÊATRALG. 



11 y a bien longtemps que la Revue n'a parlé théâtre; c'est que nous venons 
de traverser une saison pendant laquelle il y a bien peu de chose à en dire. 
Dés que Tété arrive , Topera prend ses vacances ; et , pour Toulouse , sans 
l'opéra , 1» théâtre est à peu près comme s'il n'existait pas. Ce n'est point avec 
€]nelque8 viiudèviUes plus on moins gais , plus ou moins égrillards, que la di- 
rection peut se flatter d'attirer la foule et de lui (àm braver les ardeurs des 
jonrt eanieutaîres. Les quatre mois d'été sont donc quatre mois calamiteux ; 
«t , pour s'en sortir sans trop de pertes! la direction en est réduite, — qu'on 
nous pardonne la vulgarité de l'expression, :-> à tirer le diable par la queue, 
«'est-â-dire à recourir aux expédients. Elle s'y est bien vue forcée par suite 
du rejet ou de la défection de plusieurs des sujets qu'elle avait engagés. Le 
nipertoire ne pouvant plus marcher faute d'interprètes, elle a fait venir dt>s 
octeurs en représentation : M. Dumaine d'abord, du théâtre de la Porte Saint- 
Martin , l'acteur aux forts biceps , comme le qualifie un critique des grandes 
JFievues : homme superbe, en vérité, et doué d'un organe splendide. Avec lui 
ot pour lui la direction a monté les drames les plus courus et a repris la 
pièce à grand succès, d'il y a deux ans : Les pirates de la Savane. 

A Dumaine a succédé Brasseur, un des meilleurs grimes du théâtre du 
Palais -Royal, un ferceur qui a fait rire le public à lui dilater la rate. La 
direction a dû faire quelques bonnes recettes avec ces deux acteurs de pas- 
sage , car la salle était presque toujours pleine. Mais on n'a pas ces messieurs 
8ans de grands sacrifices; et, le partage fait, la part du directeur a été sans 
douté fort légèt'e. Brasseur parti, est venu Ligier, que Toulouse a, dans ce 
m^meiif, U bonne fortune de posséder; et les mâles accents de la tragédie 
»nt pris la place des grelots dé la folie. Ainsi ; en moins de six semaines , 
QOos aiiroii^ parcouru toute l'échelle dramatique. C'est évidemment là le fait 
d'âne dire^tioh intelligente , et le public hn doit des remercfments à l'ordon- 
nateur dé ses [ilaisirs, â M. Lafeuillade. — Ligier n'était pas venu à Toulouso 
énpiiift six ans; et voici ce que nous écrivions dans la Revue . au mois de no- 
vembre 1856, après les représentations des Enfants d'Edouard, de Louis XI 
\ de Tartuffe : « Lorsque nos chanteurs de grand opéra sont sans souffle et 
ms voix au bout de quatre à cinq ans, on est étonné de trouver en Ligier, 
très trente-cinq ans , la même puissance de moyens qu'il avait à ses débuts, 
lel organe ! quelle force ! Mettez donc cette poitrine de fer au régime du 
it lait, etc * (Il venait de jouer dans la même soirée Tartuffe et 



-. 320 — 

Othello). Eh bien, ce que nous disions alors , nous le répéterons aujourd'hui. 
Ligier est resté ic même. Les six années écoulées n'ont pas fait la moindre 
brèrhc à sa voix. Elle ne chevrote point; il n'est ni cassé ni lourd; il est 
rhomme de ses rôles , il est Louis XI , Glocester , et Ton ne souhaite pas 
qu'il paraisse plus jeune. Mais malgré, ou plutôt à cause de la sympathie que 
nous ressentons pour ce vieil athlète , nous dirons que la comédie nous sem- 
ble moins dans ses moyens que la tragédie. La tragédie , quoi qu'on fasse , 
aura toujours le ton solennel et déclamatoire, et la voix de Ligier est mer- 
veilleusement propre à ce genre. La comédie , au contraire , dont le ton est 
celui de la vie commune , exige une trop grande variété d'inflexions pour que 
l'organe si puissant de M. Ligier se plie jamais à tous ses modes. C'était 
frappant dans Tartuffe ; l'inflexion de la voix revenait trop souvent la même 
à la fin des phrases. 

Puisque nous avons été amené à parler de Tartuffe » nous aurions de 
sévères reproches à adresser à la plupart des acteurs qui ont joué dans la 
pièce. Henri ne savait pas son rôle , un rôle que nouB lui avons vu jouer 
déjà. Ainsi il n'a pas pour lui l'excuse d'avoir été pressé. Dans la scène des 
deux beaux frères au premier acte , scène capitale«de la pièce , il sVst per- 
mis d'en retrancher plus d'un tiers. Min« Féraudy n'a pas compris le rôle 
d'Elmire, rôle difficile, que M'ic Mars jouait dans la perfection. M<n« Féraudy 
est fort excusable de n'avoir pas vu Mit^ Mars et de ne pouvoir se modeler sur 
elle; et nous ne songeons pas à lui en faire un crime; mais il y a des traditions 
et elle aurait dû chercher à les connaître. M»« Dalis , â qui certes on ne sau- 
rait refucscr une grande intelligence, n'a pas mieux rendu le rôle de Donne. 
Avoir le visage toujours en feu , crier , gesticuler , tempêter , c'est mal saisir 
l'esprit du rôle. Ce que nous pardonnons moins encore à M^e Dalis ce sont 
les mutilations nombreuses qu'elle a fait subir aux vers de Molière. Pour chan- 
ger de ton , nous dirons que M. Maxime et sa femme ont joué fort gentiment 
les rôles de Valère et de Marianne; que M^o Prévost découpe très-bien le vers, 
phrase à merveille , et qu'elle s'est montrée excellente comédienne dans le rôle 
de Mme Pernelle. Nous dirons encore que M. Breton , à qui la mémoire fait sou- 
vent défaut , n'a pas bronché une seule fois , qu'il n'a commis aucune irréfc- 
rence envers le génie de Molière (excepté cependant lorsqu'il baise le bas du 
manteau de Tartuffe) , et qu'il a conservé au personnage d'Orgon sa véritable 
physionomie. M. Breton a été formé à bonne école, on le voit. Un acteur, 
par exemple, qui n'a jamais mis le pied dans aucune, c'est bien celui qui, 

dans les Enfants d'Edouard, remplissait le rôle de Buckingham Mai 

chut. Le théâtre du Capitole a rouvert ses portes , les musiciens sont à leu 
places; le chef d'orchestre tient son archet levé, prêt à donner le signal... 

L'opéra a la parole , tout doit se taire. 

F. L. 

1"' Octobre tSCS. 




NOTES SDB LA CfiRAMIOUE. 



Faienees et Poreelalnes. 

L'emploi des vases exécutés avec de Targile cuite, ou bien avec 
de Targile crue , fabriqués à Taide d'un tour , ou bien façonnés 
tout simplement à la main , remonte aux époques les plus reculées. 
On découvre chaque jour des vases de ce genre , dans les ruines 
des constructions les plus anciennes. Les Israélites, pendant leur 
captivité à Babylone , étaient employés à la fabrication des briques , 
pour la cuisson desquelles on leur marchandait la paille et les ro- 
seaux. Ces briques, recouvertes d'inscriptions cunéiformes, sont 
parvenues jusqu'à nous. Jérémie fait allusion à la fabrication des 
vases d'argile, lorsqu'il dit : Sicut lutum in manu figuli. 

Des vases en terre grossière , analogues aux poteries gauloises , 
mais qui appartiennent à la période anté-historique , ont été dé- 
couverts dans les cavernes du midi de la France. Ils étaient con- 
fondus avec des instruments en silex et des ossements d'animaux , 
disparus depuis longtemps de nos contrées, notamment le Renne. 
Cette dernière observation , publiée il y a plus de vingt ans , et 
ue les travaux récents de M. Boucher de Perthes sont venues con- 
rmer , constate que la découverte des poteries est contemporaine 
) l'enfance de l'humanité. 
Les vases de terre cuite sont nus, ou bien recouverts d'un vernis 

TOMI XTI y 5« UTRAlSOlf . S3 



— 322 — 

à base d'oxyde de plomb ou d*oxyde d'étain , qui a reçu le nom d'é- 
mail. On a trouvé des vases émaillés dans les ruines des monuments 
les plus anciens de TAssyrie et de la Perse, à Ninive , à Tyr, à Ba- 
bylone et dans le célèbre palais de Khorsabad , qui fut construit par 
le roi Sargon , sept siècles avant Fère chrétienne. On découvre 
également des poteries recouvertes d*un vernis plombifère ou stan- 
nifère, dans les ruines des monuments égyptiens, étrusques, grecs 
ou romains. Le secret de ces vernis métalliques a été plusieurs fois 
perdu et retrouvé, et Ton a fait successivement honneur de cette 
découverte aux dominateurs arabes de FEspagne , au Florentin Lucca 
délia Robia et à Bernard de Palissy. 

Chaque peuple a donné aux vases dont il s*est servi, soit pour 
les usages domestiques, soit pour les usages religieux, des formes 
et des ornements d'un goût particulier qui correspondent à son état 
de civilisation. L'étude de la céramique offre donc un résumé de 
l'histoire des beaux-arts. Je dois ajouter que cette étude constitue, 
en outre , une branicîhe très-curieuse de l'archéologie , puisque les 
vases offrent souvent des peintures représentant des. portraits , 
des armoiries , des monuments , des scènes de mœurs, des repro- 
ductions de gravures et de tableaux entièrement perdus , ainsi que 
des satires politiques et des légendes religieuses. Il ne feut donc pas 
être surpris de la faveur qui s'attache aujourd'hui , non-seulement 
à l'étude des vases antiques et des majoliques italiennes , mais en- 
core aux produits céramiques de la France , de l'Allemagne, de la 
Hollande , de l'Espagne et de l'Angleterre. 

Mon but étant de faire connaitre plus particulièrement les bien- 
ces et les porcelaines des trois derniers siècles , je dois me borner 
à dire seulement quelques mots des produits céramiques des épo- 
ques les plus reculées , et à signaler surtout le tombeau lydien du 
musée Campana, en terre cuite peinte, trouvé à Cervétri , et qui 
date de cinq ou six siècles avant la fondation de Rome. Les deux 
figures de grandeur naturelle qui le décorent, rappellent le style des 
monuments asiatiques et phrygiens. 

Les vases grecs et étrusques se font remarquer par la pureté de 
leur galbe , par leur légèreté , par l'élégance et la variété de leurs 
formes , par la beauté des dessins qui les ornent. Ils peuvent être 
divisés en trois classes : 

i** Les vases primitifs ou archaïques, eïi terre noire, dépourvus 



— 323 — 

de peintures et d'inscriptions , fabriqués à Vulci et àChi4isi, et dont 
l'analogie avec les poteries mexicaines , de Ninive , et de la Phénicie, 
ne saurait être méconnue ; 

^ Les vases de la colonie corinthienne qui vint s'établir dans 
TEtrurie méridionale , vases qui correspondent à l'apogée de l'art 
grec, et dont les belles peintures, noires sur fond rouge, repré- 
sentent les cycles complets des légendes argonautiques, troyennes, 
thébaines, orestides, héracléennes , etc.; 

3<» Les vases de la décadence , aux formes bizarres , surchargés 
de figures et d'ornements en relief de mauvais goût , et qui font 
involontairement songer aux alcarazas de Malaga et des iles 
Baléares. 

Les poteries rouges de l'époque romaine, dont les fragments sont 
si communs et qui offrent , sur tous les points de l'Europe, une 
analogie frappante , sont recouvertes d'un vernis lustré (engobe) , 
très-brillant, extrêmement mince, dont la composition est incon- 
nue, et qui a résisté, pendant plus de quinze cents ans, à toutes 
les influences des agents atmosphériques. Les estampilles de fabrique 
que l'on observe sur les vases de cette espèce indiquent l'existence 
€le plusieurs milliers d'usines. Celles de Sagonte (aujourd'huf Mur- 
^iedro) , près Valence , occupaient à elles seules plus de 1200 
€>uvriers. M. Canavy imite aujourd'hui, avec les argiles rouges de 
Cusset, ce genre de poteries. Les deux vases d'apparat, d'un mètre 
de hauteur, qu'il a eu l'honneur d'offrir à l'Empereur, pendant son 
séjour à Vichy , doivent être considérés comme un des ouvrages 
les plus notables de la céramique moderne. 

Les poteries des anciens peuples se réduisent , comme on le voit, 
% un petit nombre d'espèces, mais à partir du quinzième siècle, et jus- 
c^u'au dix-huitième, l'art céramique prend un grand développement ; 
les produits de cette époque sont variés à l'infini , et les centres de 
fabrication très-nombreux. La facilité des communications et les re- 
lations commerciales qui s'étendent et se multiplient chaque jour 
ont &it connaître , depuis peu d'années , des ouvrages dont on ne 
soupçonnait même pas l'existence. 

On nomme faïences les terres cuites émaillées opaques. L'émail 
qui les recouvre est plus dur que celui des porcelaines tendres, mais 
plus mou que celui des porcelaines dures. Leur nom dérive de la 
petite ville de Faenza où on les fabriqua pour la première fois. 



— 324 — 

Les terres vernissées sotïi des poteries peintes à froid et enduites 
d'un vernis tendre, ou couverte, recuit au petit feu. 

La terre de pipe est une espèce de terre vernissée, mais plus lé- 
gère, et dont la qualité, pour les usages domestiques, est inférieure 
à celle des faïences. 

Les grès ou grès-cérames se distinguent par leur densité et leur 
sonorité. Ils sont opaques , et le grain de la pète est irés-fin et 
très-serré. 

Les principaux caractères des porcelaines consistent dans la blan- 
cheur, la dureté et surtout la translucidité. 

Indépendamment de ces cinq genres de produits céramiques , on 
fabrique , depuis le commencement de ce siècle , à Taide de plu- 
sieurs espèces de marnes , d*argiles et de grès , de diverses sub- 
stances minérales et de glaçures ou vernis particuliers, plusieurs 
espèces de poteries qui ont reçu différents noms ; nous citerons plus 
particulièrement h porcelaine opaque ou demi-porcelaine ^ le paros, 
les cailloutages , Vironstone, le cream-color , et le pearl-worh des 
Anglais. 

Au commencement du dix-huitième siècle', les érudits et les 
amateurs ne connaissaient que très-imparfaitement Thistoire de la 
céramique : les majoliques italiennes , les faïences de L. délia Rob- 
bia , de Bernard Palissy , hispano-moresques et hispano-arabes; les 
porcelaines de Textréme Orient , de la Hollande et de TÂllemagne , 
étaient peu connues , et, dans tous les cas, fort dédaignées. On 
n'avait en aucune manière étudié les poteries mérovingiennes, car- 
lovingiennes et du moyen âge. Il en était de même des faïences dites 
d'Henri II et des 'produits céramiques d'Apt , de Montpellier, d'Avi- 
gnon, de Marseille , de Gênes , de Milan , de Venise, de la Sicile, de 
Nevers , de Strasbourg , de Moustier , de Saint-Cloud et du Straf- 
fordshire. Les produits merveilleux des fabriques de Delft et de 
Rouen , que l'on n'a jamais surpassés , ne figuraient dans aucune 
collection. 

Nul ne se doutait , à cette époque , qu'il avait existé dans nos 
provinces méridionales des légions d'ouvriers d'un grand mérite, 
de véritables artistes dont les ouvrages rivalisent avec ceux des ma- 
nufactures les plus célèbres. Il suffira de citer la vaisselle de la. 
veuve Perrin, de Marseille, dont les dessins ont été exécutés du 
premier jet , avec une extrême hardiesse ; celle de Montpellier , dont 



— 325 — 

les ornements, plus purs mais plus timides, ne font que suivre 
une esquisse préalablement tracée à la pointe sèche; les ateliers 
d*Avignon , dont les pièces d'apparat^ presque toujours monochro- 
mes , se distinguent par la sévérité de leur galbe. 

La détermination des vases de faïence est entourée de mille diffi- 
cultés. Présentez à trois collectionneurs des plats recouverts d'un 
émail blanc, parfaitement glacé, décorés de fleurs pourpres à feuil- 
lages d'un beau vert d'émeraude, Tun dira qu'ils sont de Rouen, l'au- 
tre de Nevers, le troisième affirmera qu'ils sortent des fabriques de 
Marseille. Les amateurs distinguent cependant assez facilement les 
produits de certaines manufactures; mais il faut que ces produits 
présentent un ensemble de caractères particuliers , car il existe des 
pièces que personne ne peut encore déterminer d'une manière cer- 
taine. 

• Si toutes les usines avaient marqué leurs produits , le classement 
des faïences serait chose facile ; mais il n'en a pas été ainsi : la plu- 
part des vases sont muets comme le sphynx antique, aucun signe 
particulier ne les distingue. C'est par l'étude des formes, la nature 
delà terre, la composition et l'épaisseur de l'émail, l'emploi de 
<^rtaines couleurs et leurs diverses nuances, le degré de cuisson , 
]e style des ornements, etc., etc., que l'on peut arriver à la dé- 
termination certaine de quelques faïences , et les faire ainsi ser- 
vir de types. On comprend donc facilement combien les erreurs 
€loivent être fréquentes , si l'on veut bien surtout tenir compte 
des fausses marques et des imitations , circonstances qui com- 
pliquent singulièrement la question. Toutes les fabriques ont 
«u y d'ailleurs , leur début , leur apogée et leur décadence ; 
^lles ont livré au commerce des produits de tout genre ; elles 
CDDt successivement adopté et rejeté tel et tel genre , afin de se 
€3onformer aux caprices de la mode; elles ont plusieurs fois mo- 
€lifié leurs procédés ; elles ont confectionné des pièces de luxe et de 
la camelotte; elles ont travaillé pour les princes et pour les plus 
liumbles ménages. — Je dois ajouter que les dates, qui sont quel- 
quefois gravées sur les vases , peuvent elles-mêmes induire en er- 
reur, parce qu'elles ont été gravées dans le moule, et que ces 
moules ayant pu servir pendant de longues années, le même mil- 
lésime peut se rencontrer sur des vases de diverses époques. Pareille 
chose est arrivée pour certaines monnaies ; c'est ainsi que l'on a 



— 326 — 

frappé des décimes de Louis XVI longtemps après la mort de ce 
prince. 

Les études céramiques sont, comme on le voit , entourées de 
mille difficultés. 11 est aussi difQcile de déterminer la provenance 
d'une assiette ou d'un plat, que de dire à quel maître appartient un 
tableau dépourvu de signature ou dont la signature est fausse. 
Mais ces difficultés ne doivent pas arrêter les véritables amateurs ; 
elles doivent, au contraire , servir de stimulant à leur zèle. 

Les bornes de ce travail ne me permettant pas de donner en détail 
les marques , et de désigner les caractères à Taide desquels on peut 
reconnaître les diverses espèces de faïence , ces marques et ces ca- 
ractères se trouvant d'ailleurs indiqués dans le petit manuel que 
vient de publier M. Auguste Demmin, je me bornerai à quelques 
généralités, et à dire quelques mots des produits qui sont les plus 
dignes de fixer l'attention des gens du monde et des collection- 
neurs. C'est à l'extrême obligeance du savant conservateur du 
musée céramique de Sèvres que je suis redevable d'une bonne 
partie des notes suivantes ; je ne prends donc à ma charge que les 
erreurs et les hérésies qu'elles pourront renfermer. 

Les faïences les plus belles et les plus estimées sont celles de 
Delfiy entre La Haye et Rotterdam. Elles surpassent celles des fa- 
briques italiennes les plus renommées , parce que le ton de ces 
dernières est , en général , assez monotone , et qu'elles ont d'ail- 
leurs été peintes sur l'émail , après sa cuisson , comme cela se pra- 
tique pour les porcelaines. Les produits de cette manufacture se font 
remarquer par l'élégance des formes , la légèreté de la pâte , la 
beauté de l'émail , la variété et l'éclat des couleurs , comme aussi 
par l'emploi des dorures et par des reQets métalliques et nacrés. A 
l'exemple de presque toutes les fabriques de faïence et de porcelaine, 
celles de Deift imitèrent d'abord les ornements des porcelaines du 
Japon, de la Chine et de la Perse (4518) ; mais elles adoptèrent 
plus tard un style original , et livrèrent au commerce des potiches 
de plus d'un mètre de hauteur et des plaques- tableaux de très- 
grande dimension, représentant des marines , des paysages et des 
kermesses avec des milliers de figures. Dans le dix-huitième siècle, 
l)elft avait encore 43 manufactures et occupait 8,000 ouvriers. 
Cette ville envoyait ses produits en France, en Angleterre, en 
Suède et jusque dans les Indes. Le vieux Delft a centuplé de 



— 327 — 

valeur, et il s'en est expédié depuis vingt ans plus de 3,000 caisses. 

Comme presque tous les artistes des écoles de Nuremberg, de 
Rouen , de Moustier et de Lille , ceux de Delft peignirent directe- 
ment sur le cru , c'est-à-dire sur Tinduit d'émail avant sa vitrifica- 
tion. Ce genre de peinture nécessite une main très-exercée et une 
grande habileté , parce que les couleurs étant embues immédiate- 
ment, les retouches sont impossibles, et l'artiste doit ainsi dessi- 
ner du premier jet. Par ce procédé, l'émail et la peinture ne su- 
bissent qu'une seule cuisson au grand feu ; les dessins n'ont pas 
la sécheresse de ceux que l'on exécute sur les porcelaines, ils sont 
plus hardis , plus gras. 

Les fabriques de Rouen commencèrent à travailler vers le milieu 
du seizième siècle: elles rivalisèrent avec celles de Delft. Nous de- 
vons mentionner ensuite, par ordre de mérite , Nevers , dont les 
premiers ouvrages offrent une extrême analogie avec ceux des ma- 
factures italiennes, Moustier, Strasbourg, Niederwiller, Beauvais, 
Lille, Lunéville, et la fabrique hollandaise d'Overton, qui ne tra- 
vailla que dix ans, et dont les produits , offrant des groupes d'oi- 
seaux moulés sur nature , sont presque introuvables. 

Les principaux centres de fabrication des faïences sont , après 
ceux que j'ai déjà mentionnés : Cologne , Schelestadt , Baireuth , 
Hoshst , Schaffhouse et Louisbourg dans le Wurtemberg. Nous 
avons en France : Saint-Cloud, Quimper, Senceny, Lille, Bordeaux, 
Lunéville , Sèvres , Ëpernay et Rubelles , qui inventa les émaux 
ombrants, et dont les plaques lithophaniques peuvent donner une 
idée exacte. On signale en Italie : Gènes, Milan, Venise, Florence, 
Chaffaggio et Candiana , qui imitèrent le persan; plusieurs villes 
delà Sicile, Florence, et la pléiade de fabriques qui se groupè- 
rent autour d'Urbino et de Faenza, fabriques dont nous dirons 
quelques mots en particulier. 

L'artiste le plus éminent et le véritable fondateur de l'école flo- 
rentine est Lucca délia Robbia , qui florissait de 1430 à 1435 , et 
dont les neveux et les élèves , Octavien et Augustin del Doccio , 
continuèrent les travaux. 

M. Davillier, dont le nom est une autorité, et qui doit publier 
prochainement une monographie des faïences du Midi , nous a 
signalé récemment une fabrique dont les produits, ayant pour 
marque une croix, avaient été jusqu'à ce jour attribués à Marseille, 



— 328 — 

et que Ton rencontre en grande abondance dans la Provence et le 
Languedoc. Nous voulons parler de Varrages, dans le département 
du Var. Cette usine imita et fit une rude concurrence aux produits 
de Moustier, mais sa platerie de table et de cuisine fut toujours 
très-médiocre; on la reconnaît à ses arabesques grossières, exécu- 
tées sur un poncis , et dont le bleu baveux a souvent déteint sur la 
glaçure. Varrages a aussi fabriqué des plats et des assiettes décorés 
de chinoiseries d'un beau vert d'émeraude; des vases de tout 
genre avec bouquets de fleurs pourpres sur émail blanc , et de la 
vaisselle très-commune avec fleurs , animaux et personnages baro- 
ques des comédies de Tépoque (Scaramouche , Scapin , Fracasse) , 
d'une exécution détestable, et dont la couleur, jaune ou verte, est 
toujours terne. Presque tous les ménages du midi de la France ont 
encore de la vaisselle de ce genre et s'en servent chaque jour. 

Tout le monde connaît les rustiques figurines de Bernard Pa- 
lissy ; tout le monde a, du moins, entendu parler de ces beaux 
plats émaillés, multicolores, ornés de coquillages, de crabes, d'écre- 
visses , d'insectes, de lézards, de couleuvres et de poissons eu haut 
relief, qui vivent et frétillent dans des océans en miniature , ou bien 
reposent sur des couches de feuilles de bruyère et de glaïeul. Le 
prix de ces plats étant très-élevé, les marchands de bric à brac 
demandaient à grands cris qu'on leur livrât des imitations qui pus- 
sent être vendues comme pièces de bon aloi. Leur vœu a été satis- 
fait; plusieurs industriels sont parvenus à imiter les rustiques figu- 
rines avec une perfection déplorable à un certain point de vue , 
puisque l'on vend chaque jour , comme des Palissy, et pour des 
sommes énormes, des imitations récentes que Ton pourrait acheter 
de première main , pour 50 ou 40 fr. 

Il suffit de posséder les notions les plus élémentaires sur la mo- 
ralité commerciale pour blâmer ce genre de négoce; mais les ca- 
suistes seuls pourraient dire quelle pénalité devrait être infligée aux 
industriels qui fabriquent de faux Palissy , qui les vendent comme 
faux et à des prix modérés , c'est vrai , mais qui savent parfaite- 
ment que leurs ouvrages sont destinés à tromper le public, et qui 
évitent de les signer afin de favoriser la fraude. J'ai visité depuis 
peu de temps plusieurs usines de ce genre , et il me serait difficile 
de donner une idée de la quantité de produits qu'elles expédient 
chaque jour dans toutes les directions. Les beaux ouvrages de 



— 389 — 

M. Pull , de Vaugirard, et ceux de M. Charles Davisseau, de Tours, 
font une très-honorable exception à ce genre de commerce. Ce der- 
nier, surtout , est un artiste éminent , d'une extrême modestie , 
connu, on peut le dire, de tous les artistes de l'Europe , et dont 
les rares et magnifiques ouvrages ne se trouvent que dans les col- 
lections publiques et princières. Les compositions de M. Davisseau 
ne peuvent être confondues avec celles de Palissy ; elles sont toutes 
signées, et il fait tous ses efforts pour leur donner un caractère 
original , afin qu'elles ne puissent point servir à tromper le public. 
Leur prix très-élevé est d'ailleurs une garantie contre la fraude. 

Je dois encore citer parmi les imitateurs de Palissy , MM. Barbi- 
set, de Paris ; Landais, de Tours; Lesma frères, de Limoges , et 
Jdinton, dont les usines sont situées dans le Staffordshire. 

Obra doraia. — On trouve en Espagne, en Sicile , en Italie , dans 
le Levant, et dans les provinces méridionales de la France, 
des plats , des bassins , des assiettes et des vases sphériques , à col 
étranglé, dont le goulot large et surélevé est accompagné de deux 
^tites anses. Ces vases, les plus anciens surtout, offrent des des- 
sins de style arabe et moresque, largement exécutés, à reflets mé- 
talliques cuivreux ou dorés. Les recherches de M. Davillier ont dé- 
montré qu'ils ont été fabriqués en Espagne. Les Morisques, persé- 
csatéspar Ferdinand le Catholique, et chassésde la Péninsule en 1610, 
transportèrent en Italie le secret de cette fabrication. 

C'est dans les premières années du huitième siècle que les Arabes 
d'origine asiatique introduisirent en Espagne l'usage des faïences 
^maillées. Les pièces de cette époque sont d'une extrême rareté, et 
Cîonsistent surtout en carreaux (azulejos), qui étaient employés pour 
les revêtements extérieurs et intérieurs des palais et des mosquées. 
Ces faïences sont désignées sous le nom d'hispano-arabes , pour les 
clifrérencier de celles qui furent exécutées plus tard , depuis le trei- 
zième jusqu'aux premières années du dix-septième, sous le règne des 
llmohades, dynastie des princes mores, et qui ont reçu le nom d'his- 
lano-moresques. Le célèbre vase de l'Âlhambra, monument le plus 
urîeuxdela céramique orientale, appartient à cette dernière classe. Il 
inviendmit d'ajouter à ces deux divisions un troisième groupe, 
ne l'on pourrait nommer hispanique, et qui comprendrait les faïen- 
\s exécutées depuis l'expulsion des Morisques jusqu'à nos jours. 
obra doraia de cette époque n*a plus , en efiet, de caractère mores^ 



— 330 — 

que ; od i^y observe que des blasons , des sujets ou emblèmes reli- 
gieux , des légendes amoureuses et de grands ramages de fleurs , de 
feuillages et d'animaux fantastiques. 

Les faïences hispano-moresques et hispaniques figurent sur les 
bodegones ou tableaux de nature morte des vieux peintres espagnols. 

La ville deMalaga parait avoir servi de berceau à la fabrication de 
ces vases. Valence vint ensuite, et les produits des manufactures de 
celte ville offrent presque toujours , comme le fait remarquer M. Da- 
villier , Taigle de saint Jean , emblème de la ville , ou bien des oi- 
seaux qui doivent être considérés comme la dégénérescence de ce 
type. 

En continuant à examiner Tordre chronologique des villes qui 
ont successivement fabriqué les faïences qui nous occupent , on 
trouve Majorque, Murcie, Murviedro, Tolède, Xative, Jaen, Tala- 
vero, Téruel et Barcelone. Les produits de la capitale de la Cata- 
logne se distinguent par l'emploi des émaux de couleur bleue et d^ 
couleur verte. Il existe encore à Manises , près de Valence , un in- 
dustriel qui fabrique des vases à reflets métalliques rouges : c'est 1^ 
dernier représentant de cette industrie. Un fait digne de remarque, 
c'est que la terraillo la plus commune , exécutée par les potiers da 
département des Pyrénées-Orientales, conserve encore une réminis— 
cence des décorations moresques , et que l'aigle de Valence y est 
toujours représenté par un oiseau de style caraïbe le plus fantastique 
et le plus naïvement archaïque. 

On rencontre, en Sicile surtout ,des faïences. très-belles, très-pré- 
cieuses , recouvertes d'un émail bleu lapis , avec ornements vermi- 
culés, à reflets dorés, dont la parenté avec l'ocra dorata ne saurait 
être méconnue , et que l'on nomme siculo-moresques. 

Nous devons enfin mentionner, pour terminer cette série, des 
vases en terre rouge , très-singuliers , entièrement fermés par un 
diaphragme percé à jour, et qui ne laissent sortir le liquide que très- 
lentement, afin de pouvoir se désaltérer sans avaler une tropgrande 
quantité d'eau à la fois. Le musée de Narbonne possède un vase en 
terre rouge de ce genre, qui porte une estampille arabe. 

Majoliques. — Le mot majolique, dont on se sert en Italie pour 
désigner les faïences en général , tire son étymologie de la plus 
grande des îles Baléares. Celle lie portait , dans le douzième siècle , 
le nom ù" Isola majolica. Le dictionnaire de la Crusca définit ainsi le 



— 334 — 

motmajolique : «Faïence ainsi nommée de i'ile de Majorque, où l'on 
commença à la fabriquer.» Il est doncévidenlque les Italiens reçurent 
des Mores d'Espagne, etdans les dernières années du quinzième siècle, 
Tart de fabriquer des faïences émaillées. Cette belle industrie prit 
d'abord naissance à Catta-Girone , près de Syracuse, et se propagea 
avec une extrême rapidité à Faenza , Pesaro , Urbino , Forli , Castel- 
Durante, Rimini , Bologne , Citta di Castello , Ra venue , Savone, 
Gubbio, Venise , Gènes , Deruta, etc. 

Les majoliques italiennes atteignirent, pendant les quatorzième et 
dix-septième siècles, dans ces divers centres industriels, un degré de 
splendeur qui n'a été surpassé que par les vieilles faïences néerlan- 
daises, celles de Delft surtout, et dont ou ne peut se faire une idée 
exacte qu'en visitant les grandes collections publiques de l'Europe. 

Les artistes italiens qui se sont le plus illustrés comme peintres 
céramistes sont : L. délia Robbia , maestro Giorgio Ândreoli et son 
fils Censio , Battisla , Franco , Flaminio , Francesco , Xanto , Gileo , 
Prestino , Patanazzo , Pichi , Guido, Merlino , Rombariotti et Horace 
Fontana , qui peignit presque tous les vases de l'hôpital de Lorette. 

Les 650 majoliques qui composent la riche collection du musée 
€ampana peuvent donner une idée exacte des progrès et de la déca- 
dence de cette classe de faïences. Les sujets qui les décorent sont 
tirés de la Bible, de l'Evangile, de la mythologie, mais on y observe 
aussi des sujets guerriers , domestiques et allégoriques , des blasons 
et la reproduction fidèle des dessins et des tableaux des grands maî- 
tres du seizième siècle, de Raphaël surtout. Je me borne à citer une 
tasse d'accouchée avec celte légende : Per la Madalena Moglie di 
J9artotomeo,1554; un plat à reQets offrant le portraitde deux amants, 
avec l'inscription : Margarita diva mia hella; un plat avec les armes 
de Léon X; la grande coquille représentant Neptune; le beau plat 
d'apparat qui figura au banquet offert au peuple romain en 1514; 
la Cène, d'après Raphaël ; et les chevaliers portant des bannières, 
d'après Mantçgua. 

Les produits de Pesaro se distinguent par leur éclatant reflet mé- 
tallique; Urbino, par la belle composition de ses arabesques; 
Faenza, par l'éclat merveilleux de son émail et par la variété de ses 
productions; Venise, par ses couleurs ternes, par son dessin correct 
mais un peu froid ; Savones et Gènes, par leur belle couleur bleue ; 
Gubbio, par le beau rouge métallique dont le secret est perdu. 



— 332 — 

Les personnes qui recueillent des majoliques doivent se tenir en 
garde contre les imitations modernes du marquis de Giguori , de 
Doccia , près Florence , qui est parvenu à imiter les reflets métal- 
liques. 

On ignore Torigine des faïences ou plutôt des terres de ^Hpe dites 
â^ Henri 11^ mais on les attribue en général à Ascanio et à Girolamo 
délia Robbia , élèves de Benvenuto Cellini. L'émail blanc qui les 
recouvre a un ton légèrement ambré ; elles sont ornées de dessins 
noirs et quelquefois de figures en relief du plus beau style flo- 
rentin. On n'en connaît que quarante-cinq pièces, qui ont toutes 
été vendues à des prix très-élevés, de 5 à 10,000 fr. Celle du musée 
de Sèvres, un simple couvercle de sucrier, qui avait coûté 1,000 
écus, fut brisée par M. Riocreux en essayant de Tentamer avec une 
lime , afin d'obtenir un peu de poussière destinée à une analyse chi- 
mique. Cette circonstance servit , du reste, à constater que les des- 
sins noirs avaient été incrustés dans la pâte , à Taide d*un procédé 
analogue à celui que Ton pratique pour exécuter les niellures. 

Les marques de fabrique des faïences d'Henri 11 consistent en sa- 
lamandres , écus de France , croissants entrelacés de Diane de Poi- 
tiers, monogrammes du Christ et armes de Montmorency -La val : 
M. Théodore Deek les imite parfaitemcnl. 

Une charte de la bibliothèque impériale constate l'existence d'un^ 
fabrique de faïences à Lyon , sous François !«' et Henri II, mais les 
produits de cette usine ne sont pas connus. 

Malgré l'opinion généralement adoptée, relativement à la supério- 
rité des grès des Flandres y ceux de rAllemagne, de Nieuwit sur- 
tout; entre Cologne et Mayence, méritent d'occuper le premier rang. 
L'émail est tantôt bistre , ou bistre grumelé, tantôt grisâtre ou bleu 

« 

avec des clous guillochés et des rosaces à jour. Les grès-cérames , 
dorés et argentés, que l'on trouve maintenant en si grande quantité 
dans le commerce , proviennent du Stafibrdshire. 

Il n'a été question, dans les notes précédentes, que des anciennes 
productions céramiques et des faïences qui trouvent leur place dans 
les collections des amateurs, je crois cependant devoir citer quel- 
ques usines modernes, à cause de leur importance ou de la supério- 
rité de leurs produits. Voici les principales : 

M. Vieillard , à Bordeaux, occupe 800 ouvriers et fabrique pour 
600,000 fr. de porcelaine dure et 1 milion de faïences (cailloutages). 



— 333 - 

Il exécute des plats ovales de grande dimension, peints en bleu, sous 
couverte , et parfaitement réussis. 

MM. J. Wedgwood et fils (Royaume-Uni). Cette usine date de 
1768, et occupe 400 ouvriers. Les grès-cérames blancs (Paros) et 
bleus , avec ornements d'applique en relief, constituent une spécia- 
lité de cette maison , qui fabrique en outre des cream eolor d'un 
prix modéré, et des pearl work d'un incontestable mérite. 

M. Utzchneider et C®, de Sarreguemines, occupent 1100 ouvriers, 
et fabriquent pour 1,500,000 fr. de grès , de porcelaines tendres et 
de poteries pour usages domestiques. Leurs vases d'apparat , imi- 
tant le porphyre, ont été très-remarques à la dernière exposition de 
Londres. 

MM. Lebœuf , Millet et C«, de Creil et de Montereau : pièces mar- 
brées , imitées des Anglais , décorations imprimées sous couverte , 
Mence particulière désignée sous le nom de flora. 

MM. Villeroy et Boch, de Metlachen, en Prusse, fabriquent 
300,000 douzaines d'assiettes par an. Celles en terre de pipe se ven- 
dent 1 fr. 30 les douze; les cailloulages de bonne qualité, 3 fr. 40. 

M. H. Fouques , à Saint-Gaudens (Haute-Garonne) : poteries de 
diverses natures , porcelaine dure, ateliers de décoration. Cette fa- 
brique, très-recomroaodable, occupe 900 personnes. 

C est aux Anglais que nous sommes redevables do presque toutes 
les inventions qui ont été réalisées dans la céramique , depuis le 
commencement du siècle; mais en ce moment, nous marchons leurs 
égaux. 11 devient évident, lorsque l'on examine les améliorations in- 
troduites chaque jour dans cette branche de l'industrie, que les po- 
teries à émail plombifère , à la litharge surtout , tendent à dispa- 
raître. Il en est de même des cailloutages à vernis stannifère. Cette 
vaisselle est peu à peu remplacée par des poteries de bonne qualité 
k émail dur, résistant, supportant bien le feu , et ne se laissant pas 
pénétrer par les liquides , même après un long usage. 

PORCELAINES. 

La porcelaine (en chinois tse-ki) se fabrique avec une espèce de 
terre blanche , infusible, provenant de la décomposition des roches 
feldspathiques et que l'on nomme kaolin. Ses caractères sont la blan- 
cheur, la dureté et la translueidité. On fait entrer quelquefois dans 



— 334 — 

sa composition de la craie , du gypse , des os calcinés et du feld- 
spath quartzeux. 

Il est facile, en examinant la tranche d'un fragment de porcelaine, 
de reconnaître deux parties distinctes : 1<> une partie centrale légè- 
rement opaque (biscuit) ; ^o une glaçure, vernis ou enduit extérieur, 
qui est vitreux, brillant et translucide. 

On a fabriqué de tout temps et on fabrique encore aujourd'hui, 
avec le biscuit , des 6gurines d'un blanc mat , légèrement translu- 
cides , que Ton désigne sous le nom de biscuit de Sèvres. Certaines 
fabriques recouvrent ces figurines d'un vernis ou glaçure , orné de 
couleurs, mais elles rentrent alors dans la classe des porcelaines 
(fabrique de Meissen , près Dresde). 

On distingue deux espèces de porcelaines : celles que l'on nomme 
pâtes dures sont recouvertes d'un vernis très-dur, cuit au grand feu, 
et qui ne se laisse pas entamer par une pointe d'acier. Le vernis de 
celles que l'on nomme pâtes tendres est cuit, au contraire, à une 
basse température, et se laisse rayer par la pointe d'un couteau. Les 
pâtes tendres sont , en outre , douces au toucher et d'un blanc mat 
analogue à la crème de lait. Les pâtes dures offrent toujours , dans 
le pied , ou partie inférieure , une zone ou cercle en saillie plus ou 
moins rugueuse , dépourvue de vernis , tandis que les pâtes tendres 
sont entièrement recouvertes par la glaçure. Ce dernier cara.ctère 
est quelquefois assez difficile à reconnaître, parce que les parties 
rugueuses peuvent avoir été usées et polies à la meule. Les pâtes 
dures sont, comme on le voit, supérieures aux pâtes tendres; la 
rareté de ces dernières est la seule cause de leur valeur. 

Quelques usines livrent au commerce, sous le nom de ilemi-por- 
celaine, ou porcelaine opaque^ des vases de faïence recouverts d'un 
vernis très-dur; mais cette désignation est ridicule, puisque le 
principal caractère de la porcelaine réside dans la translucidité. 
Celles que l'on désigne sous le nom de porcelaines anglaises sont 
composées de kaolin , de feldspath , de cendres d'os , avec vernis 
plombifère. 

La porcelaine prend, pendant la cuisson, un retrait qui varie d'un 
huitième à un dixième ; la pâte qui la constitue étant courte ou peu 
ductile , les qieilleurs ouvriers ne peuvent faire que 60 assietttô 
environ par jour, tandis qu'ils peuvent fabriquer 500 assiettes de 
faïence. 



— 335 — 

II existe des porcelaines doot la pâte est colorée de diverses ma- 
nières , mais elles rentrent alors dans la classe des grès-cérames. 
On colore quelquefois aussi toute la glaçure. 

On nomme porcelaines tressaillées ^ imitées ou craquelées, celles 
dont rémail offre des fissures polyédriques , d'une certaine régula- 
rité, imitant les écailles des poissons. Ce défaut dont on a fait une 
qualité. très-estimée, se produit pendant la cuisson lorsque le vernis 
extérieur n'est pas en rapport de contraction avec la pâte. Les Chi- 
nois exécutent des vases craquelés très-beaux et qu'il est fort difficile 
d'imiter, parce que la beauté du craquelage dépend d'un coup de feu 
particulier, c'est-à-dire d'un tour de main. 

La glaçure, couverte de vernis, s'obtient par immersion , en trem- 
pant la pâte , qui a déjà subi une légère cuisson {cuU au dégourdi), 
dans une bouillie composée avec delà poudre d'émail délayée dans de 
Teau. Les pièces, recouvertes ainsi de leur glaçure vitreuse, sont 
soumises au feu de bois , à une température très-élevée. Quelques 
usines emploient cependant la houille pour cette opération (Meis^ 
sen entre autres). 

On peint en général les porcelaines sur l'émail cuit ou vitrifié. Il 
en existe cependant dont les ornements ont été exécutés «otis l'émail, 
c'est-à-dire directement sur la pâte légèrement chauffée et avant 
l'application du vernis. Les principales couleurs sont compo- 
sées d'oxydes métalliques et de fondants vitrifiables (oxydes de 
chrome, de fer, d'urane, de manganèse, de zinc, d'antimoine, de co- 
balt , de cuivre , d'étain , d'iridium ; chromâtes de fer , de baryte et 
de plomb; chlorure d'argent ; pourpre de Cassius ; terre d'ombre et 
de Sienne ; ocre rouge et ocre jaune). Ces substances sont délayées 
avec de l'eau gommée , avec de l'eau sucrée , ou bien encore avec de 
Tessenice grasse , afin que la peinture puisse adhérer sur la surface 
lisse de l'émail. Les Chinois ont, non-seulement exécuté des pein- 
tures sous émail et sur émail avant sa cuisson, mais leurs plus belles 
pièces sont le résultat d'un seule et même opération; la pâte, l'é- 
mail et la peinture n'ont passé au four qu'une seule fois. Ce pro- 
cédé, qui donne de très-beaux produits, est tout à fait inconnu en 
Europe. Nos peintures ont , en général , plus de finesse que celles 
des Chinois; mais elles sont plus sèches parce qu'elles ne pénètrent 
pas dans Témail; elles sont plus timidement exécutées, elles ont 
moins d'entrain, d'éclat, de crânerie, comme disent les artistes. 



— 336 - 

Les peintures exécutées sur l'émaii cru nécessitent, d*aiileurs, 
une grande habileté de main , parce que les retouches sont impos- 
sibles. 

La porcelaine a été inventée dans Textrème Orient. M. Cbampol- 
lion jeune en a trouvé à Thèbes , dans des tombes qui remontent 
à la dix-huitième dynastie pharaonique. Ces vases précieux offrent des 
inscriptions chinoises , et sont conservées dans les galeries du Lou- 
vre et du musée de Londres. M. Stanislas Julien affirme que Ton a 
fabriqué des porcelaines 2700 ans avant J.-C, sous le règne de 
Tempereur Hoang-ti. Tout fait présumer que les célèbres vases mur- 
rhins, si estimés des anciens, étaient en porcelaine. Quoi qu'il en 
soit , ce fut un ambassadeur de Venise à la cour de Perse (1474) , 
qui signala le premier ce produit céramique. Les navigateurs portu- 
gais l'introduisirent en Europe en 1515. Cinq ans après, les Hol- 
landais se livrèrent à ce commerce , et , depuis cette époque , leurs 
navires en ont transporté d'énormes quantités; ils ont même con- 
servé jusqu'à ce jour le monopole de ce trafic , et jouissent seuls de 
ce privilège. 

Tout fait présumer que les Chinois sont les véritables inventeurs 
delà porcelaine ; ils connaissent encore une foule de procédés, de se- 
crets et de tours de main que nous ignorons. Tout le monde connaît 
le caprice charmant qui préside à la décoration florale de leurs vases. 
La fabrique de Sèvres a pu seule surpasser Téclat royal de leurs do- 
rures ; rien n'égale la variété , la transparente fraîcheur et le ton 
suave de leurs émaux , la bizarrerie fantastique de leurs dragons et 
de leurs chimères ; la béatitude et la joviale bonhomie de leurs ma- 
gots, la haute fantaisie de leurs paysages, la pétulance et la har- 
diesse de leurs compositions , Tadorable naïveté de leurs figurine 
et de leurs scènes domestiques.il est d*usage, en Chine, dans u 
grand nombre de fabriques , de n'employer que des pâtes préparées 
depuis un siècle. Chaque génération confectionne ainsi , à l'avance 
les matières qui doivent servir aux générations suivantes. Les col 
lectionneurs du Céleste-Empire apprécient beaucoup plus que nou 
les ouvrages de leurs anciens artistes. Us n'hésitent pas à paye 




jusqu'à 10,000 fr. certaines pièces devenues très-rares. On achèi 
maintenant en Europe, et pour eux, les vieux Chines; il par», i/ 
même que Ton en fabrique chaque jour à Pékin , comme ^n 
France. 



— 337 — 

Les Chinois connaissent remploi des émaux ombrants, les mou- 
lages en creux , et les procédés à Faide desquels on obtient des tas* 
ses aussi minces que des coquilles d*œufs. Les produits de leurs 
usines sont extrêmement variés ; ils fabriquent des vases mono- 
chromes et des plats dont Témail extérieur est blanc , dont la pâte 
intérieure , élégamment découpée à jour , est bleue , et qui offrent 
ainsi , à cause de leur transparence , des combinaisons merveilleuses 
et imprévues de lumière et d'ombre azurée. Signalons encore leurs 
tasses que Ton peut remplir d'un liquide bouillant et tenir dans les 
mains sans se brûler , parce qu'elles sont entourées d'un réseau de 
porcelaine qui intercepte la chaleur; leurs plats entièrement blancs, 
et leurs œufs également en porcelaine , offrant une ouverture dans 
ja partie supérieure , et dans lesquels on croit voir nager des pois- 
sons et surgir de petites figures lorsqu'on les remplit d'eau ; leurs 
|[rands vases , composés de plusieurs pièces, qui s'ajustent avec au- 
tant de précision que si elles avaient été exécutées avec un métal ; 
«nfin leurs monuments , leurs tours et leurs portes de ville en por- 
celaine. 

Les vieilles porcelaines chinoises les plus estimées sont celles qui 
ont été fabriquées sous les empereurs Yao et Chun , et celles dites 
des six marques. Le principal centre de fabrication est King-te- 
Tehing : on y compte plus de cinq cents fours et plus d'un million 
d'ouvriers. 

C'est dans le Céleste-Empire, et 1300 ans avant J.-C, que les 
Japonais allèrent apprendre la fabrication des porcelaines , mais ils 
retardèrent pas à dépasser leurs maîtres. Les usines de la Perse vin 
Tent ensuite. 

Il est très-difficile de distinguer plusieurs espèces de porcelaines 
chinoises de celles du Japon. Ces dernières sont en générai d'un 
blanc plus pur , la glaçure est plus translucide, les couleurs ont 
encore plus d'éclat et de relief, leurs dessins offrent une imitation 
plus fidèle de la nature. Les artistes de cette contrée sont passés 
maîtres pour tout ce qui est relatif au moulage , au tournage et au 
garnissage. Ils font des vases irréprochables de deux mètres de hau- 
teur. Nous n'avons pas encore pu imiter leur vert céladon , leur 
jaune orange , leur rouge groseille , et surtout l'éclat et l'intensité de 
ton de leur couleur noire. En revanche , nous avons le bleu grand 
feu et autres nuances qu'ils ignorent. Les porcelaines du Japon les 

84 



— 338 - 

plus estimées ont pour marque (rois , six ou huit points rouges , 
placés dans la partie inférieure des vases. 

La fabrique impériale de Meissein , sur TEIbe , près Dresde , est 
la mère et la souche de toutes les fabriques de porcelaine dure de 
l*Europe. Cette usine a fabriqué des animaux de grandeur natu- 
relle (ours, paons, etc.), et des plaques-tableaux de très-grande 
dimension .-On la cite surtout pour son beau vert de chrome, son 
bleu de cobalt et son noir d'urane , couleurs qu'elle place directe- 
ment sur le biscuit , cuit au dégourdi , et par conséquent sous le 
vernis. Les produits les plus connus de Meissen , et que !*on dési- 
gne particulièrement sous le nom de porcelaine de Saxe , consis- 
tent en vases complètement recouverts de petites fleurs en relief et 
en figurines , dans le style de Watteau , d'une adorable mignar- 
dise. Ces figurines décorent aujourd'hui toutes les étagères , mais 
on les a imitées de tout temps et on les imite encore chaque jour. 
On en fabrique surtout à Limoges , mais elles n'ont aucun éclat et 
les couleurs sont extrêmement ternes. Celles qui proviennent des 
usines du département de la Seine se rapprochent assez des mo- 
dèles pour pouvoir tromper beaucoup de collectionneurs. On en 
saisit dernièrement à Paris une grande quantité, qui furent plus 
tard vendues en province. La marque de Meissen ( deux épées en 
croix) a été souvent contrefaite , et notamment dans l'usine de 
M. Locré , de Paris , qui fut fermée en 1793, et , de nos jours, par 
M. Jacob Petit. La fabrique de ce dernier artiste, fondée en 1834, 
est une de celles qui produisent les œuvres d'art les plus remar- 
quables ; mais on regrette beaucoup la suppression de sa marque 
(J P). M. Jacob Petit a exposé, il y a quelques mois , des figurines 
de femmes , en biscuit , dont les robes sont recouvertes de den- 
telles de porcelaine, d'une finesse, d'une ténuité et d'une élé- 
gance merveilleuses. Ces dentelles de pierre s'obtiennent en trem- 
pant de véritables dentelles dans une bouillie très-claire d'émail et 
les soumettant ensuite à la cuisson. 

En procédant par ordre chronologique , nous trouvons , immé- 
diatement après Meissen , l'usine encore peu connue dite des Hé- 
dicis, dont les vases, bien que d'une exécution très-médiocre, attei- 
gnent cependant des prix très-élevés à cause de leur extrême 
rareté. La fabrique de pâte tendre , fondée à Florence en 1581 , et 
qui avait adopté pour marque le dôme de la cathédrale , ne travailla 



— 339 - 

que plus lard. Vinrent ensuite , pour la France : Lille, 1708 ; 
Sceaux, 1751 ; Strasbourg , 1754; Chantilly, Ârras , Clignancourt 
et Bourg-la-Reine. 

Les fabriques de la Hollande , conDme presque toutes les fabriques 
de l'Europe , imitèrent d*abord avec beaucoup de succès les vases 
du Japon , de la Perse et de la Chine ; voici les principales : Weesp 
(de .1754 à 1761), pâte dure très-belle , très-blanche, d'une transpa- 
rence parfaite ; Âvnheim, fondée en 1773, et qui ne travailla que 
deux ans ; La Haye (1775) , dont Texistence fut également très- 
coiirte, et qui avait pour marque une cigogne ; Loosdrecht , près 
d'Amsterdam (1772) , dont les ouvrages , connus des collection- 
neurs souis le nom de porcelaine de Moll , rivalisent avec les pré- 
cédents ; Ouder-Amstel et Niewer-Amstel , qui éteignit ses four- 
neaux en 1810. Ces quatre dernières fabriques travaillèrent Tune 
après l'autre, et héritèrent Tune de l'autre. C'est dans le but 
d'imiter, autant que possible , les porcelaines chinoises , et pour 
dobner le change sur la provenance de leurs produits, que les 
Hollandais firent acheter en Chine de la porcelaine blanche qu'ils 
recouvrirent ensuite de peintures dans leurs ateliers. 

On cite en Angleterre les pâtes tendres de Worcester Chelsea , 
prés Londres , Derby et Shropshire; en Belgique , Tournay et Bru- 
xelles; en Suisse, Zurich et Nyon; en Espagne, Buen-Retiro; en 
Portugal , Vista Alegre ; en Russie , Moscou et Saint-Pétersbourg ; 
en Italie, Venise, Milan, Turin et Florence. Nous pourrions encore 
mentionner les usines de la Bavière , du Hanovre , de la Hesse , de 
la Bohème; mais la liste précédente étant déjà très-fastidieuse, je 
mé bornerai à citer, par ordre de mérite, et comme intéressant 
très-|)articulièrement les collectionnaires , le Berlin royal, pâte 
dure , 1740 ; Viennois impérial , 1720 ; Frankendal électoral , dans 
le Palatinat ; Louis , bourg royal , dans le Wurtemberg ; enfin les 
pièces capitales et d'apparat de la famille Ginori , de Doccia , près 
Florence, qui a imité de tout temps et imite encore aujourd'hui les 
chinoiseries , les majoliques , etc., et qui fabrique en ce moment 
une espèce de porcelaine hybride ou bâtarde , à vernis stannifère. 

Une place d'honneur devait être réservée dans ce travail à une 
des gloires de la France, à la manufacture impériale de Sèvres, dont 
les directeurs constituent une véritable dynastie de savants, et qui 
fut fondée en 1740. Une grande partie des notes précédentes 



— 340 — 

s'appliquent à toutes les fabriques de porcelaines , je me bornerai 
à donner quelques indications et à mentionner seulement les amé- 
liorations et les découvertes qui ont été faites à Sèvres depuis peu 
d'années. 

De 1740 à 1765 cette usine ne- produisit que des pâtes tendres 
{vieux Sèvres). Depuis 1768 jusqu'en 1802, elle exécuta tantôt des 
pâtes tendres , tantôt des pâtes dures. Vers 1750 , les pièces étaient 
façonnées par moulage et tournassées à sec. Les procédés de fabri- 
cation étaient , du reste , à cette époque très-compliqués ; chaque 
pièce passait cinq fois au four. Depuis 1804, les pâtes tendres avaient 
été abandonnées, mais on vient de reprendre cette fabrication. 

Les marques des porcelaines de Sèvres ont varié à l'infini ; elle 
n'offre une garantie sérieuse qu'à partir de 1833. Toutes les marques 
antérieures ont été contrefaites. On a même profité des véritables 
marques qui se trouvent sur la porcelaine blanche pour décorer ces 
porcelaines et faire croire ainsi que les peintures avaient été exécu- 
tées à Sèvres. C'est dans le but d'arrêter cette fraude que la marque 
des porcelaines blanches de rebut est traversée et pour ainsi dire 
effacée à l'aide d'un coup de roulette. Il est donc évident que si 
l'on rencontre des porcelaines peintes, présentant la marque du 
blanc y les peintures n'ont pas été exécutées à Sèvres. La manufac- 
ture de Meissen emploie la même précaution pour éviter la con- 
trefaçon de ses produits. 

La marque de Sèvres n'offre un véritable caractère d'authenticité 
que lorsqu'elle est en creux, ou bien cuite au grand feu. Les con- 
naisseurs tiennent compte, sans doute, des marques antérieures k 
1833; mais ils ont recours , pour déterminer les produits de cette 
manufacture, à un grand nombre d'autres caractères : couleurs, 
émail, dorure, style, etc. 

Les découvertes et les améliorations les plus capitales réalisées à 
Sèvres depuis quelques années, consistent surtout dans les procédés 
de coulage qui permettent d'obtenir des vases d'une extrême ténuité; 
dans rintroduction des matières colorantes dans la pâte et la colo- 
ration des glaçures ; dans l'exécution des émaux de grande dimen- 
sion sur fer, sur platine, sur or, et sur cuivre; enfin, Sèvres a 
enrichi sa palette du céladon bleuâtre, d'un jaune particuli^ , d'un 
gris perle et d'un brun d'urane. 

L'étude des porcelaines modernes nous entraînerait beaucoup trop 



— 341 — 

loin ; uous citerons cependant , par ordre de mérite et d'inaportance : 
la manufacture royale de Berlin ; celle de M. Bapterosse, de Briare, 
qui occupe 900 personnes et fabrique pour plus d'un million de bou- 
tons de porcelaine; celle de M. Gille, de Paris, qui exécute de 
grandes figures, des cheminées , des animaux et des cariatides; de 
H. Vieillard, de Bordeaux, dont les matières premières, provenant 
des Pyrénées, alimentent quatre fours de six mètres de diamètre; 
enfin les deux usines de la Haute-Garonne, Toulouse et Valentine. 



TOURNAL. 



Narboone, octobre 1862. 



POÉSIE. 



Traduction du premier acte de l'Heautantimarumems, 

de Térence. 



SCÈNE I. 

CHRÊMES, MÉNÉDÈME. 

CHRÊMES. 

Bien que nous ayons fait depuis peu connaissance , 
Je vous dois sans façon dire ce que je pense , 
Car de dissimuler je ne connais point Tart. 
L'amitié qui nous lie, ouvrage du hasard , 
Amitié qui naquit de notre voisinage , 
Et que motive bien notre égalité d'âge , 
D'ouvrir mon cœur me fait une nécessité. 
Vous n'avez nul souci de votre dignité. 
A cet âge où déjà commence la vieillesse , 
Alors que vous devriez jouir de la richesse , 
Aspirer au repos , à la joie , au bonheur , 
On vous voit , méprisant le froid et la chaleur , 
travailler jour et nuit comme un valet servile. 
En cela le plaisir n'est pas votre mobile , 



- 343 - 

J*en suis sûr. Croyez-moi, sans suer dans vos champs , 
Vous auriez plus de gain à sun*eiUer vos gens. 

MÉNÉDÉMB. 

Âvez-vous donc si peu de travail et d^affaires 
Qu'il vous faille occuper de choses étrangères ? 
Comme ils voudront , laissez les autres s'arranger. 

CHRÉMÉS. 

Je suis homme , et partant rien ne m'est étranger 
De ce qui touche près à la nature humaine. 
La discussion peut en faire son domaine. 
Je discute des faits; j'ai ce droit , j'en jouis, 
Et ne vous force point à suivre mes avis. 

HÉNÉDÈME. 

Soit. J'entends faire ainsi. Vivez à votre guise 
Pour vous; ne craignez point que je m'en formalise. 

CURÉMÊS. 

Quoi I vous avez besoin de tant vous tourmenter ! 

HÉNÉDÈME. 

Oui. 

CHRÊMES. 

Vraiment 1 Quelle faute a pu vous mériter 
Ce châtiment , chez vous tout à fait volontaire? 
Pourquoi contre vous-même êtes-vous si sévère ? 

MÉNÉDÊME. 

Hélas ! 

CURÉMÊS. 

De ce chagrin dites-moi le sujet. 
Sans crainte vous pouvez divulguer ce secret. 
Parlez. Pour vous aider, faut-il un sacrifice? 
Ma bourse et mes conseils sont à votre service. 



— 344 — 

MÉNÉDÊMB. 

Vous voulez le savoir? 

CHRÊMES. 

Oui , j*en serais content. 

MÉNÉDÊVE. 

Allons. 

CHRÉMÉS. 

Mais , s*il vous plait , quittez auparavant 
Ces outils de labour. 

MÉNÉDÊMB. 

Laissez-moi , je vous prie ; 
 la peine , au travail j'ai condamné ma vie. 

CHRÊMES. 

Et vous avez eu tort. 

MÊNÉDÊME. 

Je Tai bien mérité, 
Et je n*ai pas pour moi trop de sévérité. 
J'ai , que dis-je? j'avais un enfant ; car j'ignore 
Ce qu'il est devenu , si même il vit encore. 
Il s'éprit d'une fille. Oh ! maudit soit le jour 
Où je voulus d'un fils contrarier l'amour ! 
Pour le guérir , je crus devoir être sévère. 
Insensé I je ne fis qu'aigrir son caractère. 
Je le réprimandai chaque jour sans façon , 
Et je ne fis qu'accroître ainsi sa passion. 
« Malheureux! lui disais-je, espères-tu sans cesse 
» Pouvoir de cette sorte employer ta jeunesse ? 
» C'est assez m'ofienser de tes emportements; 
» Je prétends mettre un terme à ces dérèglements , 
» Dont la source , je vois , réside en ta paresse. 
» A ton âge , j'avais beaucoup plus de sagesse ; 



— 345 — 

» Â ton âge , fêtais parti pour Tétranger , 

» Sous nos brillants drapeaux je courus me ranger ; 

» J'acquis de la fortune et même de la gloire; 

» Tu n*as pas d'amour-propre , oui , je dois bien le croire. » 

Que dirai-je? Je fis tant pendant quelques jours, 

Que le pauvre garçon , lassé de mes discours , 

Et de ces durs affronts Tftme tout alarmée , 

Etouffa son amour et partit pour Tarmêe. 

Il partit désolé sans vouloir m'avertir. 

C'est en Asie , au loin , qu'il est allé servir. 

CHRÊMES. 

Je vous blâme tous deux en cette circonstance. 
Votre fils néanmoins , malgré cette imprudence , 
 fait preuve d'un cœur sensible et généreux. 

MÉNÉDÊMB. 

Depuis trois mois, hélas ! je suis bien malheureux. 

Quand on m'eut annoncé la nouvelle fatale , 

J'entrai chez moi le cœur abattu , le teint pâle. 

Mes esclaves , mes gens, de ma douleur témoins , 

Accourent près de moi , me prodiguent leurs soins. 

Inutiles efforts I J'eus horreur de moi-même. 

« Quoi ! disais-je , tandis que tout le monde m'aime , 

» Ici, qu'il m'est permis de goûter le plaisir , 

» Mon fils , ce pauvre enfant que j'ai forcé de fuir, 

» Court peut-être au hasard et vit dans la misère, 

» Victime des rigueurs injustes de son père. 

» Pourrais-je vivre heureux pendant qu'il est absent? 

» Cela ne sera point, et je fais le serment 

» D'expier tous mes torts par une pénitence. » 

Je restreignis mon luxe ainsi que ma dépense ; 

Vases, bijoux, tableaux, inutile ornement, 

Tout cela fut vendu. Je vécus sobrement, 

Et ne voulus avoir que le strict nécessaire. 

Je pus , à cette époque, acquérir cette terre 

Où vous devez me voir occupé tout le jour. 

Je prétends vivre ainsi jusques à son retour. 



— 346 — 

GHRÉHÈS. 

Certes , si vous eussiez connu son caractère , 
Si le fils eût connu la tendresse du père , 
Et si vous eussiez pu vous juger entre vous , 
L'un eût été plus sage et l'autre bien plus doux. 
Vous avez cru devoir user de violence ; 
Votre fils , à son tour, manqua de confiance; 
De ce qui s'est passé voilà tout le secret. 

MÉNÉDÉME. 

Croyez-le, mon ami , j'en ai bien du regret. 

CHRÊMES. 

Il reviendra bientôt sain et sauf, je l'espère ; 
Il reviendra sécher les larmes de son père. 

MÉNÉDÈME. 

Âh ! Chrêmes , plaise aux dieux I 

CHRÊMES. 

Vos pleurs sont superflus. 
Je célèbre aujourd'hui la fête de Bacchus ; 
Permettez qu'à venir chez moi je vous convie. 

MÉNÉDÈME. 

Je ne puis , laissez-moi. 

CHRÊMES. 

Pourquoi ? Je vous en prie, 
Vous pouvez sans remords céder à mon désir. 

MÉNÉDÈME. 

Je ne dois pas goûter un instant de plaisir. 
Puis-je oublier mon fils plongé dans la misère? 

CHRÊMES. 

(Ménédème sort.) . 

Je n'insisterai pas. Adieu donc Pauvre père I 



— 347 — 

Ses paroles m'ont mis les larmes dans les yeux. 
Mais pourquoi m*arréter et que fais-je en ces lieux? 
Mes invités chez moi, je pense, vont se rendre; 
Allons à mon logis moi-même les attendre. 
Mais qu'en tends-je ? La porte a tourné sur ses gonds ; 
Quelqu'un sort de chez moi. Qui? Silence ! écoutons. 

SCÈNE 11. 

GLmPHON, CHRÊMES. 
CLITIPHON , à la cantonnade. 

Prenez , je vous en prie , un peu de patience ; 
Je puis vous l'assurer en toute confiance , 
Votre amante, en ces lieux , doit venir aujourd'hui 
Calmer votre chagrin ainsi que votre ennui. 

CHRÊMES. 

Avec qui parle- t-il ? 

CLITIPHON. 

Voici venir mon père. 

(S'aTançantTers lui.) 

Cher père , qu'en ces lieux vous venez à propos ; 
J'avais précisément à vous dire deux mots. 

CHRÊMES. 

Parle. 

CLITIPHON. 

Connaissez-vous le voisin Ménédème ? 

CHRÊMES. 

Certes , j'ai cet honneur ; c'est un vieillard que j'aime. 
Un père malheureux. 



CLITIPHON. 

Connaissez-vous aussi 



Son fils ? 



— Si8 — 

CHRÊMES. 

Son fils est loin. 

CLITIPHON. 

Eb non , il est ici. 

CHRÉMâS. 

Juste ciel ! que dis-tu ? 

CLITIPHON. 

G*est mon ami d'eniknce ; 
En moi seul il a mis toute sa confiance ; 
Il arrivait, j*ai pris sur moi de Tinviter. 

CHRÊMES. 

Certes, tu ne devais nullement hésiter. 
Moi , je cours de ce pas inviter Ménédéme. 
Il reverra son fils ; c'est son bonheur suprême. 

CLITIPHON. 

Gardez-vous de cela , mon cher père. 

CHRÉMÈS. 

Pourquoi ? 

CLITIPHON. 

Ce pauvre Clinias a bien assez d'émoi. 
Il ignore Taccueil que lui ferait son père , 
Et redoute sa vue ainsi que sa colère. 
Par les soucis enfin son cœur est envahi : 
Il craint que sa mai tresse aussi ne Tait trahi. 
Vous ne Tignorez pas , cette femme qu'il aime 
Fut cause de Texil qu'il s'imposa lui-même. 

CHRÊMES. 

Je le sais. 



— 349 — 



CLITIPHOlf. 



N*écoatant que la voix de son cœur , 
Il m'a fait dépêcher vers elle un serviteur. 

CHRÊMES. 

Quels sont ses sentiments et que dit-il , en somme ? 

CLITIPHON. 

11 dit à tout venant qu'il n'existe pas d'homme 
Plus malheureux que lui. 

GHRÉHÊS. 

Je crois , en vérité , 
Que Clinias se plaint à tort de ce côté ; 
N'a-t-il pas des parents, des amis, la richesse, 
Et par-dessus cela la santé , la jeunesse ? 
Mais ces biens sont des maux pour un esprit léger , 
Qui , trop insouciant , ne sait s'en arranger. 

CLITIPHON. 

Avouez que son père est un vieillard morose 
Qui ne peut pardonner la plus petite chose. 
Je crains fort sa colère à l'égard de son fils. 

CHRÊMES , à {)art. 

Si je voulais , bientôt il changerait d'avis. 

Laissons à Clinias son erreur sur le compte 

Du vieillard ; laissons-lui pour quelque temps sa honte. 

A CLITIPHON, séTèrement. 

Et quand cela serait , Clitipbon , pensez-vous 
Qu'un fils doive à son père imposer tous ses goûts ? 
J'admets que Ménédème ait été trop sévère ; 
N'était-ce pas au fils à supporter le père ? 
Les parents sont-ils donc sévères par plaisir ? 
Eh ! non , mille fois non ! c'est leur profond désir 
De vous voir vertueux et leur sollicitude 



— 350 - 

Pour vous, qui sans raison font votre inquiétude. 
Quand un fils aux plaisirs , aux femmes s'abandonne , 
Si le père sévit , c'est son cœur qui l'ordonne ; 
Et j'affirme pour moi qu'il doit agir ainsi ; 
Je répète , il le doit. 

CLITIPHON, froidement. 

Moi , je le pense aussi. 

CHRÊMES. 

Pour toi, mets à profit ces paroles du sage : 
• De la perte d* autrui fais ton apprentissage. » 
Mais. adieu. J'ai besoin de rentrer au logis. 
Ne t'écarte pas trop de ces lieux, mon cher fils. 
Mes invités chez moi réclament ma présence. 
Et je ne voudrais point lasser leur patience. 

SCÈNE III. 

GLITIPHON, senl. 

Que les pères sont durs envers les jeunes gens ! 

Ils sont, en vérité , beaucoup trop exigeants. 

Ils voudraient que l'on fût vieux même dès l'enfance, 

Et qu'à notre âge on eût leur vieille expérience. 

Insensés ! comparer le jeune homme au vieillard ! 

N'auraient-ils pas été tous jeunes , par hasard ? 

Si le sort veut qu'un fils me doive sa naissance. 

Combien pour cet enfant j'aurai de l'indulgence î 

Je saurai pardonner et rarement punir. 

Car je veux que lui-même apprenne à se guérir. 

Je me garderai bien d'agir comme mon père 

Qui m'allègue toujours la conduite étrangère 

Et qui , lorsqu'il a bu , sait si bien raconter 

Ses exploits d'autrefois qu'il se plait à vanter. 

Il me cite parfois adage sur adage : 

« De la perte d* autrui fais ton apprentissage , » 

Me dit-il. Par les dieux 1 ne finira-t-il pas 

Un jour de débiter ces contes, ce fatras? 



— 351 — 

Par ma foi I les discours de Bacchis ma maîtresse 

Produisent dans mon cœur beaucoup plus de tristesse. 

« Clitiphon , mon ami , me dit-elle parfois , 

Avec son doux sourire et sa charmante voix , 

Faites-moi ce cadeau , déliez votre bourse. » 

Que répondre à cela quand on est sans ressource ? 

Âh 1 je suis, je Ta voue , un bien triste amoureux. 

Clinias , d'un côté , sans doute est malheureux ; 

Mais enfin sa maîtresse est douce, réservée , 

Et dans la modestie elle fut élevée. 

La mienne est noble , fière , elle mène grand train. 

D'entretenir ses goûts je n'ai pas le moyen , 

Je n'ose le lui dire et je ne sais que faire. 

Mon père heureusement ignore cette affaire. 

ANDRÉ , 

Etndiant en médedne 



HISTOIRE ANEGDOTIODK 

De la eolonisation flrançaise aux AntUlefli. 



LE TRÉSOR. 

La première connaissance que je fis en arrivant à la Guadeloupe 
fut le gereur d'une habitation , sur laquelle m'avait conduit le ha- 
sard d'une promenade pédestre, prolongée au delà des mesures 
qu'on est dans l'habitude de donner aux colonies à ce genre d'exer- 
cice. 

Gereur est une locution qu'on ne trouve dans aucun dictionnaire, 
mais qui a droit de nationalité aux Antilles ; c'est l'équivalent de 
gérant ou directeur d'une exploitation sucrière. 

Donc mon vieux gereur, qui s'appelait EIzear Marcorèle, était un 
Provençal de bonne souche, auquel vingt ans de Séjour aux colo- 
nies n'avaient pas fait perdre une finale de son accent. Vous l'eus- 
siez cru débarqué de la veille , lorsque racontant quelque histoire 
qui remontait aux premiers temps de son séjour à la Guadeloupe, 
il entrait en matière par ce millésime pittoresque : « C'était en 
miku vui cent dizeu septeu » 

Nous nous étions rencontrés , lui à cheval , moi à pied , dans une 
allée de champ de cannes. Lui visitant ses plantations; moi, c'était 
un dimanche, flânant, à la recherche des beautés de la nature, faute 
de pouvoir mieux employer son temps. 



— 353 — 

Dans un pays où Ton rencontre peu de blancs dans la campagne, 
surtout aux heures du soleil , il reconnut facilement que j^étais un 
Européen récemment débarqué, et crut que je venais de quelque 
habitation voisine. Mais il fut bien étonné lorsque je lui appris que, 
parti le matin de la Basse-Terre , j'avais fait une vingtaine de kilo* 
mètres à Taventure, et sans aller nulle autre part que là où me con- 
duisaient le hasard et la fantaisie. 

— Vous ne connaissez pas encore le soleil de ce pays, me dit-il; 
vous êtes bien ce que j'étais moi-même lorsque j'y débarquai , et ce 

n'est pas hier; c'était en miku vui cent etc. On ne se doute pas 

de ce qu'il y a de fièvres continues dans tous les atomes brillants 
qui miroitent parmi les rayons de ce beau soleil , dans les vapeurs 
blanches au milieu desquelles s'ébattent les moustiques et les ma- 
ringouins des palétuviers. On ne doute de rien , ou plutôt on ne se 
doute de rien , et un beau jour on se lève avec un petit çial de tête, 
et crac on tombe , pour lutter pendant trois ou quatre jours contre 
la fièvre jaune qui vous tue , ou , si vous êtes le plus fort , vous 
éreinte si bien, que vous avez un mois de convalescence à faire pour 
chaque jour de maladie que vous avez subi. 

Malgré ma résistance, il m'emmena chez lui, m'obligea à boire 
un coup de rhum au lieu du verre d'eau que je lui demandais, et 
se refusa à me laisser partir le soir. Je dus me résigner à accepter 
son hospitalité bienveillante , et le lendemain , malgré mes protes- 
tations , malgré le goût que je prétendais avoir pour la promenade 
pédestre, il me fallut monter sur un petit cheval créole qu'il me 
prêta , avec un négrillon qui devait m'accompagner et ramener ma 
monture. 

C'était en 1844. Je vivais d'un emploi bien humble qu'on m'avait 
procuré à la Direction de l'Intérieur, où un travail de belle main me 
valait 150 fr. à la fin de chaque mois. Triste réalisation des rêves 
dorés qui m'avaient fait traverser l'Océan I 

Je sortais de mon bureau à quatre heures , et l'iTospitalité fran- 
che de Marcorèle , à qui j'avais plu dès notre première rencontre , 
^ et il me l'avait dit ce jour-là même , — avaient donné un but à 
mes promenades , qui généralement n'en avaient pas. 

Il fallut bien qu'il consentît à me voir venir souvent à pied, puis- 
que mes visites étaient presque toujours inattendues; mais le sa- 
medi soir*, je ne manquais jamais de voir le négrillon et le petit 

25 



— 354 - 

cheval créole m^attendant à la porte de mon logement, et je partais 
pour passer la journée du dimanche avec mon nouvel , et , je puis 
dire, mon seul ami. 

L'habitation qu'il gérait était dans la partie de dessous le vent de 
la Guadeloupe proprement dite. 

On parcourait , pour y arriver , un paysage magnifique, dominé à 
droite par les belles montagnes qui partagent Tile en deux , et ayant 
à gauche la grande mer pour horizon. On traversait la rivière des 
Pères-Blancs et la belle habitation qui en porte le nom , et sur 
laquelle se voient encore des vestiges de constructions faites par le 
Père Labat, ce valeureux Dominicain dont la robe blanche a si 
souvent fait reculer les Anglais et servi de point de mire à leurs 
canons. 

Le petit cheval créole me plaisait assez , j'en conviens , et j'aimais 
son allure .qui n'exigeait aucune science d'équitation , n'excitait au- 
cune appréhension , n'exposait à aucun danger. Mais j'aimais auss 
|a promenade à pied , qui prenait plus de temps , il est vrai , mais 
qui me permettait d'entrer dans les sentiers de traverse , de suivre 
les sinuosités des rivières que je rencontrais et d'en remonter le 
cours , sur les énormes galets autour desquels les eaux serpentaient 
comme de monstrueux reptiles. 

L'habitation que gérait Marcorèle était dans une situation magni- 
fique. Le logement en était vaste et avait dû être occupé par des 
propriétaires qui s'y étaient entourés de toutes les recherches du 
bien-être. Un beau jardin , où quelques fleurs rares apparaissaient 
au milieu des légumes qu'y avait fait planter mon ami , plus positif 
que les occupants antérieurs, s'étendait derrière la maison. Plusieurs 
bassins, ombragés par d'énormes touffes de bambous, recevaient 
et reversaient successivement, les uns dans les autres, l'eau qui 
venait de la montagne et qui s'écoulait jusqu'à la mer après avoir 
passé sur un aqueduc, qui la conduisait à la roue du moulin, qu'elle 
faisait tourner en temps de récolte. 

Les établissements de la sucrerie étaient vastes et en bon état. 
Lés cases à nègres , disposées sur quatre rangs, étaient divisées en 
trois larges rues, dont celle du milieu avait des dimensions doubles 
des deux autres. 

On les avait groupées à 200 mètres environ de la maison princi- 
pale qui les dominait, et d'où on pouvait voir tout ce qui s'y pas,- 



— 355 — 

sait. Elles étaient construites en bon bois du Nord, couvertes en her- 
bes coupantes et entourées de jardins où se voyaient peu de ^eurs, 
mais en revanche beaucoup de gros troncs et de grandes feuilles de 
bananiers, sur lesquels les ignames accrochaient leurs tiges frêles 
et répandaient leur feuillage abondant. 

Devant la maison, une grande galerie couverte, soutenue par des 
colonnes de bois tourné , préservait du soleil pendant la journée , 
et, le soir , mettait à Tabri de Thumidité du serein. 

G^était là qu'on mettait le couvert et que nous dînions longue- 
ment et tranquillement , pendant que deux négrillons à peu près 
nus agitaient au-dessus de la table deux branches chargées de feuil- 
les, pour écarter les mouches. 

. C'était là que nous passions de bonnes soirées en prenant notre 
café, fumant de grands bouts à nègres , auxquels j'avais eu quelque 
peine à me faire et que j'avais fini par préférer aux cigares. C'était 
laque nous causions, que nous devisions du passé, Marcorèle au 
moins , car pour moi le passé n'avait pas des annales bien longues ; 
que nous parlions de l'avenir, du mien surtout, car pour mon ami 
la page blanche de son avenir était bien facile à remplir : travailler 
deux ans encore et se retirer au pays. 

Marcorèle n'avait reçu aucune instruction , mais il avait l'imagi- 
nation active des Méridionaux , l'expression pittoresque qui donne 
de l'intérêt à certaines choses qui, exprimées autrement , n'en au- 
raient eu aucun. Il avait surtout un bon sens pratique ibrt remar- 
quable. Il était très-observateur. Extrêmement loquace de son na- 
turel; il savait se dominer assez pour ne l'être que quand il le 
voulait bien. Aussi était-il considéré aux environs comme un homme 
très-judicieux , et une réserve , en opposition avec sa nature expan- 
sive et qui était le résultat de sa volonté, avait-elle écarté de lui la 
familiarité quelquefois exagérée qu'on voit régner entre les ger/surs, 
surtout entré ceux que leur accent méridional dénonce comme des 
charabias, 

Avec moi , il était tout cœur , tout lui-niême , et il se rattrapait , 
disait-il , du silence forcé auquel il se condamnait pour se préserver 
des importuns. 

Nous avons passé bien des longues soirées ensemble , à causer 

pour parler, devisant de mille et mille choses sans but , sans por- 

,tée, sans intérêt réel, et cela parce que nous avions du plaisir à 



— 356 — 

nous entendre Tun Tautre. Aussi nos longues conversations nous 
conduisaient-elles quelquefois vers une heure très-avancée de la 
nuit , ce qui n*enipéchait pas que nous nous séparions toujours à 
regret. 

— Mon pauvre Louis , me disait-il une fois , je regrette de vous 
voir engagé dans Timpasse où vous vous êtes mis. A quoi vous con- 
duira le travail que vous faites dans votre bureau ? A gagner dans 
dix ans le double de ce que cela vous rapporte aujourd'hui. J'aime- 
rais mieux vous voir sans emploi que de vous voir avec un emploi 
qui ne vous donnera que le bien strict nécessaire , sans que votre 
intelligence puisse vous servir à rien pour avancer. 

— Mais je dois m'estimer très-heureux pourtant de l'avoir , ce 
mince emploi ; car sans cela , que deviendrais-je ? Si je borne mes 
besoins aux ressources que j'ai pour les satisfiiire, je suis assez 
riche. 

— Cela vous semble ainsi , parce que vous n'avez que vingt ans. 
Mais dans dix ans, lorsque au lieu de 150 fr. vous en gagnerez SOO, 
vos ressources auront doublé , c'est vrai , mais vos besoins auront 
plus que doublé, et vous serez encore plus pauvre que maintenant. 
LfCS privations que vous pouvez vous imposer , à présent que vous 
avez en vous tout le ressort de la jeunesse et de la santé, vous ne 
pourrez plus les supporter lorsque le climat vous aura abattu , 
énervé, et vous imposera la nécessité d'une nourriture abondante, 
choisie et partant coûteuse. On ne vient pas aux Antilles, comme l'a 
dit je ne sais plus qui , pour changer d'air. Si on y vient pour n'y 
faire que ce qu'on aurait fait en France, on a tort d'y venir. Il faut 
feire ici quelque chose qui vous mette à même d'en sortir au plus 
vite. Il faut trouver un filon à exploiter , et ce n'est pas dans un 
bureau que vous le rencontrerez. Il faut trouver dans un travail ou 
une industrie quelconque la cloche que vous pourrez fondre un 
jour, h moins que vous ne soyez assez heureux pour trouver un 
trésor. 

Je n'aimais pas ce genre de conversation. Je sentais aussi bien et 
mieux , hélas 1 que personne , le tort que j'avais eu de venir aux 
Antilles ; mais le reproche que je m'en faisais moi-même tous les 
jours m'était désagréable de la part des autres , même de mes meil- 
leurs amis. 

J'arrêtai donc Marcorèle au mot de trésor , et lui dis en riant : 



— 357 — 

— Ëh i pourquoi n*en trouverais-jc pas un ? Cependaut je n'y 
crois guère. J'ai bien des fois , depuis le peu de temps que je suis 
ici , entendu parier de chercheurs de trésors. Je sais que bien des 
somnambules ont eu à répondre à des questions fort intéressées 
qu*on leur faisait à ce sujet. Je sais que bien des terres ont été re- 
muées sans rien révéler , que bien des trous ont été creusés, dans 
lesquels on a enfoui , en travail et en sueur, des sommes dont on 
n'a jamais trouvé l'équivalent. Bien des roches ont été interrogées 
par la pioche et par la pince sans faire de réponse. ËnGn , je vous 

. avouerai que si je ne conservais pas un vague espoir, j'en serais 
venu , sinon à ne pas croire aux trésors cachés , au moins à croire 
qu'ils sont si bien cachés qu'on ne saurait les retrouver. 

— Vous avez tort ; on les retrouve quelquefois. 

— En savez-vous quelque chose? 

— Parfaitement, et tellement, que moi qui vous parle, j'en ai 
trouvé un. 

— Oui, dans votre intelligence et votre travail ; on sait cela. 

— Non pas , non pas ; je vous parle d'un vrai trésor enfoui en 
terre , que j'ai vu , que j'ai touché de mes mains, mais 

— Mais? 

— Mais dont je n'ai pas profité. 

— Contez-moi donc cela. 

— Volontiers , bien qu'il m'en coûte. Je ne sais pourquoi ce sou- 
venir ne m'est pas agréable. Et cependant il ne pourrait tout au plus 
s'y rattacher pour moi qu'un regret, que je ne devrais même plus 
avoir. Enfin , je vais vous raconter la chose. 

Il était huit heures du soir environ. Nous venions d'achever notre 
diner. La lune éclairait splendidement le paysage qui se développait 
devant nous et chargeait de noir les ombres parties des grands ar- 
bres. La mer semblait une immense feuille d'argent mat ; un calme 
profond régnait tout autour de nous. Un bamboula^ où s'étaient 
réunis les nègres de. l'habitation et ceux des habitations voisines, 
et qui avait pour théâtre la savane qui s'étendait devant les cases à 
nègres, nous envoyait les sons monotones du tambour et les cris 
stridents et alternatifs des négresses, répétant un refrain en chœur. 

Marcorèle commença ainsi : 

— Je n'étais pas riche quand je suis arrivé aux Antilles, et j'ai 
A bien souvent été mis à la diète sans ordonnance du médecin. 



— 358 - 

Je n'étais pas plus riche que vous, et, comme vous, j*y étais 
venu , croyant qu'il n'y avait qu'à se baisser pour ramasser des 
gourdes et des doublons. 

J'étais victime d'une erreur qui perdra bien du monde encore. Un 
de mes pays avait fait fortune ici ou à la Martinique , et était venu 
se retirer à Aubagne , où il vit encore. Tout le monde savait que cet 
homme était parti une vingtaine d'années auparavant, n'ayant pas 
même de quoi payer son passage sur un naVire où on l'avait reçu 
par charité, pour ainsi dire, et parce qu'il avait offert de s'acquitter 
en travail. On le voyait revenir avec une fortune suffisante pour 
ISnir ses jours dans le bien-être et laisser de quoi vivre à deux ne- 
veux et à une nièce. On ne pensa pas à d'autres qui étaient partis 
en même temps et qui ne sont pas revenus. On ne voyait que le 
succès; on se disait : Il faut aller comme lui faire fortune aux 
Antilles. 

C'est ce qui me fit partir. J'ai été heureux, c'est vrai. Mais dix 
du même village que moi, partis la même année, sont morts de 
la fièvre jaune. Il en reste encore six qui vivent comme ils peu- 
vent, ici et à la Martinique, et que la misère rive irrémédiablement 
aux colonies. 

Ëh bien , dans deux ans , lorsque je retournerai à Aubagne , on 
aura oublié les dix morts et les six misérables exilés ; on ne verra 
que moi , on doublera , triplera ou multipliera à l'infini les 100 ou 
150,000 fr. laborieusement gagnés que j'aurai rapportés, et une 
nouvelle fournée s'organisera, et de nouvelles victimes seront sacri- 
fiées sur l'autel ardent du soleil des Antilles. On se sera dit .«Ëlzear 
Marcorèle, qui n'est pas un aigle, a gagné une grosse fortune aux 
colonies ; il n'y a pas de raison pour que nous n'allions pas faire 
comme lui. » Et c'est ainsi que cela marche, et c'est ainsi que se re- 
nouvelle et que se renouvellera longtemps encore la population eu- 
ropéenne des Antilles. 

Eh ! donc , quand j'arrivai , j'avais la poche peu garnie ; mais , en 
revanche, je jouissais d'un magnifique appétit qui m'a bien souvent 
induit en tentation et m'a causé bien des déboires. Je n'étais pas 
non plus de la première jeunesse. J'avais trente ans passés, et con- 
séquemment, j'étais moins confiant dans l'avenir qu'on ne l'est 
lorsqu'on débute dans la vie, par un coup de tête, à dix-huit ou 
vingt ans. 



-. 359 — 

Je u'avais pas comme vous, et je m'en félicite, la ressource de 
pouvoir entrer dans un bureau. 

Je n'avais que mes bras et ma volonté; mais je De connaissais 
personne , et, quoi qu'on en dise , il est bien difficile de se recom- 
mander soi-même , surtout dans un pays ou Ton doit soupçonner 
celui qui se présente sans caution , d'avoir oublié tout ou partie do 
son honneur et de sa probité de l'autre côté de l'Océan. 

 l'âge que j'avais et quand on est comme moi issu de paysans, 
on se livre peu au hasard ; aussi débarquai-je avec le parti pris de 
ne dépenser que le moins que je pourrais. 

Prévoyant, dès le principe , que j'aurais de la peine à me trouver 
un emploi, je ne pris gile que quelques nuits dans une maison gar- 
nie de la Pointe-à Pitre. 

Quand j'eus exploré la ville, ce qui n'était pas long à faire, et 
que j'eus vu où se trouvait ce que je cherchais , le bon marché, je 
me logeai dans une petite maison du quartier de la Source. 

Vous connaissez ce quartier, et vous savez s'il faut être misérable 
et à quelle extrémité il faut être réduit pour oser risquer sa \ie dans 
ce milieu infect. 

Une vieille négresse m'hébergeait , moyennant 10 centimes que 
je lui donnais chaque matin. Elle m'hébergeait! — c'est-à-dire 
qu'elle me donnait un abri et le droit de dire que j'avais un do- 
micile. 

Sa case était une de ces hideuses demeures, construites de pièces 
et de morceaux , à l'extrémité du faubourg par lequel on va à Sainte- 
Anne. Cette case était partagée en deux par une cloison en planches 
de caisses. J'avais, pour la nuit, la disposition de 6 pieds carrés 
pour me coucher, sans autre matelas que des planches pourries, 
ma veste pour toute couverture, mon petit paquet de bardes. pour 
oreiller. 

La nuit, j'entendais à travers les planches du parquet, sur les- 
quelles j'étais étendu, les crabes et les rats se livrer bataille dans 
Teau croupissante dont je n'étais séparé que par une distance de 
quelques centimètres, et je sentais, en frissonnant, les ravets, 
les cancrelats ,. les mille-pieds parcourir mon corps dans tous les 
sens. 

Je m'éveillais le matin les yeux bouffis , la figure décomposée, la 
poitrine malade, par suite de l'air vicié que j'avais respiré toute la 



— 360 — 

nuit. Mais levé de ix)UDe heure, je courais au lavoir des soldats, 
qui est à quelques pas de là ; je me baignais dans Teau qui n'avait 
pas encore été remuée , je m'y reposais une heure, et je me sentais 
remis des fatigues que m'occasionnaient ces nuits affreuses. 

Puis je m'occupais , dans le jour , de l'affaire véritablement sé- 
rieuse pour moi. J'étais parvenu à savoir les noms des négociants 
qui s'occupaient surtout de la commission des habitations sucreries, 
et j'espérais arriver à en obtenir un emploi , quelque inlSme et peu 
rétribué qu'il fût. Je ne demandais qu'à pouvoir, comme on dit, 
mettre le pied à l'étrier ; une fois là , j'étais sûr de moi. 

Je sentais que le travail des champs était la seule voie dans 
laquelle je pusse m'engager , ta seule voie qui dût me conduire au 
salut et où il me fût permis de marcher d'un pied ferme et assuré. 

J'aurais pu être employé et gagner 1300 fr. par an , dans la po- 
lice ou dans la douane ; mais je voyais une impasse dans chacun de 
ces emplois , et je craignais de m'y engager. 

J'allais chez les négociants dont je viens de vous parler. Je les 
abordais de l'air le plus respectueux , sans bassesse ; je restais peu 
de temps avec eux , celui de leur adresser ma demande. Les pre- 
mières fois , on me questionna, on voulut savoir si j'avais des cer- 
tilScats, si je connaissais quelqu'un où on pourrait prendre des 
renseignements. Je n'avais rien à répondre à cela , puisque je ne 
connaissais personne ; mais j'habituais les gens à connaître ma 
figure , et j'évitais de la rendre importune. 

Je ne flânais jamais par les rues ; je ne voulais pas avoir l'air d'un 
promeneur inoccupé. Je ne me montrais que dans les magasins et 
un instant. J'avais fini par capter la bienveillance de ceux que je 
courtisais avec tant d'assiduité. Mais cela m'avait pris du temps , et 
mes ressources diminuaient. 

J'en étais arrivé, pour vivre, aux expédients les plus impossi- 
bles. Il ne me restait que bien peu d'argent; aussi vous ne pourriez 
guère vous imaginer avec quelle parcimonie je l'employais. 

Vous ne savez pas ce que c'est que la misère absolue , la misère 
qui vous fait voir le dénûment et la faim dans*un temps donné et 
fatal. J'avais celte perspective devant moi , avec une nature orgueil- 
leuse que je n'aurais jamais pu plier à l'emprunt. Je demandais du 
travail avec instance , avec persistance, mais je serais mort dans un . 
coin plutôt que de mendier un secours. 



— 361 — 

Je menais udû singulière vie , allez! — Et n)aintenant, quand je 
regarde ma table, sur laquelle il y a toujours de quoi manger, et 
souvent plus qu'il n'en faut, je me rappelle ce temps de disette et je 
bénis la Providence. 

Malheureusement , ou heureusement , pour mieux dire , car je 
dois peut-être à cela d'avoir conservé ma bonne santé, dans les cir- 
constances fâcheuses où je me trouvais , cette époque où mon esto- 
mac avait de si rudes assauts à soutenir n'était pas la saison des 
fruits , de sorte que je courais vainement la campagne, cherchant, 
parmi les arbres sauvages , s'il y en avait un qui portât quelque 
chose que je pusse mettre sous ma dent. 

Je me demandais alors où était cette nature si fertile , si abon- 
dante des Antilles. Je me rappelais ce que j'avais entendu dire de 
leur climat, où le passage d'une saison à l'autre est insensible, où 
la vie s'écoule entre un été et une automne perpétuels, pendant 
lesquels la nature n'est occupée qu'à produire ^ et avec tant de célé- 
rité^ qu'il semble qu'elle n'ait pas le temps de s'occuper de germi- 
nation et de floraison. 

De quelles bonnes plaisanteries on nous gratifie en Europe. La 
nature se repose partout ; seulement , ici , elle le fait dans un lit 
bien bassiné, pendant qu'en Europe elle grelotte; voilà toute la dif- 
férence. 

Enfin , je ne trouvais rien dans la campagne , que quelques 
goyaves vertes, plus propres à provoquer l'appétit qu'à le satis- 
- faire , et quelques fruits suspects auxquels je n'osais me fier. 

Pendant un certain temps , je m'étais nourri convenablement , 
parce que je comprenais bien qu'il n'y a pas de bonne santé sans 
bonne nourriture. Je mangeais chez un mulâtre cuisinier , qui , 
moyennant 1 fr. 50 c. par jour, me fournissait un plat assorti, 
c'est-à-dire un peu de viande , de morue et de pois à chaque repas. 
J'aclietais une bouteille de vin qui me coûtait 50 centimes et que je 
consommais, — en deux jours d'abord, — puis en quatre, quand 
je vis les fonds baisser. 

Mais il arriva un moment où il fallut quitter ma cuisine et vivre 
comme je pourrais. 

J'aurais dû commencer par vous dire que deux ou trois jours 
après mon arrivée à la Pointe , — comme je marchais tranquille- 
ment le long des quais , — en arrivant à Tencoignure de la rue 



— 362 — 

d'Ârbaud , je vis une vieille négresse qui me lit un grand salut et 
s'inclina en me disant d'une voix doucereuse : — Bonjour, maître. 

Je continuais mon chemin après avoir répondu à son salut, bien 
qu'il me semblât étrange d'être interpellé par cette qualification de 
maitrc, moi qui en cherchais un. Bref, je reprenais ma route, 
lorsque, retournant la tète machinalement, je vis qu'elle recom- 
mençait son salut , et je m'aperçus qu'elle avait les deux avant-bras 
coupés , et qu'au lieu de mains , elle n'avait que deux moignons. 

Bien que cette femme fût proprement vêtue, et plus proprement que 
ne le sont généralement les négresses qu'on rencontre dans les rues, 
je supposai que sa politesse était intéressée. Mon cœur se serra à la 
vue d'une mutilation aussi affreuse ; je me retournai vivement, tirai 
de ma poche une des rares pièces de 5 fr. qui s'y trouvaient et la 
déposai sur son avant-bras, à la jointure de la saignée, qui se re- 
ferma sur mon offrande comme la main la mieux constituée. Elle 
s'inclina de nouveau , et d'une voix plus doucereuse encore que la 
première fois , me dit : — Merci , maître ! 

Je ne sais pourquoi la figure de cette vieille femme m'avait 
frappé, je devrais dire plutôt l'expression de ses yeux ou sa physio- 
nomie ; car pour l'Européen qui arrive aux colonies , comme vous 
le savez aussi bien que moi , tous les nègres se ressemblent , et il 
passe assez longtemps sans pouvoir les distinguer les uns des au- 
tres. Son souvenir me revenait sans rien qui dût l'évoquer. Je 
voyais toujours ces deux moignons et cet avant-bras se refermant. 
Elle me semblait complète ainsi , et malgré la compassion qu'elle 
m'inspirait , je ne pouvais me la figurer autrement qu'elle n'était et 
ajouter, par la pensée, des mains à ces deux bras qui me sem- 
blaient en manquer naturellement. 

De temps en temps , quand je passais par les rues , je l'aperce^ 
vais de loin , et toujours son regard croisait le mien ; elle me sou- 
riait avec bienveillance , et d'aussi loin qu'elle me reconnaissait, elle 
s'inclinait, et il me semblait entendre sa voix doucereuse et calme 
me dire : — Bonjour , maître l 

Je ne faisais cependant que l'apercevoir, et il semblait qu'une 
sorte de magnétisme s'exerçât d'elle à moi ; car je mo souviens 
d'avoir bien souvent tourné tout d'un coup les yeux dans une 
direction , sans raison de le faire , et d'y avoir rencontré son re- 
gard et son salut. 



— 363 — 

Ëiifin, je crus tenir la fortune, c'est-à-dire une misérable place 
d'économe d'habitation. Je sortais du magasin dont le patron m'avait 
donné cette espérance. J'avais l'esprit léger , le cœur satisfait. 

La promesse qui m'avait été faite me paraissait sincère , et elle 
l'était en effet; pour la première fois, depuis mon arrivée, je me 
«entais heureux. Comme je sortais en saluant , je me heurtai en me 
retournant contre ma vieille connaissance, et avant qu'elle eût le 
temps d'achever une révérence commencée et de me dire sa formule 
de salut, j'avais mis sur son bras trois pièces d'un franc que j'avais 
dans ma poche. 

J'étais si heureux que je donnais deux jours d'existence. 

Si j'évitai le salut par la brusquerie avec laquelle je fis mon 
offrande, je n'échappai pas au remercîment et à la qualification qui 
en était la finale. 

Ou m'avait donné, sans le vouloir, une fausse espérance. L'em- 
ploi sur lequel je croyais devoir compter avait été repris par celui 
qui l'occupait, et qui avait donné sa démission à la suite d'un mal- 
entendu promptemeht expliqué. Il me fallut continuer à attendre et 
à espérer. 

Espérer 1 — oui , espérer, — car l'espoir ne me quittait pas , et 
j'avais , malgré mes mécomptes , une foi entière dans la bienveil- 
lance qu'on metnontrait. 

Seulement, on ne savait et on ne pouvait pas deviner ma dé- 
tresse. 

Cette détresse ne tarda pas à atteindre des proportions effrayantes. 

Il me fallut prévoir pour combien de temps j'avais encore de quoi 
faire face à ma nourriture , et je voyais mes jours de subsistance 
réduits de façon à me faire tourner la tête. 

Plusieurs fois alors , il me passa par l'esprit Tidée de ces emplois 
auxquels je pouvais aspirer avec certitude de les obtenir. Mais la 
police et la douane, malgré l'existence qu'elles m'assuraient, me 
causaient une répulsion telle, que je m'empressais d'écarter ces 
pensées, et je courais chez ceux que je considérais comme mes pro- 
tecteurs. 

J'en étais venu à subvenir à ma vie en ne dépensant que 20 cen- 
times par jour, pour ménager autant que possible et faire, aussi 
longtemps que je le pourrais , feu qui durât. 

J'allais timidement acheter pour deux sous de pain chez uû bou- 



— 364 — 

langer, et je prenais du pain de la veille que Ton vendait à meilleur 
marché que le pain fixais; puis, plus honteusement encore , j'allais 
acheter deux morceaux de morue dans un de ces restaurants en 
plein vent , où des négresses préparent cet aliment peu substantiel, 
mais très-coriace ; des pois , qui prolestent toujours contre la cuis- 
son ; du calalou et du riz, à Tusage des nègres ou des malheureux 
comme moi qui n'ont pas de cuisinière chez eux. Et je ne pouvais 
étancher la soif dévorante que me causait cette nourriture incen- 
diaire et peu restaurante, qu'avec de mauvaise eau saumàtre qu'il me 
fallait chercher en dehors de la ville. 

J'en ai souffert de dures , allez ! 

Un jour, comme j'allais m'arréter devant ma marchande de fri- 
ture,, j'entendis derrière moi la voix de ma vieille connaissance, 
qui , d'un accent plus doucereux que de coutume et presque lamen- 
table , m'adressait le bonjour accoutumé. 

Je ne m'arrêtai pas ; je déposai les deux sous qui devaient consti- 
tuer mon diner sur l'avant-bras de la pauvre mutilée, et, sans 
amertume dans le cœur , je courus dans la campagne et je dévorai 
mon morceau de pain sec. 

J'avais eu le temps de remarquer que ma vieille amie me suivait 
d'un regard plus doux et plus bienveillant que de coutume. 

Je ne vous détaillerai pas mes misères jour par jour; mais enfla 
arriva celui où je trouvai le fond de ma bourse. 

Je n'avais plus qu'un sou l C'était le dernier repas que j'avais à 
faire. Je marchais la lète basse , cherchant les moyens de multiplier 
le produit de cette ressource suprême, lorsque en sortant de la bou- 
langerie où je venais de déposer mes derniers 5 centimes , je me 
trouvai face à face avec celte femme à laquelle il me semblait que je 
ne pouvais rien refuser. 

Sa vue , cette fois, je l'avoue , me donna le frisson. 

Je fouillai dans ma poche par un mouvement machinal. Elle était 
vide ; je ne le savais que trop I Je lui donnai mon morceau de pain 
et je m'enfuis comme un fou. Je ne devais pas diner ce jour-là , et 
cependant je sentais mon estomac qui me faisait de bien vives in- 
stances pour protester contre cette abstinence forcée. 

J'avais encore une nuit à coucher sous un toit, au m*oins; mon 
loyer était payé depuis le matin. Je courus la campagne. J'allai jus- 
qu'au fort Fleur-d'Epée , sans penser que cet exercice ne pouvait 



— 305 — 

qu'augmenter ma faim. Je voyais des «oldats et des matelots dans 
les quelques cabarets qu'on trouve sur la route. J'étais certain que 
si je m'étais approché de leurs tables et leur eusse exposé ma dé- 
tresse, aucun d'eux n'y eût été sourd. Mais pour rien au monde je 
n'aurais osé le faire 1 

Je revins tard , et comme j'allais me glisser dans mon taudis , 
pour tâcher de trouver dans le sommeil l'oubli de mes misères , 
je vis une femme accroupie à ma porte. Je crus que c'était mon hô- 
tesse; mais en entendant une voix presque plaintive me dire : — 
Bonsoir , maître 1 — je reconnus mon erreur. 

Il me passa par l'esprit un amer regret, une sorte de remords, 
comme si j'avais à me reprocher quelque chose , et je lui dis , d'une 
voix qui ne devait pas être très-assurée : 

— Pardon , ma bonne, mais, hélas ! je n'ai plus rien. 

— Moin save — je le sais — me répondit-elle , mais je veux 
&ire votre fortune. 

Je ne sais ce qui me passa par la tète , quand j'entendis cette mal- 
heureuse, dont la mutilation la mettait dans l'impossibilité absolue 
de pourvoir à sa propre subsistance et la rendait , pour ainsi dire , 
tributaire de l'assistance des autres , me promettre de m'enrichir. 
J'eus une sorte d'éblouissement Je me rappelai les contes au moyen 
desquels on allongeait les soirées d'hiver dans mon enfance. Je crus 
un moment que j'allais voir une bonne fée se changer en une belle 
princesse étincelante de perles et de diamants. Si je pensai au palais 
qui allait prendre la place de mon affreuse cassine , j'avoue que mes 
aspirations ne manquèrent pas de se diriger vers la table splen- 
didement servie , qui apparaît immanquablement dans ces circon- 
stances. 

Je restai immobile un moment , attendant le coup de baguette et 
le changement à vue. 

Mus rien ne bougea. Seulement, comme mon hôtesse arrivait 
clopin dopant, traînant à ses pieds de vieux souliers de soldat, ma 
vieille amie se leva et me répéta en s'en allant : Je veux faire votre 
fortune, je vous reverrai demain. 

— Tiens , me dit mon hôtesse , vous connaissez cette vieille 
gueuse , cette vieille sorcieuse ! Belle connaissance que vous avez là ! 

Je ne dormis guère, cette nuit-là. Les tiraillements de mon esto- 
mac et les inquiétudes terribles qui me torturaient me tinrent 



— 366 — 

éveillé, et j^enteDdis, pendant bien des heures, toutes les bêtes im- 
mondes qui clapotaient dans Feau fangeuse, au-dessus de laquelle 
j^étais tristement étendu. 

Je me levai de bonne heure. Comme je n'avais rien à donner à 
mon hôtesse pour m'assurer le logement pendant la nuit suivante, 
je pris mon petit paquet et me disposai à sortir de ce lieu infect 
pour n'y plus rentrer. 

Comme j'ouvrais doucement la porte, je la sentis en même temps 
poussée du dehors , et je me trouvai face k face avec ma vieille 
manchote. 

— Venez, me dit-elle. 

Je la suivis machinalement , ne m'expliquant pas la sorte de do- 
mination qu'elle' exerçait sur moi. Je ne pensais pas à lui résister; 
je n'avais pas de raison pour le faire. Qu'avais-je à craindre ? Pas 
d'être volé, bien sûr ! 

Aussi je marchai derrière elle. 

Elle allait, allait rapidement , et ses deux moignons , qu'elle ba- 
lançait alternativement en marchant , produisaient le plus singulier 
effet. 

Nous passâmes devant le carénage qui n'était pas encore bordé par 
la belle route qu'on y voit maintenant , et nous dûmes sauter de ro- 
che en roche pour arriver en chemin sec , car la marée était haute. 

Nous nous engageâmes à gauche, au pied du fort VUnUm, dans 
un petit sentier bordé d'acacias dont les épines me déchiraient le 
visage et les mains. Nous marchions à travers des halliers épais , 
dans lesquels mon guide paraissait connaître un sentier invisible , 
et je suivais , mesurant mes pas sur la rapidité de sa marche. 

Je ne saurais vous dire tous les sentiers que nous gravîmes au 
milieu des ronces , des pierres , des épines , des troncs d'arbres, des 

feuilles aiguës de caratas , que sais-je? J'étais toujours tenté de 

prendre ma compagne pour un être surnaturel , ne sachant pas, 
comme je le sais maintenant, avec quelle rapidité les nègres, même 
les plus réfractaires au travail , parcourent à pied de grandes dis- 
tances par des chemins impraticables pour nous autres. 

Quant à moi, j'étais brisé de fatigue. J'allais, comme une ma- 
chine montée, me heurtant aux pierres, déchiré par les ronces, la 
tête en feu. Il me semblait que, si quelque obstacle m'eût renversé, 
je me serais trouvé dans l'impossibilité de me relever. 



— 367 - 

Enfio , nous arrivâmes devant une case délabrée située sur le 
penchant Est d'un morne d'où on apercevait la mer, et la partie du 
littoral située auprès du fort Flcur-d'Epée ^ et qu'on appelle la 
Grande Baie. 

Ma compagne poussa la porte ; j'entrai , et me laissai tomber sur 
un amas de feuilles de maïs desséchées et de petit baume, étendues 
sur des planches et formant une sorte de lit. 

— Tenez, me dit la vieille, en me présentant entre ses deux 
moignons une tasse dans laquelle il y avait quelques bananes rôties 
et un morceau de poisson , et une calebasse d'eau. Mangez, buvez 
et reposez-vous, je viendrai vous chercher plus tard. 

Mais malgré ma diète forcée des jours précédents , et surtout 
peut-être à cause de cette diète, ma fatigue avait pris des propor- 
tions telles , que je ne me sentais plus qu'un besoin : m'étendre et 
dormir. Je n'eus la force ni d'essayer de boire ni d'accomplir l'effort 
que je voulais faire pour manger. Je me laissai aller au bien-être 
d'alonger mes membres sur cette bonne paille bien sèche et qui sen- 
tait bon , et je m*endormis. 

Lorsque je m'éveillai y le jour commençait à baisser; j'avais dormi 
neuf heures de suite. Le soleil se couchait, et les montagnes de la 
Guadeloupe que je voyais alors du côté opposé à celui où nous les 
voyons maintenant, se découpaient sur un ciel tout éclatant d'or et 
de lumière. 

Ma vieille compagne était auprès de moi. Sur une chaise qu'elle 
avait approchée se trouvait un verre et une assiette où mes yeux vi- 
rent, avec une satisfaction que vous pouvez vous figurer , un pain 
à la croule dorée et quelques tranches de poisson rôti. 

Je me jetai sur cette manne céleste avec la voracité d'une béte 
fauve. 

La pauvre vieille me regardait faire en souriant doucement et 
elle m'apporta quelques fruits , agréable supplément à mon repas. 

Enfin je poussai ce soupir de plénitude si agréable à exhaler après 
un bon repas. Et je devais à ma bienfaitrice ce remerciment le 
plus expressif qu'elle pût recevoir. Il y avait longtemps que je 
n'avaii satisfait mon appétit avec un plus véritable sentiment de 
bonheur. 

Elle avait tout prévu , car lorsqu'elle s'aperçut que j'avais achevé 
de manger , elle m'offrit un bout ! Un bout , à moi qui depuis bien 



- 368 — 

des semaines n*avais pas fumé par économie , et Dieu sait si j'avais 
souflert de cette privation 1 

— Cher, me dit-elle , avec cette accentuation câline, qui est na- 
turelle aux négresses, et dont elle exagérait encore Texpression , 
vous aviez bien faim , n'est-ce pas ? Vous ne pouviez guère vous at- 
tendre que ce serait à moi que vous devriez de la satisfaire. Mais 
vous avez été bon , bien bon pour moi. Je vous avais deviné dès la 
première fois que je vous ai rencontré dans la rue. Toute moune 
connaît moune à li , chacun connaît son monde. 

Je ne compris qu'à peine ce proverbe nègre , dont je ne connus 
bien que plus tard la signification, mais il me resta cependant 
gravé dans la mémoire. 

— Je suis bien heureuse, reprit ma vieille amie, que vous me 
deviez cela , parce que vous vous êtes privé pour moi. Mais je vous 
ai dit que je vous rendrais riche et je tiendrai ma parole. Ne croyez 
pas que je vous ai dit là des mots en Tair ; je vous ai parlé sérieuse- 
ment. Vous en aurez bientôt la preuve. 

Il y a longtemps que j'ai cette fortune, je ne puis pas dire entre 
les mains, continua-t-elle en riant et montrant ses moignons, mais 
enfm , que je la possède , sans pouvoir en disposer. J'attendais celui 
que je voulais en faire profiter , et celui-là, c'est vous. Votre visage 
m'a plu , vous avez été bon et charitable pour moi sans me connaî- 
tre , vous ne m'abandonnerez pas dans l'opulence que vous me de- 
vrez, vous m'assurerez au moins une bonne existence jusqu'à la fin 
de mes vieux jours , qui n'est pas bien loin , et après vous me ferez 
faire un enterrement convenable. 

Je ne suis pas jeune, comme vous pouvez le voir, mais je suis 
encore plus vieille que vous ne le supposez, sans doute. A l'époque 
de l'émigration des blancs, j'étais déjà infirme comme vous me 
voyez. J'avais quatorze ans, lorsque j'ai été privée de mes deux 
mains. J'étais alors une jeune négresse pimpante et gaie , trop gaie, 
hélas l et trop imprudente I Un jour de roulaison , comme je ser- 
vais le moulin et que j'y mettais des cannes en causant et riant avec 
mes compagnes , sans regarder ce que je faisais, — ce qui était une 
grande imprudence , — une de mes mains fut prise entre les cylin- 
dres du moulin. Je portai machinalement l'autre pour la dégager, 
et toutes les deux furent broyées. Heureusement que le maître était 
là, car aucun des nègres n'eût eu sa présence d'esprit. Il leva la 



— 369 — 

soupape de l'eau et le moulin s'arrêta. J'eus la vie sauvée, mais je 
perdis mes deux mains. Une double amputation ne me laissa que 
ces deux moignons. Comme je n'étais plus bonne à rien sur l'habi- 
tation , je vins ici où demeurait ordinairement mon maitre et sa fa- 
mille ; il n'allait sur l'habitation qu'à l'époque de la récolte. Il avait 
un bon gereur qui la conduisait très-bien. * 

Ici s'élevait une belle maison où rien ne manquait , car mes maî- 
tres étaient riches et , de cette belle maison, il ne reste que des rui- 
nes , envahies par les halliers qui couvrent ce morne. 

Il arriva , comme vous le savez , une époque où les nègres se ré- 
voltèrent, et où la liberté fut proclamée. Mes maîtres, qui étaient 
des nobles , furent menacés dans leur vie et dans leurs biens , et il 
vint un moment où il fallut absolument songer à fuir, car le danger 
devenait trop pressant. Mais il n'y avait pas moyen de le faire en 
emportant tout ce qu'ils possédaient. Mon maitre et ses deux fils, 
qui étaient déjà des hommes, passèrent plusieurs nuits à creuser, 
dans un endroit que je connais bien , un grand trou. Ils y firent 
descendre une grosse jarre dans laquelle on mit tout ce que la fa- 
mille possédait en or, en argent , en bijoux , en choses précieuses. 
Ils ne gardèrent que ce qu'ils supposaient devoir leur être utile pour 
gagner un pays tranquille. J'étais de la maison ; on avait en moi la 
plas grande confiance. J'assistai et j'aidai comme je pus au trans- 
port de tous ces objets précieux. Je les vis entasser dans la jarre 
dont on couvrit l'ouverture avec une platine à manioc , sur laquelle 
oo empih de grosses pierres , et on recouvrit le tout de pieds de 
petit baume qu'on était allé chercher plus loin , et qu'on avait rap- 
portés avec leurs racines entourées de terre , de sorte qu'ils ne se 
flétrirent pas et qu'ils paraissaient être nés là. On y transporta des 
lianes avec la même précaution et, le lendemain , en voyant cet en- 
droit si fourré , on ne se serait jamais douté que la terre y avait été 
même remuée , d'autant plus qu'on avait eu soin de porter au loin 
toute celle qui avait été tirée du trou. Peu de jours après , la maison 
fut brûlée , et nous ne parvînmes à nous échapper qu'après nous être 
tenns cachés quelque temps dans une case abandonnée et oubliée 
dans les grands fonds. Une barque anglaise vint nous prendre à la 
Grande-Baie , et nous pûmes arriver à la Dominique. 

La Êunille de mon maître se composait de lui , de sa femme et de 
ses deux fils. Ils devaient se retirer en Angleterre , pour attendre 

S6 



- 370 — 

que les événements leur permissent de revenir à la Guadeloupe. 

Mon maître était un vieillard robuste et sanguin. Les inquiétu- 
des, les chagrins, les colères auxquelles il se livrait avec excès, 
altérèrent sa santé ; il fut frappé d'apoplexie , et mourut avant de 
quitter la Dominique. Ma maîtresse, ses deux fils et moi nous fû- 
mes transportés en Angleterre. Les deux jeunes gens furent tués 
dans les guerres qui se faisaient à cette époque, et je restai seule 
avec ma maîtresse qui s'était fixée aux environs de Londres, où elle 
ne tarda pas à mourir. 

J*ai pu obtenir , par la protection de quelques personnes charita- 
bles, d'être ramenée à la Guadeloupe, et j'y suis depuis bien des 
années, possédant un trésor , dont je crois pouvoir disposer , puis- 
que toute la famille de mes maîtres est éteinte , mais dont je ne 
puis pas disposer, faute de pouvoir en prendre possession moi- 
même , faute de trouver à qui confier mon secret. 

La vieille négresse me fit cette longue narration avec volubilité , 
et, bien que je ne fusse pas le moins du monde familiarisé avec le 
langage créole, l'intérêt du récit sembla m'avoir ouvert l'intelli- 
gence , et je compris tout. 

Cette pensée d'un trésor, dont je pouvais m'approprier une par- 
tie sans engager ma conscience , me causa une sorte d'enivrement , 
et j'écartai facilement quelques scrupules qui se présentaient à pro- 
pos des droits de l'Etat. Je me demandais cependant avec inquié- 
tude si toute la famille des propriétaires était bien éteinte , et si , en 
devenant riche de cette façon , ce ne serait pas au détriment de 
quelque légitime possesseur inconnu. 

Je dis quelques mots de cela à ma complice , qui m'affirma que je 
n'avais rien k craindre sous ce rapport. Elle connaissait la filiation 
de ses maîtres , et la famille s'était bien éteinte avec eux. La meil- 
leure preuve qu'il y en eût, c'est que personne ne s'était présenté 
pour réclamer l'habitation qu'ils avaient possédée , l'habitation sur 
laquelle elle avait été privée de ses deux mains, et que ceux qui 
l'avaient acquise à bas prix , pendant la Révolution , la possédaient 
et l'exploitaient sans jamais avoir été troublés dans leur posses- 
sion. 

La vieille négresse me fit voir une houe , une pioche et un levier 
en fer qu'elle tenait cachés dans un coin de sa case. 

— Il y a des années que j'ai tout cela ici , me dit*elle , et ces ou- 



— 374 — 

tils ont eu le temps de se rouiller depuis que j'attends roccasion de 
les utiliser. 

La nuit était tombée ; il faisait une obscurité profonde , j'étais 
impatient de partir. 

— Attendons encore , me dit ma compagne ; il y a quelquefois 
des maraudeurs, des nègres qui vont aux crabes. Il faut être bien 
sûr que personne ne puisse nous voir. Du reste , je ne risque pas de 
me tromper. Je connais bien l'endroit. J'irais les yeux fermés ; je 
puis donc vous y conduire par une nuit noire. Il n'y a pas de jour 
que je n'aie fait visite à cet endroit, et, comme il y a longtemps que 
je suis ici , je l'ai vu assez souvent pour ne pas m'y tromper. 

Je passai deux heures encore assis devant la case. J'avais la tête 
en feu. Je fumais avec une ardeur fiévreuse ; je ne m'apercevais pas 
que je me desséchais la gorge ^ et je ne pensais pas à satisfaire une 
soif qui me faisait horriblement souffrir sans que je me rendisse 
compte de la sensation douloureuse que j'éprouvais. 

Enfin elle me dit : — Allons ! 

Je me levai comme mû par un ressort et mis sur mon épaule la 
houe, la pioche et le levier, qui', bien que très-lourds , me parais- 
saient ne pas peser plus que des plumes. 

La vieille négresse marchait devant moi. Nous ne fîmes guère 
plus d'une cinquantaine de pas au milieu des halliers. Elle s'arrêta, 
et, me montrant une touffe inextricable de petits baumes entrela- 
cés de lianes de toutes sortes , elle me dit en me montrant la terre 
avec ses deux moignons qui tremblaient : C'est ici I 

Elle s'aperçut alors que les outils que nous avions apportés ne suf- 
fisaient pas. Les tiges des petits baumes étaient grosses et n'au- 
raient pu être arrachées avec la main. Elle se glissa comme une cou- 
leuvre entre les halliers, et revint un instant après avec un coutelas 
d'habitation. 

Je taillai sur son indication , et j'eus bientôt déblayé environ 
2 mètres carrés. 

— Maintenant, me dit-elle, prenez la houe et ôtez la terre, il n'y 
en a pas beaucoup. 

Je trouvai bientôt des pierres que j'arrachai avec mes mains. Le 
bruit de la pioche me faisait peur. Je les jetai à droite et à gauche 
et, après une demi-heure de travail , je vis devant moi , je vis I — 
car mes yeux s'étaient habitués à l'obscurité et puis il faisait une 



— 378 - 

nuit splendidemeDt étoilée» — je vis» mais surtout je sentis une 
grande surface plane de 1 mètre de diamètre environ. C'était la pla- 
tine à manioc. 

Je la soulevai avec la pince de fer , et la jarre nous présenta son 
ouverture. 

J'y introduisis mes mains tremblantes, et je sentis des boites en 
bois que Thumidité avait fait tomber en pourriture et dont les plan- 
ches , se laissant facilement arracher y me permirent de toucher des 
objets en métal que je reconnus être des pièces d'argenterie. Mes 
mains avides, pénétrant plus avant , sentirent des pièces de mon- 
naie et des bijoux. 

Mon émotion était si grande que je restai comme abasourdi , je 
crus que j'allais m'évanouir. 

Je ne pouvais plus mettre en doute la réalité de ce que maniaient 
mes doigts tremblants. C'étaient bien des métaux précieux ; je le 
sentais aux pièces que je touchais et que j'arrachais avec peine des 
boites où elles étaient entassées. C'étaient bien des monnaies d'or et 
d'argent que cet amas dans lequel mes mains se baignaient avec dé- 
lices , et d'où ne s'exhalait pas l'odeur nauséabonde du cuivre qui se 
reconnaît si facilement. 

La nuit était profonde , mais, grâce aux myriades de lumières qui 
constellaient le firmament , j'en étais venu à y voir aussi distincte- 
ment que par le plus beau clair de lune. 

Je tirai deux ou trois pièces d'argenterie que je débarrassai des 
papiers moisis qui les enveloppaient , et la lueur des étoiles vint se 
refléter sur les angles et les facettes dont l'enveloppe avait conservé 
le poli et qui scintillaient comme des diamants. 

J'étais pris de vertige et j'avais des envies de crier. 

Je ne pensais plus à ma complice ; j'arrachais de mes mains trem- 
blantes tout ce qui me faisait obstacle pour arriver aux pièces d'or et 
d'argent, et j'en remplissais mes deux mains, et je les laissais re- 
tomber , comme on laisse tomber en l'air le grain qu'on veut débar- 
rasser de sa poussière. 

Je ne savais plus ce que je faisais , mais je sais que j'admirais, avec 
une véritable joie d'enfant, ces belles pièces dont mes yeux voyaient 
distinctement le blanc et le jaune scintiller et tomber en pluie 
serrée. 

J'ai eu là un moment de véritable bonheur , mais d*un bonheur 



— 373 — 

dont rimpression m*est restée comme celle d'une chose à laquelle 
rien ne i*essemble dans les autres satisfoctions de la vie. 

Cela ne dura pas longtemps. J*ai peut-être été victime de mon 
imprudence ; mais il n'y avait pas de frein que je pusse mettre à ma 
joie, je n'ai pu en retenir l'expression. Elle a été sans doute brutale 
et bruyante. Je n'ai plus de tout cela qu'un souvenir confus. La 
seule chose dont je me souvienne bien , ce sont ces belles pièces d'or 
et d'argent, ces choses précieuses dont il semble que mes mains 
ressentent encore l'impression. 

Un léger bruit se fit entendre , au milieu du bruit terrible de mon 
ivresse. Quelque léger qu'il fût , je l'entendis et je me tus. Un fris- 
son me parcourut comme une étincelle électrique, de la plante des 
pieds à la pointe des cheveux. Je levai la tète. 

Je n'eus que le temps d'entrevoir trois ou quatre nègres presque 
entièrement nus qui m'entouraient. Ma vieille compagne était entre 
les mains de deux autres , qui lui tenaient les mains sur la bouche, 
et contre lesquels elle se défendait vainement avec ses deux bras 
mutilés. 

Je reçus un grand coup qui me fit croire un instant que toutes les 
étoiles du ciel se rassemblaient pour me tomber sur la tète, et je 



m'évanouis. 



Quand je revins à moi , je me trouvai couché sur le lit de feuilles 
de maïs où j'avais si bien reposé quelques jours auparavant, car 
j'appris que j'avais passé cinquante ou soixante heures sans connais- 
sance. 

Mon crâne était fendu , et je pourrais vous montrer la cicatrice du 
coup que j'avais reçu, mais que le bon Dieu me permet de cacher 
sous l'abondante toison dont il a couvert ma tète. 

La vieille mutilée était auprès de moi et se désolait. Elle m'apprit 
que c'étaient six nègres marrons , réfugiés depuis longtemps dans 
le voisinage, qui avaient fait le coup. Le hasard seul , et peut-être 
aussi l'imprudente exagération de ma joie , les avaient conduits où 
nous étions. Ils allaient à la maraude , s'étaient arrêtés à distance 
pour suivre nos mouvements , dès qu'ils nous avaient aperçus, et 
nous avaien^t surpris , sans que nous eussions pu nous douter de leur 
dangereuse présence. 

Voilà comme quoi j'ai manqué un trésor et perdu l'occasion d'être 
très-riche sans grande peine. 



— 874 - 

Je suis entré dans de grands , dans de trop grands détails , peut- 
être , pour en venir à Thistoire de mon trésor ; aussi je m*en tien- 
drai là y et ne vous dirai pas aujourd'hui comment et après quelles 
nouvelles misères je parvins enfin à trouver un emploi. 

Je vous dirai seulement que , dès que je Tai pu , je suis venu à 
l'aide de ma vieille amie , qui s'appelait Bibiane , et qui est morte 
Tannée dernière sur cette habitation » où je lui avais donné un bon 
logement , et où je pourvoyais largement à tous ses besoins. 

Elle me payait bien cela en affection et en dévouement. 

Devenue aveugle dans les derniers temps de sa vie, elle pouvait à 
peine marcher, et, avec cela, elle était sourde au point que personne 
ne réussissait à s'en faire entendre. 

Eh bien , elle , qui passait des journées assise , immobile, devant 
sa case , ne paraissant jamais s'apercevoir si quelqu'un allait ou ve- 
nait devant elle , elle me devinait si bien , que , lorsqu'il m'arrivait 
de passer par là , avertie de ma présence , par un je ne sais quoi 
assez difficile à expliquer , elle ne manquait jamais de se lever de sa 
chaise , de faire une révérence profonde , et de me dire , de sa voix 
chevrotante et toujours doucereuse : Bonjour , maître ! 



Mathieu Guesde. 



Poiote-à-Pitre, mars 4862. 



HISTOIRE LinËRAIRE. 



A propos des poètes toulousains. 



{Réponse à une lettre adressée au Directeur de la Revue) (1). 



I. 



Est-ce donc une bien grande énormité d'avoir dit qu' « à Toulouse les 
» poëtes étaient rares ; qu'après avoir cité Gampistron et Baour-Lormian, 
» on était bien près d'en avoir épuisé la liste , et qu'il fallait chercher 
» longtemps avant d'en trouver quelque autre?» (2) 

S'il est une assertion qui nous paraissait évidente, incontestable, c'é- 
tait celle-là ; et cependant, elle a été relevée. On nous écrit que nous 
sommes a injuste. » 

Injuste ! Et envers qui ? -^ « Envers Toulouse. » — Envers Toulouse, 
bon Dieul c'est la première fois qu'on nous fait un pareil reproche , et 
nous avons été bien souvent en butte à un reproche tout opposé. 

Eh bien , n'en déplaise à notre honorable contradicteur , nous main- 
tenons notre assertion , même après avoir lu ses moyens de défense. Oui, 
les poëtes sont rares , et à Toulouse plus qu'ailleurs. Qu'on nous signale 



(4) Nous ne publions pas cette lettre, qaoique très-bienveillante, parce qu'elle ne 
porte pas de signature. 

(5) Voir à la livraison précédente la notice sur M. le comte Jules de Rességuier. 



— 376 — 

un nom, un seul, qui, au premier appel, vous revienne en mémoire, 
et nous nous avouons vaincu ! 

— « Mais Goudouli, le poëte populaire par excellence, le renieriez- 
vous , par hasard ? » 

-—Non certes; et la preuve, c'est que Tappréciation la plus judicieuse 
et la plus complète de la vie et des ouvrages du grand poëte toulousain 
est partie de la Revue de Touloitse (4) ; et ce qu'elle pensait en 4856 , la 
Revue le pense encore aujourd'hui. Seulement, Goudouli a écrit en pa- 
tois, et nous n'avons entendu parler que des poëtes qui ont écrit en 
français. 

— « Et le P. Vanière ? » 

— Il a écrit en latin. ^' Vous faites confusion, d'ailleurs; l'auteur du 
Prœdium rusticum était de Béziers ou des environs. 

Ce n'est pas la seule erreur qu'ait commise notre correspondant. Il fait 
entrer bien des fleurs étrangères dans la couronne poétique qu'il place 
sur le front de Toulouse ; en d'autres termes, il grossit par des adjonc- 
tions prises au dehors le contingent des poëtes que Toulouse a produits. 
Il revendique comme nôtres des auteurs qui ne nous appartiennent 
pas : par exemple , Dalayrac , de Muret ; Soumet , de Gastelnaudary ; 
Alex. Guiraud , de Limoux ; Frédéric Soulié , de Pamiers ; etc. 

A s'en tenir aux poëtes nés à Toulouse, sans rechercher s'ils sont tou- 
lousains pur sang ou originaires d'ailleurs, nous croyons, après mûr exa- 
men, qu'il n'y a pas plus de cinq ou six noms à ajouter aux deux déjà cités : 

Un disciple de Malherbe, de Maynard (4582-4646), qui passa sa vie à 
poursuivre les grandeurs, et qui n'ayant réussi à rien, s'en revint finir 
ses jours dans la retraite , à Toulouse ; 

Le collaborateur de l'abbé Brueys, Palaprat (4650-4721), qui ressuscita 
sur le théâtre la vieille et excellente farce de r Avocat patelin^ et composa — 
toujours en société de l'abbé Brueys, — le Grondeur ^ le Muet ^ et beaucoup 
d'autres pièces. 

On rapporte, à proposdu Grondeur qu'étant un jour avec Palaprat dans 
une compagnie où l'on vint à parler de cette comédie et à en faire l'é- 
loge, Brueys repartit vivement: « Lé Grondur ^ c'est une vonné pièce! 
» Lé premier até est écélent , il est tout dé moil Lé ségond, coussi 
» coussi ; Palaprat y a trabaillé. Pour lé troisième, il ne haut pas lé 
» diavlé, c'est ce varvouilleur qui l'a fait. — Lé couquil reprit Palaprat, 
» il mé prouillé tout lé jour dé cette façon, et mon chien dé tendre pour 
» lui m'empéché dé mé fâcher ! » 

(4) 6knMlott)i, par H. le Dr Noulet, t. m de la Itemie. 



— 377 — 

M. le Dr Desbarreaux-Bernard, un de ces esprits curieux et chercheurs, 
qui se plaisent aux. exhumations des écrivains oubliés comme d'autres 
à la découverte d'inscriptions oblitérées , a composé avec un culte atten- 
dri la monographie de deux poëtes de Toulouse, qui , grâce à son dé- 
vouement , ont été tirés de l'oubli auquel ils semblaient condamnés. La 
piété fait de ces miracles Ces auteurs sont Guyon Guérin de Bouscal et 
Pierre Rousseau. 

Le premier, qui vivait dans la première moitié du dix-septième siècle, 
fut tout ensemble poëte et comédien. Il débuta, en 4634, — deux ans 
avant l'apparition du Cid et la naissance de Boileau , — par une tragi- 
comédie, intitulé Doranise^ qu'il dédia à MU» Marguerite de Rohan. En 
treize ans, de 4634 à 1647, il composa treize autres pièces. 

Le second de ces auteurs, Pierre Rousseau (1746-4785) a plus d'im- 
portance que le premier. Il a écrit un^grand nombre de pièces de théâ- 
tre, dont quelques-unes ont été représentées avec succès : la Coquette 
eans le savoir , petit opéra en un acte , composé en collaboration avec 
Favart (4744) ; la Rivale suivante , et F Année merveilleuse (4747) ; la Ruse 
inutile , dont Fréron fit un grand éloge dans V Année littéraire; la Mort de 
Bucéphale^ pièce souvent jouée et réimprimée , dans laquelle l'auteur fit 
acte de courage en tournant en ridicule le ton boursoufflé fort de mode 
alors au théâtre. 

Un écrivain , sut)érieur aux poëtes que nous venons de citer , fut 
Gailhava (4734-4813). La Biographie toulousaine le fait naître à Toulouse; 
d'aucuns prétendent qu'il était deCarcassonne. Gailhava commença sa répu- 
tation par la comédie du Tuteur dupe et l'affermit avec les Ménechmesgrecs^ 
tentative hardie après Regnard , et que le succès justifia. 

Le nom de Baurans était oublié, lorsqu'il a été remis en lumière ces 
jours derniers à propos de la reprise, à l'Opéra-Comique, de la Servante 
maitresse, de Pergolèse. Le célèbre compositeur italien avait écrit en 4730 
la partition de la Serva padrona pour le théâtre de Santo-Bartolomeo , à 
Naples. Apporté en France en 4752 par une troupe italienne , et traduit 
en français par Baurans, avocat à Toulouse , ce chef-d'œuvre de mélo- 
die, de grâce et d'expression obtint un succès prodigieux.'» La sensation 
» qu'il produisit , dit Geoffroy , tenait du délire. Les Français éprouvè- 
» rent alors le même ravissement qu'un aveugle de naissance auquel un 
» artiste habile rend tout à coup la lumière. » Baurans, introducteur en 
France et vulgarisateur de la musique italienne , méritait ce souvenir. 

Nous citerons encore parmi les poëtes toulousains , en y mettant un 
peu de complaisance : 



— 378 — 

Vendages de Alalapeire, (4624-4702) fondateur avec Pélisson de la So- 
ciété des LarUemistes , et auteur de sept œnts sonnets à la vierge. 

D*Aiguebère (4692-4755), auteur des Trois spectades^ pièce de théâtre 
renfermant une tragédie , une comédie et un opéra, et représentée avec 
succès à la Comédie-Française. 

Arrêtons-nous , car nous ne rangerons jamais au rang des poëtes 
ces lauréats des Jeux floraux, dont les noms figurent à toutes les 
pages de la Biographie toulousaine. Le triomphe de Téglantine, le triom- 
phe de la violette , le triomphe du souci ne sont pas des titres suffisants 
aux lettres de grande naturalisation dans le corps des poëtes. Qui se 
souvient aujourd'hui de Lombard, couronné dodze fois dans les concours 
de la gaie science ; de Cléric , son contemporain, couronné huit fois ; 
de Galaut , advocat au Parlement de Toulouse , auteur de la Destinée 
d^une robe et d'un cotillon de satin blanc? Qui aura la patience de 
lire le poëme de Jonas ou Hinive pénitente^ par le toulousain Goras , que 
Boileau a écrasé ayec ce seul vers : c Le Jonas inconnu sèche dans la 
poussière? » Qui a souci de tous ces poëtes d'almanachs , renommés en 
leur temps et dont les œuvres sont complètement oubliées? 

Ce serait cependant manquer aux convenances , si nous omettions dans 
cette nomenclature quelques femmes qui se sont fait un nom dans les 
lettres : 

Mme de Calages (4610-1665) , auteur d'un poëme de Judith^ auquel 
Racine aurait, dit-on, emprunté plusieurs vers; 

Mm* de Monlaur, plus connue sous le nom de M^^ la présidente de 
Druilhet( 1656-1730), femme d'infiniment d'esprit et de grâces, auteur 
d'un grand nombre de pièces de vers, dont la plus célèbre est un sonnet 
sur des bouts rimes , adressé à Louis XIV, sonnet souvent cité, sonnet 
étrange, qui vous laisse ébahi quand on sait qu'il est d'une femme, 
dont le mari était président à mortier au Parlement de Toulouse : 

Je TOUS adorerois n'eussiez-yoos que le Baste» 

Fussiez-Yous tout pétri de neige et de Glaçons ; 

Ne pussiez-YOos cueillir d'amoureuses Moissons , 

Je vous sacriûerois Tamant le plus Robuste. 

Eossé-je à mes genoux le roi le plus Auguste, 

Par ma fidélité je ferois des Leçons 

Aux beautés qui traitant leurs serments de Chansons, 

Pensent qu'un changement, s'il est heureux, est. . . Juste. 



— 379 — 

De mon sexe pour tous j'ai dépoaillé L'Orgueil , 

Je yeux bien l'avouer, un rebutant Accueil 

Seroit même à mes feux une inutile Digue. 

Ne pussiez-YOUS d'amour faire agir les Ressorts , 

Mon cœur en sentiment, en tendresse Prodigue, 

Du seul plaisir d'aimer soutiendroit les Transports. 

Mme de Catellan (466S-4745) , surnommée la moderne Corinne, et qui 
fut la première femme à qui aient été délivrées des lettres demattresseès 
Jeuœ floraux, à la suite de plusieurs succès obtenus dans les concours; 

Mme de Montégut (4709-4753), maîtresse es Jeux floraux, et qui a laissé 
son nom au bourg de Montégut-Ségla , à 4 kilomètres de Muret. — 
Notre collaborateur, M. Ernest Rochach, a consacré, dans Foix et Corn" 
minges (4), un chapitre plein d'intérêt à cette femme poëte. 

11. 

Veut-on un exemple du mauvais goût qui régnait encore au dix-sep- 
tième siècle ? En voici un entre cent que rapporte la Biographie touhu-' 
saine : 

Un religieux minime du couvent de Toulouse, le P. Hourdel, avait pu* 
blié chez Jean et Pierre Golomiez, imprimeurs, un livre singulier, 
intitulé : Leçons catholiques, expliquant sormnairementtouté\f a sapience chré- 
tienne, etc. 11 l'avait dédié à J. Daffîs , évéque de Lombez et prévôt de 
l'Eglise métropolitaine de Toulouse. Voici les termes mêmes de cette dé- 
dicace : 

« Monseigneur, désirant de donner voile et faire voirie jour à un petit 
» abrégé de sapience chrétienne , fait en faveur des petits enfants et au- 
» très simpliciens , afin de le faire voler jusqu'aux frontières , où il a 
» commencé à prendre sa naissance , et que sa navigation puisse être 
» sans bris et sans naufrage, j'ai eu advis de vous choisir pour pilote du 
» navire, estimant qu'étant en la sauve-garde d'un si illustre et si si- 
» gnalé prélat, sa seule réputation luy servira de passe-port pour aller 
» par-tout, et aura honneur devant ceux qui, à raison de son style trop 
» bas et enfantin, le mépriseroient. Ghabrias, capitaine athénien , disoit 

(4) Foix et Comminges, itinéraire des chemins de fer pyrénéens (ligne de Toulouse à 
Montréjeau et de Toulouse à Foix) , un vol. in-4SI de 500 pages, orné de dessins et 
vignettes. Paris^ Hachette; Toulouse, Â. Chauvin,' éditeur, rue Mirepoix, 3. Prix: 
3L 50. 



- 380 — 

» qu'une armée de cerOs, conduite par un lion , estoit bien plus fu- 
it rieuse qu*une armée de lions conduite par un cerf. Je dis de même 
» que la flotte navale des petites leçons de ce sommaire de la sapience 
» chrétienne (bien que de basalloy) sera mieux venue avec un tel pon- 
» tife pour chef qu'une autre plus enflée et plus relevée, conduite par un 
» personnage de basse estoffe. » 

Voici maintenant le chef-d'œuvre du genre. Un frère minime du même 
couvent, le religieux Jacques Bremant, adressa à l'auteur du livre pré- 
cité une épttre congratulatoire , sous ce titre : Apostrophe à Cumboii not 
Us leçons catholiques. On nous saura gré d'en donner les premiers vers : 

divin Gupidoû, de Cypris les délices, 
Qui allett'aux homains Tambre gris des amours , 
Estends tes aslerons , quitte du ciel les lices , 
On te pare ça bas des gracieux séjours. 
Que ta douillette main , teinte de vermillon , 
Que ta mère , d'amour percée en Adonis , 
En courant aux attraits fit saillir du talon , 
N'empoigne plus Farchet de sang par trop vertuis. 



Que si le lecteur se scandalisait de trouver une Invocation à Cupidonen 
tète d'un livre sur des leçons catholiques , qu'il se rassure. L'auteur en- 
tendait par Cupidon un jeune chrétien, et, par Vénus ^ FEglise. Ces 
sortes d'allégorie étaient fort de mode alors , et les portes qui concou- 
raient aux Jeux floraux, ne devaient traiter que des sujets pieux, et cou- 
verts, comme ici , d'un voile mystique. 

Puisque ces bons religieux nous ont mis en belle humeur, continuons : 
Nicolas Péchantré , né à Toulouse vers la fin du dix-septième siècle, 
avait été couronné plusieurs fois aux Jeux floraux , d'où lui était venue 
l'idée toute naturelle que sa vocation était celle de poëte dramatique. En 
conséquence, ii composa trois tragédies : Géta, Néron eiJugurtha. Mais 
« quel chien de style I » aurait dit M^e de Sévigné. Une de ces pièces a 
donné lieu à une plaisante aventure dont le théâtre s'est emparé plus 
tard. 

Péchantré avait établi son Parnasse dans les cabarets. Il oublia un 
jour sur une table d'auberge un papier sur lequel il avait tracé le plan 
d'une de ses tragédies. On lisait à un endroit : « Ici le roi sera tué. » L'au- 
bergiste ayant jeté par hasard les yeux sur ce manuscrit, fut épouvanté, et 
courut le déposer entre les mains du commissaire de son quartier. Quel 
ne fut pas l'étonnement du bonhomme Péchantré, à son retour , de se 



— 384 — 

trouver environné de gens armés qui se disposaient à lui faire un mau- 
vais parti 1 Mais apercevant entre les mains du commissaire le papier ac* 
cnsateur , il entra dans des explications qu'il parvint , non sans peine , 
à foire accepter , et on lui rendit la liberté. 

Péchantré, d*un caractère très-affable et très- liant, était ami deCam-* 
pistron. Il portait d'habitude à son doigt une bague d'un grand prix, 
dont il eut un jour l'intention de se défaire. — Les poêles sont souvent 
réduits à ces extrémités. — 11 en parla à Gampistron qui lui dit 
d'attendre quelques jours. « On va jouer ma tragédie , ajouta-t-il , et 
nous ferons affaire ensemble. » Péchantré , dans l'intervalle, trouva une 
occasion favorable, et nejugeant pas à propos d'attendre le succès sur le- 
quel comptait son ami , il vendit sa bague. Â quelque temps de là, eut 
lieu la première représentation de la tragédie de Campistron. Péchantré 
y assistait. Le parterre faisait mauvais accueil à la pièce. Apercevant l'au- 
teur qui s'effaçait derrière un pilier , Péchantré s'approcha de lui et lui 
dit : « Yeux-tu ma bague ? Je l'ai gardée. » 

Un auteur qui a servi de point de mire aux brocards de Boileau et de 
bien d'autres critiques , Lasserre de Toulouse , fut un de ces écrivains 
sans idée et sans style qui réussissent on ne sait comment à se faire un 
public. 

En 4642, il fit jouer une tragédie intitulée Thomas MoruSy « chef- 
d'œuvre de barbarie et de mauvais goût, » dit son biographe, que nous 
croyons sur parole. Quatre portiers furent étouffés à la porte. « Je ne 
» le céderai à Corneille, dit-il alors, que si j'apprends qu'il y en a eu 
» cinq d'étouffés à l'une de ses pièces. » 

II ne faut pas conclure delà que Lasserre se crût un grand génie* Non. 
Mais il mesurait le mérite d*un ouvrage au profit qu'on en tire. Il faisait fi 
de la gloire dont raffolent les poètes, et n'aspirait qu'à celle qui s'escompte 
en beaux écus comptants. « J'aime mieux , disait-il , que mes ouvrages 
« me fiassent vivre que do faire vivre mes ouvrages. » Et il eut, en effet , 
le talent de vendre fort cher des écrits fort médiocres. « 11 serait étrange, 
» disait-il , qu'après ma mort on dît du mai de mes livres qui m'ont valu 
» de si buiines rentes pendant ma vie. » Il ne s'en croyait pas pour cela ; 
Il se rendait souvent justice, au contraire, a Je vous ai bien de l'obliga- 
9 UoQ , disait-il à un plat écrivain de son temps ; sans vous je serais le 
» dernier des auteurs. » Un jour, après une conférence sur r éloquence , à 
laquelle il avait assisté, il s'approcha de l'orateur et l'embrassa en lui di- 
sant ; « Ah 1 monsieur, je vous avoue qjLC depuis vingt ans j'ai débité bien 
j» du galimatias ; mais vous venez d'en dire plus en une heure, que je 
» n'en ai écrit en toute ma vie. » On lui prête encore cet aveu naïf : « Je 



— 382 — 

» D*ai jamais cherché qo^à Sûre vite. J'ai laissé aux autres le soin de bien 
» écrire ; je n'ai pour moi songé qu'à écrire beaucoup. Dans un temps où 
» j'ai vu que l'on vendoit si bien les méchants livres , j'aurois eu tort , ce 
» me semble, d'en faire de bons. J'avois une imagination si vive, que 
» je composois en une soirée un livre auquel je n'avais même pas songé 
» deux heures auparavant. Ma plume, toujours volante , ne pouvoitsui- 
» vre la rapidité de ma pensée, et souvent j'ai fait des ouvrages entiers 
» sur le dos de mon imprimeur. » 

Voici une autre aventure, dont l'issue ne prête point à rire. Le héros 
est encore un toulousain , né dans les premières années du dix-huitième 
siècle. Son nom est Banières. Après avoir étésuccessivement moine, avo- 
cat, géomètre et soldat, il finit par se faire comédien et poëte dramatique. 
— Aujourd'hui, grâce à son (Conservatoire de musique , Toulouse fournit 
des sujets aux principales scènes lyriques de Paris et de la province. Fort 
goûtés quand ils chantent , les artistes du Midi ont de la peine à se faire 
supporter quand ils parlent. Banières en sut quelque chose. — Les gascons 
ont un assent de tous les diables. — Engagé , en dernier lieu , dans un 
régiment de dragons , Banières mit à profit le loisir que lui laissait la vie 
de garnison, composa une tragédie intitulée la Mort de César, la fit repré- 
senter à Toulouse, et y joua lui-même le principal rôle. Il ne réussit pas 
trop mal comme auteur et comme acteur , et se fit comédien de profes- 
sion. Il s'essaya quelque temps dans les sociétés bourgeoises, puis, quand 
il se crut mûr pour la scène , il sollicita auprès des gentilshommes de la 
Chambre du roi un ordre de début qui lui fut accordé , et il parut pour 
la première fois à la Comédie-Française, le 9 juin 4729, dans le rôle de 
Mitkridate, Biais ce n'était plus à des oreilles toulousaines qu'il avait 
affaire. Fidèle au caractère de son pays, dit son biographe, il fit appeler 
le souffleur avant le lever delà toile, et il lui dit avec un ton impertur- 
bable : « Je vous préviens, monsieur, que je n'ai nul besoin de votre 
» secours. Je suis sûr de ma mémoire ; ainsi je vous prie de ne pas me 
» souffler, quand même je manquerais. » — a Suffit, » répondit le souf- 
fleur, et la toile se leva. 

Ici nous laissons parler le biographe : 

« Banières n'avait pas oublié les études qu'il avait faites dans le temps 
où il aspirait aux succès de l'orateur. Il s'avança sur le bord de la scène , 
rassembla toute sa rhétorique , et adressa au parterre un discours fort 
bien tourné dans lequel il sollicita toute l'indulgence dont il avait besoin, 
et où il fit entrer adroitement l'éloge de Baron qu'il se proposait pour 
modèle. Ce discours fut très-applaudi et disposa favorablement le public. 
Mais à peine le débutant eut-il récité dix vers de son rôle, qu'oubliant 



— 383 — 

absolument la mesure nécessaire, il mit dans son jeu et dans sa décla- 
mation , outre la vivacité de son pays, tant d'emportement , et une fu- 
reur si bourgeoise et si peu convenable à la majesté de la tragédie , que 
les spectateurs, loin d*étre attendris ou frappés de terreur , ne purent 
s'empêcher de rire aux éclats pendant toute la pièce. Banières ne se dé* 
concerta pas. Il continua son rôle dans le même sens jusqu'au dernier 
vers , sans se décourager ; et quand il eut fini , il harangua de nouveau 
le public en ces termes : « Messieurs , quelque humiliante que sqit la 
» leçon que je viens de recevoir dans une première représentation , je 
» vous invite à samedi pour voir si j'aurai su en profiter. » Ces mots , 
prononcés avec hardiesse et confiance , redoublèrent les éclats de rire ; 
ils furent couverts d'applaudissements parmi lesquels sans doute il y en 
eut beaucoup d'ironiques ; mais ils firent juger que si le nouvel acteur 
était capable des écarts les plus extraordinaires, du moins il était homme 
d'esprit et de résolution. Le bruit de ce qui venait de se passer à la Co- 
médie- Française, des emportements et de l'assurance de l'acteur toulou- 
sain , se répandit bientôt dans Paris. On ne parlait que de Banières dans 
toutes les sociétés , et Taffluence fut grande le samedi où , suivant sa pro- 
messe , il joua le rôle d'Agamemnon dans Iphigénie en Aulide, Ceux des 
spectateurs qui l'avaient vu le jeudi , ceux même auxquels on avait ra- 
conté ses fureurs déréglées , s'attendant à rire du débutant , et à se di- 
vertir autant pour le moins qu'à la farce la plus plaisante, furent tous 
également trompés. Banières avait si bien profité des leçons du public , 
qu'il était parvenu à changer entièrement son jeu , à le régler et à le ré- 
duire dans des bornes convenables. Au lieu d'exciter les éclats de rire, 
il s'attira des applaudissements unanimes , et les connaisseurs les plus 
sévères convinrent qu'il les méritait. On lui trouva beaucoup de qualités 
avantageuses et qui furent justement appréciées. Il était grand, bien fait, 
avait la figure mâle , les cheveux noirs , la jambe belle et la contenance 
fière. Quant au moral, on lui reconnut de l'intelligence , des entrailles ei 
un organe admirable. Il joua ensuite le marquis gascon des Ménechmes^ de 
la manière la plus originale , et y fut fort applaudi, de même que dans 
Pyrrhus de la tragédie d'Andromaque , de Joad dans Athalie et de Ctnna, 
qui servirent^ la continuation de ses débuts. Jusque-là tout allait bien 
pourîBanières. On lui trouvait un talent réel , et il paraissait probable 
qu'il serait reçu. 

Un incident terrible vint tout briser. 

Nous avons dit que Banières s'était engagé dans un régiment de dra- 
gons. Son colonel apprit qu'il jouait la tragédie à Paris, au lieu de faire 
l'exercice dans sa garnison. Il le fit arrêter et traduire devant un c-onseil 
de guerre. Beaucoup de personnes', les comédiens de la Comédie-Fran- 



— 384 — 

çaise surtout, s'intéressèrent à lui , et firent toutes les démarches possi- 
bles pour le sauver. Rien ne put fléchir la rigueur des lois militaires qui 
prononçaient alors la peine capitale contre les déserteurs ; Bannières 
fut condamné à mort et fusillé. » 

Nous n'avons pas eu la prétention, en écrivant cet article, de com- 
poser une étude sur les poëtes toulousains. Cette histoire est à faire; et^ 
tout ingrate qu'elle est, elle se fera peut-être un jour. Ce ne sont ici que 
de simples notes , recueillies un peu à la hâte , pour les besoins de la 
réponse que nous voulions faire à la lettre de notre correspondant. Quoi- 
qu'elles ne présentent que le côté anecdotique de la question, elles font 
suffisamment voir que Toulouse n'est pas riche en poëtes. C'était tout ce 
que nous voulions démontrer. 

F. LiCOINTA. 



AG4D£lIE IHPÉRIALE 



Des Sciences, Inscriptions et Belles-Lettres 

de Toulouse. 



Séance du 40 juiUet 4862 : Présidence de M. Gatien-Arnoult. 

Au nom d'une commission composée de MM. Filhol , Noulet et Lavocat, 
ce dernier membre fait un rapport favorable sur deux mémoires imprimés 
adressés à l'Académie par M. Musset , Tun sur Yhétérogénie , l'autre sur 
les 09cillaires. La commission propose de remercier Tau leur de ces travaux 
et de les inscrire au nombre de ceux qui doivent concourir pour les ré- 
compenses. — Adopté. 

M. le docteur J. Becker, de Francfort , est un des hommes de notre 
temps qui s'occupent avec le plus de savoir et de succès de Tépigraphie 
proprement dite et de Thistoire des religions primitives, que nous n'at- 
teignons guère aujourd'hui que par l'épigraphie. A l'occasion d'un travail 
récemment publié par M. Becker sous le titre d* Hercules Andossus, dans 
un des recueils les plus estimés de l'Allemagne occidentale , le RheinU- 
ches Muséum, M. Barry a soumis à un nouvel examen ce mot Andossus 
qui paraît particulier à l'ancienne Aquitaine , car on ne le retrouve ni 
dans la Graule proprement dite, ni dans l'ibérie transpyrénéeone, à une 
seule exception près. 

En étudiant successivement les divers textes où ce mot figure comme 
surnom divin (ils se réduisent à quatre , exactement lus) et en s'autori- 
sant des inductions de divers genres que l'étude de ces textes lui suggère, 
il essaie d'établir que le moi Àndàssus n'est ni une épithète topique comme 

27 



— 886 — 

l'admettaient les épigraphistes français qui se sont occupés les premiers 
de ce petit problème philologique , ni un surnom ethnique, c*est-à*dire 
un nom propre de peuple , que M. Becker croit pouvoir rattacher au nom 
des Ândossini , une obscure et petite tribu de la Tarraconnaise. 

Au risque de compromettre la divinité aquitanique du dieu Andossus^ 
acceptée un peu de confiance et à la première vue, M. Barry incline à 
croire que le mot Ândossus n'était qu*une de ces épilhètcs honorifiques et 
sacramentelles que les populations delà Celtique et do l'Aquitaine conti- 
nuaient, après la conquête, à ajouter aux noms de leurs dieux « trans- 
formés déjà par le polythéisme romain , celtique d'origine , suivant toute 
apparence, comme ces épithètes en rix, qui accompagnent si souvent au 
premier siècle de l'empire les noms de dieux gallo-romains {Apollo 
Toutiofiœ , Mars Caturiœ, Mars Àlbioriœ^ etc.) , comme l'adjectif (ri(;afa- 
nus qui nous explique sur un des bas-relieCs de Notre-Dame , l'image 
du taureau divin aux trois grues , comme l'épithète Nimidus (saint, sacré) 
qu'il a retrouvée récemment sur une belle inscription des Pyrénées , 
associée au nom des montagnes déifiées (Deo Silvano et Montibus Nimi- 
dis,etc.). Le mot Ândossus répondrait par le sens aux adjectifs latins 
fortis , pollens , invicttis , dont on le trouve rapproché à deux reprises , 
de Forte que Y Hercules AndosstÂS ne serait autre chose que V Hercules Victor 
ou invktus des Romains , dont l'épithète un peu banale se trouverait 
traduite ici dans un des idiomes nationaux de l'Aquitaine. 

Dans une autre lecture , M. Barry étudiera le mot Ândossus comme 
nom propre d'homme , en parcourant et en rectifiant les textes asseï 
nombreux où ce nom propre figure. 

Le Secrétaire adjoint, D. Clos. 

Séance du MjuiUet : Présidence de M. Gatien-Amoult. 

M. Daguin lit un mémoire sur le transport des éléments aux électrodes^^c^ 
dans les décompositions par les courants électriques. Après avoir rappel» X'^lé 
les principales expériences de Davy , dans le cas de plusieurs dissolution^cnsis 
placées les unes à la suite des autres , il adopte la théorie de Grotthus -^ > 
au moyen de laquelle les phénomènes ont été expliqués dans le cas de^^ es 
composés binaires , ou des composés qui se comportent comme ces de^-g^r» 
niers. Partant ensuite de cette théorie, M. Daguin rend compte des moi 
vements moléculaires qui se produisent dans la décomposition des 
qui déposent leur métal isolé au pôle négatif, et il explique le iranspc^rt 
réel qui se fait à travers les dissolutions, dans le cas plus compliqué 4le 
plusieurs liquides placés les uns à la suite des autres , questions sur li 





— 387 — 

quelles on s'était contenté de ne donner jusque-là que des Indications 
générales. 

M. Leymerie annonce que la Société géologique de France doit se réu- 
nir le 44 septembre prochain à St-6audens pour y tenir des séances et 
aller explorer les environs. Il demande que l'Académie donne une marque 
de sympathie à cette Société , en se faisant représenter au sein de ce 
congrès. Cette proposition étant adoptée, M. le Président désigne MM. Ley- 
merie , Noulet , Joly et ceux des membres qui pourraient se joindre à 
eux , pour représenter officiellement TAcadémie. Un extrait de la pré- 
sente délibération leur sera remis pour constater le mandat qui leur est 
confié. 

M. Astre Ht, au nomde M. Lagrèze-Fossat , correspondant, la deuxième 
partie des études historiques sur Moissac. La fin de cette lecture est ren- 
voyée à Tune des plus prochaines séances. 

Le Secrétaire perpétuel , Urbain Vitry. 

Séance du ti juillet : Présidence de M. Gatien-Arnould. 

M. le docteur Delore, correspondant à Lyon , envoie deux plâtres mou- 
lés sur nature représentant un pied-bot avant et après guérison. —Ren- 
voyé à Texamen de MM Joly et Larrey. ' 

M. Devais donne lecture d'une notice sur la voie romaine de Castres à 
Moissac. Cette voie se divisait en deux branches passant, l'une par La- 
coùrt-Saint-Pierre, Lavilledieu , les Barthes et Sainte-Livrade', dite chc'^ 
mm de f estrade et cami peyrat ; l'autre par Yerthaguet, Montbeton et 
Toulvieu , dite chemm moistaguais et chemin, de Vétape, 

L'auteur entre dans les plus grands détails sur ces deux tracés qu'il jus- 
tifie par des documents authentiques puisés dans les archives du départe- 
ment de Tarn-et-Garonne et dans celles de la ville de Montauban. Une 
carte du département sous Tadministration romaine et des voies antiques 
qui le sillonnent, a été dressée par M. Devais pour Tintelligence des études 
sur les limites des anciens peuples qui habitaient le département de Tarn- 
et-Garonne et sur les voies antiques de ce même département , d'où a été 
extraite la notice sur la voie castraise qui fait l'objet de cette communi- 
6atîon. 

Apiès quelques observations de M. Barry , auxquelles M. Devais répond, 
M. le Président , au nom de l'Académie , adresse des remerciments à 
l'auteur. 

M. Baudouin fait , au nom d'une commission , un rapport sur les tra- 
vaux archéologiques de M. Lafforgue, d'Audi, auquel il propose de décer- 



-^ 388 — 

ner le titre de correspondant. Conformément au règlement, il sera statué 
sur cette proposition dans la prochaine séance, après convocation spéciale 
et motivée. 

M. Astre achève la lecture des Etudes historiques sur Moissac, par M. La- 
grèze-Fossat. —Ce mémoire est renvoyé au comité d'impression. 

Dans la troisième et dernière partie de son travail sur le mot Andossus^ 
M. Barry a réuni et étudié attentivement tous les textes publiés ou inédits 
où ce mot figure , à titre de nom propre cette fois. 

Il ressort pour lui de cet examen que ce nom propre, très-usité dans 
Tancienue Aquitaine (l'auteur en cite dix ou douze exemples), s'écrivait et 
se prononçait absolument de la même manière que le surnom divin au- 
quel il était peut-être emprunté, et qu'il se modifiait plus librement en- 
core, à l'aide de suffixes et de préfixes, probablement significatives. 

La provenance de ces marbres inscrits , dont il restitue, chemin fai- 
sant , les textes plus ou moins défigurés , semblerait indiquer que ce nom 
propre était surtout répandu sur le cours et sur les affluents supérieurs 
de la Garonne (l'ancien hautComminges) où les populations de race cel- 
tique paraissent avoir recouvert h plus larges flots les populations ibé- 
riennes qui les y avaient devancées , suivant toute apparence. — Quant 
au r61e et au sens probable du mol lui-même , Vétude de cette nouvelle 
série de motsconfirme à beaucoup d*égards et sur beaucoup de points les 
inductions philologiques qu'il avait cru pouvoir tirer de la première. Les 
affixes dont le primitif est successivement affublé dans ces divers exem- 
ples (ANDOS-TENN , ANDOS-ION , CON-ANDOSSUS ? PI-ANDOSS- 
ONIVSj ajoutaient évidemment un sens nouveau ou une nouvelle nuance 
de sens au radical Andossus, significatif lui-même, à l'origine au moins; 
et M. Barry remarque en terminant qu'il n'y a point de pays en France , 
dans la France romaneelle-même, où les noms propres, immobilisés par- 
tout , aient conservé d'aussi vives et aussi libres allures, grâce à des suf- 
fixes délicates et variées , qui nuancent à l'infini , non-seulement 1 
dialecte de chaque grande vallée , mais l'instinct, le sentiment affectueu 
ou ironique , quelquefois le pur caprice de celui qui parle ce dialec 

Séance du 34 jviUei : Présidence de M. Gatien-Amouit. 

M. Caradec, médecin à Brest , sollicite le titre de correspondant; 
adresse, à l'appui de sa demande, une topographie médico-hygiéniq 
du Finistère. — Renvoyé à l'examen de MM. Gaussail , Timbal et Br 
sinne. 

M. Larrey fait un rapport sur un mémoire envoyé à l'Académie 
M. le docteur Delore, chirurgien en chef de l'hôpital de la Charité à Ly 





— 389 — 

et qui a pour titre : Du traitement du pied-bot varus équin dans les cas dif^ 
fioiles. Ce travail n'est pas seulement remarquable par l'observation très- 
curieuse qui y est consignée , mais encore par la description détaillée des 
divers appareils successivement inventés et tout récemment perfectionnés 
par M. Blanc , de Lyon. 

Ce mémoire ayant déjà été imprimé dans le Bulletin général de théra- 
peutique , nous ne suivrons pas le rapporteur dans l'exposé qu'il en a 
fait ; nous nous bornerons à mentionner les conclusions prises par M. Lar« 
rey et approuvées par TAcadémie, tendant à ce qu'il soit écrit une lettre 
de remerctment à M. le docteur Delore , et que les deux pièces moulée» 
en plâtre qui accompagnaient le travail de ce chirurgien soient conservées 
dans les galeries de TËcole de médecine. 

Conformément à la présentation faite dans la dernière séance, M. Laf- 
forgue, d'Auch, est élu associé correspondant dans la classe des Inscrip- 
tions et Belles-Lettres. 

M. Brassinne lit une noie sur le calcul des moyennes. Entre plusieurs 
observations, il rappelle les principes suivis par les géomètres et notam- 
ment la formule de Laplace. L'auteur se propose d'examiner les cas où il 
est utile de faire usage des moyennes arithmétiques ou géométriques. 

M. Hamel fait un rapport sur deux ouvrages de grammaire, présentés 
par Mii« Delpech. Tout en rendant justice aux efforts que M"« Delpech a 
faits pour arrivera une réforme delà grammaire , et aux qualités diverses 
de son esprit , l'Académie désirerait que ses idées fussent exposées dans 
une forme plas simple , plus claire et plus méthodique. Elle l'engage par- 
ticulièrement à supprimer ou tout au moins à revoir toute la partie éty- 
mologique. 

M. Filhol lit une notice nécrologique sur M. le docteur Augustin Dassier, 
ancien membre résidant de l'Académie. 

M. Daguin fait hommage à l'Académie des deux derniers volumes de la 
seconde édition de son Traité dé physique. 

Le Secrétaire perpétuel , Urbain Yitrt. 



ENSEIGNEMENT. 



Sujets donné» en eomposltlon aux examens da 

baccalauréat. 

BACCALAURÉAT ÈS-SClENCES SCINDÉ ( Ire partie). 

Toulouse, 8 août 1862. 14 candidats : 13 admis à subir les épreuves de la 
deuxième partie de Texamen. 

Décrire les principaux effets chimiques des courants électriipies , et faire 
connaître les applications à la galvanoplastie. 

Du 9 août. 12 candidats : 10 admis à subir les épreuves de la deuxième 
partie de Texamen. 

lo En quoi consiste la loi de Mariotte ? Gomment la démontre-t-on expé- 
rimentalement pour Pair , dans le cas des pressions moindres que la pression 
atmosphérique ? 

2o Mesure du poids spécifique d'un liquide par la méthode du flacon. 

Du ii août. 13 candidats : 5 admis à subir les épreuves de la deuxième 
partie de Texamen. 

lo Exposer la théorie du siphon. 

2o Décrire Texpérience de la congélation de Teau dans le vide au moyen de 
révaporation. 

Rodez , le 18 août. 8 candidats : 7 admis à subir les épreuves de la deuxième 
partie de Texamen. 

1» Décrire la'machine électrique à plateau de verre et en donner la théorie. 

2o Maximum de densité de Teau. — Gomment en prouve-t-on Texis- 
tence. 



— 394 — 

Cahors, le 21 août. 8 candidats : tous admis à subir les épreuves de la 
deuxième partie de Texamen. 

lo Exposer la théorie de Félectrisation par influence. — Pourquoi la dé- 
composition est-elle limitée ? 

2o Gomment mesure-t-on la densité d*un corps solide au moyen de Taréo- 
mètre de Nickolson ? 

Tarbes , le 27 août. 7 candidats : 5 admis à subir les épreuves de la deuxième 
partie de l'examen. 

lo Faire connaître les phénomènes et les lois que Ton remarque lors du 
passage des corps de Tétat solide à Tétat liquide , et réciproquement. 

2o Description d'un télégraphe électrique. 

BACCALAURÉAT Ès-sciENCES COMPLET» en um épreuvt. 
Cahors, le 22 août 1862. 12 candidats : 7 ajournés, 5 admis. 

Composition scientifique. 

lo Trouver la formule qui donne la surface d*un triangle en fonction de ses 
trois côtés. 

S*) Etant données les projections de deux points de Tespace sur un plan 
horizontal et sur un plan vertical , construire la longueur de la droite qui 
joint ces deux points , ainsi que les angles qu'elle fait avec les plans de pro- 
jection. 

Physique. 

lo Exposer les expériences par lesquelles on établit les lois des actions mu- 
tuelles des courants. 

2o Quelle est, en poids , la pression du mercure qui remplit un vase , sur 
le fond de ce vase , la hauteur du liquide étant mètre 24 , et la surface du 
fond étant de 5 décimètres carrés t 

Version latine. 

Jeunesse de Jugurtha. 

Masinissa , rex Numidarum , in amicitiam receptus à P. Scipione, cui pos- 
teà Africano cognomen ex virtute fuit , multa et praeclara rei militaris facinora 
fecerat; ob quse, Carthaginiensibus , et capto Syphace, cujus in Afiricâ mag- 
gnum atquè latè imperium valuit , populus romanus quascumque urbes et 
agros manu ceperat , régi dono dédit. Igitur amicitia Masinissse bona atque 
faonesta nobis permansit ; sed imperii vitseque ejus finis idem fuit. Dein Mi- 
cipsa filius regnum solus obtinuit , Manastabale et Gulussâ fratribus morbo 
absumptis. Is Adherbalem et Hiempsalem ex sese genuit ; Jugurthamque , filium 
Manastabalis fratris , quem Masinissa, quôd ortus exconcubinâ erat, privatum 



— 392 — 

reliquerat , eodem cultu quo liberos suos , doihi habuit. Qui , ubi primùin 
adolevit, pollens viribus, decorâ facie, sed multô maxime ingenio validus, 
non se luxu neque inertiae corrumpendum dédit ; sed , uti mos gentis illius 
est , equitare , jaculari , cursu cum aequalibus certare ; et , cùm omnes gloriâ 
anteiret , omnibus tamen carus esse ; ad hoc , pleraque tempora in venando 
agere ; leonem atque alias feras primus aut in primis ferire ; plurimùm fecere, 
et minimum ipse de se loqui. 

Salluste, Bel. Jug., §§ 5 et 6. 

BACCALAURÉAT ES-LETTRES. 

Du i3 août. 23 candidats : 12 ajournés , 11 admis. 

Composition latine, 

Dionysius junior , cùm fuisset solo ejectus, tune illi quidam : ■ Quid nune 
tibi Plato, omnisque ejus doctrina proficiuntt » • Ut istam , inquit, fortun» 
meœ mutationem patientiùs feram. » 

Yix necesse est , credo , ut dicam patere ex hoc responso quamdam inesse 
vim philosophiae quae adversis afflictisque rébus remedium afferat. — Quod 
tibi , in hâc scribendi materiâ , demonstrandum praecipuè incumbit. 

Version latine. 

Opus aggredior opimum casibus , atrox praeliis , discors seditionibus, ipsâ 
etiàm pace ssevum. Quatuor principes ferro interrumpti. Trina bella civilia , 
plura externa , ac plerumquè permixta. Prospéras in oriente , adverses in 
occidente res. Turbatum Ulyricum ; Galliae nutantes ; perdomita Britannia et 
statim missa ; coortse in nos Sarmatarum ac Suevorum gentes ; nobilitatus 
cladibus mutuis Dacus ; mota propè etiam Parthorum arma , falsi Neronis 
ludibrio. Jàm verô Italia novis cladibus vel post longam sœculorum seriem 
repetitis afïlicta. Haustse aut obrupUe urbes fecundissimâ Gampaniae orâ ; et 
Urbs incendiis vastata , consumptis antiquissimis delubris , ipso Gapitolio 
civium manibus incenso. Pollutae ceremonise ; magna adulteria ; plénum exsi- 
liis mare , infecti cœdibus scopuli. AtrociùsinUrbesaevitum. Nobilitas, opes, 
omissi gestique honores pro crimine , et ob viiiutes certissimum exitium; 
nec minus prœmia delatorum invisa quàm scelera. 

Tacite , Histoires , lib. I, cap. 2. 

Cahors, le 22 août, 48 candidats : 23 ajournés , 25 admis. 

Composition latine. 

Moses, postquâm mare Rubrum transiit , Deum magnificat et exultât qui 
factus est illi in salutem. 



— 393 — 

Gujus cùm flavit spiritus , congregatae sunt aquae in medio mari et stete- 
runt, donec pertransiret populus quem Dominus possedit; 

Qui reduxit eas super inimicos , equum et ascensorem dejecit in mare , 
curnis et équités abysso openiit ; 

Qui posthàc introducet filios Israël et plantabit in monte haereditatis suae , 
firmissimo habitaculo quod operatus est , in sanctuario quod firmaverunt manus 
ejus. 

Version latine. 

S'affranchir du joug des passions. 

Si corpus perduci exercitatione ad banc patientiam potest , quâ et pugnos 
pariter et calces non unius hominis ferat , quâ solem ardentissimum in fer- 
ventissimo pulvere , et sanguine suo madens diem ducat , quantô faciliùs ani- 
mus corroborari possit , ut forlunse ictus invictus excipiat, ut projectus , ut 
conculcatus exsurgat ? Corpus enim multis eget rébus ut valeat ; animus ex se 
crescit , se ipse alit , se exercet. Uli multo cibo , multâ potioue opus est , 
multo oleo , longâ denique operâ : tibi continget virtus sine apparatu , sine 
impensâ. Quidquid facere te potest bonum , tecum est. Quid tibi opus est ut 
sis bonus ? Velle. Quid autem melius potes velle , quàm eripere te huic servi- 
tuti qusB omnes premit , quam mancipia quoque conditionis extremse , et in 
his sordibus nata , omni modo exuere conantur ? Peculium suum , quod com- 
paraverunt ventre frauda to , pro capite numerant : tu non concupices quanti- 
cumque ad libertatem pervenire , qui te putas in illâ natum ? 

Sénèque , Epist, 80. 



CHRONIOUE. 



La mort de M. Dumège, de M. de Mac-Carthy et de M. Jules de Ressé- 
guier a laissé trois places libres à rAcadémie des Jeux floraux. Sans doute , 
â la reprise de ses travaux qui ne peut tarder, les vacances touchant à leur 
fin , le premier soin de TAcadémie sera de pourvoir au remplacement des 
membres qu'elle a perdus. Dans les élections académiques , le choix se règle 
presque toujours , — et cela doit être ainsi , — sur les rapports d'affinité. U 
ne faut pas qu'il existe une disparate trop frappante entre le genre de talent , 
le tour d'esprit , la nature des travaux du membre qui n'est plus et de celui 
qui s'offre à lui succéder. On doit même tenir compte de la position sociale 
de l'un et de l'autre. C'est une question de convenance â laquelle il n'est pas 
toujours facile de se conformer , dans une Académie de province surtout , où 
l'on ne trouve pas aisément les moyens de choisir; on doit, du reste , s'en 
écarter le moins possible. — Ainsi , quoique M. Dumége ait laissé partout ici des 
traces de son passage pendant ces cinquante dernières années , il était , avant 
tout , un savant , et , à ce titre , il relevait plus directement , parla nature de 
ses travaux, de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et de la Société 
d'Archéologie ; — quoique M. de Mac-Garthy ait fait des vers , on ne peut 
pas dire précisément qu'il fût poète ; nous croyons donc , sans vouloir rien 
dire de blessant pour la mémoire do ces deux honorables académiciens , qu'il 
ne se présentera pas de difficulté sérieuse pour le choix de leurs successeurs. 
En sera-t-il de même du membre à élire à la place de M. Jules de Ressé- 
guier? Nous présumons qu'il y aura là un véritable embarras, et nous ne 
serions pas surpris que ce ne fût déjà un grand sujet de sollicitude pour la 
plupart des membres de l'Académie. On s'en préoccupe aussi au dehors; 



— 395 — 

nous avons entendu plusieurs fois déjà poser la question ? • Qui rAcadé- 
mie va-t-elle nommer à la place de M. de Rességuier? » Nous ne voulons 
rien préjuger de ses intentions , mais nous sommes persuadé que , dans la 
détermination de sou choix, TAcadémie n'oubliera ni ce qu'elle doit à la mé- 
moire chère et honorée de son poète, ni ce qu'elle se doit à elle-même , ni 
enfin ce qu'elle doit à l'opinion publique. L'Académie compte dans son sein 
peu de membres qui cultivent la poésie ; il ne faudrait pas qu'on en vit encore 
diminuer le nombre. Un corps qui a pour principale et unique attribution de 
décerner des récompenses aux poètes , ne devrait , à la rigueur , se recruter 
que parmi les poètes. C'est un devoir pour l'Académie en cette occasion. Il 
n'y a qu'un poète qui puisse être appelé à succéder à M. de Rességuier. Heu- 
reuse l'Académie si elle réussit à trouver l'équivalent de celui qu'elle a perdu 1 



é • 



n est mort , depuis quelque temps , dans le rayon de Toulouse , plusieurs 
notabilités importantes dans les^ sciences, les lettres et les arts. Nous citerons, 
dans les sciences , M. Nérée Boubée , géologue très-distingué , né à Toulouse 
en 1806 , mort à Luchon le 3 août dernier. Les sciences naturelles furent le 
premier objet de ses études. Bien jeune encore , il recueillit les principaux 
produits de nos Pyrénées , et en fit une collection qu'il offrit plus tard en don 
à Luchon, sa ville adoptive. 11 porta ensuite son ardeur vers la géologie, que 
nul en France n'aurait connue pratiquement mieux que lui. £'est le jugement 
que M. le docteur Fontan a exprimé sur sa tombe. 11 a rappelé à l'appui de 
son assertion que toutes les fois que la commission administrative du Jardin 
des plantes de Paris voulait mettre de l'ordre dans ses collections géologiques, 
elle faisait appel aux lumières de M. Boubée pour en établir la classification 
et pour reconnaître les échantillons nouvellement acquis. — M. Boubée a pu- 
blié un grand nombre d'ouvrages , dont plusieurs ont acquis une si juste celé- 

» 

brité qu'ils sont devenus classiques : Manuel de géologie populaire, -^ Echo 
du monde savant, — Bulletin d'histoire naturelle française, — La Géologie 
dans ses rapports avec V agriculture et T économie politique, — Tableau de 
ïétat du globe. — Tableau de la structure du globe, — Tableau des coupes et 
fossiles. — Ensemble des matériaux dont le globe est formé. — Cours de 
géologie pratique, — Les Chemins de fer et, les amendements des terres, — 
Bains et courses de Luchon. — Réforme agricole, — M. Boubée était aussi 
modeste que savant. « Il savait s'effacer pour faire valoir ses amis , a dit 
■ M. le docteur Fontan , et sa modestie le plaçait au second rang , quand son 
• mérite et ses travaux auraient dû le placer au premier. » 



* • 



Un écrivain , que la Revue a eu l'honneur de compter au nombre de ses 
rédacteurs, M. le baron Ghaudruc de Grazannes, membre correspondant de 



— 896 — 

rinstitul (Académie des Inscriptions et Belles-Lettres), membre de plusieurs 
sociétés savantes de France et de Tétranger, Inspecteur des monuments his- 
toriques, officier de la Légion-d^Honneur , est mort à Gastelsarrasin , le 
15 août dernier, à Tâge de quatre-vingts ans. M. de Grazannes était entré 
de bonne heure dans l'administration . En 1804, il avait fait partie de la dé- 
putalion envoyée par la ville d'Âuch au couronnement de TEmpereur. Suc- 
cessivement secrétaire général du département du Loiret , maître des requê- 
tes au Conseil d*Etat, député du Gers pendant les Gent-jours, sous-préfet de 
Figeacenl824, de Gastelsarrasin en 1841 , M. de Grazannes apporta partout 
« cet esprit conciliant , cette aménité et cette obligeance qu'il montrait dans 
ji ses relations privées. Il sut faire aimer l'administration au lieu de la faire 
» craindre. » Ge jugement a été porté par l'auteur d'une notice pleine d'in- 
térêt qui a paru dans le Courrier de Tarn-et-Garonne. Mais les devoirs de 
ses fonctions administratives ne l'absorbèrent pas tout entier. Passionné pour 
les études historiques , archéologiques et numismatiques , il y consacrait avec 
ardeur les heures de loisir que lui laissaient les affaires. Indépendamment des 
nombreux articles qu'il a publiés dans les mémoires de la Société des anti" 
quaires de France , dans le Bulletin monumental, la Revue d! Aquitaine, la 
Revue de Toulouse , et bien d'autres recueils , M. de Grazannes a fait paraî- 
tre plusieurs ouvrages , dont nous citerons seulement les principaux : Mémoi- 
res sur les antiquités de la ville d!Agen. — Essai sur rhistoire du Quercy. — 
f^otice historique et descriptive sur Vancienne cathédrale de Montauban. — 
Lettres à M* de Caumont, sur le cloître de Moissac. — Notices sur V église 
Saint-Sauveur, de Gastelsarrasin, — sur Notre-Dame d'Àlem, — sur les 
deux tours ou portes de ville de Gastelsarrasin, — sur la voie antique de 
Toulouse à Agen , etc. , etc. 

M. Ghaudruc de Grazannes est mort au milieu de ses livres, ces fidèles 
amis qui consolent des injustices des hommes et des caprices de la fortune. 






Le jeudi, 2 octobre 1862, est mort à Paris, â l'âge de soixante-quinze 
ans , M. Sudre, inventeur de la langue musicale et de la téléphonie. M. Su- 
dre était né à Albi. Avant de se fixer dans la capitale , il avait été maître de 
musique à l'Ecole de Sorèze et à Toulouse. Depuis plus de trente ans, il lut- 
tait pour faire appliquer le système qu'il avait inventé et qu'il croyait de na- 
ture à rendre de grands services aux armées de terre et de mer. Ce système, 
sur lequel ont été faits un grand nombre de rapports favorables , n'a jamais 
été employé. Le jury de Londres avait décerné , â la dernière exposition , une 
médaille â M. Sudre, et , en 1855 , le gouvernement français , voulant recon- 
naître les efforts de l'artiste , lui avait donné une récompense nationale de 
10,000 fr. 



— 397 — 

M. J. Janin a consacré à cet artiste les lignes suivantes dans le Journal 
des Débats du 13 octobre 1862 : 

I Ne laissons pas mourir sans un regret mérité , une louange suprême , un 
homme intelligent, patient, malheureux , M. Sudre. 11 est mort à la façon 
des plus grands artistes , sans récompense : il avait trouvé à lui seul une lan- 
gue admirable que personne avant lui n'avait parlée , ignorée du monde en- 
tier , et la seule qui eût échappé au savant cardinal Mezzofante. Par une cer- 
taine façon de battre un tambour , de frapper sur un disque ou de souffler 
dans une trompette, avec les cordes obéissantes de son violon, M. Sudre 
avait le talent de porter au loin les nouvelles de la paix , les commandements 
de la guerre ; il eût raconté , dans les nuits printanières , 

Âax silences charmants de la lane éclatanle , 

les douces paroles de Juliette à Roméo. G^était un inventeur, un enchanteur. 
Il acceptait volontiers toutes les épreuves que les plus savants imposaient à sa 
méthode. Une fois , — c'était au Mont-Dore , — Berlioz , poète , et musicien 
grand esprit par-dessus le marché , et qui ne hait pas un peu de malice et de 
belle humeur, voyant que M. Sudre avait réponse à toute chose, écrivit sur 
un tableau le vers que voici : 

Tous les gendres sont bons, hors le gendre ennuyeux. 

Jugez si rassemblée était contente; eh bien! sans sourciller, M. Sudre, 
avec son archet, traduisit et transmit au loin à sa digne interprète ces 
deux gendres si mal placés. A Tinstant même apparut M<^® Sudre : elle était 
au bout du jardin , elle avait entendu la traduction de son mari , et souriante, 
elle dit : c Si j'ai bien entendu , Messieurs , le jeune homme à qui nous de- 
» vous cette bourde aurait encore grand besoin d'aller à l'école. » Ici des 
rires , et chacun de regarder Berlioz pour lui apprendre à ne pas plaisanter 
avec le vers si connu : 

Tons les genres sont bons , hors le genre ennuyeax. » 



• • 



Concours d* admission aux Ecoles du gouvernement dans la circonscription 
de Toulouse : 

Ecole polytechnique : no 121 , M. Garsalade du Pont , élève du lycée impé- 
rial de Toulouse. 

Ecole centrale : MM. Fallon , Raffit et Jolibert , élèves de l'institution 
Musset. 

Ecole navale : MM. Douville , n» 3 ; Forestier, 59 ; Escribe, 60 ; Dumas , 
69 , élèves du lycée impérial de Toulouse ; Delpech , 81 , élève de l'institu- 
tion Assiot ; Berry (liste supplémentaire), élève du collège de Castres. 



— 398 — 

Ecole de Saint-Cyr : MM. Gauvet, no 48, élève du lycée de Toulouse ; 
Gary, 75, du lycée de Carcasse nne; Lucantis, 93, de rinstitution Fageti 
Délateur, 113, du lycée de Toulouse ; Broussignac, 122, id. ; Âzéma, 138> 
de riastitulion Ventre; de Marliave, 168, id. ; O'Gonnann, 183, de Tinsti- 
tuiion Musset; DaroUes, 187 , du lycée de Toulouse ; D*Hombres , 211 , de 
l'institution Ventre ; Désanges de Bibal , 224 , de Tinstitution Faget ; Mouli- 
nes , 225 , id. ; Dodds , 243 , du lycée de Garcassonne ; Faiyret , 244 , de 
rinstitution Musset; Barrère, 245, du collège de Perpignan. Total , 15. 

Ecole préparatoire de médecine , de chirurgie et de pharmacie de Tou- 
louse : 

Pharmaciens de 2« classe : candidats inscrits, 22 : 4 ajournés , 18 admis. 

Officiers de santé : candidats inscrits, 18 : 9 ajournés , 9 admis. 

Sages-femmes : aspirantes , 29 : 5 ajournées , 24 admises. 



* • 



Son Ex. M. de Forcade la Roquette, ministre des finances, vient de déci- 
der que le buste en marbre du comte de Villèle , ancien ministre des finances 
sous la Restauration , serait placé dans la galerie du ministère , où figurent 
déjà les bustes de Golbert, de Gandin, du duc de Gaête, du baron Louis, 
du comte Roy, de MoUien et de Humann. L* exécution en a été confiée â 
M. Alexandre Oliva , qui s*est déjà fait connaître par les bustes du docteur Gaza- 
las, de Tabbé Deguerry , de M?r Gerbet, du P. Ventura et du général Bizot, 
exposés successivement au Salon depuis quelques années. 



« * 



L*Espagne est loin d'être aussi généreuse que la France pour honorer par 
des monuments le souvenir de ses plus illustres enfants. G*est ainsi que Chris- 
tophe Golomb , Isabelle-la-Gatholique , Ximenès , Gonzalve de Gordoue, Char- 
les III , le restaurateur des arts et des lettres , Calderon , Lope de Yega , 
Velasquez , et tant d'autres , attendent encore leur statue. 

Cependant la municipalité de Madrid vient de décider qu'un monument 
serait élevé à Christophe Colomb. La statue de l'homme célèbre qui a décou- 
vert le Nouveau-Monde est confiée au sculpteur Piguer, qui en a déjà exécuté 
une , mais dans des proportions moins grandes , pour Santiago de Cuba. 



* 



M. Rodière , docteur en droit , ancien avoué près le tribunal de première 
instance d*A1bi, a légué , par une clause de son testament, une somme dont 
les intérêts doivent , tous les cinq ans , être consacrés à l'acquisition d'une 
médaille d'honneur destinée à l'auteur du meilleur mémoire sur les avantages^ 
r amour et l'utilité du travail, La Société littéraire de Castres a été institua 



— 399 — 

juge du concours. Aucun des mémoires ne lui a paru répondre, cette année, 
aux intentions du donataire , et le concours reste ouvert pour Tannée pro- 
chaine. La Société avait proposé une médaille d*argent pour une épître en vers 
firançais sur un sujet laissé au choix des concurrents. Le concours a été d*une 
telle faiblesse que la Société a déclaré qu^il n^y avait pas lieu de décerner une 
récompense. La poésie patoise a donné de meilleurs résultats ; néanmoins la 
Société a cru devoir encore réserver le prix. L'éloge d'un castrais , Rapin de 
Thoyras, neveu de Pélisson, sujet mis au concours, a été un dédommage- 
ment pour TAcadémie. Elle a reçu de M. de Varax une étude fort remarquable, 
qu'elle a jugée un digne pendant de l'éloge de Pélisson du même auteur qu'elle 
avait couronné dans un de ses précédents concours , et elle lui a adjugé pour 
la seconde fois le prix proposé. Le rapport sur les divers concours , fait par 
M. Ganet , secrétaire de la Société , a été regardé comme une fort belle 
page de critique et de style. 



* 
• * 



Les débuts de la troupe d'opéra ne se sont (^s faits sans laisser de victi- 
mes. Le premier fort ténor , le ténor léger et le baryton sont restés sur le 
champ de bataille. M. Berlioz disait, dans son dernier feuilleton : c Les 
directeurs s'agitent ; les ténors les mènent tambour battant. » Le public se 
charge de la vengeance des directeurs , car il secoue rudement les grands 
chanteurs. Il semble leur dire : « Vous prétendez à être payés plus cher qu'un 
maréchal de France , alors ayez du talent. » M. Berlioz regrette le temps où 
les ténors se résignaient à accepter des appointements de 80,000 fr. , où 
quelques-uns même se contentaient de 60,000 fr. , le temps où les syllabes 
de Duprez ne coûtaient que 3 fr. » Mais que répondrait M. Berlioz à celui de 
ces messieurs qui viendrait lui dire ; c Monsieur , au métier que je fais , j'en 
» ai pour quatre ou cinq ans. Passé ce terme , je serai épuisé , usé. Trouvez 
• bon que je gagne , quand je le puis , de quoi vivre quand je ne serai plus 
ji bon à rien. D'ailleurs , une marchandise rare et qui est indispensable n'a 
» pas de prix. Le sucre que vous payez 15 sous, nos pères l'ont payé jusqu'à 
» 25 fr. Ainsi je ne puis rien rabattre de ce que vous appelez mes prétentions ; 
ji c'est à prendre ou à laisser. • Et comme l'opéra ne peut se passer de chan- 
teurs , M. Berlioz serait bien forcé de courber le front sous les fourches eau- 
dines des ténors. C'est fâcheux pour l'art et pour tout le monde ; mais c'est 
ainsi , et il paraît difficile qu'il en soit autrement. — Deux artistes toulou- 
sains , MM. Tapiau et Roudil , se sont offerts à remplacer le fort ténor et le 
baryton. Le premier a été reçu après quelque opposition ; le second le sera, 
selon toute apparence. Nous attendrons , pour juger la troupe , de l'avoir au 
complet. 



— 400 — 



« 



Blbliogrrapbi^* 

Le bagage littéraire d*un jeune homme , â sa sortie des écoles , est d'ordi- 
naire fort léger. Il se résume dans quelques noms d*auteurs , dont Télève serait 
souvent embarrassé de fixer Tépoque et le lieu de la naissance ; dans quelques 
titres d*ouYrages , qu^il n'a pas lus ou dont il ne connaît que des morceaux 
détachés ; mais rien de précis dans la mémoire , rien de bien arrêté dans Tes- 
prit , rien de ce premier travail méthodique qui prépare â Tétude approfondie 
des lettres françaises. Aussi Thistoire des examens pour les grades universi- 
taires abonde- t-elle en hits réjouissants sur le compte des candidats. Il &ut 
accuser de ces traits d'ignorance moins les élèves et les maîtres que la pénurie 
de bons livres élémentaires. M. Eugène Géruzez , qui a été pendant quinze ans 
le suppléant de M. Villemain dans la chahre de littérature firançaise à la Faculté 
des Lettres de Paris « vient de Tendre un véritable service à la jeunesse en pu- 
bliant chez le libraire Delalain un livre , sommaire et substantiel à la fois , — 
un de ces bons livres comme en font seuls les hommes passés maîtres dans ren- 
seignement , — sur V histoire de la littérature française. Aucune confusion, au- 
cune bévue grossière ne sont plus à craindre des candidats qui Tétudieront. 
Us trouveront beaucoup de charme et d'agrément dans la lecture de l'ouvrage, 
et nous serions fort surpris si elle n'inspirait pas des goûts littéraires aux moins 
délicats sur les choses de l'esprit. Voici les dix premières lignes de l'avertisse- 
ment que l'auteur a mis en tête de son ouvrage , et qui en expliquent par- 
faitement le but : 

• L'opuscule que j'offre aujourd'hui à la jeunesse est un inventaire , selon 
Tordre des temps et par genres, des principales richesses littéraires de la France. 
Je le conduis jusqu'à la Révolution , et je l'y arrête , parce qu*au delà de cette 
limite tout paraît encore litigieux , les hommes et les choses. Après l'avoir lu, 
nos élèves connaîtront les écrivains et les ouvrages dont il n'est pas permis 
d'ignorer les noms et la valeur en quittant le collège. Cet inventaire , je l'ai 
dressé non pour satisfaire , mais pour stimuler la curiosité des jeunes intelli- 
gences , auxquelles rien n'est plus salutaire que de vivre d'abord dans la fa- 
miliarité des maîtres de la pensée et du langage. » 

F. Lagointa. 

4er novembre 4862. 



POÉSIE. 



On ne rit plus». 



Le monde en vieillissant est devenu morose ; 
On ne rit plus en vers, on ne rit plus en prose; 
La Chanson ne sait plus égayer son refrain , 
La Comédie est triste et le Roman chagrin ; 
L'Opéra tout en pleurs a chaussé le cothurne ; 
Fronlin vole à Lisette un baiser taciturne; 
On dirait qu'Arlequin suit un enterrement, 
Et Paillasse, rêveur, saute lugubrement. 

Protecteurs des pinsons qui fuyaient la Bastille, 

Aimant le vin qui jase et l'esprit qui pétille , 

Les financiers jadis vivaient joyeux dans l'or, 

Et de tout on glosait , on riait chez Mondor. 

On riait d'un robin épousant sa Toinette, 

D'un marquis, sous un as, tombé, la bourse nette, 

D'une altesse camarde éprise de Carlin , 

Du frondeur Arouet, courtisan à Berlin , 

Et de Mondor lui-même , et le plaisant apôtre. 

Quand on riait de lui , riait plus fort qu'un autre. 

TOME XVI, 6p livraison. "28 



— 402 — 

L'or n'a pas aujourd'hui le don de renjoiimenl ; 
11 semble qu'un ren)ords le poursuit constamment. 
L'or a tous les dégoûts pour escorte ordinaire, 
Kt nul n'est soucieux comme un millionnaire. 
Vient-il prendre sa part d'un plantureux festin , 
Va-t-il dans le vallon , quand les feux du matin 
Transforment en rubis les gouttes de rosée , 
Une œuvre d'art est-elle à ses yeux exposée, 
Traverse-t-il d'un bal le chaud trémoussement, 
On reconnaît Crésus à son long bâillement. 



Rire fou, qui soudain pars d'an cœur réjoui , 
Comme avec le bouchon part la mousse d'Aï, 
Rire expansif, qui mets les poitrines à l'aise, 
Rire de nos aïeux , vieille gaîté française, 
Puisque, n'y trouvant plus Molière ni Picard, 
Du théâtre aujourd'hui tu te tiens à l'écart; 
Puisque, dans les salons que Plulus inaugure. 
C'est l'ennui qui , lui seul , nous montre sa figure ; 

Peut-être que, fuyant le luxe et l'étiquette, 
La folie a suivi le peuple à la guinguette , 
Et que le rire éclate , éparpillant son feu , 
Entre la contredanse et le broc de vin bleu ? 



Faux espoir I La gaité qui , retroussant sa manche , 
Allait aux Porcherons s'attabler le dimanche, 
La gaîté laissa choir son flageolet grivois , 
Quand Désaugiers chanta pour la dernière fois. 
Sans doute, au cabaret toujours le peuple abonde , 
Et , tandis qu'aux tonneaux on arrache la bonde , 
L'archet attire à lui les filles des faubourgs. 
Oui, l'on danse toujours aux barrières ; toujours 
Le peuple dans l'étain boit à large rasade ; 
Mais sa danse est fiévreuse et son vin est maussade. 



— 403 — 

A Déranger donnant un démenti , les gueux 
Ont eux-mêmes fini d'être les gens heureux. 

Au feu de la gaîté nul cerveau ne s'allume. 

Si , par exception , une maligne plume 

Décoche un trait plaisant , c'est un trait émoussé, 

Dans Le Sage ou Searron au hasard ramassé. 

L'art d'amuser n'est plus maintenant l'art d'écrire. 

Est-ce que le pinceau provoquerait le rire? 

Les deux Teniers sont morts , et depuis bien longtemps 

Lui-même, le crayon , l'arme des mécontents , 

Le crayon qui badine et fustige et se moque, 

Le crayon pourrait-il dérider notre époque? 

Non ; la caricature a perdu son grelot ; 

Cham est mélancolique à côté de Callot. 

J'interroge un penseur , j'interroge un touriste ; 

Que me répondent-ils tous les deux? « L'homme est triste! » 

C'est que l'homme a perdu cette foi des vieux temps 

Qui lui faisait narguer les destins inconstants ; 

C'est que de son bonheur l'homme a tari la source , 

Quand, tirant Dieu du ciel , il Ta mis dans sa bourse. 

Possesseur inquiet d'un dieu métallisé, 

A se le voir ravir l'homme s'est exposé. 

L'argent est devenu la suprême espérance; 

Plus d'argent dans la bourse , et plus de providence î 

L'homme dont le regard s'est détaché des cieux 

Marche vers l'avenir , la frayeur dans les yeux. 

Pauvre , il est en secret dévoré par l'envie ; 

Riche , en vain la fortune à jouir le convie ; 

Au sein du plaisir même, il s'assombrit, il sent 

La peur du lendemain qui lui gldce le sang! 

Voilà pourquoi le monde est frappé de marasme , 

Voilà pourquoi les cœurs n'ont plus d'enthousiasme , 

Pourquoi l'esprit s'épuise en efforts superflus. 

Pourquoi , cupide et vain , le monde ne rit plus ! 

Ah ! du moins riez , vous, enfants , chère jeunesse ! 



— 404 — 

Que le rire gaulois sur vos lèvres renaisse l 

Que votre cœur bondisse et prête à la gaîté 

Les ailes de Tespoir et de la liberté I 

Rire, c'est nous sauver! EnAinls, vous qui, dans Tâme, 

De la foi conservez la fécondante flamme , 

Vous qu'un orgueil mortel , vous que Tamour de Tor , 

De leur souffle empesté n'ont point touchés encor, 

Riez, enfants , riez I Au vaniteux tapage 

D'une sotte richesse , au pompeux équipage 
D'un rustre devenu haut et fier citadin , 
Envoyez en passant le rire du dédain. 

Riez ; que votre rire un jour soit votre gloire ! 
Le rire et les chansons mènent h la victoire ; 
Le rire unit les cœurs comme il confond les rangs : 
Riez , vous serez forts ; riez, vous serez grands ! 

llippolyte Minier. 



U oetobre 1862. 



DISCOIRS 

Prononcé par M. Roeher, eonnelller honoraire à la Cour do 

cassation, rceteur de l'AeadémlOy 

A la séance solennelle de rentrée des Facultés, le 20 novembre 1863. 



r 

Jeunes Etudiants y. 

Cette imposante solennité , en vous ramenant sous Tœil de vos 
maîtres , vous offre , dans la réunion d'élite jalouse d'inaugurer la 
reprise de vos travaux , de nobles exemples , des souvenirs de 
gloire , les services affirmés par les récompenses , nos diverses car- 
rières sociales, représentées par des hommes qui, parvenus, à 
l'aide de généreux efforts , au faîte de chacune d'elles , leur com- 
muniquent un lustre égal à celui qu'ils en reçoivent : premier en- 
seignement propre à faire porter aux autres tous leurs fruits ; muette 
leçon qui a aussi son éloquence ! 

En voyant ainsi rapprochés sous ces voûtes un passé plein d'éclat 
et un avenir plein de promesses, ce que le pays a obtenu d'un 
côté , ce qu'il est fondé à attendre de l'autre , je me dis : la jeu- 
nesse sur laquelle il se repose du soin de maintenir et d'accroître 
son vieux patrimoine d'honneur, cette jeunesse dont une portion 
née sous son plus beau ciel est là qui m'écoute , sera demain la 
France. 



— 406 — 

A la lueur de cette peusée , je me sens amené par la sollicitude 
amie qu'elle éveille en moi à aller au devant de la mission que 
vous réserve la volonté divine et à sopder dans ses profondeurs, * 
pour diriger votre passage à travers la vie , la sphère inconnue où 
cette mission doit s'accomplir. 

L'expérience des siècles nous a appris une vérité de nature à 
exciter parmi ceux à qui la rend applicable le périlleux bénéfice 
de rage une émulation mêlée de crainte , à savoir : que partout où 
la civilisation étend son empire , les facultés de Tintelligence culti- 
vées et agrandies par Tétude assurent à une partie de la famille 
humaine sa domination sur l'autre ; domination à laquelle tendent 
par degrés ces jeunes privilégiés de la nature et de l'éducation qui, 
légataires en espérance de la fortune des peuples , font un pas de 
plus chaque jour vers la possession de leur héritage. 

De là des conséquences d'une incalculable portée : 

Si je les précède en idée dans la voie ascendante où ils sont en- 
gagés , un fait universel , immense , que laisse se développer ina- 
perçu une attention distraite par le choc des intérêts et le bruit des 
événements , m'apparaît comme s'il sortait tout à coup de la demi- 
obscurité qui le couvre encore , avec le caractère tout spécial de 
gravité qu'il emprunte à l'époque de transition où nous sommes. 

Ce fait , Messieurs , c'est l'avènement , à un moment qui est pro- 
che , d'une société nouvelle que personnifient ces générations nour- 
ries d'une forte substance , douées de tout ce qui peut concentrer 
en elles une influence bienfaisante ou funeste , et qui , placées sur 
le seuil d'une autre ère, sont appelées à assumer à leur tour le 
poids des destinées publiques. 

Quand sur tous les points que le soleil éclaire on les suit du re- 
gard , s'avançant avec une insoucieuse confiance vers ces destinées 
qu'elles ignorent, on se demande si lat responsabilité qui leur est 
imposée se présente à leurs yeux dans toute son étendue , et si elles 
s'inquiètent de savoir où les conduit la main d'en haut qui raieunit 
par elles la face du monde. Sécurité imprudente ou coupable I Ne 
la partagez pas I 

Dans ce travail de transformation qui , de toutes parts se pour- 
suit insensiblement mais sans relâche , il y a pour chacun de vous, 
mes amis , la matière de sérieuses méditations et une révélation 
saisissante des exigences de votre dette d'homme et de citoyen. 



— 407 — 

A cet âge avancé des sociétés , les tendances contraires qui se 
disputaient Tempire des esprits ont à peu près épuisé ce qu'elles 
^avaient d'activité, de sève et de puissance. La situation à la fois 
pleine de désordre et de grandeur que trois quarts de siècle nous 
ont créée , fait peser sur vous des obligations que ne connaissaient 
pas vos pères , et qui résultent de ce qu'ont ajouté à celles dont ils 
étaient eux-mêmes tenus l'imperfection comme le mérite de leurs 
œuvres. 

Vous avez à vous acquitter vous et vos pareils sur cette terre , 
d'une double tâche : mettre obstacle aux écarts de la civilisation , 
vivifier ses progrès. 

L'eau du fleuve emporté vers les mers réfléchit indifféremment 
la lumière du ciel et les nuages qui la voilent. 11 n'en saurait être 
ainsi du courant qui vous entraîne. Qu'il ne reproduise que les 
splendeurs de cette civilisation entremêlée d'orages , et qu'aucune 
trace ne s'y laisse voir des phases ténébreuses qu'elle a traversées I 

Les devoirs qu'une semblable prédestination met à votre charge 
sont de deux sortes : généraux, en tant qu'ils vous obligent tous ; 
particuliers, comme afférents aux principales carrières dont vos 
études vous ouvrent l'entrée. 

Les retracer à grands traits sous l'un et l'autre dé ces deux as- 
pects , les envisager successivement dans leur rapport avec nos in- 
stitutions nouvelles, ce sera, si je ne m'abuse, jeter sur l'espace 
que vous avez à parcourir un jour utile. A ce qui en ressortira 
nul de vous n'est étranger. Chacun en ce qui le concerne , a 
besoin de savoir ce que la patrie réclame de son dévouement. 
Il y va d'un intérêt actuel , pressant , qui ne peut attendre. Cette 
société à asseoir sur d'inébranlables bases , elle sera faite de votfife 
chair et de votre sang ; impérieuse alternative I De la direction 
que vous allez prendre dépend son perfectionnement ou sa dégé- 
nération. Enfants de cette France sur laquelle tous les yeux sont 
ouverts , choisissez ! 

Les devoirs généraux s'expliquent par les conditions de l'organi- 
sation sociale dans tous les temps , et par celles que cette organisa- 
lion a subies dans le nôtre sous l'influence des changements nés 
du mouvement des idées. 

Un grand fait la domine : l'inégalité établie par un décret de 
Dieu parmi les hommes comme une conséquence de leur existence 



— 408 — 

en commun ; inégalité plus apparente que réelle , mais qui n'en a 
pas moins suscité à diverses reprises , ici des murmures , là des 
révoltes , partout un secret malaise. 

Si le grand nombre mécontent de son partage a ainsi méconnu 
le sens caché des desseins étemels qui ont voulu que dans Tordre 
moral comme dans Tordre physique il y eût des monts et des val. 
lées , jamais cette loi de la création n'avait été Tobjet de plus ar- 
dentes attaques qu'au sortir de nos derniers troubles. Un long 
ébranlement a , vous le savez , succédé au cataclysme qui a en- 
glouti nos anciennes institutions. Vous étiez à peine nés , le sol 
tremblait encore. C'est à la faveur de la sourde agitation entretenue 
par l'amertume des regrets , Timmodération des désirs , le mé- 
compte des espérances , que nous avons vu se produire au grand 
jour avec une effrayante audace ces convoitises érigées en systè- 
mes , mettant au service de leurs calculs ou de leurs illusions le 
sophisme , avant-coureur de la violence. 

Là est , ne Toublions pas , la plaie mal fermée qu'il importe 
d'empêcher à jamais de se rouvrir. 

A d'inquiètes susceptibilités toujours en éveil , toujours mena- 
çantes , le pacte fondamental a opposé tout ce qui était en son pou- 
voir pour rapprocher les distances créées par le sort : en premier 
lieu , le libre accès de tous les citoyens aux emplois et aux hon- 
neurs publics ; en second lieu , le niveau étendu par la loi sur les 
justiciables de toutes les classes ; image de ce tribunal invisible du- 
quel ressortissent tous les autres ; satisfaction donnée au droit ré- 
sultant d'une commune origine et d'une fin commune , ayant eu 
pour effet d'assimiler le sanctuaire de nos prétoires à ces temples 
ouverts aux mômes invocations et aux mêmes espérances , où , de* 
vaut la majesté d'une justice égale pour tous, s'inclinent les têtes 
les plus hautes comme les plus humbles. 

Le législateur a , en ce qui dépendait de lui , accompli son œu- 
vre. Où finit la sienne , la vôtre commence. Parler à la raison ne 
suffit pas ; il faut en outre pénétrer au fond des âmes. Il n'y a de 
vraiment irrésistible que la douce autorité d'un sentiment venu du 
ciel , dont le nom , s'il s'effaçait de la mémoire des hommes , se re- 
trouverait dans la prière du pauvre aux bords des chemins ; de ce 
sentiment que nous signalait naguères une voix éloquente , comme 
ayant puisé dans le soufûe divin qui lui a donné naissance Tessor 



— 409 — 

et la fécondité du génie (1) ; dévouement sympathique à toutes les 
misères et à toutes les douleurs, qui , dans son élan vers ceux qui 
pleurent , nous porte à devancer la plainte près de monter du cœur 
aux lèvres , à consoler en même temps qu*il soulage , à anoblir la 
main qui reçoit en la pressant dans la main qui donne , maintenant 
l'équilibre général par sa tutélaire influence plus sûrement que la 
justice elle-même ; car il est le bouclier , si elle est le glaive I 

Ainsi l'avait compris la France d'autrefois , ainsi l'a compris la 
France de nos jours. Adaptant à un état de choses qu'il s'agissait 
d'affermir la tradition chrétienne, elle a, sous les divers régimes qui 
se sont succédé , et grâce en dernier lieu à une impulsion toute 
puissante , développé, étendu, multiplié les touchantes institutions 
si propres à resserrer les anneaux de la chaîne sociale. 

Quel tableau nous présente cet ensemble d'entreprises chères à 
l'humanité, ajoutées depuis le retour de l'ordre à l'héritage pieux 
des siècles I 

L'enfance encore au berceau ou à peine sortie de ses langes se ré- 
fugiant sous l'aile d'une seconde maternité ; 

L'apprenti naissant à sa vie de labeur par l'entreprise d'un géné- 
reux patronage ; 

L'orphelin retrouvant dans l'Etat une famille ; 

L'être voué au vice par l'abandon , et à l'expiation par le vice , 
se régénérant dans une adoption qunsi-paternelle , heureuse de 
l'arracher à la fois au dénuement , à l'oisiveté, à la honte : 

Notre éducation nationale dirigée par une main habile et ferme 
qui , prédestinée , ce semble , à seconder dans la partie la plus 
importante de sa tâche le génie providentiel de la France , pour- 
voit avec une libéralité progressive , d'un côté , aux besoins de l'en- 
seignement dans ses aspirations les plus élevées ; de l'autre , à la 
modeste culture consacrée , soit à adoucir sous le toit de chaume et 
au sein de l'atelier la rudesse des habitudes , soit à y sanctionner 
les notions du devoir ; 

Le prêt au travail confié à de jeunes mandataires d'une pensée 
de bien général qui , pour attirer à elle tous les cœurs , a revêtu la 
forme la plus gracieuse comme la plus auguste ; 

(1) Voir l'admirable Rapport de Son Exe. M. Rouher à S. M. rirapéralricc en date 
du 23 avril dernier. 



— 410 — 

Les sueurs de la semaine converties en épargnes placées sous la 
garde de Tautorité publique ; 

L'humble liste civile de la vieillesse lui prêtant une infaillible 
assistance à Theure du repos ; 

Le bienfait de l'association appliqué aux infirmités ^ à la maladie, 
h la mort elle-môme assurée, quand une juste part a été faite aux 
nécessités inexorables de l'art de guérir , du religieux respect dû à. 
la dépouille des vivants. 

Voilà, mes amis, ce qui a été fait; vous aurez à rechercher ce 
qui reste à faire. 

Mais à cette prévoyante sollicitude pour tout ce qui souffre ne 
se bornent pas les devoirs que prescrit aux sociétés modernes le 
soin de leur conservation. 11 en est d'autres qui tiennent aux règles 
établies par leur constitution politique. Pour ceux-ci , il ne faut rien 
moins qu'un patriotisme revenu des témérités de l'inexpérience, 
inaccessible à la séduction des utopies, acclimaté en quelque sorte 
dans la région des idées saines et positives. Nous touchons là , je 
le sais , à des questions brûlantes. Mais sur les hauteurs où nous 
sommes , rien de ce qui passionne la foule ne peut arriver jusqu'à 
nous. Quand la conscience parle à la conscience , je ne sais quoi 
d'austère et de sacré se mêle à ses épanchements ; elle n'admet 
pas mieux les timidités de la pensée que les imprudences du lan- 
gage , et la vérité dont elle s'inspire participe , si j'ose m'exprimer 
ainsi , du privil